Part 9
[38] Schopenhauer cite en cet endroit le passage suivant de lord Byron (_Letters and journals by Th. Moore_, vol. II, p. 399), dont voici la traduction: «Réfléchi à la situation des femmes sous les anciens Grecs.--Assez convenable. État présent, un reste de la barbarie féodale du moyen âge--artificiel et contre nature. Elles devraient s’occuper de leur intérieur; on devrait les bien nourrir et les bien vêtir, mais ne les point mêler à la société. Elles devraient aussi être instruites de la religion mais ignorer la poésie et la politique, ne lire que des livres de piété et de cuisine. De la musique, du dessin, de la danse, et aussi un peu de jardinage et de labourage de temps en temps. Je les ai vues, en Épire, travailler à l’entretien des routes avec succès. Pourquoi non? ne fanent-elles pas, ne sont-elles pas laitières?»
Les lois qui régissent le mariage en Europe supposent la femme égale de l’homme, et ont ainsi un point de départ faux. Dans notre hémisphère monogame, se marier, c’est perdre la moitié de ses droits et doubler ses devoirs. En tout cas, puisque les lois ont accordé aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes, elles auraient bien dû aussi leur conférer une raison virile. Plus les lois confèrent aux femmes des droits et des honneurs supérieurs à leur mérite, plus elles rétrécissent le nombre de celles qui ont réellement part à ces faveurs, et elles enlèvent aux autres leurs droits naturels, dans la même proportion où elles en ont donné d’exceptionnels à quelques privilégiées. L’avantage que la monogamie et les lois qui en résultent accordent à la femme, en la proclamant l’égale de l’homme, ce qu’elle n’est à aucun point de vue, produit cette conséquence que les hommes sensés et prudents hésitent souvent à se laisser entraîner à un si grand sacrifice, à un pacte si inégal. Chez les peuples polygames chaque femme trouve quelqu’un qui se charge d’elle, chez nous au contraire le nombre des femmes mariées est bien restreint et il y a un nombre infini de femmes qui restent sans protection, vieilles filles végétant tristement, dans les classes élevées de la société, pauvres créatures soumises à de rudes et pénibles travaux, dans les rangs inférieurs. Ou bien encore elles deviennent de misérables prostituées, traînant une vie honteuse et amenées par la force des choses à former une sorte de classe publique et reconnue, dont le but spécial est de préserver des dangers de la séduction les heureuses femmes qui ont trouvé des maris ou qui en peuvent espérer. Dans la seule ville de Londres, il y a 80,000 filles publiques: vraies victimes de la monogamie, cruellement immolées sur l’autel du mariage. Toutes ces malheureuses sont la compensation inévitable de la dame européenne, avec son arrogance et ses prétentions. Aussi la polygamie est-elle un véritable bienfait pour les femmes considérées dans leur ensemble. De plus, au point de vue rationnel, on ne voit pas pourquoi, lorsqu’une femme souffre de quelque mal chronique, ou qu’elle n’a pas d’enfants, ou qu’elle est à la longue devenue trop vieille, son mari n’en prendrait pas une seconde. Ce qui a fait le succès des Mormons, c’est justement la suppression de cette monstrueuse monogamie. En accordant à la femme des droits au-dessus de sa nature, on lui a imposé également des devoirs au-dessus de sa nature; il en découle pour elle une source de malheurs. Ces exigences de classe et de fortune sont en effet d’un si grand poids que l’homme qui se marie commet une imprudence s’il ne fait pas un mariage brillant; s’il souhaite rencontrer une femme qui lui plaise parfaitement, il la cherchera en dehors du mariage, et se contentera d’assurer son sort et celui de ses enfants. S’il peut le faire d’une façon juste, raisonnable, suffisante et que la femme cède, sans exiger rigoureusement les droits exagérés que le mariage seul lui accorde, elle perd alors l’honneur, parce que le mariage est la base de la société civile, et elle se prépare une triste vie, car il est dans la nature de l’homme de se préoccuper outre mesure de l’opinion des autres. Si, au contraire, la femme résiste, elle court risque d’épouser un mari qui lui déplaise ou de sécher sur place en restant vieille fille; car elle a peu d’années pour se décider. C’est à ce point de vue de la monogamie qu’il est bon de lire le profond et savant traité de Thomasius «_De concubinatu_». On y voit que chez tous les peuples civilisés de tous les temps, jusqu’à la Réforme, le concubinat a été une institution admise, jusqu’à un certain point légalement reconnue et nullement déshonorante. C’est la réforme luthérienne qui l’a fait descendre de son rang, parce qu’elle y trouvait une justification du mariage des prêtres, et l’église catholique n’a pu rester en arrière.
Il est inutile de disputer sur la polygamie, puisqu’en fait elle existe partout et qu’il ne s’agit que de l’organiser. Où trouve-t-on de véritables monogames? Tous, du moins pendant un temps, et la plupart presque toujours, nous vivons dans la polygamie. Si tout homme a besoin de plusieurs femmes, il est tout à fait juste qu’il soit libre, et même qu’il soit obligé de se charger de plusieurs femmes; celles-ci seront par là même ramenées à leur vrai rôle, qui est celui d’un être subordonné, et l’on verra disparaître de ce monde la _dame_, ce _monstrum_ de la civilisation européenne et de la bêtise germano-chrétienne, avec ses ridicules prétentions au respect et à l’honneur; plus de dames, mais aussi plus de ces malheureuses femmes, qui remplissent maintenant l’Europe!--
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... Il est évident que la femme par nature est destinée à obéir. Et la preuve en est que celle qui est placée dans cet état d’indépendance absolue contraire à sa nature s’attache aussitôt à n’importe quel homme par qui elle se laisse diriger et dominer, parce qu’elle a besoin d’un maître. Est-elle jeune, elle prend un amant; est-elle vieille, un confesseur.
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Le mariage est un piège que la nature nous tend.--(M. 355.)
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Parmi les philosophes et les poètes, ceux qui sont mariés deviennent par cela seul suspects de chercher leur propre avantage, et non l’avantage de la science et de l’art.--(M. 357.)
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L’honneur des femmes, de même que l’honneur des hommes, est un «esprit de corps»[39] bien entendu. Le premier est de beaucoup le plus important des deux; parce que dans la vie des femmes les rapports sexuels sont la grande affaire.--L’honneur pour une jeune fille consiste dans la confiance qu’inspire son innocence, et pour une femme dans sa fidélité à son mari. Les femmes attendent des hommes et exigent d’eux tout ce qui leur est nécessaire et tout ce qu’elles désirent. L’homme au fond n’exige de la femme qu’une seule chose. Les femmes doivent donc s’arranger de telle manière que les hommes ne puissent obtenir d’elles cette chose unique qu’en échange du soin qu’ils s’engagent à prendre d’elles et des enfants futurs: de cet arrangement dépend le bonheur de toutes les femmes. Pour l’obtenir, il est indispensable qu’elles se soutiennent et fassent preuve d’esprit de corps. Aussi marchent-elles comme une seule femme et en rangs serrés vis-à-vis de l’armée des hommes, qui, grâce à la prédominance physique et intellectuelle, possèdent tous les biens terrestres; voilà l’ennemi commun qu’il s’agit de vaincre et de conquérir, afin d’arriver par cette victoire à posséder les biens de la terre. La première maxime de l’honneur féminin a donc été qu’il faut refuser impitoyablement à l’homme tout commerce illégitime, afin de le contraindre au mariage comme à une sorte de capitulation; seul moyen de pourvoir toute la gent féminine. Pour atteindre ce résultat, la maxime précédente doit être rigoureusement respectée; aussi toutes les femmes avec un véritable esprit de corps veillent-elles à son exécution. Une jeune fille qui a failli s’est rendue coupable de trahison envers tout son sexe, car si cette action se généralisait, l’intérêt commun serait compromis; on la chasse de la communauté, on la couvre de honte; elle se trouve ainsi avoir perdu son honneur. Toute femme doit la fuir comme une pestiférée. Un même sort attend la femme adultère parce qu’elle a manqué à l’un des termes de la capitulation consentie par le mari. Son exemple serait de nature à détourner les hommes de signer un pareil traité, et le salut de toutes les femmes en dépend. Outre cet honneur particulier à son sexe, la femme adultère perd en outre l’honneur civil, parce que son action est une tromperie, un manque grossier à la foi jurée. L’on peut dire avec quelque indulgence «une jeune fille abusée» on ne dit pas «une femme abusée.» Le séducteur peut bien par le mariage rendre l’honneur à la première, il ne peut pas le rendre à la seconde, même après le divorce.--A voir clairement les choses, on reconnaît donc qu’un _esprit de corps_ utile, indispensable, mais bien calculé et fondé sur l’intérêt, est le principe de l’honneur des femmes: on ne peut nier son importance extrême dans la destinée de la femme, mais on ne saurait lui attribuer une valeur absolue, au delà de la vie et des fins de la vie, et méritant qu’on lui sacrifie l’existence même...
[39] «Les femmes font cause commune; elles sont liées par un _esprit de corps_, par une espèce de confédération tacite, qui comme les ligues secrètes d’un État, prouve peut-être la faiblesse du parti qui se croit obligé d’y avoir recours.»
CHAMFORT.
Schopenhauer n’a pas cité cette pensée de Chamfort.
Ce qui prouverait d’une manière générale que l’honneur des femmes n’a pas une origine vraiment conforme à la nature, c’est le nombre des victimes sanglantes qui lui sont offertes, infanticides, suicides des mères. Si une jeune fille qui prend un amant, commet une véritable trahison envers son sexe, n’oublions pas que le pacte féminin avait été accepté tacitement sans engagement formel de sa part. Et comme dans la plupart des cas elle est la première victime, sa folie est infiniment plus grande que sa dépravation.--(P. I. 388.)
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III
PENSÉES DIVERSES
SUR L’ART, LA RELIGION, LA POLITIQUE, L’HOMME, LA SOCIÉTÉ, ETC.
I
L’ART, LE STYLE, LA LITTÉRATURE.
Dans la morale, la bonne volonté est tout; mais dans l’art elle n’est rien.--(L. 104.)
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Il faut traiter une œuvre d’art comme un grand personnage; rester debout devant elle et attendre patiemment qu’elle daigne vous adresser la parole.--(M. 243.)
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Sur le visage de l’Apollon du Belvédère, je lis la juste indignation profondément sentie du dieu des Muses contre la perversité pitoyable, absolue et incurable des Philistins. C’est contre eux qu’il a lancé ses flèches, pour anéantir l’engeance des ineptes éternels.--(M. 276.)
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Si l’antiquité nous a laissé des classiques, c’est-à-dire des esprits dont les écrits brillent d’une immortelle jeunesse à travers les siècles, cela vient de ce que chez eux écrire des livres n’était pas une affaire de commerce.--(P. II. 462.)
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Les humanités--expression très juste pour exprimer l’étude des écrivains de l’antiquité, car c’est par eux que l’écolier commence à redevenir un homme, en pénétrant dans un monde encore pur de toutes les grimaces du moyen âge et du romantisme... Ne vous figurez pas que votre sagesse moderne puisse jamais remplacer cette virile initiation. Vous n’êtes pas, comme les Grecs et les Romains, des êtres libres par naissance, les fils indépendants de la nature; vous êtes d’abord les fils, les héritiers de la grossière folie du moyen âge, de la fourberie honteuse du clergé et de la chevalerie, moitié force brutale, moitié niaise vanité. Que l’un et l’autre viennent à disparaître, vous n’en serez pas pour cela plus assurés sur vos pieds, car, sans l’étude des anciens, votre littérature est destinée à dégénérer en bavardage vulgaire et en plate philistinerie.--(L. 34.)
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Un roman est d’un ordre d’autant plus noble et élevé qu’il pénètre dans la vie intérieure et qu’il y a moins d’aventures. Cette vérité se retrouve comme signe caractéristique à tous les degrés du roman, depuis Tristram Shandy, jusqu’au roman de chevalerie ou aux histoires de brigands les plus grossières, les plus fécondes en exploits héroïques et les plus basses. Tristram Shandy n’a pour ainsi dire pas d’action, et comme il y en a peu dans la nouvelle Héloïse et dans Wilhelm Meister! Don Quichotte a une action relativement faible, surtout plaisante et très insignifiante: et ces quatre romans sont l’idéal du genre...
La tâche du romancier n’est pas de nous raconter de grands événements, mais de rendre les petites choses intéressantes.--(P. II. 473.)
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La fausse route dans laquelle notre musique est engagée est analogue à celle où se perdait l’architecture romaine sous les derniers Césars, lorsque la surcharge des ornements cachait la belle simplicité des proportions essentielles et même les dénaturait: de même la musique nous offre des effets bruyants, beaucoup d’instruments, beaucoup d’art, mais combien peu de pensées profondes, claires, pénétrantes et saisissantes.--(P. II. 464.)
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Le style est la physionomie de l’esprit. Et celle-là trompe moins que celle du corps. Imiter un style étranger, c’est porter un masque. Si beau que soit le masque, son expression morte devient bientôt insipide et insupportable, à tel point que le plus laid visage serait préférable pourvu qu’il soit animé.--(L. 33.)
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Aucune prose ne se lit aussi aisément et aussi agréablement que la prose française... L’écrivain français enchaîne ses pensées dans l’ordre le plus logique et en général le plus naturel, et les soumet ainsi successivement à son lecteur, qui peut les apprécier à l’aise, et consacrer à chacune son attention sans partage. L’Allemand, au contraire, les entrelace dans une période embrouillée et archi-embrouillée, parce qu’il veut dire six choses à la fois, au lieu de les présenter l’une après l’autre.--(P. II. 577.)
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Le véritable caractère national allemand, c’est la lourdeur: elle éclate dans leur démarche, dans leur manière d’être et d’agir, leur langue, leurs récits, leurs discours, leurs écrits, dans leur façon de comprendre et de penser, mais tout spécialement dans leur style. Elle se reconnaît au plaisir qu’ils trouvent à construire de longues périodes, lourdes, embrouillées. La mémoire est obligée de travailler seule, patiemment, pendant cinq minutes, pour retenir machinalement les mots comme une leçon qu’on lui impose, jusqu’au moment où, à la fin de la période, le sens se dégage, l’intelligence prend son élan et l’énigme est résolue. C’est à ce jeu qu’ils aiment à exceller, et quand ils peuvent ajouter du précieux, de l’emphatique et un air grave plein d’affectation, σερνότης, l’auteur alors nage dans la joie: mais que le ciel donne patience au lecteur.--En outre ils s’étudient tout spécialement à trouver toujours les expressions les plus indécises et les plus impropres, de sorte que tout apparaît comme dans le brouillard: leur but semble être de se ménager à chaque phrase une porte de derrière, puis de se donner le genre de paraître en dire plus qu’ils n’en ont pensé; enfin ils sont stupides et ennuyeux comme des bonnets de nuit; et c’est justement ce qui rend haïssable la manière d’écrire des Allemands à tous les étrangers, qui n’aiment pas à tâtonner dans l’obscurité; c’est au contraire chez nous un goût national.--(P. II. 578.)
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Les Allemands se distinguent des autres nations par leur négligence dans le style aussi bien que dans le vêtement, et c’est le caractère national qui est responsable de ce double désordre. De même qu’une mise abandonnée trahit le peu d’estime que l’on fait de la société où l’on se montre, ainsi un mauvais style, négligé, lâché, témoigne un mépris offensant pour le lecteur, qui se venge à bon droit en ne vous lisant pas. Ce qu’il y a surtout de réjouissant, c’est de voir les critiques juger les œuvres d’autrui dans leur style débraillé d’écrivains à gages. Cela fait l’effet d’un juge qui siégerait au tribunal en robe de chambre et en pantoufles.--(P. II. 576.)
* * * * *
C’est dans notre siècle seulement qu’il y a des écrivains de profession. Jusqu’alors, il n’y avait que des écrivains de vocation.--(P. II. 582.)
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Il en est de la littérature comme de la vie: de quelque côté qu’on se tourne, aussitôt on rencontre partout l’incorrigible populace, par légion: elle remplit tout, elle salit tout, comme les mouches en été. De là ce nombre infini de mauvais livres, cette ivraie qui pullule, se nourrit aux dépens du bon grain et l’étouffe.--(P. II. 589.)
* * * * *
Xerxès, au dire d’Hérodote, pleurait à la vue de son armée innombrable, en songeant qu’au bout d’un siècle, de tant de milliers d’hommes nul ne survivrait; et qui ne verserait des larmes, à la vue des gros catalogues de librairie, si l’on réfléchissait que, parmi tant de livres, au bout de dix ans pas un seul ne surnagera.--(P. II. 589.)
II
PENSÉES SUR LA RELIGION.
S’imaginer que les sciences peuvent faire sans cesse de nouveaux progrès et se répandre de plus en plus, sans que cela empêche la religion de continuer à vivre et à fleurir, c’est se tromper étrangement. Les religions sont filles de l’ignorance et ne survivent pas longtemps à leur mère.--(L. 23.)
* * * * *
Foi et science ne peuvent guère vivre en harmonie dans un même esprit, non plus que loup et brebis en une même cage: et c’est la science qui est le loup et menace de croquer la brebis.--(L. 23.)
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Les religions sont comme les vers luisants: elles ont besoin de l’obscurité pour éclairer. Un certain degré d’ignorance générale est la condition de toutes les religions, c’est le seul élément dans lequel elles puissent vivre.--(P. II. 369.)
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Peut-être le moment si souvent prophétisé est-il proche où la religion se séparera des États européens, comme une nourrice de l’enfant trop âgé pour ses soins et prêt à passer aux mains du précepteur.--(P. II. 371.)
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Temples et églises, pagodes et mosquées, dans tous les temps, par leur magnificence et leur grandeur, témoignent du besoin métaphysique de l’homme, qui, fort et indestructible, suit pas à pas le besoin physique. On pourrait, il est vrai, si l’on était d’humeur satirique, ajouter que le premier besoin est un modeste gaillard qui se contente à moins de frais. Des fables grossières, des contes à dormir debout, il ne lui en faut souvent pas davantage: qu’on les imprime assez tôt dans l’esprit de l’homme, et ces fables et ces légendes deviennent des explications suffisantes de son existence et des soutiens de sa moralité. Considérez par exemple le Coran: ce livre médiocre a été suffisant pour fonder une religion qui, répandue par le monde, satisfait le besoin métaphysique de millions d’hommes depuis 1200 ans, sert de fondement à leur morale, leur inspire un grand mépris de la mort et l’enthousiasme des guerres sanglantes et des vastes conquêtes. Nous trouvons dans ce livre la plus triste et la plus misérable figure du théisme. Peut-être a-t-il beaucoup perdu par les traductions; mais je n’ai pu y découvrir une seule pensée ayant quelque valeur. Ce qui prouve que la capacité métaphysique ne va pas de pair avec le besoin métaphysique.--(L. 18.)
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En réalité, toute religion positive est l’usurpatrice du trône qui appartient à la philosophie. Aussi les philosophes seront-ils toujours en hostilité avec elle; quand bien même ils devraient la considérer comme un mal nécessaire, une béquille pour la faiblesse morbide de l’esprit de la plupart des hommes.--(M. 349.)
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La religion catholique est une instruction pour mendier le ciel, qu’il serait trop incommode de mériter. Les prêtres sont les intermédiaires de cette mendicité.--(M. 349.)[40]
[40] «Que ferai-je toute ma vie? se disait Julien au séminaire. Je vendrai aux fidèles une place dans le ciel. Comment cette place leur sera-t-elle rendue visible? Par la différence de mon extérieur et de celui d’un laïque.» Stendhal (_Rouge et noir_).
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Non content des soucis, des afflictions et des embarras que lui impose le monde réel, l’esprit humain se crée encore un monde imaginaire sous forme de mille superstitions diverses. Celles-ci l’occupent de toutes façons; il y consacre le meilleur de son temps et de ses forces, dès que le monde réel lui accorde un repos qu’il n’est pas capable de goûter. On peut constater ce fait à l’origine, chez les peuples qui, placés sous un ciel doux et sur un sol clément, ont une existence facile, tels que les Hindous, puis les Grecs, les Romains, plus tard les Italiens, les Espagnols, etc.--L’homme se fabrique des démons, des dieux et des saints à son image; ils exigent à tout moment des sacrifices, des prières, des ornements, des vœux formés et exécutés, des pèlerinages, des prosternations, des tableaux et des parures, etc. Fiction et réalité s’entremêlent à leur service, et la fiction obscurcit la réalité; tout événement dans la vie est accepté comme une manifestation de leur puissance. Les entretiens mystiques avec ces divinités remplissent la moitié des jours, ils soutiennent sans cesse l’espérance; le charme de l’illusion les rend souvent plus intéressants que la fréquentation des êtres réels. Quelle expression et quel symptôme de la misère innée de l’homme, de l’urgent besoin qu’il a de secours et d’assistance, d’occupation et de passe-temps; et, bien qu’il perde des forces utiles et des instants précieux en vaines prières et en vains sacrifices au lieu de s’aider lui-même, quand les dangers imprévus surgissent tout à coup, il ne cesse pourtant de s’occuper et de se distraire dans cet entretien fantastique avec un monde d’esprits qu’il rêve; c’est là l’avantage des superstitions, avantage qu’il ne faut pas dédaigner.--(W. I. 380.)
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Pour dompter les âmes barbares et les détourner de l’injustice et de la cruauté, ce n’est pas la vérité qui est utile: car ils ne peuvent la concevoir; c’est donc l’erreur, un conte, une parabole. De là la nécessité d’enseigner une foi positive.--(M. 349.)
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Les religions sont nécessaires au peuple, et sont pour lui un inestimable bienfait. Même lorsqu’elles veulent s’opposer au progrès de l’humanité dans la connaissance de la vérité, il faut les écarter avec tous les égards possibles. Mais demander qu’un grand esprit, un Gœthe, un Shakespeare, accepte avec conviction _impliciter, bona fide et sensu proprio_, les dogmes d’une religion quelconque, c’est demander qu’un géant chausse le soulier _d’un nain_.--(W. II. 185.)
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