Part 6
Ces considérations jettent une vive lumière sur la nature intime de tout instinct; comme on le voit ici, son rôle consiste presque toujours à faire mouvoir l’individu pour le bien de l’espèce. Car, évidemment, la sollicitude d’un insecte pour trouver une certaine fleur, un certain fruit, un excrément ou un morceau de chair, ou bien comme l’ichneumon la larve d’un autre insecte pour déposer ses œufs là et pas ailleurs, et son indifférence de la peine ou du danger quand il s’agit d’y parvenir, sont fort analogues à la préférence exclusive de l’homme pour une certaine femme, celle dont la nature individuelle répond à la sienne: il la recherche avec un zèle si passionné que, plutôt que de manquer son but, au mépris de toute raison, il sacrifie souvent le bonheur de sa vie; il ne recule ni devant un mariage insensé, ni devant des liaisons ruineuses, ni devant le déshonneur, ni devant des actes criminels, adultère ou viol, et cela uniquement pour servir les buts de l’espèce sous la loi souveraine de la nature aux dépens même de l’individu. Partout en effet l’instinct semble dirigé par une intention individuelle, tandis qu’il y est tout à fait étranger. Toutes les fois que l’individu livré à lui-même serait incapable de comprendre les vues de la nature, ou porté à lui résister, elle fait surgir l’instinct: voilà pourquoi l’instinct a été donné aux animaux et surtout aux animaux inférieurs les plus dénués d’intelligence; mais l’homme n’y est guère soumis que dans le cas spécial qui nous occupe. Ce n’est pas que l’homme fût incapable de comprendre le but de la nature, mais il ne l’aurait peut-être pas poursuivi avec tout le zèle nécessaire aux dépens même de son bonheur particulier. Ainsi dans cet instinct, comme dans tous les autres, la vérité se revêt d’illusion pour agir sur la volonté. C’est une illusion de volupté qui fait miroiter devant les yeux de l’homme l’image décevante d’une félicité souveraine dans les bras de la beauté que n’égale à ses yeux nulle autre créature humaine; illusion encore, quand il s’imagine que la possession d’un seul être au monde lui assure un bonheur sans mesure et sans limites. Il se figure sacrifier à sa seule jouissance sa peine et ses efforts, tandis qu’en réalité il ne travaille qu’au maintien du type intégral de l’espèce, à la création d’un certain individu tout à fait déterminé qui a besoin de cette union pour se réaliser et arriver à l’existence. C’est tellement là le caractère de l’instinct d’agir en vue d’une fin dont pourtant il n’a pas l’idée, que l’homme, poussé par l’illusion qui le possède, a quelquefois horreur du but auquel il est conduit, qui est la procréation des êtres; il voudrait même s’y opposer; c’est le cas de presque toutes les amours en dehors du mariage. Une fois sa passion satisfaite, tout amant éprouve une étrange déception; il s’étonne de ce que l’objet de tant de désirs passionnés ne lui procure qu’un plaisir éphémère, suivi d’un rapide désenchantement. Ce désir est en effet aux autres désirs qui agitent le cœur de l’homme, ce que l’espèce est à l’individu, ce que l’infini est au fini. L’espèce seule au contraire profite de la satisfaction de ce désir, mais l’individu n’en a pas conscience; tous les sacrifices qu’il s’est imposés, poussé par le génie de l’espèce, ont servi à un but qui n’est pas le sien. Aussi tout amant, le grand œuvre de la nature une fois accompli, se trouve mystifié; car l’illusion qui le rendait dupe de l’espèce s’est évanouie. Platon dit très bien: ἡδονή ἁπάντων ἀλαζονέστατον. _Voluptas omnium maxime vaniloqua._
Ces considérations jettent des clartés nouvelles sur les instincts et le sens esthétique des animaux. Eux aussi ils sont esclaves de cette sorte d’illusion qui fait briller à leurs yeux le mirage trompeur de leur propre jouissance, tandis qu’ils travaillent si assidûment et avec un désintéressement si absolu pour l’espèce; ainsi l’oiseau bâtit son nid, ainsi l’insecte cherche l’endroit propice pour y déposer ses œufs, ou bien se livre à la chasse d’une proie dont il ne jouira pas lui-même, qui doit servir de nourriture pour les larves futures et qu’il placera à côté des œufs; ainsi l’abeille, la guêpe, la fourmi travaillent à leurs constructions futures et prennent leurs dispositions si compliquées. Ce qui dirige toutes ces bêtes, c’est évidemment une illusion qui met au service de l’espèce le masque d’un intérêt égoïste. Telle est la seule explication vraisemblable du phénomène interne et subjectif qui dirige les manifestations de l’instinct. Mais à voir les choses par le dehors, nous remarquons chez les animaux les plus esclaves de l’instinct, surtout chez les insectes, une prédominance du système ganglionnaire, c’est-à-dire du système nerveux subjectif sur le système cérébral ou objectif; d’où il faut conclure que les bêtes sont poussées non pas tant par une intelligence objective et exacte que par des représentations subjectives excitant des désirs qui naissent de l’action du système ganglionnaire sur le cerveau, ce qui prouve bien qu’elles sont sous l’empire d’une sorte d’illusion: et telle sera la marche physiologique de tout instinct.--Comme éclaircissement, je mentionne encore un autre exemple moins caractéristique il est vrai de l’instinct dans l’homme, c’est l’appétit capricieux des femmes enceintes: il semble naître de ce que la nourriture de l’embryon exige parfois une modification particulière ou déterminée du sang qui afflue vers lui: alors la nourriture la plus favorable se présente aussitôt à l’esprit de la femme enceinte comme l’objet d’un vif désir; là encore il y a illusion. La femme aurait donc un instinct de plus que l’homme: le système ganglionnaire est aussi beaucoup plus développé chez la femme.--La prédominance excessive du cerveau explique comment l’homme a moins d’instinct que les bêtes, et comment ses instincts peuvent quelquefois s’égarer. Ainsi, par exemple, le sens de la beauté qui dirige le choix dans la recherche de l’amour, s’égare lorsqu’il dégénère en vice contre nature; de même une certaine mouche (musca vomitoria) au lieu de mettre ses œufs, conformément à son instinct, dans une chair en décomposition, les dépose dans la fleur de l’arum dracunculus égarée par l’odeur cadavérique de cette plante.
L’amour a donc toujours pour fondement un instinct dirigé vers la reproduction de l’espèce: cette vérité nous paraîtra claire jusqu’à l’évidence, si nous examinons la question en détail, comme nous allons le faire.
Tout d’abord il faut considérer que l’homme est par nature porté à l’inconstance dans l’amour, la femme à la fidélité[34]. L’amour de l’homme baisse d’une façon sensible, à partir de l’instant où il a obtenu satisfaction: il semble que toute autre femme ait plus d’attrait que celle qu’il possède; il aspire au changement. L’amour de la femme au contraire grandit à partir de cet instant. C’est là une conséquence du but de la nature qui est dirigé vers le maintien et par suite vers l’accroissement le plus considérable possible de l’espèce. L’homme en effet peut aisément engendrer plus de cent enfants en une année, s’il a autant de femmes à sa disposition; la femme au contraire eût-elle autant de maris, ne pourrait mettre au monde qu’un enfant par année, en exceptant les jumeaux. Aussi l’homme est-il toujours en quête d’autres femmes; tandis que la femme reste fidèlement attachée à un seul homme: car la nature la pousse instinctivement et sans réflexion à conserver près d’elle celui qui doit nourrir et protéger la petite famille future. De là résulte que la fidélité dans le mariage est artificielle pour l’homme et naturelle à la femme, et par conséquent l’adultère de la femme à cause de ses conséquences, et parce qu’il est contraire à la nature, est beaucoup plus impardonnable que celui de l’homme.
[34] Schopenhauer, dans son _Traité sur les femmes_, les accuse, au contraire, de fausseté, d’infidélité, de trahison, d’ingratitude.
Je veux aller au fond des choses et achever de vous convaincre en vous prouvant que le goût pour les femmes, si objectif qu’il puisse paraître, n’est pourtant qu’un instinct masqué, c’est-à-dire le sens de l’espèce qui s’efforce d’en maintenir le type. Nous devons rechercher de plus près et examiner plus spécialement les considérations qui nous dirigent dans la poursuite de ce plaisir, quelque figure singulière que fassent dans un ouvrage philosophique les détails que nous allons indiquer ici. Ces considérations se divisent comme il suit: il y a d’abord celles qui concernent directement le type de l’espèce, c’est-à-dire la beauté, il y a celles qui visent les qualités psychiques, et enfin les considérations purement relatives, la nécessité de corriger et de neutraliser les unes par les autres les dispositions particulières et anormales des deux individus. Examinons séparément chacune de ces divisions.
La première considération qui dirige notre inclination et notre choix, c’est celle de l’âge. En général la femme que nous choisissons se trouve dans les années comprises entre la fin et le commencement des menstrues; nous donnons pourtant une préférence décisive à la période qui va de la 18e à la 28e année. Nulle femme en dehors des conditions précédentes ne nous attire. Une femme âgée, c’est-à-dire une femme incapable d’avoir des enfants ne nous inspire qu’un sentiment d’aversion. La jeunesse sans beauté a toujours de l’attrait: la beauté sans jeunesse n’en a plus.--Évidemment l’intention inconsciente qui nous dirige n’est autre que la possibilité générale d’avoir des enfants: en conséquence tout individu perd en attrait pour l’autre sexe, selon qu’il se trouve plus ou moins éloigné de la période propre à la génération ou à la conception.--La seconde considération est la santé: les maladies aiguës ne troublent nos inclinations que d’une manière passagère, les maladies chroniques, les cachexies, au contraire, effraient ou éloignent, parce qu’elles se transmettent à l’enfant.--La troisième considération, c’est le squelette parce qu’il est le fondement du type de l’espèce. Après l’âge et la maladie, rien ne nous éloigne tant qu’une conformation défectueuse: même le plus beau visage ne saurait dédommager d’une taille déviée; il y a plus, un laid visage sur un corps droit sera toujours préféré. C’est toujours un défaut du squelette qui vous frappe le plus, par exemple une taille trapue et aplatie, des jambes trop courtes, ou bien encore une démarche boiteuse quand elle n’est pas la conséquence d’un accident extérieur. Au contraire un corps remarquablement beau compense bien des défauts, il nous enchante. L’importance extrême que nous attribuons tous aux petits pieds se rattache aussi à ces considérations; ils sont en effet un caractère essentiel de l’espèce, aucun animal n’ayant le tarse et le métatarse réunis aussi petits que l’homme, ce qui tient à sa démarche verticale; il est un plantigrade. Jésus Sirach dit à ce propos (26, 23, d’après la traduction corrigée de Kraus,) «une femme bien faite et qui a de beaux pieds est comme des colonnes d’or sur des bases d’argent.» L’importance des dents n’est pas moindre parce qu’elles servent à la nutrition et qu’elles sont tout spécialement héréditaires.--La quatrième considération est une certaine plénitude des chairs, c’est-à-dire la prédominance de la faculté végétative, de la plasticité; parce que celle-ci promet au fœtus une nourriture riche: c’est pour cela qu’une grande femme maigre repousse d’une manière surprenante. Des seins bien arrondis et bien conformés exercent une remarquable fascination sur les hommes; parce que se trouvant en rapport direct avec les fonctions de génération de la femme, ils promettent au nouveau-né une riche nourriture. Au contraire des femmes grasses au delà de toute mesure excitent notre répugnance; car cet état morbide est un signe d’atrophie de l’utérus, et par conséquent une marque de stérilité; ce n’est pas l’intelligence qui sait cela, c’est l’instinct.--La beauté du visage n’est prise en considération qu’en dernier lieu. Ici aussi c’est la partie osseuse qui frappe avant tout: l’on recherche surtout un nez bien fait, tandis qu’un nez court, retroussé, gâte tout. Une légère inclinaison du nez, en haut ou en bas, a décidé du sort d’une infinité de jeunes filles, et avec raison: car il s’agit de maintenir le type de l’espèce. Une petite bouche, formée de petits os maxillaires, est très essentielle, comme caractère spécifique de la figure humaine, en opposition à la gueule des bêtes. Un menton fuyant et pour ainsi dire amputé, est particulièrement repoussant; parce qu’un menton proéminent _mentum prominulum_ est un trait de caractère de notre espèce. L’on considère en dernier lieu les beaux yeux et le front, qui se rattachent aux qualités psychiques; surtout aux qualités intellectuelles, lesquelles font partie de l’héritage de la mère.
Nous ne pouvons naturellement énumérer aussi exactement les considérations inconscientes auxquelles s’attache l’inclination des femmes. Voici ce que l’on peut affirmer d’une manière générale. C’est l’âge de 30 et 35 ans qu’elles préfèrent à tout autre âge, même à celui des jeunes gens, qui pourtant représentent la fleur de la beauté masculine. La cause en est qu’elles sont dirigées non par le goût, mais par l’instinct qui reconnaît dans ces années l’apogée de la force génératrice. En général, elles considèrent fort peu la beauté, surtout celle du visage: comme si elles seules se chargeaient de la transmettre à l’enfant. C’est surtout la force et le courage de l’homme qui gagnent leur cœur: car ces qualités promettent une génération de robustes enfants, et semblent leur assurer dans l’avenir un protecteur courageux. Tout défaut corporel de l’homme, toute déviation du type, la femme peut les supprimer pour l’enfant dans la génération, si les parties correspondantes de sa constitution, défectueuses chez l’homme, sont chez elle irréprochables, ou encore exagérées en sens inverse. Il faut excepter seulement les qualités de l’homme particulières à son sexe, et que la mère par conséquent ne peut donner à l’enfant; par exemple, la structure masculine du squelette, de larges épaules, des hanches étroites, des jambes droites, la force des muscles, du courage, de la barbe, etc. De là vient que les femmes aiment souvent de vilains hommes, mais jamais des hommes efféminés parce qu’elles ne peuvent neutraliser un pareil défaut.
Le second ordre de considérations qui importent dans l’amour, concerne les qualités psychiques. Nous trouverons ici que ce sont les qualités du cœur ou du caractère dans l’homme qui attirent la femme, car ces qualités-là l’enfant les reçoit de son père. C’est avant tout une volonté ferme, la décision et le courage, peut-être aussi la droiture et la bonté du cœur, qui gagnent la femme. Au contraire, les qualités intellectuelles n’exercent sur elle aucune action directe et instinctive, justement parce que le père ne les transmet pas à ses enfants. La bêtise ne nuit pas près des femmes: une force d’esprit supérieure, ou même le génie par sa disproportion ont souvent un effet défavorable. Aussi voit-on souvent un homme laid, bête et grossier supplanter près des femmes un homme bien fait, spirituel, aimable. On voit aussi des mariages d’inclination entre des êtres aussi dissemblables qu’il est possible au point de vue de l’esprit: lui par exemple brutal, robuste et borné, elle, douce, impressionnable, pensant finement, instruite, pleine de goût, etc.; ou encore lui, très savant, plein de génie, elle, une oie:
Sic visum Veneri; cui placet impares Formas atque animos sub juga aënea Saevo mittere cum joco.
La raison en est que les considérations qui prédominent ici n’ont rien d’intellectuel et se rapportent à l’instinct. Dans le mariage ce qu’on a en vue ce n’est pas un entretien plein d’esprit, c’est la création des enfants: le mariage est un lien des cœurs et non des têtes. Lorsqu’une femme affirme qu’elle est éprise de l’esprit d’un homme, c’est une prétention vaine et ridicule ou bien c’est l’exaltation d’un être dégénéré.--Les hommes au contraire, dans l’amour instinctif, ne sont pas déterminés par les qualités du caractère de la femme; c’est pour cela que tant de Socrates ont trouvé leurs Xantippes, par exemple Shakespeare, Albert Dürer, Byron, etc. Mais les qualités intellectuelles ont ici une grande influence, parce qu’elles sont transmises par la mère: néanmoins leur influence est aisément surpassée par celle de la beauté corporelle qui agit plus directement sur des points plus essentiels. Il arrive cependant que des mères, instruites par leur expérience de cette influence intellectuelle, font apprendre à leur fille les beaux-arts, les langues, etc. pour les rendre attrayantes à leurs futurs maris; elles cherchent ainsi à aider l’intelligence par des moyens artificiels, de même que le cas échéant, elles cherchent à développer les hanches et la poitrine.--Remarquons bien qu’il n’est ici question que de l’attrait instinctif et tout immédiat, qui seul donne naissance à la vraie passion de l’amour. Qu’une femme intelligente et instruite apprécie l’intelligence et l’esprit chez un homme, qu’un homme raisonnable et réfléchi éprouve le caractère de sa fiancée et en tienne compte, cela ne fait rien à l’affaire dont il est ici question: ainsi procède la raison dans le mariage quand c’est elle qui choisit, mais non l’amour passionné qui seul nous occupe.
Jusqu’à présent, je n’ai tenu compte que des considérations absolues, c’est-à-dire de celles qui sont d’un effet général; je passe maintenant aux considérations relatives, qui sont individuelles, parce que là le but est de rectifier le type de l’espèce, déjà altéré, de corriger les écarts du type que la personne même qui choisit porte déjà en elle, et de revenir ainsi à une pure représentation de ce type. Chacun aime précisément ce qui lui manque. Le choix individuel qui repose sur ces considérations toutes relatives est bien plus déterminé, plus décidé et plus exclusif que le choix qui n’a égard qu’aux considérations absolues; c’est de ces considérations relatives que naît d’ordinaire l’amour passionné, tandis que les amours communes et passagères ne sont guidées que par des considérations absolues. Ce n’est pas toujours la beauté régulière et accomplie qui enflamme les grandes passions. Pour une inclination vraiment passionnée il faut une condition que nous ne pouvons exprimer que par une métaphore empruntée à la chimie. Les deux personnes doivent se neutraliser l’une l’autre, comme un acide et un alcali forment un sel neutre. Toute constitution sexuelle est une constitution incomplète, l’imperfection varie avec les individus. Dans l’un et l’autre sexe chaque être n’est qu’une partie du tout incomplète et imparfaite. Mais cette partie peut être plus ou moins considérable, selon les natures. Aussi chaque individu trouve-t-il son complément naturel dans un certain individu de l’autre sexe qui représente en quelque sorte la fraction indispensable au type complet, qui l’achève et neutralise ses défauts, et produit un type accompli de l’humanité dans le nouvel individu qui doit naître; car c’est toujours à la constitution de cet être futur que tout aboutit sans cesse. Les physiologistes savent que la sexualité chez l’homme et chez la femme a des degrés innombrables: la virilité peut descendre jusqu’à l’affreux gynandre et l’hypospadias; de même qu’il y a parmi les femmes de gracieux androgynes; les deux sexes peuvent atteindre l’hermaphrodisme complet, et ces individus qui tiennent le juste milieu entre les deux sexes et ne font partie d’aucun sont incapables de se reproduire.--Pour la neutralisation de deux individualités l’une par l’autre, il est nécessaire que le degré déterminé de sexualité chez un certain homme corresponde exactement au degré de sexualité chez une certaine femme; afin que ces deux dispositions partielles se compensent justement l’une l’autre.
C’est ainsi que l’homme le plus viril cherchera la femme la plus femme, et vice versa. Les amants mesurent d’instinct cette part proportionnelle nécessaire à chacun d’eux, et ce calcul inconscient se trouve avec les autres considérations au fond de toute grande passion. Aussi quand les amoureux parlent sur un ton pathétique de l’harmonie de leurs âmes, il faut entendre le plus souvent l’harmonie des qualités physiques propres à chaque sexe, et de nature à donner naissance à un être accompli, harmonie qui importe bien plus que le concert de leurs âmes, lequel souvent après la cérémonie se résout en un criant désaccord. A cela se joignent les considérations relatives plus éloignées qui reposent sur ce fait que chacun s’efforce de neutraliser par l’autre personne ses faiblesses, ses imperfections, et tous les écarts du type normal, de crainte qu’ils ne se perpétuent dans l’enfant futur, ou ne s’exagèrent et ne deviennent des difformités. Plus un homme est faible au point de vue de la force musculaire, plus il cherchera des femmes fortes: et la femme agira de même. Mais comme c’est une loi de la nature que la femme ait une force musculaire plus faible, il est également dans la nature que les femmes préfèrent les hommes robustes.--La stature est aussi une considération importante. Les petits hommes ont un penchant décidé pour les grandes femmes et réciproquement... L’aversion d’une femme grande pour des hommes grands est au fond des vues de la nature, afin d’éviter une race gigantesque, quand la force transmise par la mère serait trop faible pour assurer une longue durée à cette race exceptionnelle. Si une grande femme choisit un grand mari, entre autres motifs pour faire meilleure figure dans le monde, ce sont leurs descendants qui expieront cette folie... Jusque dans les diverses parties du corps chacun cherche un correctif à ses défauts, à ses déviations, avec d’autant plus de soin que la partie est plus importante. Ainsi les gens au nez épaté contemplent avec un plaisir inexprimable un nez aquilin, un profil de perroquet; et ainsi du reste. Les hommes aux formes grêles et étirées, au long squelette, admirent une petite personne tassée et courte à l’excès.--Il en est de même du tempérament; chacun préfère celui qui est l’opposé du sien, et sa préférence est toujours proportionnée à l’énergie de son propre tempérament.--Ce n’est pas qu’une personne parfaite en quelque point aime les imperfections contraires; mais elle les supporte plus aisément que d’autres ne les supporteraient, parce que les enfants trouvent dans ces qualités une garantie contre une imperfection plus grande. Par exemple, une personne très blanche n’éprouvera point de répugnance pour un teint olivâtre; mais aux yeux d’une personne au teint bistré un teint d’une blancheur éclatante semble divinement beau.--Il est des cas exceptionnels où un homme peut s’éprendre d’une femme décidément laide: conformément à notre loi de concordance des sexes, lorsque l’ensemble des défauts et irrégularités physiques de la femme sont justement l’opposé et par conséquent le correctif de ceux de l’homme. Alors la passion atteint généralement un degré extraordinaire...
L’individu obéit en tout ceci, sans qu’il s’en doute, à un ordre supérieur, celui de l’espèce: de là l’importance qu’il attache à certaines choses, qui, en tant qu’individu, pourraient et devraient lui être indifférentes.--Rien n’est singulier comme le sérieux profond, inconscient, avec lequel deux jeunes gens de sexe différent qui se voient pour la première fois s’observent l’un l’autre; le regard inquisiteur et pénétrant qu’ils jettent l’un sur l’autre; l’inspection minutieuse que tous les traits et toutes les parties de leurs personnes respectives ont à subir. Cette recherche, cet examen, c’est _la méditation du génie de l’espèce_ sur l’enfant qu’ils pourraient créer, et la combinaison de ses éléments constitutifs. Le résultat de cette méditation déterminera le degré de leur inclination et de leurs désirs réciproques. Après avoir atteint un certain degré, ce premier mouvement peut s’arrêter subitement, par la découverte de quelque détail jusqu’alors inaperçu.--Ainsi le génie de l’espèce médite la génération future; et le grand œuvre de Cupidon, qui spécule, s’ingénie et agit sans cesse, est d’en préparer la constitution. En face des grands intérêts de l’espèce toute entière, présente et future, l’avantage des individus éphémères compte peu: le dieu est toujours prêt à les sacrifier sans pitié. Car le génie de l’espèce est relativement aux individus comme un immortel est aux mortels, et ses intérêts sont à ceux des hommes comme l’infini est au fini. Sachant donc qu’il administre des affaires supérieures à toutes celles qui ne concernent qu’un bien ou un mal individuel, il les mène avec une impassibilité suprême, au milieu du tumulte de la guerre, dans l’agitation des affaires, à travers les horreurs d’une peste, il les poursuit même jusque dans la retraite du cloître.