Part 4
C'est l'usage, à la mort du marquis de Lusace, Que l'héritier du trône, en qui revit la race, Avant de revêtir les royaux attributs, Aille, une nuit, souper dans la tour de Corbus; C'est de ce noir souper qu'il sort prince et margrave; La marquise n'est bonne et le marquis n'est brave Que s'ils ont respiré les funèbres parfums Des siècles dans ce nid des vieux maîtres défunts. Les marquis de Lusace ont une haute tige, Et leur source est profonde à donner le vertige; Ils ont pour père Antée, ancêtre d'Attila; De ce vaincu d'Alcide une race coula; C'est la race, autrefois païenne, puis chrétienne, De Lechus, de Platon, d'Othon, d'Ursus, d'Étienne, Et de tous ces seigneurs des rocs et des forêts Bordant l'Europe au nord, flot d'abord, digue après. Corbus est double; il est burg au bois, ville en plaine. Du temps où l'on montait sur la tour châtelaine, On voyait, au delà des pins et des rochers, Sa ville perçant l'ombre au loin de ses clochers; Cette ville a des murs; pourtant ce n'est pas d'elle Que relève l'antique et noble citadelle; Fière, elle s'appartient; quelquefois un château Est l'égal d'une ville; en Toscane, Prato, Barletta dans la Pouille, et Crême en Lombardie, Valent une cité, même forte et hardie; Corbus est de ce rang. Sur ses rudes parois Ce burg a le reflet de tous les anciens rois; Tous leurs événements, toutes leurs funérailles, Ont, chantant ou pleurant, traversé ses murailles, Tous s'y sont mariés, la plupart y sont nés; C'est là que flamboyaient ces barons couronnés; Corbus est le berceau de la royauté scythe. Or, le nouveau marquis doit faire une visite A l'histoire qu'il va continuer. La loi Veut qu'il soit seul pendant la nuit qui le fait roi Au seuil de la forêt, un clerc lui donne à boire Un vin mystérieux versé dans un ciboire, Qui doit, le soir venu, l'endormir jusqu'au jour; Puis on le laisse, il part et monte dans la tour; Il trouve dans la salle une table dressée; Il soupe et dort; et l'ombre envoie à sa pensée Tous les spectres des rois depuis le duc Bela; Nul n'oserait entrer au burg cette nuit-là; Le lendemain, on vient en foule, on le délivre; Et, plein des visions du sommeil, encor ivre De tous ces grands aïeux qui lui sont apparus, On le mène à l'église où dort Borivorus; L'évêque lui bénit la bouche et la paupière, Et met dans ses deux mains les deux haches de pierre Dont Attila frappait, juste comme la mort, D'un bras sur le midi, de l'autre sur le nord.
Ce jour-là, sur les tours de la ville, on arbore Le menaçant drapeau du marquis Swantibore Qui lia dans les bois et fit manger aux loups Sa femme et le taureau dont il était jaloux.
Même quand l'héritier du trône est une femme, Le souper de la tour de Corbus la réclame; C'est la loi; seulement, la pauvre femme a peur.
V
LA MARQUISE MAHAUD
La nièce du dernier marquis, Jean le Frappeur, Mahaud, est aujourd'hui marquise de Lusace. Dame, elle a la couronne, et, femme, elle a la grâce. Une reine n'est pas reine sans la beauté. C'est peu que le royaume, il faut la royauté. Dieu dans son harmonie également emploie Le cèdre qui résiste et le roseau qui ploie, Et, certes, il est bon qu'une femme parfois Ait dans sa main les mœurs, les esprits et les lois, Succède au maître altier, sourie au peuple, et mène, En lui parlant tout bas, la sombre troupe humaine; Mais la douce Mahaud, dans ces temps de malheur, Tient trop le sceptre, hélas! comme on tient une fleur; Elle est gaie, étourdie, imprudente et peureuse. Toute une Europe obscure autour d'elle se creuse; Et, quoiqu'elle ait vingt ans, on a beau la prier, Elle n'a pas encor voulu se marier. Il est temps cependant qu'un bras viril l'appuie; Comme l'arc-en-ciel rit entre l'ombre et la pluie, Comme la biche joue entre le tigre et l'ours, Elle a, la pauvre belle aux purs et chastes jours, Deux noirs voisins qui font une noire besogne, L'empereur d'Allemagne et le roi de Pologne.
VI
LES DEUX VOISINS
Toute la différence entre ce sombre roi Et ce sombre empereur, sans foi, sans Dieu, sans loi, C'est que l'un est la griffe et que l'autre est la serre; Tous deux vont à la messe et disent leur rosaire, Ils n'en passent pas moins pour avoir fait tous deux Dans l'enfer un traité d'alliance hideux; On va même jusqu'à chuchoter à voix basse, Dans la foule où la peur d'en haut tombe et s'amasse, L'affreux texte d'un pacte entre eux et le pouvoir Qui s'agite sous l'homme au fond du monde noir; Quoique l'un soit la haine et l'autre la vengeance, Ils vivent côte à côte en bonne intelligence; Tous les peuples qu'on voit saigner à l'horizon Sortent de leur tenaille et sont de leur façon; Leurs deux figures sont lugubrement grandies Par de rouges reflets de sacs et d'incendies; D'ailleurs, comme David, suivant l'usage ancien, L'un est poëte, et l'autre est bon musicien; Et, les déclarant dieux, la renommée allie Leurs noms dans les sonnets qui viennent d'Italie. L'antique hiérarchie a l'air mise en oubli, Car, suivant le vieil ordre en Europe établi, L'empereur d'Allemagne est duc, le roi de France Marquis; les autres rois ont peu de différence; Ils sont barons autour de Rome, leur pilier, Et le roi de Pologne est simple chevalier; Mais dans ce siècle on voit l'exception unique Du roi sarmate égal au césar germanique. Chacun s'est fait sa part; l'allemand n'a qu'un soin, Il prend tous les pays de terre ferme au loin; Le polonais, ayant le rivage baltique, Veut des ports, il a pris toute la mer Celtique, Sur tous les flots du nord il pousse ses dromons, L'Islande voit passer ses navires démons; L'allemand brûle Anvers et conquiert les deux Prusses, Le polonais secourt Spotocus, duc des russes, Comme un plus grand boucher en aide un plus petit; Le roi prend, l'empereur pille, usurpe, investit; L'empereur fait la guerre à l'ordre teutonique, Le roi sur le Jutland pose son pied cynique; Mais, qu'ils brisent le faible ou qu'ils trompent le fort, Quoi qu'ils fassent, ils ont pour loi d'être d'accord; Des geÿsers du pôle aux cités transalpines, Leurs ongles monstrueux, crispés sur des rapines, Egratignent le pâle et triste continent. Et tout leur réussit. Chacun d'eux, rayonnant, Mène à fin tous ses plans lâches ou téméraires, Et règne; et, sous Satan paternel, ils sont frères; Ils s'aiment; l'un est fourbe et l'autre est déloyal; Ils sont les deux bandits du grand chemin royal. O les noirs conquérants! et quelle œuvre éphémère! L'ambition, branlant ses têtes de chimère, Sous leur crâne brumeux, fétide et sans clarté, Nourrit la pourriture et la stérilité; Ce qu'ils font est néant et cendre; une hydre allaite, Dans leur âme nocturne et profonde, un squelette. Le polonais sournois, l'allemand hasardeux, Remarquent qu'à cette heure une femme est près d'eux; Tous deux guettent Mahaud. Et naguère avec rage, De sa bouche qu'empourpre une lueur d'orage Et d'où sortent des mots pleins d'ombre et teints de sang, L'empereur a jeté cet éclair menaçant: --L'empire est las d'avoir au dos cette besace Qu'on appelle la haute et la basse Lusace, Et dont la pesanteur, qui nous met sur les dents, S'accroît, quand, par hasard, une femme est dedans.-- Le polonais se tait, épie et patiente.
Ce sont deux grands dangers; mais cette insouciante Sourit, gazouille et danse, aime les doux propos, Se fait bénir du pauvre et réduit les impôts; Elle est vive, coquette, aimable et bijoutière; Elle est femme toujours; dans sa couronne altière, Elle choisit la perle, elle a peur du fleuron; Car le fleuron tranchant, c'est l'homme et le baron. Elle a des tribunaux d'amour qu'elle préside; Aux copistes d'Homère elle paye un subside; Elle a tout récemment accueilli dans sa cour Deux hommes, un luthier avec un troubadour, Dont on ignore tout, le nom, le rang, la race, Mais qui, conteurs charmants, le soir, sur la terrasse, A l'heure où les vitraux aux brises sont ouverts, Lui font de la musique et lui disent des vers.
Or, en juin, la Lusace, en août, les Moraves, Font la fête du trône et sacrent leurs margraves; C'est aujourd'hui le jour du burg mystérieux; Mahaud viendra ce soir souper chez ses aïeux.
Qu'est-ce que tout cela fait à l'herbe des plaines, Aux oiseaux, à la fleur, au nuage, aux fontaines? Qu'est-ce que tout cela fait aux arbres des bois, Que le peuple ait des jougs et que l'homme ait des rois? L'eau coule, le vent passe, et murmure: Qu'importe?
VII
LA SALLE A MANGER
La salle est gigantesque; elle n'a qu'une porte; Le mur fuit dans la brume et semble illimité; En face de la porte, à l'autre extrémité, Brille, étrange et splendide, une table adossée Au fond de ce livide et froid rez-de-chaussée; La salle a pour plafond les charpentes du toit; Cette table n'attend qu'un convive; on n'y voit Qu'un fauteuil, sous un dais qui pend aux poutres noires; Les anciens temps ont peint sur le mur leurs histoires, Le fier combat du roi des vendes Thassilo Contre Nemrod sur terre et Neptune sur l'eau, Le fleuve Rhin trahi par la rivière Meuse, Et, groupes blêmissants sur la paroi brumeuse, Odin, le loup Fenris et le serpent Asgar; Et toute la lumière éclairant ce hangar, Qui semble d'un dragon avoir été l'étable, Vient d'un flambeau sinistre allumé sur la table; C'est le grand chandelier aux sept branches de fer Que l'archange Attila rapporta de l'enfer Après qu'il eut vaincu le Mammon, et sept âmes Furent du noir flambeau les sept premières flammes. Toute la salle semble un grand linéament D'abîme, modelé dans l'ombre vaguement; Au fond, la table éclate avec la brusquerie De la clarté heurtant des blocs d'orfévrerie; De beaux faisans tués par les traîtres faucons, Des viandes froides, force aiguières et flacons Chargent la table où s'offre une opulente agape; Les plats bordés de fleurs sont en vermeil; la nappe Vient de Frise, pays célèbre par ses draps; Et, pour les fruits, brugnons, fraises, pommes, cédrats, Les pâtres de la Murg ont sculpté les sébiles; Ces orfévres du bois sont des rustres habiles Qui font sur une écuelle ondoyer des jardins Et des monts où l'on voit fuir des chasses aux daims; Sur une vasque d'or aux anses florentines, Des actéons cornus et chaussés de bottines Luttent, l'épée au poing, contre des lévriers; Des branches de glaïeuls et de genévriers, Des roses, des bouquets d'anis, une jonchée De sauge tout en fleur nouvellement fauchée, Couvrent d'un frais parfum de printemps répandu Un tapis d'Ispahan sous la table étendu. Dehors, c'est la ruine et c'est la solitude. On entend, dans sa rauque et vaste inquiétude, Passer sur le hallier par l'été rajeuni Le vent, onde de l'ombre et flot de l'infini. On a remis partout des vitres aux verrières Qu'ébranle la rafale arrivant des clairières; L'étrange dans ce lieu ténébreux et rêvant, Ce serait que celui qu'on attend fût vivant; Aux lueurs du sept-bras, qui fait flamboyer presque Les vagues yeux épars sur la lugubre fresque, On voit le long des murs, par place, un escabeau, Quelque long coffre obscur à meubler le tombeau, Et des buffets chargés de cuivre et de faïence; Et la porte, effrayante et sombre confiance, Est formidablement ouverte sur la nuit.
Rien ne parle en ce lieu d'où tout homme s'enfuit. La terreur, dans les coins accroupie, attend l'hôte. Cette salle à manger de titans est si haute, Qu'en égarant, de poutre en poutre, son regard Aux étages confus de ce plafond hagard, On est presque étonné de n'y pas voir d'étoiles. L'araignée est géante en ces hideuses toiles Flottant là-haut, parmi les madriers profonds Que mordent aux deux bouts les gueules des griffons. La lumière a l'air noire et la salle a l'air morte. La nuit retient son souffle. On dirait que la porte A peur de remuer tout haut ses deux battants.
VIII
CE QU'ON Y VOIT ENCORE
Mais ce que cette salle, antre obscur des vieux temps, A de plus sépulcral et de plus redoutable, Ce n'est pas le flambeau, ni le dais, ni la table; C'est, le long de deux rangs d'arches et de piliers, Deux files de chevaux avec leurs chevaliers.
Chacun à son pilier s'adosse et tient sa lance; L'arme droite, ils se font vis-à-vis en silence; Les chanfreins sont lacés; les harnais sont bouclés; Les chatons des cuissards sont barrés de leurs clés; Les trousseaux de poignards sur l'arçon se répandent; Jusqu'aux pieds des chevaux les caparaçons pendent; Les cuirs sont agrafés; les ardillons d'airain Attachent l'éperon, serrent le gorgerin; La grande épée à mains brille au croc de la selle; La hache est sur le dos, la dague est sous l'aisselle; Les genouillères ont leur boutoir meurtrier, Les mains pressent la bride et les pieds l'étrier; Ils sont prêts; chaque heaume est masqué de son crible; Tous se taisent; pas un ne bouge; c'est terrible.
Les chevaux monstrueux ont la corne au frontail; Si Satan est berger, c'est là son noir bétail. Pour en voir de pareils dans l'ombre, il faut qu'on dorme; Ils sont comme engloutis sous la housse difforme; Les cavaliers sont froids, calmes, graves, armés, Effroyables; les poings lugubrement fermés; Si l'enfer tout à coup ouvrait ces mains fantômes, On verrait quelque lettre affreuse dans leurs paumes. De la brume du lieu leur stature s'accroît. Autour d'eux l'ombre a peur et les piliers ont froid. O nuit, qu'est-ce que c'est que ces guerriers livides?
Chevaux et chevaliers sont des armures vides, Mais debout. Ils ont tous encor le geste fier, L'air fauve, et, quoiqu'étant de l'ombre, ils sont du fer. Sont-ce des larves? Non; et sont-ce des statues? Non. C'est de la chimère et de l'horreur, vêtues D'airain, et, des bas-fonds de ce monde puni, Faisant une menace obscure à l'infini; Devant cette impassible et morne chevauchée, L'âme tremble et se sent des spectres approchée, Comme si l'on voyait la halte des marcheurs Mystérieux que l'aube efface en ses blancheurs. Si quelqu'un, à cette heure, osait franchir la porte, A voir se regarder ces masques de la sorte, Il croirait que la mort, à de certains moments, Rhabillant l'homme, ouvrant les sépulcres dormants, Ordonne, hors du temps, de l'espace et du nombre, Des confrontations de fantômes dans l'ombre.
Les linceuls ne sont pas plus noirs que ces armets; Les tombeaux, quoique sourds et voilés pour jamais, Ne sont pas plus glacés que ces brassards; les bières N'ont pas leurs ais hideux mieux joints que ces jambières; Le casque semble un crâne, et, de squames couverts, Les doigts des gantelets luisent comme des vers; Ces robes de combat ont des plis de suaires; Ces pieds pétrifiés siéraient aux ossuaires; Ces piques ont des bois lourds et vertigineux Où des têtes de mort s'ébauchent dans les nœuds. Ils sont tous arrogants sur la selle, et leurs bustes Achèvent les poitrails des destriers robustes; Les mailles sur leurs flancs croisent leurs durs tricots; Le mortier des marquis près des tortils ducaux Rayonne, et sur l'écu, le casque et la rondache, La perle triple alterne avec les feuilles d'ache; La chemise de guerre et le manteau de roi Sont si larges, qu'ils vont du maître au palefroi; Les plus anciens harnais remontent jusqu'à Rome; L'armure du cheval sous l'armure de l'homme Vit d'une vie horrible, et guerrier et coursier Ne font qu'une seule hydre aux écailles d'acier.
L'histoire est là; ce sont toutes les panoplies Par qui furent jadis tant d'œuvres accomplies; Chacune, avec son timbre en forme de delta, Semble la vision du chef qui la porta; Là sont les ducs sanglants et les marquis sauvages Qui portaient pour pennons au milieu des ravages Des saints dorés et peints sur des peaux de poissons. Voici Geth, qui criait aux slaves: Avançons! Mundiaque, Ottocar, Platon, Ladislas Cunne, Welf, dont l'écu portait: «Ma peur se nomme Aucune.» Zultan, Nazamystus, Othon le Chassieux; Depuis Spignus jusqu'à Spartibor aux trois yeux, Toute la dynastie effrayante d'Antée Semble là sur le bord des siècles arrêtée.
Que font-ils là, debout et droits? Qu'attendent-ils? L'aveuglement remplit l'armet aux durs sourcils. L'arbre est là sans la séve et le héros sans l'âme; Où l'on voit des yeux d'ombre on vit des yeux de flamme; La visière aux trous ronds sert de masque au néant; Le vide s'est fait spectre et rien s'est fait géant; Et chacun de ces hauts cavaliers est l'écorce De l'orgueil, du défi, du meurtre et de la force; Le sépulcre glacé les tient; la rouille mord Ces grands casques épris d'aventure et de mort, Que baisait leur maîtresse auguste, la bannière; Pas un brassard ne peut remuer sa charnière; Les voilà tous muets, eux qui rugissaient tous, Et, grondant et grinçant, rendaient les clairons fous; Le heaume affreux n'a plus de cri dans ses gencives; Ces armures, jadis fauves et convulsives, Ces hauberts, autrefois pleins d'un souffle irrité, Sont venus s'échouer dans l'immobilité, Regarder devant eux l'ombre qui se prolonge, Et prendre dans la nuit la figure du songe.
Ces deux files, qui vont depuis le morne seuil Jusqu'au fond où l'on voit la table et le fauteuil, Laissent entre leurs fronts une ruelle étroite; Les marquis sont à gauche et les ducs sont à droite; Jusqu'au jour où le toit que Spignus crénela, Chargé d'ans, croulera sur leur tête, ils sont là, Inégaux face à face, et pareils côte à côte. En dehors des deux rangs, en avant, tête haute, Comme pour commander le funèbre escadron Qu'éveillera le bruit du suprême clairon, Les vieux sculpteurs ont mis un cavalier de pierre, Charlemagne, ce roi qui de toute la terre Fit une table ronde à douze chevaliers.
Les cimiers surprenants, tragiques, singuliers, Cauchemars entrevus dans le sommeil sans bornes, Sirènes aux seins nus, mélusines, licornes, Farouches bois de cerfs, aspics, alérions, Sur la rigidité des pâles morions, Semblent une forêt de monstres qui végète; L'un penche en avant, l'autre en arrière se jette; Tous ces êtres, dragons, cerbères orageux, Que le bronze et le rêve ont créés dans leurs jeux, Lions volants, serpents ailés, guivres palmées, Faits pour l'effarement des livides armées, Espèces de démons composés de terreur, Qui, sur le heaume altier des barons en fureur, Hurlaient, accompagnant la bannière géante, Sur les cimiers glacés, songent, gueule béante, Comme s'ils s'ennuyaient, trouvant les siècles longs; Et, regrettant les morts saignant sous les talons, Les trompettes, la poudre immense, la bataille, Le carnage, on dirait que l'Épouvante bâille. Le métal fait reluire, en reflets durs et froids, Sa grande larme au mufle obscur des palefrois; De ces spectres pensifs l'odeur des temps s'exhale; Leur ombre est formidable au plafond de la salle; Aux lueurs du flambeau frissonnant, au-dessus Des blêmes cavaliers vaguement aperçus, Elle remue et croît dans les ténébreux faîtes; Et la double rangée horrible de ces têtes Fait, dans l'énormité des vieux combles fuyants, De grands nuages noirs aux profils effrayants.
Et tout est fixe, et pas un coursier ne se cabre Dans cette légion de la guerre macabre; Oh! ces hommes masqués sur ces chevaux voilés, Chose affreuse!
A la brume éternelle mêlés, Ayant chez les vivants fini leur tâche austère, Muets, ils sont tournés du côté du mystère; Ces sphinx ont l'air, au seuil du gouffre où rien ne luit, De regarder l'énigme en face dans la nuit, Comme si, prêts à faire, entre les bleus pilastres, Sous leurs sabots d'acier étinceler les astres, Voulant pour cirque l'ombre, ils provoquaient d'en bas, Pour on ne sait quels fiers et funèbres combats, Dans le champ sombre où n'ose aborder la pensée, La sinistre visière au fond des cieux baissée.
IX
BRUIT QUE FAIT LE PLANCHER
C'est là qu'Eviradnus entre; Gasclin le suit.
Le mur d'enceinte étant presque partout détruit, Cette porte, ancien seuil des marquis patriarches Qu'au-dessus de la cour exhaussent quelques marches, Domine l'horizon, et toute la forêt Autour de son perron comme un gouffre apparaît. L'épaisseur du vieux roc de Corbus est propice A cacher plus d'un sourd et sanglant précipice; Tout le burg, et la salle elle-même, dit-on, Sont bâtis sur des puits faits par le duc Platon; Le plancher sonne; on sent au-dessous des abîmes.
--Page, dit ce chercheur d'aventures sublimes, Viens. Tu vois mieux que moi, qui n'ai plus de bons yeux, Car la lumière est femme et se refuse aux vieux; Bah! voit toujours assez qui regarde en arrière. On découvre d'ici la route et la clairière; Garçon, vois-tu là-bas venir quelqu'un?--Gasclin Se penche hors du seuil; la lune est dans son plein, D'une blanche lueur la clairière est baignée. --Une femme à cheval. Elle est accompagnée. --De qui? Gasclin répond:--Seigneur, j'entends les voix De deux hommes parlant et riant, et je vois Trois ombres de chevaux qui passent sur la route. --Bien, dit Eviradnus. Ce sont eux. Page, écoute. Tu vas partir d'ici. Prends un autre chemin. Va-t'en sans être vu. Tu reviendras demain Avec nos deux chevaux, frais, en bon équipage, Au point du jour. C'est dit. Laisse-moi seul.--Le page Regardant son bon maître avec des yeux de fils, Dit:--Si je demeurais? Ils sont deux.--Je suffis. Va.
X
EVIRADNUS IMMOBILE
Le héros est seul sous ces grands murs sévères. Il s'approche un moment de la table où les verres Et les hanaps, dorés et peints, petits et grands, Sont étagés, divers pour les vins différents; Il a soif; les flacons tentent sa lèvre avide; Mais la goutte qui reste au fond d'un verre vide Trahirait que quelqu'un dans la salle est vivant; Il va droit aux chevaux. Il s'arrête devant Celui qui le plus près de la table étincelle, Il prend le cavalier et l'arrache à la selle; La panoplie en vain lui jette un pâle éclair, Il saisit corps à corps le fantôme de fer, Et l'emporte au plus noir de la salle; et, pliée Dans la cendre et la nuit, l'armure humiliée Reste adossée au mur comme un héros vaincu; Eviradnus lui prend sa lance et son écu, Monte en selle à sa place, et le voilà statue.
Pareil aux autres, froid, la visière abattue, On n'entend pas un souffle à sa lèvre échapper, Et le tombeau pourrait lui-même s'y tromper.
Tout est silencieux dans la salle terrible.
XI
UN PEU DE MUSIQUE
Ecoutez!--Comme un nid qui murmure invisible, Un bruit confus s'approche, et des rires, des voix, Des pas, sortent du fond vertigineux des bois.
Et voici qu'à travers la grande forêt brune Qu'emplit la rêverie immense de la lune, On entend frissonner et vibrer mollement, Communiquant au bois son doux frémissement, La guitare des monts d'Inspruck, reconnaissable Au grelot de son manche où sonne un grain de sable; Il s'y mêle la voix d'un homme, et ce frisson Prend un sens et devient une vague chanson.
«Si tu veux, faisons un rêve. Montons sur deux palefrois; Tu m'emmènes, je t'enlève. L'oiseau chante dans les bois.
«Je suis ton maître et ta proie; Partons, c'est la fin du jour; Mon cheval sera la joie, Ton cheval sera l'amour.
«Nous ferons toucher leurs têtes; Les voyages sont aisés; Nous donnerons à ces bêtes Une avoine de baisers.
«Viens! nos doux chevaux mensonges Frappent du pied tous les deux, Le mien au fond de mes songes, Et le tien au fond des cieux.
«Un bagage est nécessaire; Nous emporterons nos vœux, Nos bonheurs, notre misère, Et la fleur de tes cheveux.
«Viens, le soir brunit les chênes, Le moineau rit; ce moqueur Entend le doux bruit des chaînes Que tu m'as mises au cœur.
«Ce ne sera point ma faute Si les forêts et les monts, En nous voyant côte à côte, Ne murmurent pas: Aimons!
«Viens, sois tendre, je suis ivre. O les verts taillis mouillés! Ton souffle te fera suivre Des papillons réveillés.
«L'envieux oiseau nocturne, Triste, ouvrira son œil rond; Les nymphes, penchant leur urne, Dans les grottes souriront,