Part 15
Donc, au printemps, réveil des rois; trahisons mûres; On parle, on va, l'on vient; les guets-apens sont prêts; Et les villes en bas, tremblantes, loin et près, Pansant leur vieille plaie, arrangeant leur décombre, Écoutent tous ces pas des cyclopes de l'ombre. Éternelle terreur du faible et du petit! Qu'est-ce qu'ils font là-haut, ces rois? On se blottit, On regarde quel point de l'horizon s'allume, On entend le bruit sourd d'on ne sait quelle enclume, On guette ce qui vient, surgit, monte ou descend; Chaque ville en son coin se cache, frémissant Des flammèches que l'air et la nuée apportent Dans ce jaillissement d'étincelles qui sortent Du rude atelier, plein des souffles de l'autan, Où l'on forge le sceptre énorme de Satan.
IV
MASFERRER
Or dans ce même temps, du Llobregat à l'Ebre, Du Tage au Cil, un nom, Masferrer, est célèbre; C'est un homme des rocs et des bois, qui vit seul; Il prend l'ombre des monts tragiques pour linceul; Avant d'être avec l'arbre, il était avec l'homme; Comme un loup refusant d'être bête de somme, Fauve, il s'est du milieu des vivants évadé, Au hasard, comme sort du noir cornet le dé; Et maintenant il est dans la montagne immense; Sa zone est le désert redoutable; où commence La semelle des ours marquant dans les chemins Des espèces de pas horribles presque humains, Il est chez lui. Cet être a fui dès son jeune âge. De l'énormité sombre il est le personnage; Il rit, ayant l'azur; ses dents au lieu de pain Cassent l'amande huileuse et rance du sapin; La montagne, acceptant cet homme sur les cimes, Trouve son vaste bond ressemblant aux abîmes, Sa voix, comme les bois et comme les torrents, Sonore, et de l'éclair ses yeux peu différents; De sorte que ces monts et que cette nature Se sentent augmentés presque de sa stature.
Il va du col au dôme et du pic au vallon. Le glissement n'est pas connu de son talon; Sa marche n'est jamais plus altière et plus sûre Qu'au bord vertigineux de quelque âpre fissure; Il franchit tout, distance, avalanches, hasards, Tempêtes, précédé d'une fuite d'isards; Hier, il côtoyait Irun; aujourd'hui l'aube Le voit se refléter dans le vert lac de Gaube, Chassant, pêchant, perçant de flèches les hérons, Ou voguant, à défaut de barque et d'avirons, Sur un tronc de sapin qui flotte et qu'il manœuvre Avec le mouvement souple de la couleuvre. Il entre, apparaît, sort, sans qu'on sache par où; S'il veut un pont, il ploie un arbre sur le trou; La façon dont il va le long d'une corniche Fait peur même à l'oiseau qui sur les rocs se niche. A-t-il apprivoisé la rude hostilité Du vent, du pic, du flot à jamais irrité, Et des neiges soufflant en livides bouffées? Oui. Car la sombre pierre oscillante des fées Le salue. Il vit calme et formidable, ayant Avec la ronce et l'ombre et l'éclair flamboyant Et la trombe et l'hiver de farouches concordes. Armé d'un arc, vêtu de peaux, chaussé de cordes, Au-dessus des lieux bas et pestilentiels, Il court dans la nuée et dans les arcs-en-ciels.
Il passe sa journée à l'affût, l'arbalète Tendue à la cigogne, au gerfaut, à l'alète, Suit l'isard, ou, pensif, s'accoude aux parapets Des gouffres sur les lacs et les halliers épais, Et songe dans les rocs que le lierre tapisse, Tandis que cet enfer qu'on nomme précipice, Faisant vociférer l'eau dans le gave amer, Dans la forêt la terre et dans l'ouragan l'air, Emploie à blasphémer trois langues différentes. Avec leurs rameaux d'or et leurs fleurs amarantes, La lande et la bruyère au reflet velouté Lui brodent des tapis gigantesques l'été. Pour la terre, il s'éloigne, et, pour l'astre, il s'approche.
Il avait commencé par bâtir sur la roche, A la mode des rois construisant des donjons, Un bouge qu'il avait couvert d'un toit de joncs, Ayant l'escarpement pour joie et pour défense; Car l'abîme l'enivre, et depuis son enfance Qu'il erre plein d'extase et de sublime ennui, Il cherche on ne sait quoi de grand qui soit à lui Dans ces immensités favorables à l'aigle. L'ouragan emporta sa cabane.--Espiègle! Dit l'homme, en regardant son vieux toit chassieux S'en aller à travers les foudres dans les cieux.
A cette heure, parmi les crevasses bourrues Pleines du tournoiement des milans et des grues, Un repaire, ébauchant une ogive au milieu D'une haute paroi toute de marbre bleu, Souterrain pour le loup, aérien pour l'aigle, Est son gîte; le houx, l'épi barbu du seigle, L'ortie et le chiendent encombrent l'antre obscur, Sorte de trou hideux dans un monstrueux mur; Au-dessus du repaire, au haut du mur de marbre, Se tord et se hérisse une hydre de troncs d'arbre; Cette espèce de bête immobile lui sert A retrouver sa route en ce morne désert; On aperçoit du fond des solitudes vertes Ce nœud de cous dressés et de gueules ouvertes, Penché sur l'ombre, ayant pour rage et pour tourment De ne pouvoir jeter au gouffre un aboiement. L'antre est comme enfoui dans les ronces grimpantes; Parfois, au loin, le pied leur manquant sur les pentes, Dans l'entonnoir sans fond des précipices sourds, Comme des gouttes d'encre on voit tomber les ours; Le ravin est si noir que le vent peut à peine Jeter quelque vain râle et quelque vague haleine Dans ce mont, muselière au sinistre aquilon.
Un titan enterré dont on voit le talon, Ce dur talon fendu d'une affreuse manière, Voilà l'antre. A côté de la haute tanière, Un gave insensé gronde et bave et coule à flots Dans le gouffre, parmi les pins et les bouleaux; L'antre au bord du torrent s'ouvre sur l'étendue; La chute est au-dessous. Quand la neige fondue Et la pluie ont grossi les cours d'eau, le torrent Monte jusqu'à la grotte, enflé, hurlant, courant, Terrible, avec un bruit d'horreur et de ravage, Et familièrement entre chez ce sauvage; Et lui, laissant frémir les grands arbres pliés, Profite de l'écume et s'y lave les pieds.
Dans un grossissement de brume et de fumée, Entouré d'un nuage obscur de renommée, Quoique invisible au fond de ses rocs, mais debout Dans son fantôme allant, venant, dominant tout, Cet homme s'aperçoit de très loin en Espagne.
Chacun des rois a pris sa part de la montagne. Fervehan a Lordos, Bermudo Cauterez; Sanche a le Canigo, pic chargé de forêts Que blanchit du matin la clarté baptismale; Padres a la Prexa, Juan tient le Vignemale; Sforon est roi d'Urgel, Blas est roi d'Obité; La part de Masferrer s'appelle Liberté. Pas un plus grand que lui sur ces monts ne se pose.
Qu'est-ce que ce géant? C'est un voleur. La chose Est simple; tout colosse a toujours deux côtés; Et les difformités et les sublimités Habitent la montagne ainsi que des voisines. Le prodige et le monstre ont les mêmes racines. Monstre, jusqu'où? Jamais de pas vils et rampants; Jamais de trahisons, jamais de guets-apens; Masferrer attaquait tout seul des groupes d'hommes. Au pâle rustre allant vendre au marché ses pommes, Il disait: Va! c'est bien! Il laissait volontiers Aux pauvres gens, tremblant la nuit dans les sentiers, Leur âne, leur cochon, leur orge, leur avoine; Mais il se gênait moins avec le sac du moine; Il n'écrasait pas tout dans ce qu'on nomme droit; Si quelqu'un avait faim, si quelqu'un avait froid, Ce n'était pas son nom qui sortait de la plainte; La malédiction, cette voix fauve et sainte, Ne le poursuivait point dans son farouche exil; Aux actions des rois il fronçait le sourcil. Un jour, devant un fait lugubre et sanguinaire: --Ces hommes sont méchants, et plus qu'à l'ordinaire, Cria-t-il. A-t-il donc neigé rouge aujourd'hui?-- Les rois déshonoraient la montagne; mais lui N'importunait pas trop l'ombre du grand Pélage. Voilà ce que disaient de lui dans le village Les pâtres de Héas et de l'Aquatonta. Du reste confiant et terrible. Il lutta Tout un jour contre un ours entré dans sa tanière; L'ours, l'ayant habitée à la saison dernière, La voulait; vers le soir l'ours fatigué râla. --Soit, nous continuerons demain matin. Dors là, Dit l'homme. Il ajouta:--Fais un pas! je t'assomme! Puis s'endormit. Au jour, l'ours, sans réveiller l'homme, Et se souciant peu de la suite, partit.
V
LE CASTILLO
Noir ravin. Hors un coin vivant où retentit Dans la forêt le son des buccins et des sistres, Tout est désert. Halliers, bruit de feuilles sinistres, Tristesse, immensité; c'est un de ces lieux-là Où se trouvait Caïn lorsque Dieu l'appela. Le Caïn qui se cache en cette ombre est de pierre, C'est un donjon. Des gueux à la longue rapière Le gardent; des soudards sur ses tours font le guet. Il date du temps rude où Rollon naviguait. A quelque heure du jour qu'on le voie, il effraie; Quelque couleur qu'il prenne, il convient à l'orfraie; S'il est noir, c'est la nuit; s'il est blanc, c'est l'hiver. L'archer fourmille là comme au cercueil le ver. Dans la tour, une salle aux murailles très hautes. Avec ses grands arceaux qui sont comme des côtes, Cette salle, où pétille un brasier frémissant, Écarlate de flamme, a l'air rouge de sang. Ouvrez Léviathan, ce sera là son ventre.
Cette salle est un lieu de rendez-vous.
Au centre, Autour d'un tréteau vaste où fument tous les mets, Perdrix, pluviers, chevreuils tués sur les sommets, Mouton d'Anjou, pourceau d'Ardenne ou de Belgique, Des hommes radieux font un groupe tragique; Ces hommes sont assis, parlant, buvant, mangeant, Sur des chaires d'ivoire aux pinacles d'argent, Ou sur des fronts de bœuf, entre les larges cornes. Leur rire monstrueux et fou n'a pas de bornes; Leur splendeur est féroce, et l'on voit sortir d'eux Une sorte de lustre implacable et hideux; Le nœud de perles sert d'agrafe aux peaux de bêtes; Ils sont comme éblouis de guerre et de tempêtes; Tous, le jeune homme blond et le vieillard barbu, Causent, chantent, beaucoup de vin chaud étant bu, De la fin du repas la nappe ayant les rides; Chasseurs vertigineux ou bûcherons splendides, Chacun a sa cognée et chacun a son cor; L'âtre fait flamboyer leurs torses couverts d'or; La flamme empourpre, autour de la table fournaise, Ces hommes écaillés de lumière et de braise, Étranges, triomphants, gais, funèbres, vermeils; D'un ciel qui serait tombe ils seraient les soleils.
Ce sont les rois,
Ce sont les princes de l'embûche Gigantesque où le nord de l'Espagne trébuche, Les seigneurs du glacier, du pic et du torrent, Les vastes charpentiers de l'abatage en grand, Les dieux, les noirs souffleurs des trompes titaniques D'où sortent les terreurs, les fuites, les paniques.
Germes du maître altier que l'avenir construit, Semences du grand trône encor couvert de nuit, Grains de ce qui sera plus tard le roi d'Espagne, Ils sont là. C'est Pancho que la crainte accompagne, Genialis, Sforon qu'Urgel a pour fardeau, Gildebrand, Egina, Pervehan, Bermudo, Juan, Blas le Captieux, Sanche le Fratricide; Le vieux tigre, Vasco Tête-Blanche, préside. Près de lui, deux géants, Padres et Tarifet; L'armure de ceux-ci, dans les récits qu'on fait, Avec le plomb bouillant de l'enfer est soudée, Et les clous des brassards sont longs d'une coudée. Au bas bout de la table est Gil, prince de Gor, En huque rouge avec la chapeline d'or.
Cependant le haillon sur leur pourpre se fronce; Ce sont des majestés qui marchent dans la ronce; La montagne est là toute avec son fauve effroi, Ils sont déguenillés et couronnés; tel roi Qui commence en fleurons finit en alpargates.
Vases, meubles, émaux, onyx, rubis, agates, Argenterie, écrins étincelants, rouleaux D'étoffes, se mêlant l'un à l'autre à longs flots, Tout ce qu'on peut voler, tout ce dont on trafique, Fait dans un coin un bloc lugubre et magnifique; Rien n'y manque; ballots apportés là d'hier, Joyaux de femme avec quelque lambeau de chair, Lourds coffres, sacs d'argent; tout ce tas de décombres Qu'on appelle le tas de butin.
Dans les ombres Marche et se meut l'armée horrible des sierras; Secouant des tambours, courant, levant les bras, Des femmes, qu'effarouche une sombre allégresse, Avec des regards d'ange et des bonds de tigresse, Tâchant de faire choir les piastres de leur main A force de seins nus, de fard et de carmin, Dansent autour des rois; car ils sont les Mécènes De la jupe effarée et des groupes obscènes. Parmi les femmes, deux, l'une grande aux crins blonds, L'autre petite avec des colliers de doublons, Toutes deux gitanas au flanc couleur de brique, Mêlent une âpre lutte au bolero lubrique; La petite, ployant ses reins, tordant son corps, Rit et raille la grande, et la géante alors Se penche sur la naine avec gloire et furie, Comme une Pyrénée insulte une Asturie.
La cheminée, où sont creusés d'étroits grabats, Remplit un pan de mur du haut jusques en bas; On voit sur le fronton saint George, et sur la plaque Le combat d'un satyre avec un brucolaque.
Autour de ces rois luit le pillage flagrant. Le deuil, les campagnards par milliers émigrant, La plaine qui frémit, l'horizon qui rougeoie, Les pueblos dévastés et morts, voilà leur joie. C'est de ces noirs seigneurs que la misère sort. Peut-être ce pays serait prospère et fort Si l'on pouvait ôter à l'Espagne l'épine Qu'elle porte au talon et qu'on nomme rapine.
De ce dont ils sont fiers plus d'un serait honteux; Ils sont grands sur un fond d'opprobre; devant eux Des parfums allumés fument; cet encens pue.
Du reste, arceaux géants, colonnade trapue; Des viandes à des crocs comme dans un charnier; La même joie allant du premier au dernier; Plus de cris que le soir au fond des marécages; D'affreux chiens-loups gardant des captifs dans des cages Dans un angle un gibet; partout le choc brutal Du palais riche, heureux, joyeux, contre l'étal.
Les murs ont par endroits des trous où s'enracine Un poing de fer portant un cierge de résine.
Vaguement écouté par Blas et Gildebrand, Un pâtre, près du seuil, sur le sistre vibrant, Chante des montagnards la féroce romance; Et des trois madriers brûlant dans l'âtre immense Il sort tout un dragon de flamme, ayant pour frein Une chaîne liée à deux chenets d'airain.
VI
UNE ÉLECTION
Cependant les voilà qui causent d'une affaire. Si grands qu'ils soient, la mort entre en leur haute sphère; Guy, roi d'Oloron, veuf et sans enfants, est mort. A qui le mont? à qui la ville? à qui le fort? Question. La querelle éclaterait. Mais Sanche:
--Paix là! l'heure est mauvaise et notre pouvoir penche; Les villes contre nous font pacte avec les bourgs; Les hommes des hameaux, des vignes, des labours, S'arment pour nous combattre, et la ligue est certaine Du comte de Castille et du duc d'Aquitaine. Est-ce en un tel moment qu'autour de nous groupés, Princes, nos ennemis vont nous voir occupés A nous mordre en rongeant un os dans la montagne? Par Jésus! les démons sont d'accord dans leur bagne; Va-t-on se quereller entre rois dans les cieux?
--La dispute est un mal, dit Blas le Captieux, Qui la cherche est félon, qui l'accepte imbécile; Mais comment s'accorder?
Sanche dit:
--C'est facile.
--Qui donc ferais-tu roi d'Oloron?
--Masferrer.
Ce nom sur tous les fronts passa comme un éclair.
--Mes frères, reprit Sanche, il faut songer aux guerres; (Sanche, étant fratricide, aimait ce mot: mes frères.) Et, pardieu, mon avis, le voici: notre cor S'entendrait de plus loin et ferait mieux encor, Et la rumeur, qui sort de nous dans la campagne Et la nuée, irait plus au fond de l'Espagne, Si Masferrer était élu roi d'Oloron, Et si, subitement, dans notre altier clairon Ce voleur engouffrait son souffle formidable.
--Mais n'habite-t-il pas un antre inabordable?
--Puisqu'il l'aborde, lui?
--C'est juste.
--Nous voulons, Dit Sanche, tout glacer sous nos rudes talons, Et jeter bas ce peuple et cette ligue infime. Il nous faut de la chute; eh bien, prenons l'abîme? Il nous faut de la glace; eh bien, prenons l'hiver!
--Soit, cria Fervehan, nommons roi Masferrer.
--J'y consens, dit Sforon, la bête est d'envergure.
--Ce serait un roi, certes, et de haute figure, Ajouta Bermudo.
--Le sanglier me plaît, Dit Juan.
--Mais comme roi, seigneurs, est-il complet? Dit Blas. On passe mal d'une bauge à la tente.
--Qu'est-ce donc que tu veux de plus? je m'en contente, Hurla Gil. Je le prends avec ses marcassins, S'il en a. Ce serait, j'en jure par les saints, Quelque chose de grand, d'altier, de salutaire, Et d'égal à l'effet que ferait sur la terre, En s'y dressant soudain, l'ombre de Totila, Si l'on voyait un sceptre entre ces pattes-là!
Le vieux Vasco dressa sous le dais de sa chaire Son front blanc éclairé d'une blême torchère:
--Il nous faut du renfort. Puisque nous en gagnons En étant de ce gueux quelconque compagnons, Amen, l'homme me va. J'accepte l'épousaille. Mais, princes, qui l'ira chercher dans sa broussaille?
--Deux d'entre nous.
--C'est dit.
Et le sort désigna Le roi Genialis et le duc Agina.
VII
LES DEUX PORTE-SCEPTRE
Un torrent effréné roule entre deux falaises; A droite est l'antre; à gauche, au milieu des mélèzes, Un dur sentier fait face au terrier du bandit, Mince corniche au flanc du roc; l'eau qui bondit, L'affreux souffle sortant du gouffre, la colère D'un trou prodigieux et perpendiculaire, Séparent le sentier de l'antre. Pas de pont. Rien. La chute où l'écho tumultueux répond. Les antres, là, sont sûrs; les abîmes les gardent; Les deux escarpements ténébreux se regardent; A peine, en haut, voit-on un frêle jour qui point. La fente épouvantable est étroite à ce point Qu'on pourrait du sentier parler à la caverne; On cause ainsi d'un mur à l'autre de l'Averne.
Un sentier, mais jamais de passants.
Dans ces monts, Le sol n'est que granits, herbes, glaces, limons; Le cheval y fléchit, la mule s'y déferre; Tout ce que les deux rois envoyés purent faire, Ce fut de pénétrer jusqu'au rude sentier. Parvenus au tournant, où l'antre tout entier, Comme ces noirs tombeaux que les chacals déterrent, Lugubre, apparaissait, les deux rois s'arrêtèrent. Le bandit, que les rois apercevaient dedans, Raccommodait son arc, coupait avec ses dents Les nœuds, de peur qu'un fil sur le bois ne se torde, Songeait, et par moments crachait un bout de corde. L'eau du gave semblait à la hâte s'enfuir. L'homme avait à ses pieds un vieux carquois de cuir Plein de ces dards qui font de loin trembler la cible. On voyait dans un coin sa femelle terrible. Une pierre servait à ce voleur de banc.
Alors, haussant la voix, car le gave en tombant Faisait le bruit d'un buffle échappé de l'étable, L'un des deux rois cria dans l'antre redoutable:
--Salut, homme, au milieu des gouffres! Devant toi Tu vois Agina, duc, et Genialis, roi; Nous sommes envoyés par Vasco Tête-Blanche, Fervehan, Gildebrand, don Blas, don Juan, don Sanche, Gil, Bermudo, Sforon, et je te dis ceci De la part de ceux-là qui sont des rois aussi: On te donne Oloron, ville dans la montagne; Sois l'un de nous, sois roi; viens; le sceptre se gagne, Tu l'as gagné. Nous rois, nous venons te chercher. Un fils comme toi peut, du haut de son rocher, Entrer parmi les rois de plain-pied, sans démence; C'est à ta liberté que le trône commence. Règne sur Oloron et sur vingt bourgs encor. Tu mettras sur ta tête une tiare d'or, Et ce qu'on nomme vol se nommera conquête; Car rien n'est crime et tout est vertu, sur le faîte; Et ceux qui t'appelaient bandit, t'adoreront. Viens, règne. Nous avons des couronnes au front, Des draps d'or et d'argent à dix onces la vare, Des châteaux, des pays, l'Aragon, la Navarre, Des femmes, des banquets, le monde à nos genoux; Prends ta part. Tout cela t'appartient comme à nous. Entre dans le palais et sors de la tanière, Remplace le nuage, ami, par la lumière; Quitte ta nuit, ton roc, ton haillon, ton torrent, Viens; et sois comme nous un roi superbe et grand, N'ayant rien à ses pieds qui ne soit une fête. Viens.
Sans lever les yeux et sans tourner la tête, Le bandit, sur son arc gardant toujours la main, Leur fit signe du doigt de passer leur chemin.
LA PATERNITÉ
Le père a souffleté le fils.
Tous deux sont grands. Don Ascagne est le fils. Nager dans les torrents, Dompter l'ours, être un comte âpre et dur comme un rustre, Ce furent là les mœurs de son enfance illustre; Il étonnait les monts où l'éclair retentit Par la grandeur des pas qu'il faisait tout petit; Il risquait, par-dessus maint gouffre redoutable, Des sauts de chevrier, de l'air d'un connétable; Il n'avait pas vingt ans qu'il avait déjà pris Tout le pays qui va d'Irun à Lojariz, Et Tormez, et Sangra, cité des sycomores, Et détruit sur les bords du Zaban cinq rois maures. Le père est Jayme; il est plus formidable encor; Tell eût voulu léguer son arc, Roland son cor, Hercule sa massue à ce comte superbe. Ce que le titan chauve est à l'archange imberbe, Don Jayme l'est à don Ascagne; il a blanchi; Il neige sur un mont qu'on n'a jamais franchi, Et l'âge atteint le front que nul roi n'a pu vaincre. La mer parfois s'arrête et se laisse convaincre Par la dune ou l'écueil, et s'abaisse et décroît, Mais Jayme n'a jamais reculé dans son droit Et toujours il a fait son devoir d'être libre; Ses vieux monts qu'envieraient les collines du Tibre Sur l'horizon brumeux de loin sont aperçus, Et sa tour sur les monts, et son âme au-dessus. Jayme a chassé Kernoch, pirate de Bretagne. Il verrait Annibal attaquer sa montagne Qu'il dirait: me voilà! rien ne le surprenant. Il habite un pays sauvage et frissonnant; L'orage est éternel sur son château farouche; Les vents dont un courroux difforme emplit la bouche Y soufflent et s'y font une âpre guerre entre eux, Et sur ses tours la pluie en longs fils ténébreux Tombe comme à travers les mille trous d'un crible; Jayme parfois se montre aux ouragans, terrible; Il se dresse entre deux nuages entr'ouverts, Il regarde la foudre et l'autan de travers, Et fronce un tel sourcil que l'ombre est inquiète; Le pâtre voit d'en bas sa haute silhouette Et croit que ce seigneur des monts et des torrents Met le holà parmi ces noirs belligérants. Sa tour est indulgente au lierre parasite. On a recours à lui quand la victoire hésite; Il la décide, ayant une altière façon De pousser l'ennemi derrière l'horizon; Il ne permet aucun pillage sur ses terres; Il est de ceux qui sont au clergé réfractaires; Il est le grand rebelle et le grand justicier; Il a la franchise âpre et claire de l'acier; Ce n'est pas un voleur, il ne veut pas qu'on dise Qu'un noble a droit de prendre aux juifs leur marchandise; Il jure rarement, donne de bons avis, Craint les femmes, dort vite, et les lourds ponts-levis Sont tremblants quand il bat leur chaîne à coups de hache; Il est sans peur, il est sans feinte, il est sans tache, Croit en Dieu, ne ment pas, ne fuit pas, ne hait pas; Les défis qu'on lui jette ont pour lui des appas; Il songe à ses neveux, il songe à ses ancêtres; Quant aux rois, que l'enfer attend, car ils sont traîtres, Il les plaint quelquefois et ne les craint jamais; Quand la loyauté parle, il dit: Je me soumets; Étant baron des monts, il est roi de la plaine; La ville de la soie et celle de la laine, Grenade et Ségovie, ont confiance en lui. Cette gloire hautaine et scrupuleuse a lui Soixante ans, sans coûter une larme à l'Espagne. Chaque fois qu'il annonce une entrée en campagne, Chaque fois que ses feux, piquant l'horizon noir, Clairs dans l'ombre, ont couru de monts en monts le soir, Appels mystérieux flamboyant sur les cimes, Les tragiques vautours et les cygnes sublimes Accourent, voulant voir, quand Jayme a combattu, Les vautours son exploit, les cygnes sa vertu; Car il est bon.