Part 2
Enfin, c’est à notre pessimiste qu’il faut adresser le bourgeois gras et jovial, content de lui et des autres. Mais hélas! l’éloquence d’un Démosthène ne saurait nous persuader que le monde est mauvais quand nous le trouvons bon. Comme l’a si bien dit Prevost-Paradol, «nos joies et nos tristesses sont bien plus réglées par les événements de notre vie et par le tour de nos caractères, que par la logique de nos croyances[16]». Schopenhauer en est un remarquable exemple. Misanthrope revêche et dédaigneux dès sa jeunesse, écrivain obscur et mécontent, quand à la fin la gloire arrive, son front s’éclaircit, son humeur s’apaise, et il apprend à sourire. Le bruit et le succès de sa philosophie désenchantée l’enchantent, il ne s’en cache pas. A soixante ans il s’humanise, lui le farouche solitaire, au sein d’une petite famille de disciples zélés et dociles: le jour de sa fête arrivent les bouquets, les sonnets, une coupe en argent massif et d’autres surprises. Au concert de louanges point d’oreilles rebelles. Des jeunes gens inconnus envoient des lettres enthousiastes. Une femme, Mme Élisabeth Ney, accourt tout exprès de Berlin pour modeler son buste. Trois ou quatre artistes se disputent l’honneur de faire son portrait. Mieux que tout cela, ses livres ont des éditions nouvelles. Le _Westminster Review_, la _Revue des Deux Mondes_, le _Journal des Débats_[17], la _Rivista contemporanea_, etc., tout en critiquant ses doctrines, les répandent à travers l’Europe. Les hommes sont ainsi faits, je veux dire les auteurs: qu’on publie seulement leurs noms dans les gazettes, il ne leur en faut pas davantage; les voilà réconciliés avec le monde.
[16] _Les Moralistes français_, p. 288.
[17] Schopenhauer écrivait en 1856, après avoir lu dans le _Journal des Débats_ du 8 octobre l’article de M. Franck sur sa philosophie: «Je lui inspire une pieuse épouvante. Je vois qu’ils ont eu vent de moi.» (_Memorabilien_, p. 118.) Il disait, non sans impertinence, que la critique des journaux et des revues est faite non pas pour diriger le jugement du public, mais pour attirer son attention. Aussi, que ce jugement soit bon ou mauvais, il importe peu: «_Censura perit scriptum manet._»
Au reste, il nous semble difficile d’admettre qu’un écrivain de talent puisse être un pessimiste pratique et convaincu. Il est bien trop occupé à nous dire les choses sombres avec éclat, les choses mornes avec attrait. La vraie misère profondément sentie n’est point si artiste. A peindre d’une main si habile les douleurs humaines, Schopenhauer a dû plus d’une fois finir par les oublier, tant il se plaît à revêtir sa philosophie de grande prose et à l’orner de belles images comme ces madones laides et noires que la dévotion des fidèles recouvre de riches étoffes et de rares bijoux.
Que de figures pittoresques et de sentences originales, mais aussi que de citations, que d’emprunts! La curiosité amusée du lettré a glané à travers toutes les littératures, depuis l’espagnole jusqu’à l’hindoue; il s’est assis au banquet des anciens, aux soupers français du dix-huitième siècle. Habile à ramasser tous les reliefs de ces délicats festins, il les sert aux Allemands comme un plat de sa façon, accommodé à une sauce métaphysique d’après le goût national. Les idées que nos auteurs français, en se jouant, laissent échapper de leurs lèvres, vite il s’en empare et les répète doctoralement. D’un de leurs mots il fait un traité. Mais ce mot, il ne le cite pas toujours. M. Ribot[18] a relevé un passage de Chamfort qui contient en dix lignes toute _la métaphysique de l’amour_. Quand il traite de l’honneur des femmes, c’est encore un mot de Chamfort qu’il développe sans le citer: «les femmes font cause commune; elles sont liées par un _esprit de corps_, par une espèce de confédération tacite.»--«L’honneur des sexes, dit Schopenhauer, est un _esprit de corps_ bien entendu.» De même, telle autre de ses pensées est due à l’inspiration de Pascal[19]. Voici un rapprochement plus frappant encore. On lit dans les _Parerga_ (II, 271): «La forme de gouvernement monarchique est la seule naturelle: nous en trouvons l’exemple chez les animaux mêmes, chez les _abeilles_... _les grues voyageuses_.» Saint Jérôme, dans une lettre au moine Rustique, avait dit dans les mêmes termes: «L’on a besoin d’un maître dans quelque art que ce soit. Les animaux mêmes et les troupeaux ont des chefs qui les conduisent: les abeilles ont leurs rois, _les grues en ont une à leur tête_.» On le voit, les grues voyageuses de Schopenhauer viennent de loin.
[18] _Voir_ le petit livre si intéressant et si complet de M. Ribot: la _Philosophie de Schopenhauer_ (Germer-Baillière). _V._ p. 70.
[19] Cf. _Die Welt_, vol. II, p. 261-262, 4e édit.,--et Pascal, éd. Havet, vol. II, p. 16-17.
Dès lors, il est aisé de se rendre compte d’un procédé de composition familier à notre écrivain; lecteur très soigneux, il découpe en petites notes les idées saillantes qu’il rencontre sur sa route, puis il coud ces bouts de papier et les relie par un long fil philosophique. Il suffit de lire, pour s’en convaincre, son _Dialogue sur la religion_, en partie tiré des auteurs anglais et français du dix-huitième siècle. Quand il prend la plume, Schopenhauer se drape dans la toge romaine; Sénèque est son maître de style; il se coiffe en même temps de la perruque de Voltaire, ou de Hume, ou d’Helvétius, ou de Chamfort, qui s’ajuste assez mal à sa tête carrée. Mais comme sous ce costume bizarre et disparate le Germain reparaît vite avec ses boutades, son imagination démesurée, son ironie âpre, ses gestes violents et ses invectives dignes des éloges de M. Frauenstædt[20]! Comme l’on voit percer à travers son style le solitaire méditatif qui n’a jamais pensé que par monologues, qui ne s’est jamais retrempé aux sources vives et jaillissantes des discussions et des causeries[21], et qui ne s’attarde que trop volontiers à se commenter lui-même, car, s’il a des ailes à l’esprit, il n’en a point aux talons.
[20] _Voir_ le passage des _Memorabilien_, où ce disciple félicite son maître de n’avoir dans la polémique rien de commun avec la bienséance française.
[21] La contradiction, l’objection même l’agaçaient au possible. Lire à ce sujet, dans les _Memorabilien_, p. 553, une lettre bien curieuse adressée à M. Frauenstædt.
L’ensemble de ses écrits le reflète ainsi avec une netteté merveilleuse; et si l’on admire, à travers ses contradictions et ses folies, l’essor de son intelligence, je ne dirai pas son génie, mais ses éclairs de génie, ses lueurs soudaines et profondes, on ne saurait non plus assez louer sa parfaite indépendance, son étonnante sincérité. Je trouve en lui d’autres qualités morales, des sentiments de pitié et des actes de bienfaisance. Il haïssait les professeurs de Berlin, mais il aimait les bêtes. Ayant fait la rencontre d’un orang-outang à la foire de Francfort, il allait chaque jour visiter cet ancêtre présumé des hommes. Touché de son air triste, il comparaît le regard de cet être arrêté sur les confins de l’humanité au regard de Moïse devant la Terre promise. Par testament, il assura une retraite à son chien, comme s’il se fût agi d’un vieil ami, d’un parent pauvre.
Schopenhauer n’a été ni un saint ni un ascète; les saints et les ascètes auront le droit de s’en montrer scandalisés. Mais comme il a prêché l’ascétisme, sa vie pratique ne fait pas en tous points honneur à sa doctrine.
S’il s’était borné au rôle de moraliste, d’observateur des hommes et de peintre des mœurs, on ne saurait raisonnablement exiger de lui l’austérité d’un sage. De même un poète ne doit compte au public que de ses sensations et de ses rêves, qui tiennent souvent à la couleur du ciel, au vent qui souffle, au nuage qui passe. Mais quand c’est un philosophe qui est en scène, un apôtre du renoncement, un prophète de la sombre mort, peut-être est-il juste que l’on sache quel homme a été le penseur sévère, peut-être est-il permis de mesurer à ses actes l’ardeur et l’énergie de sa conviction.
Nous n’oserions donc accuser M. Gwinner, son biographe, d’indiscrétion ou de sévérité, lorsqu’il se livre sur les habitudes privées de Schopenhauer à une minutieuse enquête, à laquelle, il est vrai, bien peu de personnes résisteraient; il a voulu par là non pas affaiblir le goût du public pour des œuvres de haute valeur, mais mettre un terme au «_culte malsain_» dont Schopenhauer est l’objet en Allemagne.
Il ne semble pas que ce culte penche vers son déclin, si l’on en juge par le nombre toujours croissant de livres, de brochures et de dissertations sur les écrits de notre philosophe. De la Russie jusqu’à l’Amérique sa voix éveille chaque jour de nouveaux échos: il n’a pas échappé à la gloire périlleuse et parfois compromettante de posséder des disciples, cette plaie des grands hommes. Les uns s’efforcent de rendre ses doctrines populaires, d’autres tirent de ses préceptes un catéchisme religieux, à l’usage de ceux qui nient les religions établies, d’autres voient en lui un second Lessing, un éducateur de cette nation allemande à laquelle il reproche avec tant de verve son pédantisme, sa grossièreté, sa lourdeur; d’autres le présentent comme le précurseur de Darwin, comme le métaphysicien de l’évolution, d’autres discutent avec une gravité imperturbable ses boutades sur les femmes, d’autres enfin exagèrent son pessimisme jusqu’à l’extravagance, ils ne se contentent pas d’être pessimistes, ils sont _misérabilistes_. Mais à tous ces commentateurs, à ces interprètes plus ou moins bien inspirés, ce qui manque par dessus tout c’est le charme étrange et l’humour du maître.
Et comme si ce n’était pas assez d’avoir des disciples, Schopenhauer, pour comble d’infortune, est maintenant exposé aux traducteurs.
J. BOURDEAU.
Nous donnons ici la liste des ouvrages où nous avons choisi les pensées et fragments qui suivent. En face de chaque indication bibliographique se trouvent les lettres abréviatives qui servent de renvois aux passages correspondants du texte original.
_Die Welt als Wille und Vorstellung_ (4e édition. Leipzig, 1873). 2 vol. W.
_Parerga und Paralipomena_ (3e édition. Leipzig, 1874). 2 vol. P.
_Aus A. Schopenhauer’s handschriftlichem Nachlass_ (Leipzig, 1864). 1 vol. N.
_A. Schopenhauer. Lichtstrahlen aus seinen Werken_, von J. Frauenstædt (3e édition. Leipzig, 1874). 1 vol. (pensées détachées, extraites de tous les ouvrages de Schopenhauer) L.
_A. Schopenhauer. Von ihm. Ueber ihn_, von Lindner; _Memorabilien_, von Frauenstædt (Berlin, 1863). 1 vol. M.
_Schopenhauer’s Leben_, von Gwinner (Leipzig, 1878). 1 vol. G.
PENSÉES, MAXIMES ET FRAGMENTS
I
DOULEURS DU MONDE
LE MAL DE LA VIE.--RÉSIGNATION.--RENONCEMENT.--ASCÉTISME ET DÉLIVRANCE.
I
DOULEURS DU MONDE[22].
[22] P. II, ch. XII, p. 312 et suiv.
Si elle n’a pas pour but immédiat la douleur, on peut dire que notre existence n’a aucune raison d’être dans le monde. Car il est absurde d’admettre que la douleur sans fin qui naît de la misère inhérente à la vie et qui remplit le monde, ne soit qu’un pur accident et non le but même. Chaque malheur particulier paraît, il est vrai, une exception; mais le malheur général est la règle.
De même qu’un ruisseau coule sans tourbillons, aussi longtemps qu’il ne rencontre point d’obstacles, de même dans la nature humaine, comme dans la nature animale, la vie coule inconsciente et inattentive, quand rien ne s’oppose à la volonté. Si l’attention est éveillée, c’est que la volonté a été entravée et qu’il s’est produit quelque choc.--Tout ce qui se dresse en face de notre volonté, tout ce qui la traverse ou lui résiste, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de désagréable et de douloureux, nous le ressentons sur-le-champ, et très nettement. Nous ne remarquons pas la santé générale de notre corps, mais seulement le point léger où le soulier nous blesse: nous n’apprécions pas l’ensemble prospère de nos affaires, et nous n’avons de pensées que pour une minutie insignifiante qui nous chagrine.--Le bien-être et le bonheur sont donc tout négatifs, la douleur seule est positive.
Je ne connais rien de plus absurde que la plupart des systèmes métaphysiques qui expliquent le mal comme quelque chose de négatif; lui seul au contraire est positif, puisqu’il se fait sentir. Tout bien, tout bonheur, toute satisfaction sont négatifs, car ils ne font que supprimer un désir et terminer une peine.
Ajoutez à cela qu’en général nous trouvons les joies au-dessous de notre attente, tandis que les douleurs la dépassent de beaucoup.
Voulez-vous en un clin d’œil vous éclairer sur ce point, et savoir si le plaisir l’emporte sur la peine, ou si seulement ils se compensent, comparez l’impression de l’animal qui en dévore un autre, avec l’impression de celui qui est dévoré.
* * * * *
La consolation la plus efficace, dans tout malheur, dans toute souffrance, c’est de tourner les yeux vers ceux qui sont encore plus malheureux que nous: ce remède est à la portée de chacun. Mais qu’en résulte-t-il pour l’ensemble?
Semblables aux agneaux qui jouent dans la prairie, pendant que, du regard, le boucher fait son choix au milieu du troupeau, nous ne savons pas, dans nos jours heureux, quel désastre le destin nous prépare précisément à cette heure,--maladie, persécution, ruine, mutilation, cécité, folie, etc.
Tout ce que nous cherchons à saisir nous résiste; tout a sa volonté hostile qu’il faut vaincre. Dans la vie des peuples, l’histoire ne nous montre que guerres et séditions: les années de paix ne semblent que de courtes pauses, des entr’actes, une fois par hasard. Et de même la vie de l’homme est un combat perpétuel, non pas seulement contre des maux abstraits, la misère ou l’ennui; mais contre les autres hommes. Partout on trouve un adversaire: la vie est une guerre sans trêve, et l’on meurt les armes à la main.
* * * * *
Au tourment de l’existence vient s’ajouter encore la rapidité du temps qui nous presse, ne nous laisse pas prendre haleine, et se tient derrière chacun de nous comme un garde-chiourme avec le fouet.--Il épargne ceux-là seulement qu’il a livrés à l’ennui.
* * * * *
Pourtant, de même qu’il faudrait que notre corps éclatât, s’il était soustrait à la pression de l’atmosphère, de même si le poids de la misère, de la peine, des revers et des vains efforts était enlevé à la vie de l’homme, l’excès de son arrogance serait si démesuré, qu’elle le briserait en éclats ou tout au moins le pousserait à l’insanité la plus désordonnée et jusqu’à la folie furieuse.--En tout temps, il faut à chacun une certaine quantité de soucis, ou de douleurs, ou de misère, comme il faut du lest au navire pour tenir d’aplomb et marcher droit.
Travail, tourment, peine et misère, tel est sans doute durant la vie entière le lot de presque tous les hommes. Mais si tous les vœux, à peine formés, étaient aussitôt exaucés, avec quoi remplirait-on la vie humaine, à quoi emploierait-on le temps? Placez cette race dans un pays de cocagne, où tout croîtrait de soi-même, et où les alouettes voleraient toutes rôties à portée des becs, où chacun trouverait aussitôt sa bien-aimée et l’obtiendrait sans difficulté,--alors on verrait les hommes mourir d’ennui, ou se pendre, d’autres se quereller, s’égorger et s’assassiner et se causer plus de souffrances que la nature ne leur en impose maintenant.--Ainsi pour une telle race nul autre théâtre, nulle autre existence ne sauraient convenir.
* * * * *
De ce caractère négatif du bien-être et de la jouissance opposé au caractère positif de la douleur, il résulte que le bonheur d’une existence donnée ne doit pas être estimé d’après ses joies et ses jouissances, mais d’après l’absence de peines, seule chose positive. Dès lors le sort des autres animaux paraît plus supportable que celui de l’homme. Examinons de plus près l’un et l’autre.
Sous quelques formes variées que l’homme poursuive le bonheur ou cherche à éviter le malheur, tout se réduit, en somme, à la jouissance ou à la souffrance physique. Combien cette base matérielle est étroite: se bien porter, se nourrir, se protéger contre le froid et les intempéries, et enfin satisfaire l’instinct des sexes; ou bien, au contraire, être privé de tout. Par conséquent, la part réelle de l’homme dans le plaisir physique n’est pas plus grande que celle de l’animal, si ce n’est que son système nerveux, plus susceptible et plus délicat, agrandit l’impression de toute jouissance comme aussi de toute douleur. Mais combien ses émotions surpassent celles de l’animal! A quelle profondeur et avec quelle violence incomparable son cœur est agité! pour n’obtenir à la fin que le même résultat: santé, nourriture, abri, etc.
Cela vient en premier lieu de ce que chez lui tout s’accroît puissamment par la seule pensée du passé et de l’avenir, d’où naissent des sentiments nouveaux, soucis, crainte, espérance; ces sentiments agissent beaucoup plus violemment sur lui que ne le peuvent faire la jouissance et la souffrance de l’animal, immédiates et présentes. L’animal, en effet, n’a pas la réflexion, ce condensateur des joies et des peines; celles-ci ne peuvent donc s’amonceler, comme il arrive pour l’homme, au moyen du souvenir et de la prévision: chez l’animal la souffrance présente a beau recommencer indéfiniment, elle reste toujours comme la première fois une souffrance du moment présent, et ne peut pas s’accumuler. De là l’insouciance enviable et l’âme placide des bêtes. Chez l’homme, au contraire, la réflexion et les facultés qui s’y rattachent, ajoutent à ces mêmes éléments de jouissance et de douleur que l’homme a de communs avec la bête, un sentiment exalté de son bonheur ou de son malheur qui peut conduire à des transports soudains, souvent même à la mort ou bien encore à un suicide désespéré. Considérées de plus près, les choses se passent comme il suit: ses besoins qui, à l’origine, ne sont guère plus difficiles à satisfaire que ceux de l’animal, il les accroît de parti pris dans le but d’augmenter la jouissance: d’où le luxe, les friandises, le tabac, l’opium, les boissons spiritueuses, le faste et le reste. Seul aussi il a une autre source de jouissance, qui naît également de la réflexion, une source de jouissance et par conséquent de douleur d’où découleront pour lui des soucis et des embarras sans mesure et sans fin, c’est l’ambition et le sentiment de l’honneur et de la honte:--autrement dit, en prose vulgaire, ce qu’il pense de ce que les autres pensent de lui. Tel sera, sous mille formes souvent bizarres, le but de presque tous ses efforts qui tendent bien au delà de la jouissance ou de la douleur physiques. Il a sur l’animal, il est vrai, l’avantage incontesté des plaisirs purement intellectuels, qui comportent bien des degrés divers, depuis les plus niais badinages ou la conversation courante jusqu’aux travaux intellectuels des plus élevés: mais alors comme contre-poids douloureux apparaît sur la scène l’ennui, l’ennui que l’animal ignore, du moins à l’état de nature, car les plus intelligents parmi les animaux domestiques, en soupçonnent déjà les légères atteintes: chez l’homme, c’est un véritable fléau; en voulez-vous un exemple? Voyez cette légion de misérables gens qui n’ont jamais eu d’autre pensée que de remplir leur bourse et jamais leur tête, et pour qui le bien-être devient alors un châtiment, parce qu’il les livre aux tortures de l’ennui. On les voit, pour s’y soustraire, galoper de droite et de gauche, se glisser ici et là, voyager de côtés et d’autres, s’informer avec angoisse des lieux de plaisir et de réunion d’une ville dès qu’ils y arrivent comme le nécessiteux des endroits où il trouvera des secours,--et, en effet, la pauvreté et l’ennui sont les deux pôles de la vie humaine. Enfin il reste à rappeler que dans les plaisirs de l’amour, l’homme a des choix très particuliers et très opiniâtres, qui parfois s’élèvent plus ou moins jusqu’à l’amour passionné. C’est là encore pour lui une source de longues peines et de courtes joies...
Pour comble de misère, l’homme sait ce que c’est que la mort; l’animal ne la fuit que par instinct sans la connaître, et sans la regarder jamais en face. L’homme a sans cesse devant lui cette perspective. Peu de bêtes meurent d’une mort naturelle, et la plupart ont juste le temps de se reproduire, et ensuite elles deviennent la proie d’une autre. L’homme seul en est arrivé à ce point que, dans son espèce, ce qu’on appelle la mort naturelle est devenu la règle, malgré quelques exceptions notables; et pour cette raison, l’avantage reste encore aux bêtes. Joignez à cela que l’homme atteint aussi rarement que les animaux les limites naturelles de sa vie, à cause de sa manière de vivre si contraire à la nature, de ses efforts et de ses passions, et de la dégénérescence qui en résulte pour la race.
Les animaux ne demandent qu’à vivre et à respirer; la plante est absolument satisfaite de sa destinée; l’homme a d’autant moins d’exigences qu’il est plus stupide. Aussi la vie de l’animal contient-elle moins de souffrances, mais aussi moins de joies que la vie humaine. La première raison, c’est que l’animal reste libre de soucis, de préoccupations et de tous les tourments qui les accompagnent, mais il est vrai que l’espérance lui manque; il ignore cette anticipation par la pensée d’un avenir joyeux, cette fantasmagorie pleine d’heureuses promesses que crée l’imagination, cette source la plus abondante de nos plus grandes joies et de nos plus grands plaisirs; il est destitué d’espérance: et cela parce que sa conscience est bornée à ce qui tombe sous ses sens, c’est-à-dire à l’instant présent. L’animal, c’est le présent incarné: aussi ne connaît-il qu’un degré de crainte et d’espérance limité aux objets présents et sensibles; l’horizon de l’homme embrasse toute la vie, et même la dépasse.--Mais, justement pour ce motif, les bêtes, comparées à nous, nous apparaissent jusqu’à un certain point vraiment sages, c’est-à-dire dans une jouissance paisible du présent que rien ne vient troubler; leur âme si manifestement paisible, fait souvent honte à notre état d’esprit inquiet et obsédé de pensées et de soucis. Et puis ces joies futures et espérées ne nous sont pas données gratuitement. En effet, jouir d’avance par l’attente ou l’espoir d’une satisfaction que l’on se propose, c’est diminuer d’autant la jouissance, comme si l’on en avait retranché une partie. L’animal lui, est affranchi de cette jouissance anticipée et de la diminution qui en résulte, et jouit ainsi du présent et du réel tout entiers et sans réduction. De même aussi les maux ne pèsent sur lui que de leur poids réel et vrai, tandis que pour nous, crainte et prévision, ἡ προσδοκία τῶν κακῶν, en décuplent souvent la charge.