Chapter 3 of 11 · 3821 words · ~19 min read

Part 3

C’est cette faculté particulière qu’ont les animaux de se donner tout entiers à l’impression du moment qui contribue beaucoup à la joie que nous causent nos bêtes domestiques; elles sont le présent personnifié, et nous rendent sensibles en quelque sorte les heures légères et propices, tandis que nos pensées volent souvent au delà et n’y prennent garde. Mais cette faculté des bêtes d’être plus réjouies que nous ne le sommes par le seul fait de vivre dans le présent, l’homme égoïste et sans cœur en abuse et l’exploite souvent de telle sorte qu’il ne leur accorde rien autre chose que cette existence aride et dénudée: n’emprisonne-t-il pas dans un étroit espace l’oiseau fait pour parcourir un hémisphère, où la pauvre bête crie et finit par souhaiter la mort: _l’uccello nella gabbia canta non di piacere, ma di rabbia_; et son plus fidèle ami, le chien si intelligent, il le met à la chaîne! Je n’en vois jamais un à l’attache sans une intime pitié pour lui et une indignation profonde contre son maître. Je pense avec satisfaction au fait raconté par le _Times_ il y a quelques années: un lord qui tenait un grand chien à l’attache, traversant un jour sa cour, fut tenté de caresser la bête. Sur quoi celui-ci, d’un coup de dent, lui déchira le bras du haut en bas, et c’était bien fait! Il voulait dire par là: «Tu n’es pas mon maître, mais mon démon persécuteur, toi qui fais de ma courte existence un enfer.» Puisse-t-il en arriver autant à quiconque met les chiens à l’attache. Tenir les oiseaux dans une cage, c’est aussi torturer les bêtes. Ces êtres si favorisés de la nature, qui traversent comme une flèche rapide les champs célestes, les emprisonner dans une cage étroite pour jouir de leurs cris!

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Ainsi c’est un degré supérieur de connaissance qui rend la vie de l’homme plus riche en douleurs que celle de l’animal; nous pouvons rapporter ce fait à une loi plus générale, et arriver à une vue d’ensemble beaucoup plus large.

La connaissance est en soi toujours exempte de douleurs. La douleur n’atteint que la volonté, et consiste dans l’obstacle, l’empêchement, la contrariété de la volonté; mais c’est une condition indispensable que cet obstacle soit accompagné de la connaissance. De même, en effet, que la lumière n’éclaire l’espace que s’il y a des objets pour la réfléchir; de même que le son a besoin d’être répercuté, et que si le bruit, en général, est entendu à distance, c’est parce que les ondes vibratoires de l’air viennent se briser sur des corps durs, si bien qu’il paraît étonnamment faible sur les sommets isolés des montagnes, et que le chant produit peu d’effet à l’air libre: ainsi l’obstacle opposé à la volonté, pour être ressenti comme une douleur, doit être accompagné de la connaissance, qui est pourtant, en soi, étrangère à toute douleur.

La douleur physique a pour condition les nerfs et leur relation avec le cerveau; la lésion d’un membre n’est pas sentie, quand les nerfs qui le relient au cerveau sont coupés, ou que le cerveau lui-même est paralysé par le chloroforme. Pour le même motif, dès que la conscience est éteinte par la mort, nous considérons comme sans douleur tous les tressaillements qui suivent encore. Quant à la douleur morale, il va de soi qu’elle a pour condition la connaissance; elle s’accroît avec le degré de la connaissance, cela se conçoit aisément.--Nous pouvons exprimer ce rapport par une image: la volonté est comme la corde d’un instrument; l’obstacle qui la froisse produit la vibration, la connaissance est le fond sonore, la douleur est le son.

En conséquence, non seulement le monde inorganique, mais la plante même est étrangère à toute douleur: quels que soient les obstacles auxquels la volonté puisse être soumise dans l’un et dans l’autre. Au contraire, tout animal, même l’infusoire, souffre une douleur; parce que la connaissance, si incomplète qu’elle soit, est le vrai caractère de l’animal. A mesure qu’elle s’élève sur l’échelle animale, la douleur croît en proportion. Elle est encore infiniment faible dans les espèces inférieures: de là vient par exemple que les insectes coupés en deux et qui ne sont plus reliés que par un intestin mangent encore. Chez les animaux supérieurs, la douleur n’approche pas de celle de l’homme, par suite de l’absence des idées et de la pensée. Mais aussi la faculté de souffrir ne devait atteindre son degré suprême que dans l’être où, en vertu de la raison et de ses délibérations réfléchies, existe aussi la possibilité de nier cette volonté. Sans cela, c’eût été une cruauté sans motif.

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Dans la première jeunesse, nous sommes placés devant la destinée qui va s’ouvrir devant nous, comme les enfants devant un rideau de théâtre, dans l’attente joyeuse et impatiente des choses qui vont se passer sur la scène: c’est un bonheur que nous n’en puissions rien savoir d’avance. Car, aux yeux de celui qui sait ce qui se passera réellement, les enfants sont d’innocents coupables condamnés non pas à la mort, mais à la vie, et qui pourtant ne connaissent pas encore le contenu de leur sentence.--Chacun n’en désire pas moins pour soi un âge avancé, c’est-à-dire un état que l’on pourrait exprimer ainsi: «Aujourd’hui est mauvais, et chaque jour sera plus mauvais--jusqu’à ce que le pire arrive.»

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Lorsqu’on se représente, autant qu’il est possible de le faire d’une façon approximative, la somme de misère, de douleur et de souffrances de toute sorte que le soleil éclaire dans sa course, on accordera qu’il vaudrait beaucoup mieux que cet astre n’ait pas plus de pouvoir sur la terre pour faire surgir le phénomène de la vie qu’il n’en a dans la lune, et qu’il serait préférable que la surface de la terre comme celle de la lune se trouvât encore à l’état de cristal glacé.--

On peut encore considérer notre vie comme un épisode qui trouble inutilement la béatitude et le repos du néant. Quoi qu’il en soit, celui-là même pour qui l’existence est à peu près supportable, à mesure qu’il avance en âge, a une conscience de plus en plus claire qu’elle est en toutes choses un _disappointment, nay, a cheat_, en d’autres termes qu’elle a le caractère d’une grande mystification, pour ne pas dire d’une duperie...--

Quiconque a survécu à deux ou trois générations se trouve dans la même disposition d’esprit que tel spectateur assis dans une baraque de saltimbanques à la foire, quand il voit les mêmes farces répétées deux ou trois fois sans interruption: c’est que les choses n’étaient calculées que pour une représentation et qu’elles ne font plus aucun effet, l’illusion et la nouveauté une fois évanouies.--

Il y aurait de quoi perdre la tête, si l’on observe la prodigalité des dispositions prises, ces étoiles fixes qui brillent innombrables dans l’espace infini, et n’ont pas autre chose à faire qu’à éclairer des mondes, théâtres de la misère et des gémissements, des mondes qui, dans le cas le plus heureux, ne produisent que l’ennui;--du moins à en juger d’après l’échantillon qui nous est connu.--

Personne n’est vraiment digne d’envie, et combien sont à plaindre.--

La vie est un pensum dont il faut s’acquitter laborieusement: et dans ce sens, le mot _defunctus_ est une belle expression.--

Imaginez un instant que l’acte de la génération ne soit ni un besoin ni une volupté, mais une affaire de réflexion pure et de raison: l’espèce humaine pourrait-elle bien encore subsister? Chacun n’aurait-il pas eu plutôt assez pitié de la génération à venir, pour lui épargner le poids de l’existence, ou du moins n’aurait-il pas hésité à le lui imposer de sang-froid?--

Le monde, mais c’est l’enfer, et les hommes se partagent en âmes tourmentées et en diables tourmenteurs.--

Il me faudra sans doute entendre dire encore que ma philosophie est sans consolation;--et cela simplement parce que je dis la vérité, tandis que les gens veulent entendre dire: le Seigneur Dieu a bien fait tout ce qu’il a fait. Allez à l’église, et laissez les philosophes en repos. Du moins, n’exigez pas qu’ils ajustent leurs doctrines à votre catéchisme: c’est ce que font les gueux, les philosophâtres: chez ceux-là vous pouvez commander des doctrines selon votre bon plaisir. Troubler l’optimisme obligé des professeurs de philosophie est aussi facile qu’agréable.--

Brahma produit le monde par une sorte de péché ou d’égarement, et reste lui-même dans le monde pour expier ce péché, jusqu’à ce qu’il se soit racheté.--Très bien!--Dans le bouddhisme, le monde naît par suite d’un trouble inexplicable, se produisant après un long repos dans cette clarté du ciel, dans cette béatitude sereine, appelée _Nirvana_ qui sera reconquise par la pénitence, c’est comme une sorte de fatalité qu’il faut entendre au fond en un sens moral, bien que cette explication ait une analogie et une image exactement correspondante dans la nature par la formation inexplicable du monde primitif, vaste nébuleuse d’où sortira un soleil. Mais les erreurs morales rendent même le monde physique graduellement plus mauvais et toujours plus mauvais, jusqu’à ce qu’il ait pris sa triste forme actuelle.--C’est parfait!--Pour les Grecs le monde et les dieux étaient l’ouvrage d’une nécessité insondable.--Cette explication est supportable, en ce sens qu’elle nous satisfait provisoirement.--Ormuzd vit en guerre avec Ahriman:--on peut encore admettre cela.--Mais un Dieu comme ce Jéhovah, qui _animi causâ_, pour son bon plaisir et _de gaîté de cœur_ produit ce monde de misère et de lamentations, et qui encore s’en félicite et s’applaudit, avec son πάντα καλά λίαν[23]. Voilà qui est trop fort! Considérons donc à ce point de vue la religion des Juifs comme la dernière parmi les doctrines religieuses des peuples civilisés; ce qui concorde parfaitement avec ce fait qu’elle est aussi la seule qui n’ait absolument aucune trace d’immortalité.

[23] _Voir_ la note [28] à la page 63.

Quand même la démonstration de Leibnitz serait vraie; quand même on admettrait que, parmi les mondes possibles, celui-ci est toujours le meilleur, cette démonstration ne donnerait encore aucune théodicée. Car le créateur n’a pas seulement créé le monde, mais aussi la possibilité elle-même: par conséquent, il aurait dû rendre possible un meilleur monde.

La misère qui remplit ce monde proteste trop hautement contre l’hypothèse d’une œuvre parfaite due à un être absolument sage, absolument bon, et avec cela tout puissant; et d’autre part, l’imperfection évidente et même la burlesque caricature du plus achevé des phénomènes de la création, l’homme, sont d’une évidence trop sensible. Il y a là une dissonance que l’on ne peut résoudre. Au contraire, douleurs et misères sont autant de preuves à l’appui, quand nous considérons le monde comme l’ouvrage de notre propre faute, par conséquent comme une chose qui ne saurait être meilleure. Tandis que, dans la première hypothèse, la misère du monde devient une accusation amère contre le créateur et donne matière à des sarcasmes, elle apparaît dans le second cas, comme une accusation contre notre être et notre volonté même, bien propre à nous humilier. Car elle nous conduit à cette pensée profonde que nous sommes venus dans le monde déjà viciés comme les enfants de pères usés de débauche, et que si notre existence est tellement misérable, et a pour dénoûment la mort, c’est que nous avons continuellement cette faute à expier. D’une manière générale rien n’est plus certain: c’est la lourde faute du monde qui amène les grandes et innombrables souffrances du monde; et nous entendons cette relation au sens métaphysique et non physique et empirique. Aussi l’histoire du péché originel me réconcilie-t-elle avec l’ancien testament, elle est même à mes yeux la seule vérité métaphysique du livre, bien qu’elle s’y présente sous le voile de l’allégorie. Car notre existence ne ressemble à rien tant qu’à la conséquence d’une faute et d’un désir coupable...

Voulez-vous toujours avoir sous la main une boussole sûre, afin de vous orienter dans la vie et de l’envisager sans cesse dans son vrai jour, habituez-vous à considérer ce monde comme un lieu de pénitence, comme une colonie pénitentiaire, _a penal colony_,--un ἐργαστήριον, ainsi déjà l’avaient nommé les plus anciens philosophes (_Clem. Alex. Strom._ L. III, c. 3, p. 399) et parmi les pères de l’Église comme Origène l’exprimait avec une hardiesse louable. (Augustin. _De civit. Dei_, L. XI, c. 23).--La sagesse de tous les temps, le brahmanisme, le bouddhisme, Empédocle et Pythagore confirment cette manière de voir; Cicéron (_Fragmenta de philosophia_, vol. 12, p. 316, éd. Bip.) rapporte que les anciens sages dans l’initiation aux mystères enseignaient, _nos ob aliqua scelera suscepta in vita superiore, pœnarum luendarum causa natos esse_. Vanini exprime cette idée de la façon la plus énergique, Vanini qu’on a trouvé plus commode de brûler que de réfuter, quand il dit: _Tot, tantisque homo repletus miseriis, ut si christianæ religioni non repugnaret, dicere auderem: si daemones dantur, ipsi, in hominum corpora transmigrantes, sceleris pœnas luunt_ (_De admirandis naturæ arcanis_, dial. L, p. 353). Mais même dans le pur christianisme bien compris, notre existence est considérée comme la suite d’une faute, d’une chute. Si l’on se familiarise avec cette pensée, on n’attendra de la vie que ce qu’elle peut donner, et loin de considérer comme quelque chose d’inattendu, de contraire à la règle ses contradictions, souffrances, tourments, misères grandes ou petites, on les trouvera tout à fait dans l’ordre, sachant bien qu’ici bas chacun porte la peine de son existence, et chacun à sa manière.--Parmi les maux d’un établissement pénitentiaire, le moindre n’est pas la société qu’on y rencontre. Ce que vaut la société des hommes, ceux-là qui en mériteraient une meilleure le sauront sans que j’aie besoin de le dire. Une belle âme, un génie, peuvent parfois y éprouver les sentiments d’un noble prisonnier d’État qui est aux galères entouré de vulgaires scélérats; et comme lui ils cherchent à s’isoler. Mais en général cette idée sur le monde nous rend capables de voir sans surprise, à plus forte raison sans indignation, ce qu’on appelle les imperfections, c’est-à-dire la misérable constitution intellectuelle et morale de la plupart des hommes que leur physionomie même nous révèle...

La conviction que le monde, et par suite l’homme sont tels qu’ils ne devraient pas exister, est de nature à nous remplir d’indulgence les uns pour les autres; qu’attendre, en effet, d’une telle espèce d’êtres?--Il me semble parfois que la manière convenable de s’aborder d’homme à homme, au lieu d’être Monsieur, Sir, etc., pourrait être: «compagnon de souffrance, _socî malorum_, compagnon de misères, _my fellow-sufferer_.» Si bizarre que cela paraisse, l’expression est pourtant fondée, elle jette sur le prochain la lumière la plus vraie, et rappelle à la nécessité de la tolérance, de la patience, à l’indulgence, à l’amour du prochain, dont nul ne pourrait se passer, et dont par conséquent chacun est redevable.

II

MISÈRES DE LA VIE.

L’Arcadie nous a vus naître, tous tant que nous sommes, comme le dit Schiller; c’est-à-dire que nous entrons dans le monde, pleins de prétentions au bonheur et à la jouissance, et que nous nous attachons à l’espérance insensée de voir ces prétentions réussir. Mais bientôt le destin paraît, il nous empoigne rudement et il nous apprend que rien ne nous appartient, mais que tout est à lui, qu’il a un droit incontestable non seulement sur tout ce que nous possédons et acquérons, sur notre femme et notre enfant, mais sur nos bras et jambes, sur nos yeux et nos oreilles, même sur notre nez en plein visage.--(P. I. 434.)

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Tandis que la première moitié de la vie n’est qu’une infatigable aspiration vers le bonheur, la seconde moitié, au contraire, est dominée par un douloureux sentiment de crainte, car alors on finit par se rendre compte plus ou moins clairement que tout bonheur n’est que chimère, que la souffrance seule est réelle. Aussi les esprits sensés visent-ils moins à de vives jouissances qu’à une absence de peines, à un état en quelque sorte invulnérable.--Dans mes jeunes années, un coup de sonnette à ma porte me remplissait aussitôt de joie, car je pensais: «Bon! voilà quelque chose qui arrive.» Plus tard, mûri par la vie, ce même bruit éveillait un sentiment voisin de l’effroi; je me disais: «Hélas! qu’arrive-t-il?»--(L. 228.)

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Rien de fixe dans la vie fugitive: ni douleur infinie, ni joie éternelle, ni impression permanente, ni enthousiasme durable, ni résolution élevée qui puisse compter pour la vie! Tout se dissout dans le torrent des années. Les minutes, les innombrables atomes de petites choses, fragments de chacune de nos actions, sont les vers rongeurs qui dévastent tout ce qu’il y a de grand et de hardi... On ne prend rien au sérieux dans la vie humaine; la poussière n’en vaut pas la peine.--(G. 51.)

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A considérer la vie sous l’aspect de sa valeur objective, il est au moins douteux qu’elle soit préférable au néant; et je dirais même que si l’expérience et la réflexion pouvaient se faire entendre, c’est en faveur du néant qu’elles élèveraient la voix. Si l’on frappait à la pierre des tombeaux, pour demander aux morts s’ils veulent ressusciter, ils secoueraient la tête. Telle est aussi l’opinion de Socrate dans l’apologie de Platon, et même l’aimable et gai Voltaire ne peut s’empêcher de dire: «On aime la vie; mais le néant ne laisse pas d’avoir du bon»; et encore: «Je ne sais pas ce que c’est que la vie éternelle, mais celle-ci est une mauvaise plaisanterie.»--(W. II. 531.)

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La vie de chaque homme vue de loin et de haut, dans son ensemble et dans ses traits les plus saillants, nous présente toujours un spectacle tragique; mais si on la parcourt dans le détail, elle a le caractère d’une comédie. Car le train et le tourment du jour, l’incessante agacerie du moment, les désirs et les craintes de la semaine, les disgrâces de chaque heure, sous l’action du hasard qui songe toujours à nous mystifier, ce sont là autant de scènes de comédie. Mais les souhaits toujours déçus, les vains efforts, les espérances que le sort foule impitoyablement aux pieds, les funestes erreurs de la vie entière, avec les souffrances qui s’accumulent et la mort au dernier acte, voilà l’éternelle tragédie. Il semble que le destin ait voulu ajouter la dérision au désespoir de notre existence, quand il a rempli notre vie de toutes les infortunes de la tragédie, sans que nous puissions seulement soutenir la dignité des personnages tragiques. Loin de là, dans le large détail de la vie, nous jouons inévitablement le piètre rôle de comiques.--(L. 75.)

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Si un Dieu a fait ce monde, je n’aimerais pas à être ce Dieu: la misère du monde me déchirerait le cœur.--(N. 441.)

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Imagine-t-on un démon créateur, on serait pourtant en droit de lui crier en lui montrant sa création: «Comment as-tu osé interrompre le repos sacré du néant, pour faire surgir une telle masse de malheur et de tourment?»--(N. 441.)

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Si l’on mettait devant les yeux de chacun les douleurs et les tourments épouvantables auxquels sa vie est continuellement exposée, à cet aspect, il serait saisi d’effroi: et si l’on voulait conduire l’optimiste le plus endurci à travers les hôpitaux, les lazarets et les chambres de torture chirurgicales, à travers les prisons, les lieux de supplices, les écuries d’esclaves, sur les champs de bataille et dans les cours d’assises, si on lui ouvrait tous les sombres repaires où la misère se glisse pour fuir les regards d’une curiosité froide, et si enfin on le laissait regarder dans la tour affamée d’Ugolin,--alors, assurément, lui aussi finirait par reconnaître de quelle sorte est ce _meilleur des mondes possibles_[24].

[24] «Il n’y a que violence dans l’univers; mais nous sommes gâtés par la philosophie moderne, qui a dit _tout est bien_, tandis que le mal a tout souillé, et que dans un sens très vrai _tout est mal_, puisque rien n’est à sa place.»

J. DE MAISTRE.

Où Dante serait-il allé chercher le modèle et le sujet de son enfer ailleurs que dans notre monde réel? Et pourtant, c’est bel et bien un enfer qu’il nous a peint. Au contraire, quand il s’est agi de décrire le ciel et ses joies, il se trouvait en face d’une difficulté insurmontable, justement parce que notre monde n’offre rien d’analogue. Au lieu des joies du Paradis, il fut réduit à nous faire part des instructions que lui donnèrent là ses ancêtres, sa Béatrix et divers saints. Par où l’on voit assez clairement quelle sorte de monde est le nôtre.--(L. 189.)

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Ce monde, champ de carnage où des êtres anxieux et tourmentés ne subsistent qu’en se dévorant les uns les autres, où toute bête de proie devient le tombeau vivant de mille autres, et n’entretient sa vie qu’au prix d’une longue suite de martyres, où la capacité de souffrir croît en proportion de l’intelligence, et atteint par conséquent dans l’homme son degré le plus élevé; ce monde, les optimistes ont voulu l’ajuster à leur système, et nous le démontrer _a priori_ comme le meilleur des mondes possibles. L’absurdité est criante.--On me dit d’ouvrir les yeux et de promener mes regards sur la beauté du monde que le soleil éclaire, d’admirer ses montagnes, ses vallées, ses torrents, ses plantes, ses animaux, que sais-je encore. Le monde n’est-il donc qu’une lanterne magique? Certes le spectacle est splendide à voir, mais y jouer son rôle, c’est autre chose.--Après l’optimiste vient l’homme des causes finales; celui-là me vante la sage ordonnance qui défend aux planètes de se heurter du front dans leur course, qui empêche la terre et la mer de se confondre en une immense bouillie, et les tient proprement séparées, qui fait que tout ne reste pas figé dans une glace éternelle, ou consumé par la chaleur, qui, grâce à l’inclinaison de l’écliptique ne permet pas au printemps d’être éternel et laisse mûrir les fruits, etc. Mais ce ne sont là que de simples _conditiones sine quibus non_. Car si un monde doit exister, si ses planètes doivent durer, ne fût-ce qu’un temps égal à celui que le rayon d’une étoile fixe éloignée met pour arriver jusqu’à elles, et si elles ne disparaissent pas comme le fils de Lessing immédiatement après leur naissance, il fallait que les choses ne fussent pas charpentées assez maladroitement, pour que l’échafaudage fondamental menaçât déjà de crouler. Arrivons maintenant aux résultats de cette œuvre si vantée, considérons les acteurs qui se meuvent sur cette scène si solidement machinée: nous voyons la douleur apparaître en même temps que la sensibilité, et grandir à mesure que celle-ci devient intelligente, nous voyons le désir et la souffrance marcher du même pas, se développer sans limites, jusqu’à ce qu’enfin la vie humaine n’offre plus qu’un sujet de tragédies ou de comédies. Maintenant, si l’on est sincère, on sera peu disposé à entonner l’Alleluia des optimistes.--(L. 189.)

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