Part 7
Nous avons vu plus haut que l’intensité de l’amour s’accroît à mesure qu’il s’individualise. Nous l’avons prouvé: la constitution physique de deux individus peut être telle que, pour améliorer le type de l’espèce, et lui rendre toute sa pureté, l’un de ces individus doit être le complément de l’autre. Un désir mutuel et exclusif les attire alors; et par cela seul qu’il est fixé sur un objet unique, et qu’il représente en même temps une mission spéciale de l’espèce, ce désir prend aussitôt un caractère noble et élevé. Pour la raison opposée, le pur instinct sexuel est un instinct vulgaire, parce qu’il n’est pas dirigé vers un individu unique, mais vers tous, et qu’il ne cherche qu’à conserver l’espèce par le nombre seulement et sans s’inquiéter de la qualité. Quand l’amour s’attache à un être unique, il atteint alors une telle intensité, un tel degré de passion, que s’il ne peut être satisfait, tous les biens du monde et la vie même perdent leur prix. C’est une passion d’une violence que rien n’égale, qui ne recule devant aucun sacrifice, et qui peut conduire à la folie ou au suicide. Les causes inconscientes d’une passion si excessive doivent différer de celles que nous avons démêlées plus haut, et sont moins apparentes. Il nous faut admettre qu’il ne s’agit pas seulement ici d’adaptation physique, mais que, de plus, la volonté de l’homme et l’intelligence de la femme ont entre elles une concordance spéciale qui fait que seuls ils peuvent engendrer un certain être tout à fait déterminé: c’est l’existence de cet être que le génie de l’espèce a ici en vue, pour des raisons cachées dans l’essence de la chose en soi, et qui ne nous sont point accessibles. En d’autres termes: la volonté de vivre désire ici s’objectiver dans un individu exactement déterminé, lequel ne peut être engendré que par ce père uni à cette mère. Ce désir métaphysique de la volonté en soi n’a d’abord d’autre sphère d’action dans la série des êtres, que les cœurs des parents futurs: saisis de cette impulsion, ils s’imaginent ne désirer que pour eux-mêmes ce qui n’a qu’un but encore purement métaphysique, c’est-à-dire en dehors du cercle des choses véritablement existantes. Ainsi donc, de la source originelle de tous les êtres jaillit cette aspiration d’un être futur, qui trouve son occasion unique d’arriver à la vie, et cette aspiration se manifeste dans la réalité des choses par la passion élevée et exclusive des parents futurs l’un pour l’autre; au fond, illusion non pareille qui pousse un amoureux à donner tous les biens de la terre pour s’unir à cette femme,--et pourtant en vérité elle ne peut rien lui donner de plus qu’une autre. Telle est l’unique fin poursuivie, ce qui le prouve c’est que cette sublime passion, aussi bien que les autres, s’éteint dans la jouissance, au grand étonnement des intéressés.--Elle s’éteint aussi quand la femme se trouvant stérile (ce qui d’après Huseland peut résulter de 19 vices de constitution accidentels), le but métaphysique s’évanouit: des millions de germes disparaissent ainsi chaque jour, dans lesquels pourtant aussi le même principe métaphysique de la vie aspire vers l’être. A cela point d’autre consolation, si ce n’est que la volonté de vivre dispose de l’infini dans l’espace, le temps et la matière, et qu’une occasion inépuisable de retour lui est ouverte...
Le désir d’amour, ἱμερος, que les poètes de tous les temps s’étudient à exprimer sous mille formes sans jamais épuiser le sujet, ni même l’égaler, ce désir qui attache à la possession d’une certaine femme l’idée d’une félicité infinie, et une douleur inexprimable à la pensée qu’on ne pourrait l’obtenir,--ce désir et cette douleur de l’amour ne peuvent pas avoir pour principe les besoins d’un individu éphémère; ce désir est le soupir du génie de l’espèce qui, pour réaliser ses intentions, voit ici une occasion unique à saisir ou à perdre, et qui pousse de profonds gémissements. L’espèce seule a une vie sans fin et seule elle est capable de satisfactions et de douleurs infinies. Mais celles-ci se trouvent emprisonnées dans la poitrine étroite d’un mortel: quoi d’étonnant quand cette poitrine semble vouloir éclater et ne peut trouver aucune expression pour peindre le pressentiment de volupté ou de peine infinie qui l’envahit. C’est bien là le sujet de toute poésie érotique d’un genre élevé, de ces métaphores transcendantes qui planent bien au-dessus des choses terrestres. C’est là ce qui inspirait Pétrarque, ce qui agitait les Saint-Preux, les Werther et les Jacopo Ortis; sans cela, ils seraient incompréhensibles et inexplicables. Ce prix infini que les amants attachent l’un à l’autre ne peut reposer sur de rares qualités intellectuelles, sur des qualités objectives ou réelles; tout simplement parce que les amants ne se connaissent pas assez exactement l’un l’autre; c’était le cas de Pétrarque. Seul l’esprit de l’espèce peut voir d’un seul regard quelle valeur les amants ont pour lui, et comment ils peuvent servir ses buts. Aussi les grandes passions naissent-elles en général au premier regard.
Who ever lov’d, that lov’d not at first sight?
Shakespeare, _As you like it_, III, 5[35].
[35] Aima-t-il jamais, celui qui n’aima pas au premier regard.
... Si la perte de la bien-aimée, soit par le fait d’un rival, soit par la mort, cause à l’amoureux passionné une douleur qui surpasse toutes les autres, c’est justement, parce que cette douleur est d’une nature transcendante, et qu’elle ne l’atteint pas seulement comme individu, mais qu’elle le frappe dans son _essentia æterna_, dans la vie de l’espèce dont il était chargé de réaliser la volonté spéciale. De là vient que la jalousie est si pleine de tourments et si farouche, et que le renoncement à la bien-aimée est le plus grand de tous les sacrifices.--Un héros rougirait de laisser échapper des plaintes vulgaires, mais non des plaintes d’amour; parce qu’alors ce n’est pas lui, c’est l’espèce qui se lamente. Dans la grande Zénobie de Calderon, il y a au second acte une scène entre Zénobie et Decius où celui-ci dit:
Cielos, luego tu me quieres? Perdiera cien mil victorias, Volviérame, etc.--
Ciel! tu m’aimes donc? Pour cela, je sacrifierais cent mille victoires, Je fuirais devant l’ennemi...
Ici donc l’honneur, qui jusqu’à présent l’emportait sur tout autre intérêt, a été battu et mis en fuite, aussitôt que l’amour, c’est-à-dire l’intérêt de l’espèce, entre en scène et cherche à emporter l’avantage décisif... Devant cet intérêt seul cèdent l’honneur, le devoir et la fidélité, après qu’ils ont résisté à toute autre tentation, même à la menace de la mort.--Nous trouvons de même dans la vie privée que sur aucun point la probité scrupuleuse n’est plus rare: les gens les plus honnêtes d’ailleurs et les plus droits la mettent ici de côté, et commettent l’adultère au mépris de tout, quand l’amour passionné, c’est-à-dire l’intérêt de l’espèce, s’est emparé d’eux. Il semble même qu’ils croient avoir conscience d’un privilège supérieur tel que les intérêts individuels n’en sauraient jamais accorder de semblable; justement parce qu’ils agissent dans l’intérêt de l’espèce. A ce point de vue la pensée de Chamfort est digne de remarque: «Quand un homme et une femme ont l’un pour l’autre une passion violente, il me semble toujours que, quels que soient les obstacles qui les séparent, un mari, des parents, etc., les deux amants sont l’un à l’autre de par la nature, qu’ils s’appartiennent de droit divin, malgré les lois et les conventions humaines.» Si des protestations s’élevaient contre cette théorie, il suffirait de rappeler l’étonnante indulgence avec laquelle le Sauveur dans l’Évangile traite la femme adultère, quand il présume la même faute chez tous les assistants.--La plus grande partie du Décaméron semble être à ce même point de l’espèce sur les droits et les intérêts des individus qu’il foule aux pieds.--Toutes les différences de rang, tous les obstacles, toutes les barrières sociales, le génie de l’espèce les écarte et les anéantit sans efforts. Il dissipe comme une paille légère toutes les institutions humaines, n’ayant souci que des générations futures. C’est sous l’empire d’un intérêt d’amour que tout danger disparaît et même que l’être le plus pusillanime trouve du courage.
Et dans la comédie et le roman avec quel plaisir, avec quelle sympathie, ne suivons-nous pas les jeunes gens qui défendent leur amour, c’est-à-dire l’intérêt de l’espèce, et qui triomphent de l’hostilité des parents uniquement préoccupés d’intérêts individuels. Car autant l’espèce l’emporte sur l’individu, autant la passion surpasse en importance, en élévation et en justice tout ce qui la contrarie. Aussi le sujet fondamental de presque toutes les comédies, c’est l’entrée en scène du génie de l’espèce avec ses aspirations et ses projets, menaçant les intérêts des autres personnages de la pièce et cherchant à ensevelir leur bonheur. Généralement il réussit et le dénoûment, conforme à la justice poétique, satisfait le spectateur, parce que ce dernier sent que les desseins de l’espèce passent bien avant ceux des individus; après le dénoûment il s’en va tout consolé, laissant les amoureux à leur victoire, s’associant à l’illusion qu’ils ont fondé leur propre bonheur, tandis qu’en réalité, ils n’ont fait que le donner en sacrifice au bien de l’espèce, malgré la prévoyance et l’opposition de leurs parents. Dans certaines comédies singulières, on a essayé de retourner la chose, et de mener à bonne fin le bonheur des individus, aux dépens des buts de l’espèce: mais dans ce cas, le spectateur éprouve la même douleur que le génie de l’espèce, et l’avantage assuré des individus ne saurait le consoler. Comme exemple, il me revient à l’esprit quelques petites pièces très connues: _la Reine de seize ans_, _le Mariage de raison_. Dans les tragédies où il s’agit d’amour, les amants succombent presque toujours; ils n’ont pu faire triompher les buts de l’espèce dont ils n’étaient que l’instrument: ainsi dans Roméo et Juliette, Tancrède, don Carlos, Wallenstein, la fiancée de Messine et tant d’autres.
Un amoureux tourne au comique aussi bien qu’au tragique: parce que dans l’un et l’autre cas, il est aux mains du génie de l’espèce, qui le domine au point de le ravir à lui-même; ses actions sont disproportionnées à son caractère. De là vient, dans les degrés supérieurs de la passion, cette couleur si poétique et si sublime dont ses pensées se revêtent, cette élévation transcendante et surnaturelle, qui semble lui faire absolument perdre de vue le but tout physique de son amour. C’est que le génie de l’espèce et ses intérêts supérieurs l’animent maintenant. Il a reçu la mission de fonder une suite indéfinie de générations douées d’une certaine constitution et formées de certains éléments qui ne peuvent se rencontrer que dans un seul père et une seule mère; cette union et celle-là seulement peut donner l’existence à la génération déterminée que la volonté de vivre exige expressément. Le sentiment qu’il agit dans des circonstances d’une importance si transcendante, transporte l’amant à une telle hauteur au-dessus des choses terrestres et même au-dessus de lui-même, et revêt ses désirs matériels d’une apparence tellement immatérielle, que l’amour est un épisode poétique, même dans la vie de l’homme le plus prosaïque, ce qui le rend parfois ridicule.--Cette mission que la volonté soucieuse des intérêts de l’espèce impose à l’amant se présente sous le masque d’une félicité infinie et anticipée qu’il espère trouver dans la possession de la femme qu’il aime. Aux degrés suprêmes de la passion cette chimère est si étincelante que, si on ne peut l’atteindre, la vie même perd tout charme, et paraît désormais si vide de joies, si fade et si insipide, que le dégoût qu’on en éprouve surmonte même l’effroi de la mort; l’infortuné abrège parfois volontairement ses jours. Dans ce cas, la volonté de l’homme est entrée dans le tourbillon de la volonté de l’espèce, ou bien cette dernière l’emporte tellement sur la volonté individuelle, que si l’amant ne peut agir en qualité de représentant de cette volonté de l’espèce, il dédaigne d’agir au nom de la sienne propre. L’individu est un vase trop fragile pour contenir l’aspiration infinie de la volonté de l’espèce concentrée sur un objet déterminé. Dès lors il n’y a d’autre issue que le suicide, parfois le double suicide des deux amants; à moins que la nature, pour sauver l’existence, ne laisse arriver la folie qui couvre de son voile la conscience d’un état désespéré.--Chaque année plusieurs cas analogues viennent confirmer cette vérité.
Mais ce n’est pas seulement la passion qui a parfois une issue tragique et contrariée: l’amour satisfait conduit plus souvent aussi au malheur qu’au bonheur. Car les exigences de l’amour, en conflit avec le bien-être personnel de l’amant, sont tellement incompatibles avec les autres circonstances de sa vie et ses plans d’avenir qu’elles minent tout l’édifice de ses projets, de ses espérances et de ses rêves. L’amour n’est pas seulement en contradiction avec les relations sociales, souvent il l’est aussi avec la nature intime de l’individu, lorsqu’il se fixe sur des personnes qui, en dehors des rapports sexuels, seraient haïes de leur amant, méprisées, et même abhorrées. Mais la volonté de l’espèce a tant de puissance sur l’individu, que l’amant fait taire ses répugnances et ferme les yeux sur les défauts de celle qui aime: il passe légèrement sur tout, il méconnaît tout, et s’unit pour toujours à l’objet de sa passion, tant il est ébloui par cette illusion, qui s’évanouit dès que la volonté de l’espèce est satisfaite et qui laisse derrière elle pour toute la vie une compagne détestée. Ainsi seulement l’on s’explique que des hommes raisonnables et même distingués, s’unissent à des harpies et épousent des mégères, et ne comprennent pas comment ils ont pu faire un tel choix. Voilà pourquoi les anciens représentaient l’amour avec un bandeau. Il peut même arriver qu’un amoureux reconnaisse clairement les vices intolérables de tempérament et de caractère chez sa fiancée, qui lui présagent une vie tourmentée, il se peut qu’il en souffre amèrement, sans qu’il ait le courage de renoncer à elle:
I ask not, I care not, If guilt’s in thy heart; I know that I love thee, Whatever thou art.
Si tu es coupable, peu m’importe, je ne le demande point, je sais que je t’aime telle que tu es et cela me suffit.
Car au fond, ce n’est pas son propre intérêt qu’il poursuit, bien qu’il se l’imagine, mais celui d’un troisième individu, qui doit naître de cet amour. Ce désintéressement qui est partout le sceau de la grandeur, donne ici à l’amour passionné cette apparence sublime, et en fait un digne objet de poésie.--Enfin, il arrive que l’amour se concilie avec la haine la plus violente pour l’être aimé, aussi Platon l’a-t-il comparé à l’amour des loups pour les brebis. Ce cas se présente, quand un amoureux passionné, malgré tous les efforts et toutes les prières, ne peut à aucun prix se faire écouter.
I love and hate her.
Shakespeare, _Cymb._, III, 5.
Je l’aime et je la hais.
--Sa haine contre la personne aimée l’enflamme alors et va si loin qu’il tue sa maîtresse puis se donne la mort. Il se produit chaque année des exemples de cette sorte, on les trouve dans les journaux. Que de vérité dans ces vers de Gœthe:
Par tout amour méprisé! par les éléments infernaux! Je voudrais connaître une imprécation encore plus atroce!
Ce n’est vraiment pas une hyperbole quand un amoureux traite de cruauté la froideur de sa bien-aimée, ou le plaisir qu’elle trouve à le faire souffrir. Il est, en effet, sous l’influence d’un penchant qui, analogue à l’instinct des insectes, l’oblige malgré la raison à suivre absolument son but, et à négliger tout le reste. Plus d’un Pétrarque a dû traîner son amour tout le long de sa vie, sans espoir, comme une chaîne, comme un boulet de fer au pied, et exhaler ses soupirs dans la solitude des forêts; mais il n’y a eu qu’un Pétrarque doué en même temps du don de poésie; à lui s’applique le beau vers de Gœthe:
Et quand l’homme dans sa douleur se tait, Un dieu m’a donné d’exprimer combien je souffre.
Le génie de l’espèce est toujours en guerre avec les génies protecteurs des individus, il est leur persécuteur et leur ennemi, toujours prêt à détruire sans pitié le bonheur personnel, pour arriver à ses fins; et on a vu le salut de nations entières dépendre parfois de ses caprices; Shakespeare nous en donne un exemple dans Henri VI, p. 3, act. 3, sc. 2 et 3. L’espèce, en effet, en laquelle notre être prend racine, a sur nous un droit antérieur et plus immédiat que l’individu, ses affaires passent avant les nôtres. Les anciens ont senti cela, quand ils ont personnifié le génie de l’espèce dans Cupidon, dieu hostile, dieu cruel, malgré son air enfantin, dieu justement décrié, démon capricieux, despotique, et pourtant maître des dieux et des hommes:
σὺ δ’ὦ θεῶν τύραννε κἀνθρώπων, Ἔρως! Tu, deorum hominumque tyranne, Amor!
Des flèches meurtrières, un bandeau et des ailes sont ses attributs. Les ailes marquent l’inconstance, suite ordinaire de la déception qui accompagne le désir satisfait.
Comme en effet la passion reposait sur l’illusion d’une félicité personnelle, au profit de l’espèce, le tribut une fois payé à l’espèce, l’illusion décevante doit s’évanouir. Le génie de l’espèce qui avait pris possession de l’individu, l’abandonne de nouveau à sa liberté. Délaissé par lui, il retombe dans les bornes étroites de sa pauvreté, et s’étonne de voir qu’après tant d’efforts sublimes, héroïques et infinis, il ne lui reste rien de plus qu’une vulgaire satisfaction des sens: contre toute attente, il ne se trouve pas plus heureux qu’avant. Il s’aperçoit qu’il a été la dupe de la volonté de l’espèce. Aussi, règle générale, Thésée une fois heureux abandonne son Ariane. La passion de Pétrarque eût-elle été satisfaite, son chant aurait cessé, comme celui de l’oiseau, dès que les œufs sont posés dans le nid.
Remarquons en passant que ma métaphysique de l’amour déplaira sûrement aux amoureux qui se sont laissé prendre au piège. S’ils étaient accessibles à la raison, la vérité fondamentale que j’ai découverte les rendrait plus que toute autre capables de surmonter leur amour. Mais il faut bien s’en tenir à la sentence du vieux poète comique: _Quæ res in se neque consilium, neque modum habet ullum, eam consilio regere non potes._
Les ménages d’amour sont conclus dans l’intérêt de l’espèce et non au profit de l’individu. Il est vrai, les individus s’imaginent travailler à leur propre bonheur: mais le but véritable leur est étranger à eux-mêmes, puisqu’il n’est autre que la procréation d’un être qui n’est possible que par eux. Obéissant l’un et l’autre à la même impulsion, ils doivent naturellement chercher à s’accorder ensemble le mieux possible. Mais très souvent, grâce à cette illusion instinctive qui est l’essence de l’amour, le couple ainsi formé se trouve sur tout le reste dans le plus criant désaccord. On le voit bien dès que l’illusion s’est fatalement évanouie. Alors il arrive que les mariages d’amour sont assez régulièrement malheureux, parce qu’ils assurent le bonheur de la génération future, mais aux dépens de la génération présente. _Quien se casa por amores, ha de vivir con dolores._--Quiconque se marie par amour, vivra dans les douleurs, dit le proverbe espagnol.--C’est le contraire qui a lieu dans les mariages de convenance, conclus la plupart du temps d’après le choix des parents. Les considérations qui agissent ici, de quelque nature qu’elles puissent être, ont du moins une réalité et ne peuvent disparaître d’elles-mêmes. Ces considérations sont capables d’assurer le bonheur des époux, mais aux dépens des enfants qui doivent naître d’eux, et encore ce bonheur reste problématique. L’homme qui, en se mariant, se préoccupe plus encore de l’argent que de son inclination, vit plus dans l’individu que dans l’espèce; ce qui est absolument opposé à la vérité, à la nature, et mérite un certain mépris. Une jeune fille qui, malgré les conseils de ses parents, refuse la main d’un homme riche et encore jeune, et rejette toutes les considérations de convenances, pour choisir selon son goût instinctif, fait à l’espèce le sacrifice de son bonheur individuel. Mais justement à cause de cela, on ne saurait lui refuser une certaine approbation, car elle a préféré ce qui importe plus que le reste, elle agit dans le sens de la nature (ou plus exactement de l’espèce), tandis que les parents conseillaient dans le sens de l’égoïsme individuel.--Il semble donc que dans la conclusion d’un mariage il faille sacrifier les intérêts de l’espèce ou ceux de l’individu. La plupart du temps, il en est ainsi, tant il est rare de voir les convenances et la passion marcher la main dans la main. La misérable constitution physique, morale ou intellectuelle de la plupart des hommes provient sans doute en partie de ce que les mariages sont conclus habituellement non par choix ou inclination pure, mais pour des considérations extérieures de toute sorte et d’après des circonstances accidentelles. Lorsque, en même temps que les convenances, l’inclination est jusqu’à un certain point respectée, c’est comme une transaction que l’on fait avec le génie de l’espèce. Les mariages heureux sont, comme on le sait, fort rares; justement parce qu’il est de l’essence du mariage de n’avoir pas principalement pour but la génération actuelle, mais la génération future. Cependant ajoutons encore pour la consolation des natures tendres et aimantes que l’amour passionné s’associe parfois à un sentiment d’une origine toute différente, je veux dire l’amitié, fondée sur l’accord des caractères; mais elle ne se déclare qu’une fois que l’amour s’éteint dans la jouissance. L’accord des qualités complémentaires, morales, intellectuelles et physiques, nécessaire au point de vue de la génération future pour faire naître l’amour, peut aussi, au point de vue des individus eux-mêmes, par une sorte d’opposition concordante de tempérament et de caractère, produire l’amitié.
Toute cette métaphysique de l’amour que je viens de traiter ici, se rattache étroitement à ma métaphysique en général, elle l’éclaire d’un jour nouveau, et voici comment: