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Part 10

Cris, chansons; et voilà ces vieilles tours vivantes. La chambre d'Isora se remplit de servantes; Pour faire un digne accueil au roi d'Arle, on revêt L'enfant de ses habits de fête; à son chevet, L'aïeul, dans un fauteuil d'orme incrusté d'érable, S'assied, songeant aux jours passés, et, vénérable, Il contemple Isora, front joyeux, cheveux d'or, Comme les chérubins peints dans le corridor, Regard d'enfant Jésus que porte la madone, Joue ignorante où dort le seul baiser qui donne Aux lèvres la fraîcheur, tous les autres étant Des flammes, même, hélas! quand le cœur est content. Isore est sur le lit assise, jambes nues; Son œil bleu rêve avec des lueurs ingénues; L'aïeul rit, doux reflet de l'aube sur le soir! Et le sein de l'enfant, demi-nu, laisse voir Ce bouton rose, germe auguste des mamelles; Et ses beaux petits bras ont des mouvements d'ailes. Le vétéran lui prend les mains, les réchauffant; Et, dans tout ce qu'il dit aux femmes, à l'enfant, Sans ordre, en en laissant deviner davantage, Espèce de murmure enfantin du grand âge, Il semble qu'on entend parler toutes les voix De la vie, heur, malheur, à présent, autrefois, Deuil, espoir, souvenir, rire et pleurs, joie et peine; Ainsi tous les oiseaux chantent dans le grand chêne.

--Fais-toi belle; un seigneur va venir; il est bon; C'est l'empereur; un roi; ce n'est pas un barbon, Comme nous; il est jeune; il est roi d'Arle, en France; Vois-tu, tu lui feras ta belle révérence, Et tu n'oublieras pas de dire: monseigneur. Vois tous les beaux cadeaux qu'il nous fait! Quel bonheur! Tous nos bons paysans viendront, parce qu'on t'aime; Et tu leur jetteras des sequins d'or, toi-même, De façon que cela tombe dans leur bonnet.

Et le marquis, parlant aux femmes, leur prenait Les vêtements des mains.

--Laissez, que je l'habille! Oh! quand sa mère était toute petite fille, Et que j'étais déjà barbe grise, elle avait Coutume de venir dès l'aube à mon chevet; Parfois, elle voulait m'attacher mon épée, Et, de la dureté d'une boucle occupée, Ou se piquant les doigts aux clous du ceinturon, Elle riait. C'était le temps où mon clairon Sonnait superbement à travers l'Italie. Ma fille est maintenant sous terre, et nous oublie. D'où vient qu'elle a quitté sa tâche, ô dure loi! Et qu'elle dort déjà quand je veille encor, moi? La fille qui grandit sans la mère, chancelle. Oh! c'est triste, et je hais la mort. Pourquoi prend-elle Cette jeune épousée et non mes pas tremblants? Pourquoi ces cheveux noirs et non mes cheveux blancs?

Et, pleurant, il offrait à l'enfant des dragées.

--Les choses ne sont pas ainsi bien arrangées; Celui qui fait le choix se trompe; il serait mieux Que l'enfant eût la mère et la tombe le vieux. Mais de la mère au moins il sied qu'on se souvienne; Et, puisqu'elle a ma place, hélas! je prends la sienne.

«Vois donc le beau soleil et les fleurs dans les prés! C'est par un jour pareil, les grecs étant rentrés Dans Smyrne, le plus grand de leurs ports maritimes, Que, le bailli de Rhode et moi, nous les battîmes. Mais regarde-moi donc tous ces beaux jouets-là! Vois ce reître, on dirait un archer d'Attila. Mais c'est qu'il est vêtu de soie et non de serge! Et le chapeau d'argent de cette sainte Vierge! Et ce bonhomme en or! Ce n'est pas très hideux. Mais comme nous allons jouer demain tous deux! Si ta mère était là, qu'elle serait contente! Ah! quand on est enfant, ce qui plaît, ce qui tente, C'est un hochet qui sonne un moment dans la main, Peu de chose le soir et rien le lendemain; Plus tard, on a le goût des soldats véritables, Des palefrois battant du pied dans les étables, Des drapeaux, des buccins jetant de longs éclats, Des camps, et c'est toujours la même chose, hélas! Sinon qu'alors on a du sang à ses chimères. Tout est vain. C'est égal, je plains les pauvres mères Qui laissent leurs enfants derrière elles ainsi.--

Ainsi parlait l'aïeul, l'œil de pleurs obscurci, Souriant cependant, car telle est l'ombre humaine. Tout à l'ajustement de son ange de reine, Il habillait l'enfant, et, tandis qu'à genoux Les servantes chaussaient ces pieds charmants et doux Et, les parfumant d'ambre, en lavaient la poussière, Il nouait gauchement la petite brassière, Ayant plus d'habitude aux chemises d'acier.

IX

JOIE HORS DU CHATEAU

Le soir vient, le soleil descend dans son brasier; Et voilà qu'au penchant des mers, sur les collines, Partout, les milans roux, les chouettes félines, L'autour glouton, l'orfraie horrible dont l'œil luit Avec du sang le jour, qui devient feu la nuit, Tous les tristes oiseaux mangeurs de chair humaine, Fils de ces vieux vautours nés de l'aigle romaine Que la louve d'airain aux cirques appela, Qui suivaient Marius et connaissaient Sylla, S'assemblent; et les uns, laissant un crâne chauve, Les autres, aux gibets essuyant leur bec fauve, D'autres, d'un mât rompu quittant les noirs agrès, D'autres, prenant leur vol du mur des lazarets, Tous, joyeux et criant, en tumulte et sans nombre, Ils se montrent Final, la grande cime sombre Qu'Othon, fils d'Aleram le Saxon, crénela, Et se disent entre eux: Un empereur est là!

X

SUITE DE LA JOIE

Cloche; acclamations; gémissements; fanfares; Feux de joie; et les tours semblent toutes des phares, Tant on a, pour fêter ce jour grand à jamais, De brasiers frissonnants encombré leurs sommets. La table colossale en plein air est dressée. Ce qu'on a sous les yeux répugne à la pensée Et fait peur; c'est la joie effrayante du mal; C'est plus que le démon, c'est moins que l'animal; C'est la cour du donjon tout entière rougie D'une prodigieuse et ténébreuse orgie; C'est Final, mais Final vaincu, tombé, flétri; C'est un chant dans lequel semble se tordre un cri; Un gouffre où les lueurs de l'enfer sont voisines Du rayonnement calme et joyeux des cuisines; Le triomphe de l'ombre, obscène, effronté, cru; Le souper de Satan dans un rêve apparu.

A l'angle de la cour, ainsi qu'un témoin sombre, Un squelette de tour, formidable décombre, Sur son faîte vermeil d'où s'enfuit le corbeau, Dresse et secoue aux vents, brûlant comme un flambeau Tout le branchage et tout le feuillage d'un orme; Valet géant portant un chandelier énorme.

Le drapeau de l'empire, arboré sur ce bruit, Gonfle son aigle immense au souffle de la nuit.

Tout un cortége étrange est là; femmes et prêtres; Prélats parmi les ducs, moines parmi les reîtres; Les crosses et les croix d'évêques, au milieu Des piques et des dards, mêlent aux meurtres Dieu; Les mitres figurant de plus gros fers de lance. Un tourbillon d'horreur, de nuit, de violence, Semble emplir tous ces cœurs; que disent-ils entre eux, Ces hommes? En voyant ces convives affreux, On doute si l'aspect humain est véritable; Un sein charmant se dresse au-dessus de la table, On redoute au-dessous quelque corps tortueux; C'est un de ces banquets du monde monstrueux Qui règne et vit depuis les Héliogabales; Le luth lascif s'accouple aux féroces cymbales; Le cynique baiser cherche à se prodiguer; Il semble qu'on pourrait à peine distinguer De ces hommes les loups, les chiennes de ces femmes; A travers l'ombre, on voit toutes les soifs infâmes, Le désir, l'instinct vil, l'ivresse aux cris hagards, Flamboyer dans l'étoile horrible des regards.

Quelque chose de rouge entre les dalles fume; Mais, si tiède que soit cette douteuse écume, Assez de barils sont éventrés et crevés Pour que ce soit du vin qui court sur les pavés.

Est-ce une vaste noce? est-ce un deuil morne et triste? On ne sait pas à quel dénoûment on assiste, Si c'est quelque affreux monde à la terre étranger, Si l'on voit des vivants ou des larves manger, Et si ce qui dans l'ombre indistincte surnage Est la fin d'un festin ou la fin d'un carnage.

Par moments, le tambour, le cistre, le clairon, Font ces rages de bruit qui rendaient fou Néron. Ce tumulte rugit, chante, boit, mange, râle. Sur un trône est assis Ratbert, content et pâle.

C'est, parmi le butin, les chants, les arcs de fleurs, Dans un antre de rois un Louvre de voleurs.

Presque nue au milieu des montagnes de roses, Comme des déités dans les apothéoses, Altière, recevant vaguement les saluts, Marquant avec ses doigts la mesure des luths, Ayant dans le gala les langueurs de l'alcôve, Près du maître sourit Matha, la blonde fauve; Et sous la table, heureux, du genou la pressant, Le roi cherche son pied dans les mares de sang.

Les grands brasiers, ouvrant leur gouffre d'étincelles, Font resplendir les ors d'un chaos de vaisselles; On ébrèche aux moutons, aux lièvres montagnards, Aux faisans, les couteaux tout à l'heure poignards; Sixte Malaspina, derrière le roi, songe; Toute lèvre se rue à l'ivresse et s'y plonge; On achève un mourant en perçant un tonneau; L'œil croit, parmi les os de chevreuil et d'agneau, Aux tremblantes clartés que les flambeaux prolongent, Voir des profils humains dans ce que les chiens rongent; Des chanteurs grecs, portant des images d'étain Sur leurs chapes, selon l'usage byzantin, Chantent Ratbert, césar, roi, vainqueur, dieu, génie; On entend sous les bancs des soupirs d'agonie; Une odeur de tuerie et de cadavres frais Se mêle au vague encens brûlant dans les coffrets Et les boîtes d'argent sur des trépieds de nacre; Les pages, les valets, encor chauds du massacre, Servent dans le banquet leur empereur ravi Et sombre, après l'avoir dans le meurtre servi; Sur le bord des plats d'or on voit des mains sanglantes; Ratbert s'accoude avec des poses indolentes; Au-dessus du festin, dans le ciel blanc du soir, De partout, des hanaps, du buffet, du dressoir, Des plateaux où les paons ouvrent leurs larges queues, Des écuelles où brûle un philtre aux lueurs bleues, Des verres, d'hypocras et de vin écumants, Des bouches des buveurs, des bouches des amants, S'élève une vapeur gaie, ardente, enflammée, Et les âmes des morts sont dans cette fumée.

XI

TOUTES LES FAIMS SATISFAITES

C'est que les noirs oiseaux de l'ombre ont eu raison, C'est que l'orfraie a bien flairé la trahison, C'est qu'un fourbe a surpris le vaillant sans défense, C'est qu'on vient d'écraser la vieillesse et l'enfance. En vain quelques soldats fidèles ont voulu Résister, à l'abri d'un créneau vermoulu; Tous sont morts; et de sang les dalles sont trempées Et la hache, l'estoc, les masses, les épées N'ont fait grâce à pas un, sur l'ordre que donna Le roi d'Arle au prévôt Sixte Malaspina. Et, quant aux plus mutins, c'est ainsi que les nomme L'aventurier royal fait empereur par Rome, Trente sur les crochets et douze sur le pal Expirent au-dessus du porche principal.

Tandis qu'en joyeux chants les vainqueurs se répandent, Auprès de ces poteaux et de ces croix où pendent Ceux que Malaspina vient de supplicier, Corbeaux, hiboux, milans, tout l'essaim carnassier, Venus des monts, des bois, des cavernes, des havres, S'abattent par volée, et font sur les cadavres Un banquet, moins hideux que celui d'à côté.

Ah! le vautour est triste à voir, en vérité, Déchiquetant sa proie et planant; on s'effraie Du cri de la fauvette aux griffes de l'orfraie; L'épervier est affreux rongeant des os brisés; Pourtant, par l'ombre immense on les sent excusés, L'impénétrable faim est la loi de la terre, Et le ciel, qui connaît la grande énigme austère, La nuit, qui sert de fond au guet mystérieux Du hibou promenant la rondeur de ses yeux Ainsi qu'à l'araignée ouvrant ses pâles toiles, Met à ce festin sombre une nappe d'étoiles; Mais l'être intelligent, le fils d'Adam, l'élu Qui doit trouver le bien après l'avoir voulu, L'homme exterminant l'homme et riant, épouvante, Même au fond de la nuit, l'immensité vivante, Et, que le ciel soit noir ou que le ciel soit bleu, Caïn tuant Abel est la stupeur de Dieu.

XII

QUE C'EST FABRICE QUI EST UN TRAITRE

Un homme qu'un piquet de lansquenets escorte, Qui tient une bannière inclinée, et qui porte Une jacque de vair taillée en éventail, Un héraut, fait ce cri devant le grand portail:

«Au nom de l'empereur clément et plein de gloire, --Dieu le protége!--peuple! il est pour tous notoire Que le traître marquis Fabrice d'Albenga Jadis avec les gens des villes se ligua, Et qu'il a maintes fois guerroyé le saint-siége; C'est pourquoi l'empereur très clément,--Dieu protége L'empereur!--le citant à son haut tribunal, A pris possession de l'état de Final.»

L'homme ajoute, dressant sa bannière penchée: --Qui me contredira, soit sa tête tranchée, Et ses biens confisqués à l'empereur. J'ai dit.

XIII

SILENCE

Tout à coup on se tait; ce silence grandit, Et l'on dirait qu'au choc brusque d'un vent qui tombe, Cet enfer a repris sa figure de tombe; Ce pandémonium, ivre d'ombre et d'orgueil, S'éteint; c'est qu'un vieillard a paru sur le seuil; Un prisonnier, un juge, un fantôme; l'ancêtre!

C'est Fabrice.

On l'amène à la merci du maître. Ses blêmes cheveux blancs couronnent sa pâleur; Il a les bras liés au dos comme un voleur; Et, pareil au milan qui suit des yeux sa proie, Derrière le captif, marche, sans qu'il le voie, Un homme qui tient haute une épée à deux mains.

Matha, fixant sur lui ses beaux yeux inhumains, Rit sans savoir pourquoi, rire étant son caprice. Dix valets de la lance environnent Fabrice. Le roi dit:--Le trésor est caché dans un lieu Qu'ici tu connais seul, et je jure par Dieu Que, si tu dis l'endroit, marquis, ta vie est sauve.

Fabrice lentement lève sa tête chauve Et se tait.

Le roi dit:--Es-tu sourd, compagnon?

Un reître avec le doigt fait signe au roi que non. --Marquis, parle! ou sinon, vrai comme je me nomme Empereur des romains, roi d'Arle et gentilhomme, Lion, tu vas japper ainsi qu'un épagneul. Ici, bourreaux!--Réponds, le trésor?

Et l'aïeul Semble, droit et glacé parmi les fers de lance, Avoir déjà pris place en l'éternel silence.

Le roi dit:--Préparez les coins et les crampons. Pour la troisième fois, parleras-tu? Réponds.

Fabrice, sans qu'un mot d'entre ses lèvres sorte, Regarde le roi d'Arle et d'une telle sorte, Avec un si superbe éclair, qu'il l'interdit; Et Ratbert, furieux sous ce regard, bondit Et crie, en s'arrachant le poil de la moustache: --Je te trouve idiot et mal en point, et sache Que les jouets d'enfant étaient pour toi, vieillard! Çà, rends-moi ce trésor, fruit de tes vols, pillard! Et ne m'irrite pas, ou ce sera ta faute, Et je vais envoyer sur ta tour la plus haute Ta tête au bout d'un pieu se taire dans la nuit.

Mais l'aïeul semble d'ombre et de pierre construit; On dirait qu'il ne sait pas même qu'on lui parle.

--Le brodequin! A toi, bourreau! dit le roi d'Arle.

Le bourreau vient, la foule effarée écoutait.

On entend l'os crier, mais la bouche se tait.

Toujours prêt à frapper le prisonnier en traître, Le coupe-tête jette un coup d'œil à son maître.

--Attends que je te fasse un signe, dit Ratbert. Et, reprenant:

--Voyons, toi chevalier haubert, Mais cadet, toi marquis, mais bâtard, si tu donnes Ces quelques diamants de plus à mes couronnes, Si tu veux me livrer ce trésor, je te fais Prince, et j'ai dans mes ports dix galères de Fez Dont je te fais présent avec cinq cents esclaves.

Le vieillard semble sourd et muet.

--Tu me braves! Eh bien! tu vas pleurer, dit le fauve empereur.

XIV

RATBERT REND L'ENFANT A L'AIEUL

Et voici qu'on entend comme un souffle d'horreur Frémir, même en cette ombre et même en cette horde. Une civière passe, il y pend une corde; Un linceul la recouvre; on la pose à l'écart; On voit deux pieds d'enfant qui sortent du brancard. Fabrice, comme au vent se renverse un grand arbre, Tremble, et l'homme de chair sous cet homme de marbre Reparaît; et Ratbert fait lever le drap noir.

C'est elle! Isora! pâle, inexprimable à voir, Étranglée; et sa main crispée, et cela navre, Tient encore un hochet; pauvre petit cadavre!

L'aïeul tressaille avec la force d'un géant; Formidable, il arrache au brodequin béant Son pied dont le bourreau vient de briser le pouce; Les bras toujours liés, de l'épaule il repousse Tout ce tas de démons, et va jusqu'à l'enfant, Et sur ses deux genoux tombe, et son cœur se fend. Il crie en se roulant sur la petite morte:

--Tuée! ils l'ont tuée! et la place était forte, Le pont avait sa chaîne et la herse ses poids, On avait des fourneaux pour le soufre et la poix, On pouvait mordre avec ses dents le roc farouche, Se défendre, hurler, lutter, s'emplir la bouche De feu, de plomb fondu, d'huile, et les leur cracher A la figure avec les éclats du rocher! Non! on a dit: Entrez, et, par la porte ouverte, Ils sont entrés! la vie à la mort s'est offerte! On a livré la place, on n'a point combattu! Voilà la chose; elle est toute simple; ils n'ont eu Affaire qu'à ce vieux misérable imbécile! Égorger un enfant, ce n'est pas difficile. Tout à l'heure, j'étais tranquille, ayant peu vu Qu'on tuât des enfants, et je disais: Pourvu Qu'Isora vive, eh bien! après cela, qu'importe?-- Mais l'enfant! O mon Dieu! c'est donc vrai qu'elle est morte! Penser que nous étions là tous deux hier encor! Elle allait et venait dans un gai rayon d'or; Cela jouait toujours, pauvre mouche éphémère! C'était la petite âme errante de sa mère! Le soir, elle posait son doux front sur mon sein, Et dormait...--Ah! brigand! assassin! assassin!

Il se dressait, et tout tremblait dans le repaire, Tant c'était la douleur d'un lion et d'un père, Le deuil, l'horreur, et tant ce sanglot rugissait!

--Et moi qui, ce matin, lui nouais son corset! Je disais: Fais-toi belle, enfant! Je parais l'ange Pour le spectre.--Oh! ris donc là-bas, femme de fange! Riez tous! Idiot, en effet, moi qui crois Qu'on peut se confier aux paroles des rois Et qu'un hôte n'est pas une bête féroce! Le roi, les chevaliers, l'évêque avec sa crosse, Ils sont venus, j'ai dit: Entrez; c'étaient des loups! Est-ce qu'ils ont marché sur elle avec des clous Qu'elle est toute meurtrie? Est-ce qu'ils l'ont battue? Et voilà maintenant nos filles qu'on nous tue Pour voler un vieux casque en vieil or de ducat! Je voudrais que quelqu'un d'honnête m'expliquât Cet événement-ci, voilà ma fille morte! Dire qu'un empereur vient avec une escorte, Et que des gens nommés Farnèse, Spinola, Malaspina, Cibo, font de ces choses-là, Et qu'on se met à cent, à mille, avec ce prêtre, Ces femmes, pour venir prendre un enfant en traître, Et que l'enfant est là, mort, et que c'est un jeu; C'est à se demander s'il est encore un Dieu, Et si, demain, après de si lâches désastres, Quelqu'un osera faire encor lever les astres! M'avoir assassiné ce petit être-là! Mais c'est affreux d'avoir à se mettre cela Dans la tête, que c'est fini, qu'ils l'ont tuée, Qu'elle est morte!--Oh! ce fils de la prostituée, Ce Ratbert, comme il m'a hideusement trompé! O Dieu! de quel démon est cet homme échappé? Vraiment! est-ce donc trop espérer que de croire Qu'on ne va point, par ruse et par trahison noire, Massacrer des enfants, broyer des orphelins, Des anges, de clarté céleste encor tout pleins! Mais c'est qu'elle est là, morte, immobile, insensible! Je n'aurais jamais cru que cela fût possible. Il faut être le fils de cette infâme Agnès! Rois! j'avais tort jadis quand je vous épargnais; Quand, pouvant vous briser au front le diadème, Je vous lâchais, j'étais un scélérat moi-même, J'étais un meurtrier d'avoir pitié de vous! Oui, j'aurais dû vous tordre entre mes serres, tous! Est-ce qu'il est permis d'aller dans les abîmes Reculer la limite effroyable des crimes, De voler, oui, ce sont des vols, de faire un tas D'abominations, de maux et d'attentats, De tuer des enfants et de tuer des femmes, Sous prétexte qu'on fut, parmi les oriflammes Et les clairons, sacré devant le monde entier Par Urbain quatre, pape, et fils d'un savetier! Que voulez-vous qu'on fasse à de tels misérables? Avoir mis son doigt noir sur ces yeux adorables! Ce chef-d'œuvre du Dieu vivant, l'avoir détruit! Quelle mamelle d'ombre et d'horreur et de nuit, Dieu juste, a donc été de ce monstre nourrice? Un tel homme suffit pour qu'un siècle pourrisse. Plus de bien ni de mal, plus de droit, plus de lois. Est-ce que le tonnerre est absent quelquefois? Est-ce qu'il n'est pas temps que la foudre se prouve, Cieux profonds, en broyant ce chien, fils de la louve? Oh! sois maudit, maudit, maudit, et sois maudit, Ratbert, empereur, roi, césar, escroc, bandit! O grand vainqueur d'enfants de cinq ans! maudits soient Les pas que font tes pieds, les jours que tes yeux voient, Et la gueuse qui t'offre en riant son sein nu, Et ta mère publique, et ton père inconnu! Terre et cieux! c'est pourtant bien le moins qu'un doux être Qui joue à notre porte et sous notre fenêtre, Qui ne fait rien que rire et courir dans les fleurs, Et qu'emplir de soleil nos pauvres yeux en pleurs, Ait le droit de jouir de l'aube qui l'enivre, Puisque les empereurs laissent les forçats vivre, Et puisque Dieu, témoin des deuils et des horreurs, Laisse sous le ciel noir vivre les empereurs!

XV

LES DEUX TÊTES

Ratbert, en ce moment, distrait jusqu'à sourire, Écoutait Afranus à voix basse lui dire: --Majesté, le caveau du trésor est trouvé.

L'aïeul pleurait.

--Un chien, au coin des murs crevé, Est un être enviable auprès de moi. Va, pille, Vole, égorge, empereur! O ma petite fille, Parle-moi! Rendez-moi mon doux ange, ô mon Dieu! Elle ne va donc pas me regarder un peu? Mon enfant! Tous les jours nous allions dans les lierres. Tu disais: Vois les fleurs, et moi: Prends garde aux pierres! Et je la regardais, et je crois qu'un rocher Se fût attendri rien qu'en la voyant marcher. Hélas! avoir eu foi dans ce monstrueux drôle! Mets ta tête adorée auprès de mon épaule. Est-ce que tu m'en veux? C'est moi qui suis là! Dis, Tu n'ouvriras donc plus tes yeux du paradis! Je n'entendrai donc plus ta voix, pauvre petite! Tout ce qui me tenait aux entrailles me quitte; Et ce sera mon sort, à moi, le vieux vainqueur, Qu'à deux reprises Dieu m'ait arraché le cœur, Et qu'il ait retiré de ma poitrine amère L'enfant, après m'avoir ôté du flanc la mère! Mon Dieu, pourquoi m'avoir pris cet être si doux? Je n'étais pourtant pas révolté contre vous, Et je consentais presque à ne plus avoir qu'elle. Morte! et moi, je suis là, stupide, qui l'appelle! Oh! si je n'avais pas les bras liés, je crois Que je réchaufferais ses pauvres membres froids. Comme ils l'ont fait souffrir! La corde l'a coupée. Elle saigne.

Ratbert, blême et la main crispée, Le voyant à genoux sur son ange dormant, Dit:--Porte-glaive, il est ainsi commodément.

Le porte-glaive fit, n'étant qu'un misérable, Tomber sur l'enfant mort la tête vénérable.

Et voici ce qu'on vit dans ce même instant-là: La tête de Ratbert sur le pavé roula, Hideuse, comme si le même coup d'épée, Frappant deux fois, l'avait avec l'autre coupée.

L'horreur fut inouïe; et tous, se retournant, Sur le grand fauteuil d'or du trône rayonnant Aperçurent le corps de l'empereur sans tête, Et son cou d'où sortait, dans un bruit de tempête, Un flot rouge, un sanglot de pourpre, éclaboussant Les convives, le trône et la table, de sang.

Alors dans la clarté d'abîme et de vertige Qui marque le passage énorme d'un prodige, Des deux têtes on vit l'une, celle du roi, Entrer sous terre et fuir dans le gouffre d'effroi Dont l'expiation formidable est la règle, Et l'autre s'envoler avec des ailes d'aigle.

XVI

APRÈS JUSTICE FAITE

L'ombre couvre à présent Ratbert, l'homme de nuit. Nos pères--c'est ainsi qu'un nom s'évanouit-- Défendaient d'en parler, et du mur de l'histoire Les ans ont effacé cette vision noire.