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Part 5

On est généralement habitué à voir les poètes occupés à peindre l’amour. La peinture de l’amour est le sujet principal de toutes les œuvres dramatiques, tragiques ou comiques, romantiques ou classiques, dans les Indes aussi bien qu’en Europe: il est aussi de tous les sujets le plus fécond pour la poésie lyrique comme pour la poésie épique; sans parler des innombrables quantités de romans, qui, depuis des siècles, se produisent chaque année dans tous les pays civilisés d’Europe aussi réguliers que les fruits des saisons. Tous ces ouvrages ne sont au fond que des descriptions variées et plus ou moins développées de cette passion. Les peintures les plus parfaites, Roméo et Juliette, la nouvelle Héloïse, Werther, ont acquis une gloire immortelle. Dire avec La Rochefoucauld qu’il en est de l’amour passionné comme des spectres dont tout le monde parle, mais que personne n’a vus; ou bien contester avec Lichtenberg, dans son Essai, «sur la puissance de l’amour» la réalité de cette passion et nier qu’elle soit conforme à la nature; c’est là une grande erreur. Car il est impossible de concevoir comme un sentiment étranger ou contraire à la nature humaine, comme une pure fantaisie en l’air ce que le génie des poètes ne se lasse pas de peindre, ni l’humanité d’accueillir avec une sympathie inébranlable; puisque sans vérité, il n’y a point d’art achevé.

_Rien n’est beau que le vrai; le vrai seul est aimable._

BOILEAU.

D’ailleurs l’expérience générale, bien qu’elle ne se renouvelle pas tous les jours, prouve qu’une inclination vive et encore gouvernable peut, sous l’empire de certaines circonstances, grandir et surpasser par sa violence toutes les autres passions, écarter toutes les considérations, surmonter tous les obstacles avec une force et une persévérance incroyables, au point que l’on risque sans hésiter sa vie pour satisfaire son désir, et même que l’on en fait bon marché si ce désir est sans espoir. Ce n’est pas seulement dans les romans qu’il y a des Werther et des Jacopo Ortis: chaque année, l’Europe en pourrait signaler au moins une demi-douzaine: _Sed ignotis perierunt mortibus illi_; ils meurent inconnus, et leurs souffrances n’ont d’autre chroniqueur que l’employé qui enregistre les décès, d’autres annales que les faits divers des journaux. Les personnes qui lisent les feuilles françaises et anglaises attesteront l’exactitude de ce que j’avance. Mais plus grand encore est le nombre de ceux que cette passion conduit à l’hôpital des fous. Enfin l’on constate chaque année divers cas de double suicide, lorsque deux amants désespérés tombent victimes des circonstances extérieures qui les séparent; pour moi, je n’ai jamais compris comment deux êtres qui s’aiment, et croient trouver dans cet amour la félicité suprême, ne préfèrent pas rompre violemment avec toutes les conventions sociales et subir toute espèce de honte, plutôt que d’abandonner la vie en renonçant à un bonheur au delà duquel ils n’imaginent rien.--Quant aux degrés inférieurs, aux légères atteintes de cette passion, chacun les a chaque jour sous les yeux et, pour peu qu’il soit jeune, la plupart du temps aussi dans le cœur.

Il n’est donc pas permis de douter de la réalité de l’amour ni de son importance. Au lieu de s’étonner qu’un philosophe cherche à s’emparer lui aussi de cette question, thème éternel pour tous les poètes, l’on devrait plutôt être surpris qu’une affaire qui joue dans la vie humaine un rôle si important ait été, jusqu’à présent, négligée par les philosophes, et soit là devant nous comme une matière neuve. De tous les philosophes, c’est encore Platon qui s’est le plus occupé de l’amour, surtout dans le Banquet et dans le Phèdre. Ce qu’il a dit sur ce sujet rentre dans le domaine des mythes, fables et jeux d’esprit, et concerne surtout l’amour grec. Le peu qu’en dit Rousseau dans le _Discours sur l’inégalité_, est faux et insuffisant; Kant dans la 3e partie du _Traité sur le sentiment du beau et du sublime_, aborde un tel sujet d’une façon trop superficielle et parfois inexacte comme quelqu’un qui ne s’y entend guère. Platner, dans son anthrophologie ne nous offre que des idées médiocres et plates. La définition de Spinoza mérite d’être citée à cause de son extrême naïveté: _Amor est titillatio, concomitante idea causae externae_ (_Eth. IV, prop. 44, dem._) Je n’ai donc ni à me servir de mes prédécesseurs, ni à les réfuter. Ce n’est pas par les livres, c’est par l’observation de la vie extérieure que ce sujet s’est imposé à moi, et a pris place de lui-même dans l’ensemble de mes considérations sur le monde.--Je n’attends ni approbation ni éloge des amoureux qui cherchent naturellement à exprimer par les images les plus sublimes et les plus éthérées l’intensité de leurs sentiments: à ceux-là, mon point de vue paraîtra trop physique, trop matériel, tout métaphysique et transcendant qu’il soit au fond. Puissent-ils se rendre compte avant de me juger que l’objet de leur amour qu’ils exaltent aujourd’hui dans des madrigaux et des sonnets, aurait à peine obtenu d’eux un regard, s’il était né dix-huit ans plus tôt.

Car toute inclination tendre, quelques airs éthérés qu’elle affecte, a toutes ses racines dans l’instinct naturel des sexes; et même elle n’est pas autre chose que cet instinct spécialisé, déterminé, et même tout à fait individualisé. Ceci posé, si l’on observe le rôle important que joue l’amour à tous ses degrés et dans toutes ses nuances non seulement dans les comédies et dans les romans, mais aussi dans le monde réel, où il est, avec l’amour de la vie, le plus puissant et le plus actif de tous les ressorts, si l’on songe qu’il occupe continuellement les forces de la plus jeune partie de l’humanité, qu’il est le dernier but de presque tout effort humain, qu’il a une influence perturbatrice sur les affaires les plus importantes, qu’il interrompt à toute heure les occupations les plus sérieuses, que parfois il met pour un temps les plus grands esprits à l’envers, qu’il ne se fait pas scrupule d’intervenir, pour les troubler, avec ses vétilles, dans les négociations diplomatiques et les travaux des savants, qu’il s’entend même à glisser ses billets doux et ses petites mèches de cheveux jusque dans les portefeuilles des ministres et les manuscrits des philosophes, ce qui ne l’empêche pas d’être chaque jour le promoteur des plus mauvaises affaires et des plus embrouillées, qu’il rompt les relations les plus précieuses, brise les liens les plus solides, qu’il prend pour victimes tantôt la vie ou la santé, tantôt la richesse, le rang et le bonheur, qu’il fait de l’honnête homme un homme sans honneur, du fidèle un traître, qu’il semble être ainsi comme un démon malfaisant qui s’efforce de tout bouleverser, tout embrouiller, tout détruire;--on est alors prêt à s’écrier: Pourquoi tant de bruit? pourquoi ces efforts, ces emportements, ces anxiétés et cette misère? Il ne s’agit pourtant que d’une chose bien simple, il s’agit seulement que chaque Jeannot trouve sa Jeannette[32]. Pourquoi une telle bagatelle devrait-elle jouer un rôle si important et mettre sans cesse le trouble et le désarroi dans la vie bien réglée des hommes?--Mais, pour le penseur sérieux, l’esprit de la vérité dévoile peu à peu cette réponse: il ne s’agit point d’une vétille; loin de là, l’importance de l’affaire est égale au sérieux et à l’emportement de la poursuite. Le but définitif de toute amoureuse entreprise, qu’elle tourne au tragique ou au comique, est réellement ce qu’il y a de plus important dans les divers buts de la vie humaine, et mérite le sérieux profond avec lequel chacun la poursuit. En effet, ce qui est en question, ce n’est rien moins que _la combinaison de la génération prochaine_. Les _dramatis personæ_, les acteurs qui entreront en scène, quand nous en sortirons, se trouveront ainsi déterminés dans leur existence et dans leur nature par cette passion si frivole. De même que l’être, l’_Existentia_ de ces personnes futures a pour condition absolue l’instinct de l’amour en général; la nature propre de leur caractère, leur _Essentia_, dépend absolument du choix individuel de l’amour des sexes et se trouve ainsi à tous égards irrévocablement fixée. Voilà la clef du problème: elle nous sera mieux connue quand nous aurons parcouru tous les degrés de l’amour depuis l’inclination la plus fugitive, jusqu’à la passion la plus violente: nous reconnaîtrons alors que sa diversité naît du degré de l’individualisation dans le choix.

[32] Je ne pouvais employer ici le terme propre, libre au lecteur de traduire cette phrase dans la langue d’Aristophane. (_Note de Schopenhauer._)

Toutes les passions amoureuses de la génération présente ne sont donc pour l’humanité entière que la sérieuse _meditatio compositionis generationis futuræ, e quâ iterum pendent innumeræ generationes_. Il ne s’agit plus, en effet, comme dans les autres passions humaines, d’un malheur ou d’un avantage individuel, mais de l’existence et de la constitution spéciale de l’humanité future: la volonté individuelle atteint, dans ce cas, sa plus haute puissance, se transforme en volonté de l’espèce.--C’est sur ce grand intérêt que repose le pathétique et le sublime de l’amour, ses transports, ses douleurs infinies que les poètes depuis des milliers de siècles ne se lassent point de représenter dans des exemples sans nombre. Quel autre sujet l’emporterait en intérêt sur celui qui touche au bien ou au mal de l’espèce? car l’individu est à l’espèce ce que la surface des corps est aux corps eux-mêmes. C’est ce qui fait qu’il est si difficile de donner de l’intérêt à un drame sans y mêler une intrigue d’amour; et pourtant, malgré l’usage journalier qu’on en fait, le sujet n’est jamais épuisé.

Quand l’instinct des sexes se manifeste dans la conscience individuelle d’une manière vague et générale, et sans détermination précise, c’est la volonté de vivre absolue, en dehors de tout phénomène, qui se fait jour. Lorsque dans un être conscient l’instinct de l’amour se spécialise sur un individu déterminé, ce n’est au fond que cette même volonté qui aspire à vivre dans un être nouveau et distinct, exactement déterminé. Et dans ce cas l’instinct de l’amour tout subjectif fait illusion à la conscience, et sait très bien se couvrir du masque d’une admiration objective. Car la nature a besoin de ce stratagème pour atteindre ses buts. Si désintéressée et idéale que puisse paraître l’admiration pour une personne aimée, le but final est en réalité la création d’un être nouveau déterminé dans sa nature: ce qui le prouve, c’est que l’amour ne se contente pas d’un sentiment réciproque, mais qu’il exige la possession même, l’essentiel, c’est-à-dire la jouissance physique. La certitude d’être aimé ne saurait consoler de la privation de celle qu’on aime; et dans un cas pareil plus d’un amant s’est brûlé la cervelle. Il arrive au contraire que, ne pouvant être payés de retour, des gens très épris se contentent de la possession c’est-à-dire de la jouissance physique. C’est le cas de tous les mariages forcés, des amours vénales ou de celles obtenues par violence. Qu’un certain enfant soit engendré, c’est là le but unique, véritable, de tout roman d’amour, bien que les amoureux ne s’en doutent guère: l’intrigue qui conduit au dénoûment est chose accessoire.--Les âmes nobles, sentimentales, tendrement éprises, auront beau protester ici contre l’âpre réalisme de ma doctrine; leurs protestations n’ont pas de raison d’être. La constitution et le caractère précis et déterminé de la génération future, n’est-ce pas là un but infiniment plus élevé, infiniment plus noble que leurs sentiments impossibles et leurs chimères idéales? Eh quoi! parmi toutes les fins que se propose la vie humaine, peut-il y en avoir une plus considérable? Celle-là seule explique les profondes ardeurs de l’amour[33], la gravité du rôle qu’il joue, l’importance qu’il communique aux plus légers incidents. Il ne faut pas perdre de vue ce but réel, si l’on veut s’expliquer tant de manœuvres, de détours, d’efforts, et ces tourments infinis pour obtenir l’être aimé, lorsque, au premier abord, ils semblent si disproportionnés. Car c’est la génération à venir dans sa détermination absolument individuelle, qui se pousse vers l’existence à travers ces peines et ces efforts.

[33]

Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure Déchaînés dans vos flancs comme d’ardents essaims, Ces transports, c’est déjà l’humanité future Qui s’agite en vos seins.

Mme ACKERMANN. (_L’amour et la mort._)

Oui c’est elle-même qui déjà s’agite dans le choix circonspect, déterminé, opiniâtre, cherchant à satisfaire cet instinct qui s’appelle l’amour; c’est déjà la volonté de vivre de l’individu nouveau, que les amants peuvent et désirent engendrer; que dis-je? déjà dans l’entrecroisement de leurs regards chargés de désirs s’allume une vie nouvelle, un être futur s’annonce, création complète, harmonieuse. Ils aspirent à une union véritable, à la fusion en un seul être; cet être qu’ils vont engendrer sera comme le prolongement de leur existence, il en sera la plénitude; en lui les qualités héréditaires des parents, fusionnées et réunies, continuent à vivre. Au contraire, une antipathie réciproque et obstinée entre un homme et une jeune fille est le signe qu’ils ne pouvaient engendrer qu’un être mal constitué, sans harmonie et malheureux. Aussi, est-ce avec un sens profond que Calderon représente la cruelle Sémiramis, qu’il nomme une fille de l’air, comme le fruit d’un viol, qui fut suivi du meurtre de l’époux.

Cette souveraine force qui attire exclusivement l’un vers l’autre deux individus de sexe différent, c’est la volonté de vivre manifeste dans toute l’espèce; elle cherche à se réaliser selon ses fins dans l’enfant qui doit naître d’eux; il tiendra du père la volonté ou le caractère; de la mère, l’intelligence, de tous les deux sa constitution physique; pourtant les traits reproduiront plutôt ceux du père, la taille rappellera plutôt celle de la mère... S’il est difficile d’expliquer le caractère tout à fait spécial et exclusivement individuel de chaque homme, il n’est pas moins difficile de comprendre le sentiment également particulier et exclusif qui entraîne deux personnes l’une vers l’autre; au fond, ces deux choses n’en font qu’une. La passion est implicitement, ce que l’individualité est explicitement. Le premier pas vers l’existence, le véritable _punctum saliens_ de la vie, c’est en réalité l’instant où nos parents commencent à s’aimer--_to fancy each other_, selon une admirable expression anglaise, et comme nous l’avons dit c’est de la rencontre et de l’attachement de leurs ardents regards que naît le premier germe de l’être nouveau, germe fragile, prompt à disparaître comme tous les germes. Cet individu nouveau est en quelque sorte une nouvelle idée platonicienne: et comme toutes les idées font un effort violent pour arriver à se manifester dans le monde des phénomènes, avides de saisir la matière favorable que la loi de causalité leur livre en partage, de même cette idée particulière d’une individualité humaine tend avec une violence, une ardeur extrêmes à se réaliser dans un phénomène. Cette énergie, cette impétuosité, c’est justement la passion que les deux parents futurs éprouvent l’un pour l’autre. Elle a des degrés infinis dont les deux extrêmes pourraient être désignés sous le nom de l’amour vulgaire, Ἀφροδίτη πάνδημος, et de l’amour divin, οὐρανία:--mais quant à l’essence de l’amour, elle est partout et toujours la même. Dans ses divers degrés elle est d’autant plus puissante qu’elle est plus individualisée, en d’autres termes elle est d’autant plus forte que la personne aimée, par toutes ses qualités et ses manières d’être, est plus capable, à l’exclusion de toute autre personne, de répondre au vœu particulier et au besoin déterminé qu’elle a fait naître chez celui qui l’aime.

L’amour par essence et du premier mouvement est entraîné vers la santé, la force et la beauté, vers la jeunesse qui en est l’expression, parce que la volonté désire, avant tout, créer des êtres capables de vivre avec le caractère intégral de l’espèce humaine; l’amour vulgaire (Ἀφροδίτη πάνδημος) ne va guère plus loin. Puis viennent d’autres exigences plus spéciales, et qui grandissent et fortifient la passion. Il n’y a d’amour puissant que dans la conformité parfaite de deux êtres... Et comme il n’y a pas deux individus absolument semblables, chaque homme doit trouver chez une certaine femme les qualités qui correspondent le mieux à ses qualités propres, toujours au point de vue des enfants à naître. Plus cette rencontre est rare, plus rare aussi l’amour vraiment passionné. C’est précisément parce que chacun de nous porte en puissance ce grand amour que nous comprenons la peinture que nous en fait le génie des poètes.--Justement parce que cette passion de l’amour vise exclusivement l’être futur et les qualités qu’il doit avoir, il peut arriver qu’entre un jeune homme et une jeune fille, d’ailleurs agréables et bien faits, une sympathie de sentiment, de caractère et d’esprit fasse naître une amitié étrangère à l’amour; il se peut même que, sur ce dernier point, il y ait entre eux une certaine antipathie. La raison en est que l’enfant qui naîtrait d’eux manquerait de l’harmonie intellectuelle ou physique, qu’en un mot son existence et sa constitution ne correspondraient pas aux plans que se propose la volonté de vivre dans l’intérêt de l’espèce. Il peut arriver, au contraire, qu’en dépit de la dissemblance des sentiments, du caractère et de l’esprit, en dépit de la répugnance et de l’aversion même qui en résultent, l’amour naisse pourtant et subsiste, parce qu’il rend aveugle sur ces incompatibilités. S’il en résulte un mariage, ce mariage sera nécessairement très malheureux.

Allons maintenant au fond des choses.--L’égoïsme en chaque homme a des racines si profondes, que les motifs égoïstes sont les seuls sur lesquels on puisse compter avec assurance pour exciter l’activité d’un être individuel. L’espèce, il est vrai, a sur l’individu un droit antérieur, plus immédiat et plus considérable que l’individualité éphémère. Pourtant, quand il faut que l’individu agisse et se sacrifie pour le maintien et le développement de l’espèce, son intelligence, toute dirigée vers les aspirations individuelles, a peine à comprendre la nécessité de ce sacrifice et à s’y soumettre aussitôt. Pour atteindre son but, il faut donc que la nature abuse l’individu par quelque illusion, en vertu de laquelle il voie son propre bonheur dans ce qui n’est, en réalité, que le bien de l’espèce; l’individu devient ainsi l’esclave inconscient de la nature, au moment où il croit n’obéir qu’à ses seuls désirs. Une pure chimère aussitôt évanouie flotte devant ses yeux et le fait agir. Cette illusion n’est autre que l’instinct. C’est lui qui, dans la plupart des cas, représente le sens de l’espèce, les intérêts de l’espèce devant la volonté. Mais ici comme la volonté est devenue individuelle, elle doit être trompée de telle sorte qu’elle perçoive par le sens de l’individu les desseins que le sens de l’espèce a sur elle: ainsi, elle croit travailler au profit de l’individu, tandis qu’en réalité elle ne travaille que pour l’espèce, dans son sens le plus spécial. C’est chez l’animal que l’instinct joue le plus grand rôle et que sa manifestation extérieure peut être le mieux observée; mais quant aux voies secrètes de l’instinct, comme pour tout ce qui est intérieur, nous ne pouvons apprendre à les connaître qu’en nous-mêmes. On s’imagine, il est vrai, que l’instinct a peu d’empire sur l’homme, ou du moins qu’il ne se manifeste guère que chez le nouveau-né cherchant à saisir le sein de sa mère. Mais en réalité, il y a un instinct très déterminé, très manifeste et surtout très compliqué, qui nous guide dans le choix si fin, si sérieux, si particulier de la personne que l’on aime et dont on désire la possession. S’il n’y avait de caché sous le plaisir des sens que la satisfaction d’un impérieux besoin, la beauté ou la laideur de l’autre individu serait indifférente. La recherche passionnée de la beauté, le prix qu’on y attache, le choix qu’on y apporte, ne concernent donc pas l’intérêt personnel de celui qui choisit, bien qu’il se l’imagine, mais évidemment l’intérêt de l’être futur dans lequel il importe de maintenir le plus possible intégral et pur le type de l’espèce. En effet, mille accidents physiques et mille disgrâces morales peuvent amener une déviation de la figure humaine: pourtant le vrai type humain, dans toutes ses parties, est toujours rétabli à nouveau, grâce à ce sens de la beauté qui domine toujours et dirige l’instinct des sexes, sans quoi l’amour ne serait plus qu’un besoin révoltant.

Ainsi donc il n’est point d’homme qui tout d’abord ne désire ardemment et ne préfère les plus belles créatures, parce qu’elles réalisent le type le plus pur de l’espèce; puis il recherchera surtout les qualités qui lui manquent, ou parfois les imperfections opposées à celles qu’il a lui-même et les trouvera belles: de là vient, par exemple, que les grandes femmes plaisent aux petits hommes, et que les blonds aiment les brunes, etc.--L’enthousiasme vertigineux qui s’empare de l’homme à la vue d’une femme dont la beauté répond à son idéal, et fait luire à ses yeux le mirage du bonheur suprême s’il s’unit avec elle, n’est autre chose que le sens de l’espèce qui reconnaît son empreinte claire et brillante et qui par elle aimerait à se perpétuer...