Chapter 13 of 16 · 3637 words · ~18 min read

Part 13

Oh! le ciel grand ouvert, la prière gratuite, Le prêtre pauvre au point de ne distinguer plus Le cuivre d'un liard de l'or d'un carolus, L'autel et l'évangile ignorant le péage Et la monnaie, ainsi que l'astre et le nuage, C'était beau, c'était grand, c'était ainsi jadis, Dans le temps qu'on était des jeunes gens hardis, Et que, libre, on allait chanter dans la montagne! Est-ce que c'en est fait dans le deuil qui nous gagne? Est-ce que les bons cœurs et les hommes de bien Ne verront plus cela sous les cieux: Dieu pour rien?

Rome n'a qu'un regret, c'est que la bête échappe A l'ombre monstrueuse et large de sa chape, Que l'animal soit franc de son pouvoir jaloux, Que l'ours rôde en dehors du fisc, et que les loups Respirent l'air des cieux depuis le temps d'Évandre Sans qu'on puisse trouver moyen de le leur vendre. Dieu vole la nature au prêtre; il la soustrait; Il lui dit: Sauve-toi dans la vaste forêt! C'est son tort. Le soleil est de mauvais exemple; Il ne réserve pas sa dorure au seul temple; Il empourpre les toits laïcs, grands et petits, Les maisons, les palais, les cabanes, gratis. Quoi! le brin d'herbe est libre et donne ce scandale De croître effrontément aux fentes de la dalle! La folle avoine, auprès du lierre son voisin, Pousse, sans acquitter le droit diocésain! Quoi! depuis que l'Etna s'assied sur sa fournaise, Géant sombre, il n'a pas encor payé sa chaise! Quoi! l'éclair passe, va, revient, sans rien donner! Quoi! l'étoile ose luire, éclairer, rayonner, Sans qu'on lui puisse enfin présenter la quittance! Le pape est avec Dieu tête à tête, et le tance. Quoi! l'on ne peut au lys des champs, pris au collet, Dire: pour les besoins du culte, s'il vous plaît! Quoi! la vague, lavant les gouffres insondables, Couvre l'énormité des plages formidables, Quoi! l'écume jaillit jusqu'à cette hauteur Sans retomber liard dans la main du quêteur! Oh! si le prêtre enfin pouvait jeter sa serre Sur la vie, et la prendre à Dieu, son adversaire! Quel hosanna le jour où la fleur, le buisson, Le nid, devraient payer au curé leur rançon! Le jour où l'on pourrait mettre une bonne taxe Sur l'usage que fait le pôle de son axe, Chicaner sa caverne au lion, et tricher L'eau que boit le moineau dans le creux du rocher!

Donc, viatique, psaume et vêpres, scapulaires, Madones à clouer sur le bec des galères, La vertu du chrétien, la liberté du juif, Tout est en magasin et tout a son tarif.

Et les nécessités d'exploits hideux que crée Cette vente à l'encan de la chose sacrée! Ces pillages où Rome a plusieurs portions! Ces envahissements et ces extorsions D'héritages qu'on vient d'un coup de hache fendre, Et qui n'ont plus le bras du chef pour les défendre! Ces fouilles de corbeaux dans le ventre des morts! Ces guerres où, n'osant s'en prendre aux hommes forts, Craignant le bras qui frappe et la lance qui blesse, La couardise appelle au combat la faiblesse!

Quand on a devant soi des barons, la plupart Bandits bien crénelés et droits sur leur rempart, Maîtres de quelque place à d'autres usurpée, Qu'on arrondisse un peu sa terre avec l'épée, En jouant au plus brave et non pas au plus fin, Cela n'est pas très bien peut-être, mais enfin Coup pour coup, le fer bat le fer, cela se passe Entre ma panoplie et votre carapace, Nous sommes gens gantés d'acier, bottés d'airain, A visière féroce, à visage serein, En guerre! et nous pouvons nous regarder en face. Mais qu'on prenne aux petits pour les gros; mais qu'on fasse Un apanage à tel ou tel prélat câlin Avec des biens de veuve ou des biens d'orphelin; Mais, au mépris des lois divines et chrétiennes, Pour doter des frocards et des braillards d'antiennes, Et des clercs qui, béats, par le vin attendris, Vous disent: faites maigre! et mangent des perdrix, Qu'on pille son douaire à cette pauvre vieille, Qu'à cet enfant, qui fait un murmure d'abeille Et qui rit en voyant entrer les assassins, On vole sa maison et son champ, par les saints! Je dis que c'est horrible, et toute honte est bue Autant par qui reçoit que par qui distribue!

Le meurtre vole afin d'acheter le pardon.

Rome est un champ ayant le moine pour chardon; Que l'âne de Jésus vienne donc et le broute!

Ces prêtres qui pour ombre ont derrière eux le doute, Faux, masqués, emmiellant de leur perfide esprit Le bord du vase au fond duquel le démon rit, Traîtres du ciel, à qui l'opprobre profitable Donne bon feu, bon lit, bon gîte et bonne table, Ah! ces larrons sacrés, malheur sur eux, malheur!

Oh! que j'aime bien mieux le simple et franc voleur! Des fauves attentats sauvage cénobite, Il a l'ombre pour antre et pour cloître; il habite Les déserts, les halliers creusés en entonnoirs, Le derrière des murs croulants, les recoins noirs Des palais qu'on bâtit, où, la nuit, dans les pierres On entend le choc brusque et fuyant des rapières; Ce brigand a du sang au front, mais pas de fard; Il est âpre et hideux, mais il n'est point cafard, Mais il ne se met pas un surplis sur le râble, Mais il risque du moins sa peau, le misérable!

Le seigneur est la griffe et le prêtre est la dent.

C'est grâce à tout cela que, la débauche aidant, L'horreur est installée en nos tours féodales.

Ah! crimes, deuils, banquets, prêtres, femmes, scandales! Rire et foudre mêlant leurs funèbres éclats! Nous frissonnons de voir tout ce qu'on voit, hélas, Dans ces vaillants manoirs si glorieux naguères, Quand, vieux aigles blanchis, et vieux faucons des guerres, Par les brèches que fit le glaive, nous plongeons Nos yeux dans la noirceur lugubre des donjons!

*

Le soleil déclinait; de leurs piques bourrues Les soldats refoulaient le peuple au coin des rues; Les prêtres chuchotaient près du trône rangés. --J'ai faim, dit Elciis. L'empereur dit:--Mangez.

II

LE DEUXIÈME JOUR

ROIS ET PEUPLES

Vous êtes plusieurs rois ici, j'en suis bien aise. Donc on peut vous parler en face. Toi, Farnèse, Rends-nous compte de Parme; et toi, duc Avellan, De Montferrat; et toi, Visconti, de Milan. Vous avez ces pays; qu'est-ce que vous en faites? L'Italie est heureuse et voit de belles fêtes! Le duc Sforce est un sbire; il faudrait qu'on plongeât, Pour trouver son pareil, plus bas que le goujat; Voulez-vous des bandits? Guiscard vous en procure; Strongoni, qui mourut d'une manière obscure L'an passé, n'avait pas vécu très clairement; Craignez Foulque après boire, Alde après un serment; Squillaci roue et pend; Malaspina s'adonne A mêler la jusquiame avec la belladone; Le soir voit arriver joyeux à son festin Des gens que voit mourir l'œil pâle du matin. Si Pandolfe a trouvé quelque part sa patente De général, pardieu, ce n'est pas dans la tente. Sixte étrangla Thomond; Urbin extermina Montecchi; le vieux Côme égorgea Gravina; Ezzelin est faussaire, Ottobon est bigame; Litta fait poignarder dans un bal à Bergame Bernard Tumapailler, comte de Fezensac; Jean massacre Borso; Pons dérobe le sac Que Boccanegre avait laissé dans sa gondole; Bonacossi sanglant rase la Mirandole; Et quant à monsieur d'Este, ah! tous vos généraux L'admirent; quel vainqueur! L'an passé, ce héros, Avec force soudards levant la pertuisane, Partit pour conquérir la marche trévisane; On battait du tambour, on jouait du hautbois; Un gros de paysans l'attaque au coin d'un bois, L'armée au premier choc plie, et ce guerrier rare Prit la fuite, et revint en chemise à Ferrare Après avoir été volé dans le chemin. Guy tue Alphonse afin d'être comte romain; Le duc Fosdinovo vend Nice au barbaresque; Spinetta se fait peindre ayant, dans une fresque, Un crâne entre les dents comme un singe une noix; Fiesque empoisonne Azzo, c'est le mode génois; De par l'assassinat Sapandus est exarque; Cibo, pour traverser le lac Fucin, embarque Trois enfants, dont il doit hériter, ses neveux, Sur un bateau doré qu'il suit de tous ses vœux, Et qui les noie, étant fait de planches trop minces.

Mais expliquons-nous donc, vous nommez ça des princes! Un tas de scélérats et de coupe-jarrets! La justice en leur nom prononce des arrêts; On les appelle grands, nobles, sérénissimes; Ils sont comme des feux allumés sur des cimes; Augustes marauds! gueux de l'honneur trafiquant! Drôles que frapperaient, à l'autel comme au camp, Au nom du chaste glaive, au nom du temple vierge, Ulysse de son sceptre et Jésus de sa verge!

Si vous vous êtes mis dans l'esprit qu'en ayant Plus d'infamie, on est un roi plus flamboyant, Si vous vous figurez vos races rajeunies Par vos férocités et vos ignominies, Rois, je vous le redis, vous vous trompez; l'erreur, C'est de croire qu'un nom peut grandir par l'horreur, La fraude et les forfaits accumulés sans cesse. Une augmentation de honte et de bassesse, D'ombre et de déshonneur n'accroît pas les maisons; La fange n'a jamais redoré les blasons. Ah! deuil sans borne après les prouesses sans nombre! Vous faites du passé votre piédestal sombre; Sur les grands siècles morts sans tache et sans défaut Vous montez, pour porter votre honte plus haut! Vous semblez avec eux avoir fait la gageure D'égaler leur lumière et leur lustre en injure, Et de ne pas laisser à leur vieille fierté Une splendeur sans mettre un opprobre à côté; Et vous avez le prix dans cette affreuse joute Où votre abjection à leur gloire s'ajoute!

O Dieu qui m'entendez, ces hommes sont hideux, Certe, ils sont étonnés de nous comme nous d'eux. Avez-vous fait erreur? et que faut-il qu'on pense? A qui le châtiment? à qui la récompense? Quelle nuit! N'est-ce pas le plus dur des affronts Que nous les preux ayons pour fils eux, les poltrons! Et qu'abjects et rompant les anciens équilibres, Eux les tyrans, soient nés de nous, les hommes libres; Si bien que l'honnête homme est chargé du maudit Et que le juste doit répondre du bandit! Qu'ont-ils fait pour porter des noms comme les nôtres? Par quel fil pouvons-nous tenir les uns aux autres, Dieu puissant! et comment avons-nous mérité Eux, ces pères, et nous, cette postérité? Ah! le siècle difforme et funeste où nous sommes, En étalant, auprès des tombes, de tels hommes, Si lâches, si méchants, si noirs, que j'en frémis, Offense la pudeur des aïeux endormis.

Le vent à son gré roule et tord la banderole. Je n'avais pas dessein quand j'ai pris la parole De dire tout cela, mais c'est dit, et c'est bon. Rois, je sens sur ma lèvre errer l'ardent charbon; A moi simple, il me vient en parlant des idées; La patrie et la nuit sur moi sont accoudées Et toute l'Italie en mon âme descend. Je sens mon sombre esprit comme un flot grossissant. Dieu sans doute a voulu, sire, que votre altesse Vît l'indignation qui sort de la tristesse.

Je sais que par instants le public devient froid Pour le bien et le mal, pour le crime et le droit, Le comble de la chute étant l'indifférence; On vit, l'abjection n'est plus une souffrance; On regarde avancer sur le même cadran Sa propre ignominie et l'orgueil du tyran; L'affront ne pèse plus; et même on le déclare. A ces époques-là de sa honte on se pare; Temps hideux où la joue est rose du soufflet. La jeunesse a perdu l'élan qui la gonflait; Le tocsin ne fait plus dresser la sentinelle, Ce fauve oiseau qui bat les cloches de son aile Est cloué sur la porte obscure du beffroi; Oui, sire, aux mauvais jours, sous quelque méchant roi Féroce, quoique vil, et, quoique lâche, rude, Toute une nation se change en solitude; L'échine et le bâton semblent être d'accord, L'un frappe et l'autre accepte; et le peuple a l'air mort; On mange, on boit; toujours la foule, plus personne; Les âmes sont un sol aride où le pied sonne; Les foyers sont éteints, les cœurs sont endormis; Rois, voyant ce sommeil, on se croit tout permis. Ah! la tourbe est ignoble et l'élite est indigne. De l'avilissement l'homme porte le signe. L'air tiède et mou, le temps qui passe, la gaîté, Les chants, l'oubli des morts, tout est complicité; Tous sont traîtres à tous, et la foule se rue A traîner les vaincus par les pieds dans la rue; Le silence est au fond de tout le bruit qu'on fait; On est prêt à baiser Satan s'il triomphait; Le mal qui réussit devient digne d'estime; L'applaudissement suit, la chaîne au cou, le crime, Que la libre huée a d'abord précédé; On voit--car le malheur lui-même dégradé Abdique la colère et se couche et se vautre, Dans l'espoir d'avoir part au pillage d'un autre-- Les extorqués faisant cortége aux extorqueurs. Pas une résistance illustre dans les cœurs! La tyrannie altière, atroce, inexorable, Est le vaste échafaud de l'homme misérable; Le maître est le gibet, les flatteurs sont les clous. Mangé de la vermine ou dévoré des loups, Tel est le sort du peuple; il faut qu'il s'y résigne. Des vautours, des corbeaux. Mais où donc est le cygne? Où donc est la colombe? où donc est l'alcyon? Quand on n'est pas Tibère on est Trimalcion. L'un rampe, lèche et rit pendant que l'autre opprime. Sombre histoire! le vice est le fumier du crime; Les hommes sont bassesse ou bien férocité; Meurtre dans le palais, fange dans la cité; Le tyran est doublé du valet; et le monde Va de l'antre du fauve à l'auge de l'immonde.

Tout ce que je dis là vous fait l'esprit content, C'est votre joie, ô rois; mais écoutez pourtant.

Rois, qu'une seule voix proteste, elle réveille Au fond de ce silence une sinistre oreille Et fait rouvrir un œil terrible en cette nuit; Prenez garde à celui qui fait le premier bruit; Un seul passant sévère et ferme déconcerte Dans son abjection l'immensité déserte; Un vivant n'a qu'à dire aux cadavres un mot, Et l'ossuaire va se lever en sursaut. Princes, aussi longtemps qu'on croit le ciel compère, On se tait; tant qu'on voit le tyran qui prospère Et le lâche succès qui le suit comme un chien. C'est bon; tant que le mal qu'il fait se porte bien, Sa personne est un dogme et son règne est un culte. Un beau jour, brusquement, catastrophe, tumulte, Tout croule et se disperse, et dans l'ombre, les cris, L'horreur, tout disparaît; et, quant à moi, je ris De ceux qu'ébahiraient ces chutes de tonnerre.

Pisistrate, Manfred, Hippias, Foulques-Nerre, Hatto du Rhin, Jean deux, le pire des dauphins, Macrin, Vitellius, ont fait de sombres fins; Rois, ce ne sont point là des choses que j'invente; C'est de l'histoire. On peut régner par l'épouvante Et la fraude, assisté de tel prêtre moqueur Et fourbe, à qui les vers mangent déjà le cœur, On peut courber les grands, fouler la basse classe; Mais à la fin quelqu'un dans la foule se lasse, Et l'ombre soudain s'ouvre, et de quelque manteau Sort un poing qui se crispe et qui tient un couteau. Vous dites:--Devant moi tout fléchit et recule; Moi, je viens de Turnus; moi je descends d'Hercule; J'ai le respect de tous, étant né radieux Et fils de ces héros qui touchaient presque aux dieux.-- Ne vous fiez pas trop à vos grands noms, mes maîtres; Car vous seriez frappés, quels que soient vos ancêtres, Eussiez-vous sur le front l'étoile Aldebaran. On s'inquiète peu des aïeux d'un tyran, Du Chéréas quelconque on applaudit l'audace. Qu'Aurélien soit noble ou bourgeois, qu'il soit dace Ou hongrois, ce n'est pas ce que je veux savoir, Mais il fut dur et sombre; et, quant au vengeur noir Qui rejette au tombeau cette âme ensanglantée, Que ce soit Mucapor ou que ce soit Mnesthée, Qu'importe? Un tyran tombe, un despote est détruit, Je n'en demande pas davantage à la nuit.

Ces meurtres-là sont grands; Brutus en est la marque; Chion, Léonidas en poignardant Cléarque, Ont montré qu'ils étaient disciples de Platon; Harmodius n'avait pas de poil au menton Quand il dit: je tuerai le tyran; il le tue; Et la Grèce lui fait dresser une statue Qui tenait à la main une épée et des fleurs. On peut frapper le roi qui vit de vos malheurs, L'usurpateur armé de forfaits et de ruses; C'était l'opinion des grecs amants des muses, Peuple si délicat que, sous ces nobles cieux, Les orfèvres, sculpteurs des métaux précieux, Moulaient les coupes d'or sur la gorge des femmes.

Ainsi furent punis certains hommes infâmes, Car on n'épargne point qui n'a rien épargné; Et l'histoire les suit d'un regard indigné.

Moi, je ne juge pas ces justices sinistres; Je les vois, je n'ai point la garde des registres Ni la revision des arrêts; je n'ai pas De signature à mettre au bas de ces trépas; C'est la chose de Dieu, non la mienne; l'affaire Le regarde, et non moi, vieux néant de la guerre. Spectre, qui vais traînant mes pas estropiés, Et qui sens des douleurs sous la plante des pieds; Après tout, je ne suis ni mage ni prophète; Et que la volonté du ciel profond soit faite! Rois, je n'apporte ici que l'avertissement.

O princes, vous pouvez crouler subitement. Vous avez beau compter sur vos soldats horribles; Les comètes aussi sont fortes et terribles, Elles vont à l'assaut du soleil rayonnant, Elles font peur au ciel; mais Dieu, rien qu'en tournant Son doigt mystérieux vers les nuits scélérates, Fait dans l'océan noir fuir ces astres pirates.

*

Le pas des lansquenets sonnait sur les pavés. --J'ai soif, dit Elciis. L'empereur dit:--Buvez.

III

LE TROISIÈME JOUR

LES CATASTROPHES

L'éternité n'est point dans vos apothéoses; Et Dieu ne l'a donnée à rien, pas même aux roses. Le temps que vous avez n'est pas illimité. Un jour vient, tout se paie; et la calamité, Qui sortit si souvent de vos palais, y rentre. La foule alors, autour du maître dans son antre, Bouillonne et s'enfle; on voit les pauvres demi-nus Rugir, humbles hier, brusquement devenus Plus hagards que les huns et que les massagètes. Ah! les reines--je plains les femmes--sont sujettes Aux cheveux blanchissant dans une seule nuit. L'incendie au sommet des tours s'épanouit, Seule utile lueur qui sorte du despote; Au-dessus du palais, buisson de flamme, il flotte, Et, croissant à travers les toits, ouvre au milieu Ses pétales d'aurore et ses feuilles de feu, Etant la rose horrible et fauve des décombres. Vous avez dans vos cœurs ces pressentiments sombres; C'est pourquoi, malgré vous, vous êtes pleins d'ennuis.

Qui suis-je maintenant, moi qui parle? Je suis Un vieux homme qui va sur la route. On l'arrête. Entrez; il parle, il dit son avis sur la fête; Rien de plus. Rois, je suis cet horrible inconnu Qu'on nomme le passant et le premier venu; Je suis la grande voix du dehors; et les choses Que je dis, et qui font blêmir vos fronts moroses, Sont celles qu'à vos pieds tout un peuple vivant Rêve et pense, et qu'emporte au fond des cieux le vent.

Car lorsque je disais que les âmes sont mortes, Tout à l'heure, et que rien ne remue à vos portes, Et que la lâcheté publique a fait la paix Avec votre infamie, ô rois, je me trompais. Non Rome vit dans Rome, et l'eau bout dans le vase. Mais à mon âge on peut broncher dans une phrase; Faire erreur sur un mot n'est rien; l'essentiel C'est d'être une âme honnête et droite sous le ciel.

Donc, le moment approche où la grappe, étant mûre, Tombera. L'heure vient.--Mais j'entends qu'on murmure. Est-ce que par hasard ils ont imaginé Ces princes, ces bandits compagnons d'un damné, Ces gangrenés du mal, ces rois en qui suppure Toute l'abjection de notre époque impure, Que j'étais un soldat de l'humeur des valets; Qu'en me disant: parlez, vous qui passez! j'allais Avec la flatterie, immonde et vil dictame, Panser complaisamment l'ulcère de leur âme; Que moi, le vieux pisan, je courberais le front, Et qu'ils pourraient, étant les malheureux qu'ils sont, Ce Ranuce, ce Jean, ce Ratbert, cet Alonze, Faire sucer leur plaie à la bouche de bronze!

Pour adorer Ratbert il faut être Ratbert; Pour admirer Ranuce en perfidie expert Et Jean l'homme du meurtre, il faudrait que je n'eusse Pas plus de cœur que Jean ni d'âme que Ranuce.

Oh! laissez-moi cacher mon front sous mon manteau. Quand me descendra-t-on dans le Campo-Santo, Avec les trépassés augustes qu'on oublie, Avec les chevaliers de la vieille Italie, Loin des vivants, parmi les spectres d'Orcagna! Pourquoi faut-il qu'à ceux que la guerre épargna La mort vienne si tard, hélas! menant en laisse Ces deux chiens monstrueux, la honte et la vieillesse! Ah! jeunes gens! les ans font plier mes genoux. Je suis triste jusqu'à la haine devant vous. Ah! la décrépitude à l'opprobre ressemble! Le dedans reste ferme; hélas, le dehors tremble. Nous avons beau flétrir ces nouveaux arrivants, Nous ne pouvons punir; nous ne sommes vivants Que juste ce qu'il faut pour endurer l'offense. Qu'il est dur de rentrer dans la mort par l'enfance! Ah! c'est un grand malheur et c'est un grand dépit D'être encore lion quand le renard glapit, D'entendre les chacals et les bêtes funèbres Faire leur fête horrible au milieu des ténèbres, Et de ne pouvoir pas, étant malade et vieux, Secouer sa crinière énorme jusqu'aux cieux! Je vois ce qui s'écroule et je vois ce qui monte, Ruine de la gloire et croissance de honte; Et j'ouvre avec regret mes vieux yeux assoupis. Et si je vais trop loin dans mes discours, tant pis! Car je n'ai pas le temps de prendre des mesures Du degré de respect qu'on doit à vos masures, A vos tours, à vous, sire, et de la quantité De mépris qui convient à votre majesté.