Chapter 8 of 11 · 3983 words · ~20 min read

Part 8

On a vu que, dans l’amour des sexes, la sélection attentive, s’élevant peu à peu jusqu’à l’amour passionné, repose sur l’intérêt si haut et si sérieux que l’homme prend à la constitution spéciale et personnelle de la race à venir. Cette sympathie extrêmement remarquable confirme justement deux vérités présentées dans les précédents chapitres: d’abord l’indestructibilité de l’être en soi qui survit pour l’homme, dans ces générations à venir. Cette sympathie, si vive et si agissante, qui naît non de la réflexion et de l’intention, mais des aspirations et des tendances les plus intimes de notre être, ne pourrait exister d’une manière si indestructible et exercer sur l’homme un si grand empire, si l’homme était absolument éphémère, et si les générations se succédaient réellement et absolument distinctes les unes des autres, n’ayant d’autre lien que la continuité du temps. La seconde vérité, c’est que l’être en soi réside dans l’espèce plus que dans l’individu. Car cet intérêt pour la constitution spéciale de l’espèce, qui est à l’origine de tout commerce d’amour, depuis le caprice le plus passager, jusqu’à la passion la plus sérieuse, est véritablement pour chacun la plus grande affaire, c’est-à-dire celle dont le succès ou l’insuccès le touche de la façon la plus sensible; d’où lui vient par excellence le nom d’affaire de cœur. Aussi, quand cet intérêt a parlé d’une manière décisive, tout autre intérêt ne concernant que la personne privée lui est subordonné et au besoin sacrifié. L’homme prouve ainsi que l’espèce lui importe plus que l’individu, et qu’il vit plus directement dans l’espèce que dans l’individu.--Pourquoi donc l’amoureux est-il suspendu avec un complet abandon aux yeux de celle qu’il a choisie, et est-il prêt à lui faire tout sacrifice?--Parce que c’est la partie immortelle de son être qui soupire vers elle; tandis que tout autre de ses désirs ne se rapporte qu’à son être fugitif et mortel.--Cette aspiration vive, fervente, dirigée vers une certaine femme, est donc un gage de l’indestructibilité de l’essence de notre être et de sa continuité dans l’espèce. Considérer cette continuité comme quelque chose d’insuffisant et d’insignifiant, c’est une erreur qui naît de ce que, par la continuité de vie de l’espèce, on n’entend pas autre chose que l’existence future d’êtres semblables à nous, mais nullement identiques: et cela parce que, partant d’une connaissance dirigée vers les choses extérieures, l’on ne considère que la figure extérieure de l’espèce, telle que nous la concevons par intuition, et non son intime essence. Cette essence intérieure est justement ce qui est au fond de notre conscience et en forme le point central, ce qui est même plus immédiat que cette conscience: et, en tant que chose en soi, affranchie du «_principium individuationis_» cette essence se trouve absolument identique dans tous les individus, qu’ils existent au même moment ou qu’ils se succèdent. C’est là ce que j’appelle, en d’autres termes, la volonté de vivre, c’est-à-dire cette aspiration pressante à la vie et à la durée. C’est justement cette force que la mort épargne et laisse intacte, force immuable qui ne peut conduire à un état meilleur. Pour tout être vivant, la souffrance et la mort sont non moins certaines que l’existence. On peut cependant s’affranchir des souffrances et de la mort par la négation de la volonté de vivre, qui a pour effet de détacher la volonté de l’individu du rameau de l’espèce, et de supprimer l’existence dans l’espèce. Ce que devient alors cette volonté, nous n’en avons point d’idée et nous manquons de toutes données sur ce point. Nous ne pouvons désigner un tel état que comme ayant la liberté d’être volonté de vivre ou de ne l’être pas. Dans ce dernier cas, c’est ce que le bouddhisme appelle Nirvana; c’est précisément le point qui par sa nature même reste à jamais inaccessible à toute connaissance humaine.--

Si maintenant, nous mettant au point de vue de ces dernières considérations, nous plongeons nos regards dans le tumulte de la vie, nous voyons sa misère et ses tourments occuper tous les hommes; nous voyons les hommes réunir tous leurs efforts pour satisfaire des besoins sans fin et se préserver de la misère aux mille faces, sans pourtant oser espérer autre chose que la conservation, pendant un court espace de temps, de cette même existence individuelle si tourmentée. Et voilà qu’en pleine mêlée, nous apercevons deux amants dont les regards se croisent pleins de désirs.--Mais pourquoi tant de mystère, pourquoi ces allures craintives et dissimulées?--Parce que ces amants sont des traîtres, qui travaillent en secret à perpétuer toute la misère et les tourments qui, sans eux, auraient une fin prochaine, cette fin qu’ils veulent rendre vaine, comme d’autres avant eux l’ont rendue vaine.

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Si l’esprit de l’espèce qui dirige deux amants, à leur insu, pouvait parler par leur bouche et exprimer des idées claires, au lieu de se manifester par des sentiments instinctifs, la haute poésie de ce dialogue amoureux, qui dans le langage actuel ne parle que par images romanesques et paraboles idéales d’aspirations infinies, de pressentiments d’une volupté sans bornes, d’ineffable félicité, de fidélité éternelle, etc. se traduirait ainsi:

DAPHNIS.--J’aimerais à faire cadeau d’un individu à la génération future, et je crois que tu pourrais lui donner ce qui me manque.

CHLOÉ.--J’ai la même intention, et je crois que tu pourrais lui donner ce que je n’ai pas. Voyons un peu!

DAPHNIS.--Je lui donne une haute stature et la force musculaire: tu n’as ni l’une ni l’autre.

CHLOÉ.--Je lui donne de belles formes et de très petits pieds: tu n’as ni ceci ni cela.

DAPHNIS.--Je lui donne une fine peau blanche que tu n’as pas.

CHLOÉ.--Je lui donne des cheveux noirs et des yeux noirs: tu es blond.

DAPHNIS.--Je lui donne un nez aquilin.

CHLOÉ.--Je lui donne une petite bouche.

DAPHNIS.--Je lui donne du courage et de la bonté qui ne sauraient venir de toi.

CHLOÉ.--Je lui donne un beau front, l’esprit et l’intelligence, qui ne pourraient lui venir de toi.

DAPHNIS.--Taille droite, belles dents, santé solide, voilà ce qu’il reçoit de nous deux: vraiment, tous les deux ensemble nous pouvons douer en perfection l’individu futur; aussi je te désire plus que toute autre femme.

CHLOÉ.--Et moi aussi je te désire.--(M. 391.)

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Sterne dit dans _Tristram Shandy_ (T. 6. p. 43): _there is no passion so serious as lust_.--En effet, la volupté est très sérieuse. Représentez-vous le couple le plus beau, le plus charmant, comme il s’attire et se repousse, se désire et se fuit avec grâce dans un beau jeu d’amour. Vienne l’instant de la volupté, tout badinage, toute gaîté gracieuse et douce ont subitement disparu. Le couple est devenu sérieux. Pourquoi? C’est que la volupté est bestiale, et la bestialité ne rit pas. Les forces de la nature agissent partout sérieusement.--La volupté des sens est l’opposé de l’enthousiasme qui nous ouvre le monde idéal. L’enthousiasme et la volupté sont graves et ne comportent pas le badinage.--(N. 406.)

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Les caprices qui naissent de l’amour ressemblent aux feux follets: ils donnent les illusions les plus vives, ils nous conduisent dans le marécage et s’évanouissent.--(N. 408.)

II

ESSAI SUR LES FEMMES[36].

[36] P. II. 649.

... Le seul aspect de la femme révèle qu’elle n’est destinée ni aux grands travaux de l’intelligence, ni aux grands travaux matériels. Elle paie sa dette à la vie non par l’action mais par la souffrance, les douleurs de l’enfantement, les soins inquiets de l’enfance; elle doit obéir à l’homme, être une compagne patiente qui le rassérène. Elle n’est faite ni pour les grands efforts, ni pour les peines ou les plaisirs excessifs; sa vie peut s’écouler plus silencieuse, plus insignifiante et plus douce que celle de l’homme, sans qu’elle soit, par nature, ni meilleure ni pire.

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Ce qui rend les femmes particulièrement aptes à soigner, à élever notre première enfance, c’est qu’elles restent elles-mêmes puériles, futiles et bornées; elles demeurent toute leur vie de grands enfants, une sorte d’intermédiaire entre l’enfant et l’homme. Qu’on observe une jeune fille folâtrant tout le long du jour avec un enfant, dansant et chantant avec lui, et qu’on imagine ce qu’un homme, avec la meilleure volonté du monde, pourrait faire à sa place.

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Chez les jeunes filles, la nature semble avoir voulu faire ce qu’en style dramatique on appelle un coup de théâtre; elle les pare pour quelques années d’une beauté, d’une grâce, d’une perfection extraordinaires, aux dépens de tout le reste de leur vie, afin que pendant ces rapides années d’éclat elles puissent s’emparer fortement de l’imagination d’un homme et l’entraîner à se charger loyalement d’elles d’une manière quelconque. Pour réussir dans cette entreprise la pure réflexion et la raison ne donnaient pas de garantie suffisante. Aussi la nature a-t-elle armé la femme, comme toute autre créature, des armes et des instruments nécessaires pour assurer son existence et seulement pendant le temps indispensable, car la nature en cela agit avec son économie habituelle: de même que la fourmi femelle, après son union avec le mâle, perd les ailes qui lui deviendraient inutiles et même dangereuses pour la période d’incubation, de même aussi la plupart du temps, après deux ou trois couches, la femme perd sa beauté, sans doute pour la même raison. De là vient que les jeunes filles regardent généralement les occupations du ménage ou les devoirs de leur état comme des choses accessoires et de pures bagatelles, tandis qu’elles reconnaissent leur véritable vocation dans l’amour, les conquêtes et tout ce qui en dépend, la toilette, la danse, etc.

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Plus une chose est noble et accomplie, plus elle se développe lentement et tardivement. La raison et l’intelligence de l’homme n’atteignent guère tout leur développement que vers la vingt-huitième année; chez la femme, au contraire, la maturité de l’esprit arrive à la dix-huitième année. Aussi n’a-t-elle qu’une raison de dix-huit ans bien strictement mesurée. C’est pour cela que les femmes restent toute leur vie de vrais enfants. Elles ne voient que ce qui est sous leurs yeux, s’attachent au présent, prenant l’apparence pour la réalité et préférant les niaiseries aux choses les plus importantes. Ce qui distingue l’homme de l’animal c’est la raison; confiné dans le présent, il se reporte vers le passé et songe à l’avenir: de là sa prudence, ses soucis, ses appréhensions fréquentes. La raison débile de la femme ne participe ni à ces avantages, ni à ces inconvénients; elle est affligée d’une myopie intellectuelle qui lui permet, par une sorte d’intuition, de voir d’une façon pénétrante les choses prochaines; mais son horizon est borné, ce qui est lointain lui échappe. De là vient que tout ce qui n’est pas immédiat, le passé et l’avenir, agissent plus faiblement sur la femme que sur nous: de là aussi ce penchant bien plus fréquent à la prodigalité, qui parfois touche à la démence. Au fond du cœur les femmes s’imaginent que les hommes sont faits pour gagner de l’argent et les femmes pour le dépenser; si elles en sont empêchées pendant la vie de leur mari, elles se dédommagent après sa mort. Et ce qui contribue à les confirmer dans cette conviction, c’est que leur mari leur donne l’argent et les charge d’entretenir la maison.--Tant de côtés défectueux sont pourtant compensés par un avantage: la femme plus absorbée dans le moment présent, pour peu qu’il soit supportable en jouit plus que nous; de là cet enjouement qui lui est propre et la rend capable de distraire et parfois de consoler l’homme accablé de soucis et de peines.

Dans les circonstances difficiles il ne faut pas dédaigner de faire appel, comme autrefois les Germains, aux conseils des femmes; car elles ont une manière de concevoir les choses toute différente de la nôtre. Elles vont au but par le chemin le plus court, parce que leurs regards s’attachent, en général, à ce qu’elles ont sous la main. Pour nous, au contraire, notre regard dépasse sans s’y arrêter les choses qui nous crèvent les yeux, et cherche bien au delà; nous avons besoin d’être ramenés à une manière de voir plus simple et plus rapide. Ajoutez à cela que les femmes ont décidément un esprit plus posé, et ne voient dans les choses que ce qu’il y a réellement; tandis que, sous le coup de nos passions excitées, nous grossissons les objets, et nous nous peignons des chimères.

Les mêmes aptitudes natives expliquent la pitié, l’humanité, la sympathie que les femmes témoignent aux malheureux, tandis qu’elles sont inférieures aux hommes en tout ce qui touche à l’équité, à la droiture et à la scrupuleuse probité. Par suite de la faiblesse de leur raison, tout ce qui est présent, visible et immédiat, exerce sur elles un empire contre lequel ne sauraient prévaloir ni les abstractions, ni les maximes établies, ni les résolutions énergiques, ni aucune considération du passé ou de l’avenir, de ce qui est éloigné ou absent. Elles ont de la vertu les qualités premières et principales, mais les secondaires et les accessoires leur font défaut... Aussi l’injustice est-elle le défaut capital des natures féminines. Cela vient du peu de bon sens et de réflexion que nous avons signalé, et ce qui aggrave encore ce défaut, c’est que la nature, en leur refusant la force, leur a donné, pour protéger leur faiblesse, la ruse en partage; de là leur fourberie instinctive et leur invincible penchant au mensonge. Le lion a ses dents et ses griffes; l’éléphant, le sanglier ont leurs défenses, le taureau a des cornes, la sèche a son encre, qui lui sert à brouiller l’eau autour d’elle; la nature n’a donné à la femme pour se défendre et se protéger que la dissimulation; cette faculté supplée à la force que l’homme puise dans la vigueur de ses membres et dans sa raison. La dissimulation est innée chez la femme, chez la plus fine, comme chez la plus sotte. Il lui est aussi naturel d’en user en toute occasion qu’à un animal attaqué de se défendre aussitôt avec ses armes naturelles: et en agissant ainsi, elle a jusqu’à un certain point conscience de ses droits: ce qui fait qu’il est presque impossible de rencontrer une femme absolument véridique et sincère. Et c’est justement pour cela qu’elle pénètre si aisément la dissimulation d’autrui et qu’il n’est pas prudent d’en faire usage avec elle.--De ce défaut fondamental et de ses conséquences naissent la fausseté, l’infidélité, la trahison, l’ingratitude, etc. Les femmes aussi se parjurent en justice bien plus fréquemment que les hommes, et ce serait une question de savoir si on doit les admettre à prêter serment.--Il arrive de temps en temps que des dames, à qui rien ne manque, sont surprises dans les magasins en flagrant délit de vol.

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Les hommes jeunes, beaux, robustes, sont destinés par la nature à propager l’espèce humaine, afin que celle-ci ne dégénère pas. Telle est la ferme volonté que la nature exprime par les passions des femmes. C’est assurément de toutes les lois la plus ancienne et la plus puissante. Malheur donc aux intérêts et aux droits qui lui font obstacle. Ils seront, le moment venu, quoiqu’il arrive, impitoyablement écrasés. Car la morale secrète, inavouée et même inconsciente, mais innée des femmes, est celle-ci: «Nous sommes fondées en droit à tromper ceux qui s’imaginent qu’ils peuvent, en pourvoyant économiquement à notre subsistance, confisquer à leur profit les droits de l’espèce. C’est à nous qu’ont été confiés, c’est sur nous que reposent la constitution et le salut de l’espèce, la création de la génération future; c’est à nous d’y travailler en toute conscience.» Mais les femmes ne s’intéressent nullement à ce principe supérieur _in abstracto_, elles le comprennent seulement _in concreto_, et n’ont, quand l’occasion s’en présente, d’autre manière de l’exprimer que leur manière d’agir; et sur ce sujet leur conscience les laisse bien plus en repos qu’on ne pourrait le croire, car dans le fond le plus obscur de leur cœur, elles sentent vaguement qu’en trahissant leurs devoirs envers l’individu, elles le remplissent d’autant mieux envers l’espèce qui a des droits infiniment supérieurs.

Comme les femmes sont uniquement créées pour la propagation de l’espèce et que toute leur vocation se concentre en ce point, elles vivent plus pour l’espèce que pour les individus, et prennent plus à cœur les intérêts de l’espèce que les intérêts des individus. C’est ce qui donne à tout leur être et à leur conduite une certaine légèreté et des vues opposées à celles de l’homme; telle est l’origine de cette désunion si fréquente dans le mariage, qu’elle en est devenue presque normale.

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Les hommes entre eux sont naturellement indifférents; les femmes sont, par nature, ennemies. Cela doit tenir à ce que l’_odium figulinum_, la rivalité qui est restreinte chez les hommes à chaque corps de métier, embrasse chez les femmes toute l’espèce, car elles n’ont toutes qu’un même métier, qu’une même affaire. Dans la rue, il suffit qu’elles se rencontrent pour qu’elles échangent déjà des regards de Guelfes et de Gibelins. Il saute aux yeux qu’à une première entrevue deux femmes ont plus de contrainte, de dissimulation et de réserve que n’en auraient deux hommes en pareil cas. Pour la même raison les compliments entre femmes semblent plus ridicules qu’entre hommes. Remarquez en outre que l’homme parle en général avec quelques égards et une certaine humanité à ses subordonnés même les plus infimes, mais il est insupportable de voir avec quelle hauteur une femme du monde s’adresse à une femme de classe inférieure, quand elle n’est pas à son service. Cela peut tenir à ce qu’entre femmes, les différences de rang sont infiniment plus précaires que chez les hommes et que ces différences peuvent être modifiées ou supprimées aisément; le rang qu’un homme occupe dépend de mille considérations; pour les femmes une seule décide de tout: l’homme à qui elles ont su plaire. Leur unique fonction les met sur un pied d’égalité bien plus marqué, aussi cherchent-elles à créer entre elles des différences de rang.

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Il a fallu que l’intelligence de l’homme fût obscurcie par l’amour pour qu’il ait appelé beau ce sexe de petite taille, aux épaules étroites, aux larges hanches et aux jambes courtes; toute sa beauté en effet réside dans l’instinct de l’amour. Au lieu de le nommer beau, il eût été plus juste de l’appeler _l’inesthétique_. Les femmes n’ont ni le sentiment, ni l’intelligence de la musique, pas plus que de la poésie ou des arts plastiques; ce n’est chez elles que pure singerie, pur prétexte, pure affectation exploitée par leur désir de plaire. Elles sont incapables de prendre une part désintéressée à quoi que ce soit et voici pourquoi. L’homme s’efforce en toute chose de dominer directement soit par l’intelligence, soit par la force; la femme, au contraire, est toujours et partout réduite à une domination absolument indirecte, c’est-à-dire qu’elle n’a de pouvoir que par l’homme, et c’est sur lui seul qu’elle exerce une influence immédiate. En conséquence, la nature porte les femmes à chercher en toutes choses un moyen de conquérir l’homme, et l’intérêt qu’elles semblent prendre aux choses extérieures est toujours une feinte, un détour, c’est-à-dire pure coquetterie et pure singerie. Rousseau l’a dit: «les femmes en général n’aiment aucun art, ne se connaissent à aucun et n’ont aucun génie[37].» Ceux qui ne s’arrêtent pas aux apparences ont pu le remarquer déjà. Il suffit d’observer par exemple ce qui occupe et attire leur attention dans un concert, à l’opéra ou à la comédie, de voir le sans façon avec lequel, aux plus beaux endroits des plus grands chefs-d’œuvre, elles continuent leur caquetage. S’il est vrai que les Grecs n’aient pas admis les femmes au spectacle, ils ont eu bien raison; dans leurs théâtres du moins pouvait-on saisir quelque chose. De notre temps, il serait bon d’ajouter au _mulier taceat in ecclesia_, un _taceat mulier in theatro_, ou bien de substituer un précepte à l’autre, et de suspendre ce dernier en gros caractères sur le rideau de la scène.--Mais que peut-on attendre de mieux de la part des femmes, si l’on réfléchit que dans le monde entier, ce sexe n’a pu produire un seul esprit véritablement grand, ni une œuvre complète et originale dans les beaux-arts, ni en quoi que ce soit un seul ouvrage d’une valeur durable. Cela est saisissant dans la peinture; elles sont pourtant aussi capables que nous d’en saisir le côté technique et elles cultivent assidûment cet art, sans pouvoir se faire gloire d’un seul chef-d’œuvre, parce qu’il leur manque justement cette objectivité de l’esprit qui est surtout nécessaire dans la peinture; elles ne peuvent sortir d’elles-mêmes. Aussi les femmes ordinaires ne sont même pas capables d’en sentir les beautés, car _natura non facit saltus_. Huarte, dans son ouvrage célèbre «_Examen de ingenios para las sciencias_», qui date de 300 ans, refuse aux femmes toute capacité supérieure. Des exceptions isolées et partielles ne changent rien aux choses; les femmes sont, et resteront, prises dans leur ensemble, les Philistins les plus accomplis et les plus incurables. Grâce à notre organisation sociale, absurde au suprême degré, qui leur fait partager le titre et la situation de l’homme quelqu’élevés qu’ils soient, elles excitent avec acharnement ses ambitions les moins nobles, et par une conséquence naturelle de cette absurdité, leur domination, le ton qu’elles imposent, corrompent la société moderne. On devrait prendre pour règle cette sentence de Napoléon Ier: «Les femmes n’ont pas de rang.» Chamfort dit aussi très justement: «Elles sont faites pour commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre raison. Il existe entre elles et les hommes des sympathies d’épiderme, et très peu de sympathies d’esprit, d’âme et de caractère.» Les femmes sont le _sexus sequior_, le sexe second à tous égards, fait pour se tenir à l’écart et au second plan. Certes, il faut épargner leur faiblesse, mais il est ridicule de leur rendre hommage, et cela même nous dégrade à leurs yeux. La nature, en séparant l’espèce humaine en deux catégories, n’a pas fait les parts égales...--C’est bien ce qu’ont pensé de tout temps les anciens et les peuples de l’Orient; ils se rendaient mieux compte du rôle qui convient aux femmes, que nous ne le faisons avec notre galanterie à l’ancienne mode française et notre stupide vénération, qui est bien l’épanouissement le plus complet de la sottise germano-chrétienne. Cela n’a servi qu’à les rendre si arrogantes, si impertinentes: parfois elles me font penser aux singes sacrés de Bénarès, qui ont si bien conscience de leur dignité sacro-sainte et de leur inviolabilité, qu’ils se croient tout permis.

[37] Lettre à d’Alembert, note XX.

La femme en Occident, ce qu’on appelle _la dame_, se trouve dans une position tout à fait fausse, car la femme, le _sexus sequior_ des anciens, n’est nullement faite pour inspirer de la vénération et recevoir des hommages, ni pour porter la tête plus haute que l’homme, ni pour avoir des droits égaux aux siens. Les conséquences de cette _fausse position_ ne sont que trop évidentes. Il serait à souhaiter qu’en Europe on remît à sa place naturelle ce numéro deux de l’espèce humaine et que l’on supprimât la _dame_, objet des railleries de l’Asie entière, dont Rome et la Grèce se seraient également moquées. Cette réforme serait au point de vue politique et social un véritable bienfait. Le principe de la loi salique est si évident, si indiscutable, qu’il semble inutile à formuler. Ce qu’on appelle à proprement parler la dame européenne est une sorte d’être qui ne devrait pas exister. Il ne devrait y avoir au monde que des femmes d’intérieur, appliquées au ménage, et des jeunes filles aspirant à le devenir, et que l’on formerait non à l’arrogance, mais au travail et à la soumission. C’est précisément parce qu’il y a des dames en Europe que les femmes de la classe inférieure, c’est-à-dire la grande majorité, sont infiniment plus à plaindre qu’en Orient[38].