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Part 9

Afranus se lève le dernier. Cet évêque est pieux, charitable, aumônier; Quoique jeune, il voulait se faire anachorète; Il est grand casuiste et très savant; il traite Les biens du monde en homme austère et détaché; Jadis, il a traduit en vers latins Psyché; Comme il est humble, il a les reins ceints d'une corde. Il invoque l'esprit divin, puis il aborde Les questions:--Ratbert, par stratagème, a mis Son drapeau sur les murs d'Ancône; c'est permis, Ancône étant peu sage; et la ruse est licite Lorsqu'elle a glorieuse et pleine réussite, Et qu'au bonheur public on la voit aboutir; Et ce n'est pas tromper, et ce n'est pas mentir Que mettre à la raison les discordes civiles; Les prétextes sont bons pour entrer dans les villes.-- Il ajoute:--La ruse, ou ce qu'on nomme ainsi, Fait de la guerre, en somme, un art plus adouci; Moins de coups, moins de bruit; la victoire plus sûre. J'admire notre prince, et, quand je le mesure Aux anciens Alarics, aux antiques Cyrus Passant leur vie en chocs violents et bourrus, Je l'estime plus grand, faisant la différence D'Ennius à Virgile et de Plaute à Térence. Je donne mon avis, sire, timidement; Je suis d'église et n'ai que l'humble entendement D'un pauvre clerc, mieux fait pour chanter des cantiques Que pour parler devant de si grands politiques; Mais, beau sire, on ne peut voir que son horizon, Et raisonner qu'avec ce qu'on a de raison; Je suis prêtre, et la messe est ma seule lecture; Je suis très ignorant; chacun a sa monture Qu'il monte avec audace ou bien avec effroi; Il faut pour l'empereur le puissant palefroi Bardé de fer, nourri d'orge blanche et d'épeautre, Le dragon pour l'archange, et l'âne pour l'apôtre. Je poursuis, et je dis qu'il est bon que le droit Soit, pour le roi, très large, et, pour le peuple, étroit; Le peuple, étant bétail, et le roi berger. Sire, L'empereur ne veut rien sans que Dieu le désire. Donc, faites! Vous pouvez, sans avertissements, Guerroyer les chrétiens comme les ottomans; Les ottomans étant hors de la loi vulgaire, On peut les attaquer sans déclarer la guerre; C'est si juste et si vrai, que, pour premiers effets, Vos flottes, sire, ont pris dix galères de Fez; Quant aux chrétiens, du jour qu'ils sont vos adversaires Ils sont de fait païens, sire, et de droit corsaires. Il serait malheureux qu'un scrupule arrêtât Sa majesté, quand c'est pour le bien de l'état. Chaque affaire a sa loi; chaque chose a son heure. La fille du marquis de Final est mineure; Peut-on la détrôner? En même temps, peut-on Conserver à la sœur de l'empereur Menton? Sans doute. Les pays ont des mœurs différentes. Pourvu que de l'église on maintienne les rentes, On le peut. Les vieux temps, qui n'ont plus d'avocats, Agissaient autrement; mais je fais peu de cas De ces temps-là; c'étaient des temps de république. L'empereur, c'est la règle; et, bref, la loi salique, Très mauvaise à Menton, est très bonne à Final.

--Evêque, dit le roi, tu seras cardinal.

Pendant que le conseil se tenait de la sorte, Et qu'ils parlaient ainsi dans cette ville morte, Et que le maître avait sous ses pieds ces prélats, Ces femmes, ces barons en habits de galas, Et l'Italie au loin comme une solitude, Quelques seigneurs, ainsi qu'ils en ont l'habitude, Regardant derrière eux d'un regard inquiet, Virent que le Satan de pierre souriait.

LA DÉFIANCE D'ONFROY

Parmi les noirs déserts et les mornes silences, Ratbert, pour l'escorter, n'ayant que quelques lances, Et le marquis Sénèque et l'évêque Afranus, Traverse, presque seul, des pays inconnus; Mais il sait qu'il est fort de l'effroi qu'il inspire, Et que l'empereur porte avec lui tout l'empire. Un soir Ratbert s'arrête aux portes de Carpi; Sur ce seuil formidable un dogue est accroupi; Ce dogue, c'est Onfroy, le baron de la ville; Calme et fier, sous la dent d'une herse incivile, Onfroy s'adosse aux murs qui bravaient Attila; Les femmes, les enfants et les soldats sont là; Et voici ce que dit le vieux podestat sombre Qui parle haut, ayant son peuple dans son ombre:

«--Roi, nous te saluons, sans plier les genoux. Nous avons une chose à te dire. Quand nous, Gens de guerre et barons qui tenions la province, Nous avons bien voulu de toi pour notre prince, Quand nous t'avons donné ce peuple et cet état, Sire, ce n'était point pour qu'on les maltraitât. Jadis nous étions forts. Quand tu nous fis des offres, Nous étions très puissants; de l'argent plein nos coffres; Et nous avions battu tes plus braves soldats; Nous étions tes vainqueurs. Roi, tu ne marchandas Aucun engagement, sire, aucune promesse; On traita; tu juras par ta mère et la messe; Nous alors, las d'avoir de l'acier sur la peau, Comptant que tu serais bon berger du troupeau, Et qu'on abolirait les taxes et les dîmes, Nous vînmes te prêter hommage, et nous pendîmes Nos casques, nos hauberts et nos piques aux clous. Roi, nous voulons des chiens qui ne soient pas des loups. Tes gens se sont conduits d'une telle manière Qu'aujourd'hui toute ville, altesse, est prisonnière De la peur que ta suite et tes soldats lui font, Et que pas un fossé ne semble assez profond. Vois, on se garde. Ici, dans les villes voisines, On ne lève jamais qu'un pieu des sarrasines Pour ne laisser passer qu'un seul homme à la fois, A cause des brigands et de vous autres rois. Roi, nous te remontrons que ta bande à toute heure Dévalise ce peuple, entre dans sa demeure, Y met tout en tumulte et sens dessus dessous, Puis s'en va, lui volant ses misérables sous; Cette horde en ton nom incessamment réclame Le bien des pauvres gens qui nous fait saigner l'âme, Et puisque, nous présents avec nos compagnons, On le prend sous nos yeux, c'est nous qui le donnons; Oui, c'est nous qui, trouvant qu'il vous manque des filles, Des meutes, des chevaux, des reîtres, des bastilles, Lorsque vous guerroyez et lorsque vous chassez, Et qu'ayant trop de tout, vous n'avez point assez, Avons la bonté rare et touchante de faire Des charités, à vous, les heureux de la terre Qui dormez dans la plume et buvez dans l'or fin, Avec tous les liards de tous les meurt-de-faim! Or, il nous reste encore, il faut que tu le saches, Assez de vieux pierriers, assez de vieilles haches, Assez de vieux engins au fond de nos greniers, Sire, pour ne pas être à ce point aumôniers, Et pour ne faire point, comme dans ton Autriche, Avec l'argent du pauvre une largesse au riche. Nous pouvons, en creusant, retrouver aujourd'hui Nos estocs sous la rouille et nos cœurs sous l'ennui. Nous pouvons décrocher, de nos mains indignées, Nos bannières parmi les toiles d'araignées, Et les faire flotter au vent, si nous voulons.

«Sire, en outre, tu mets l'opprobre à nos talons. Nous savons bien pourquoi tu combles de richesses Nos filles et nos sœurs dont tu fais des duchesses, Étoiles d'infamie au front de nos maisons. Roi, nous n'acceptons pas sur nos durs écussons Des constellations faites avec des taches; La honte est mal mêlée à l'ombre des panaches; Le soldat a le pied si maladroit, seigneur, Qu'il ne peut sans boiter traîner le déshonneur. Nos filles sont nous-même; au fond de nos tours noires, Leur beauté chaste est sœur de nos anciennes gloires; C'est pourquoi nous trouvons qu'on fait mal à propos Les rideaux de ton lit avec nos vieux drapeaux.

«Tes juges sont des gueux; bailliage ou cour plénière. On trouve, et ce sera ma parole dernière, Dans nos champs, où l'honneur antique est au rabais, Pas assez de chemins, sire, et trop de gibets. Ce luxe n'est pas bon. Nos pins et nos érables Voyaient jadis, parmi leurs ombres vénérables, Les bûcherons et non les bourreaux pénétrer; Nos grands chênes n'ont point l'habitude d'entrer Dans l'exécution des lois et des sentences, Et n'aiment pas donner tant de bois aux potences.

«Nous avons le cœur gros, et nous sommes, ô roi, Tout près de secouer la corde du beffroi; Ton altesse nous gêne et nous n'y tenons guère. Roi, ce n'est pas pour voir nos compagnons de guerre Accrochés à la fourche et devenus hideux, Qui, morts échevelés, quand nous passons près d'eux, Semblent nous regarder et nous faire reproche; Ce n'est pas pour subir ton burg sur notre roche, Plein de danses, de chants et de festins joyeux; Ce n'est pas pour avoir ces pitiés sous les yeux Que nous venons ici, courbant nos vieilles âmes, Te saluer, menant à nos côtés nos femmes; Ce n'est pas pour cela que nous humilions Dans elles les agneaux et dans nous les lions.

«Et, pour rachat du mal que tu fais, quand tu donnes Des rentes aux moûtiers, des terres aux madones, Quand, plus chamarré d'or que le soleil le soir, Tu vas baiser l'autel, adorer l'ostensoir, Prier, ou quand tu fais quelque autre simagrée, Ne te figure pas que ceci nous agrée. Engraisser des abbés ou doter des couvents, Cela fait-il que ceux qui sont morts soient vivants? Roi, nous ne le pensons en aucune manière. Roi, le chariot verse à trop creuser l'ornière; L'appétit des rois donne aux peuples appétit; Si tu ne changes pas d'allure, on t'avertit, Prends garde. Et c'est cela que je voulais te dire.--»

--Bien parlé! dit Ratbert avec un doux sourire. Et, penché vers l'oreille obscure d'Afranus: --Nous sommes peu nombreux et follement venus; Cet homme est fort.

--Très fort, dit le marquis Sénèque. --Laissez-moi l'inviter à souper, dit l'évêque.

Et c'est pourquoi l'on voit maintenant à Carpi Un grand baron de marbre en l'église assoupi; C'est le tombeau d'Onfroy, ce héros d'un autre âge, Avec son épitaphe exaltant son courage, Sa vertu, son fier cœur plus haut que les destins, Faite par Afranus, évêque, en vers latins.

LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE

I

ISORA DE FINAL.--FABRICE D'ALBENGA

Tout au bord de la mer de Gênes, sur un mont Qui jadis vit passer les francs de Pharamond, Un enfant, un aïeul, seuls dans la citadelle De Final sur qui veille une garde fidèle, Vivent bien entourés de murs et de ravins; Et l'enfant a cinq ans et l'aïeul quatrevingts.

L'enfant est Isora de Final, héritière Du fief dont Witikind a tracé la frontière; L'orpheline n'a plus près d'elle que l'aïeul. L'abandon sur Final a jeté son linceul; L'herbe, dont, par endroits, les dalles sont couvertes, Aux fentes des pavés fait des fenêtres vertes; Sur la route oubliée on n'entend plus un pas; Car le père et la mère, hélas! ne s'en vont pas Sans que la vie autour des enfants s'assombrisse.

L'aïeul est le marquis d'Albenga, ce Fabrice Qui fut bon; cher au pâtre, aimé du laboureur; Il fut, pour guerroyer le pape ou l'empereur, Commandeur de la mer et général des villes; Gênes le fit abbé du peuple, et, des mains viles Ayant livré l'état aux rois, il combattit. Tout homme auprès de lui jadis semblait petit; L'antique Sparte était sur son visage empreinte; La loyauté mettait sa cordiale étreinte Dans la main de cet homme à bien faire obstiné. Comme il était bâtard d'Othon, dit le Non-Né Parce qu'on le tira, vers l'an douze cent trente, Du ventre de sa mère Honorate expirante, Les rois faisaient dédain de ce fils belliqueux; Fabrice s'en vengeait en étant plus grand qu'eux. A vingt ans, il était blond et beau; ce jeune homme Avait l'air d'un tribun militaire de Rome; Comme pour exprimer les détours du destin Dont le héros triomphe, un graveur florentin Avait sur son écu sculpté le labyrinthe; Les femmes l'admiraient, se montrant avec crainte La tête de lion qu'il avait dans le dos. Il a vu les plus fiers, Requesens et Chandos, Et Robert, avoué d'Arras, sieur de Béthune, Fuir devant son épée et devant sa fortune; Les princes pâlissaient de l'entendre gronder; Un jour, il a forcé le pape à demander Une fuite rapide aux galères de Gênes; C'était un grand briseur de lances et de chaînes, Guerroyant volontiers, mais surtout délivrant; Il a par tous été proclamé le plus grand D'un siècle fort auquel succède un siècle traître; Il a toujours frémi quand des bouches de prêtre Dans les sombres clairons de la guerre ont soufflé; Et souvent de saint Pierre il a tordu la clé Dans la vieille serrure horrible de l'église. Sa bannière cherchait la bourrasque et la bise; Plus d'un monstre a grincé des dents sous son talon; Son bras se roidissait chaque fois qu'un félon Déformait quelque état populaire en royaume. Allant, venant dans l'ombre ainsi qu'un grand fantôme, Fier, levant dans la nuit son cimier flamboyant, Homme auguste au dedans, ferme au dehors, ayant En lui toute la gloire et toute la patrie, Belle âme invulnérable et cependant meurtrie, Sauvant les lois, gardant les murs, vengeant les droits, Et sonnant dans la nuit sous tous les coups des rois, Cinquante ans, ce soldat, dont la tête enfin plie, Fut l'armure de fer de la vieille Italie, Et ce noir siècle, à qui tout rayon semble ôté, Garde quelque lueur encor de son côté.

II

LE DÉFAUT DE LA CUIRASSE

Maintenant il est vieux; son donjon, c'est son cloître; Il tombe, et, déclinant, sent dans son âme croître La confiance honnête et calme des grands cœurs; Le brave ne croit pas au lâche, les vainqueurs Sont forts, et le héros est ignorant du fourbe. Ce qu'osent les tyrans, ce qu'accepte la tourbe, Il ne le sait; il est hors de ce siècle vil; N'en étant vu qu'à peine, à peine le voit-il; N'ayant jamais de ruse, il n'eut jamais de crainte; Son défaut fut toujours la crédulité sainte, Et, quand il fut vaincu, ce fut par loyauté; Plus de péril lui fait plus de sécurité. Comme dans un exil il vit seul dans sa gloire, Oublié; l'ancien peuple a gardé sa mémoire, Mais le nouveau le perd dans l'ombre, et ce vieillard, Qui fut astre, s'éteint dans un morne brouillard.

Dans sa brume, où les feux du couchant se dispersent, Il a cette mer vaste et ce grand ciel qui versent Sur le bonheur la joie et sur le deuil l'ennui.

Tout est derrière lui maintenant; tout a fui; L'ombre d'un siècle entier devant ses pas s'allonge; Il semble des yeux suivre on ne sait quel grand songe; Parfois, il marche et va sans entendre et sans voir. Vieillir, sombre déclin! l'homme est triste le soir; Il sent l'accablement de l'œuvre finissante. On dirait par instants que son âme s'absente, Et va savoir là-haut s'il est temps de partir.

Il n'a pas un remords et pas un repentir; Après quatrevingts ans son âme est toute blanche; Parfois, à ce soldat qui s'accoude et se penche, Quelque vieux mur, croulant lui-même, offre un appui; Grave, il pense, et tous ceux qui sont auprès de lui L'aiment; il faut aimer pour jeter sa racine Dans un isolement et dans une ruine; Et la feuille de lierre a la forme d'un cœur.

III

AIEUL MATERNEL

Ce vieillard, c'est un chêne adorant une fleur; A présent un enfant est toute sa famille. Il la regarde, il rêve; il dit: «C'est une fille, Tant mieux!» Étant aïeul du côté maternel.

La vie en ce donjon a le pas solennel; L'heure passe et revient ramenant l'habitude.

Ignorant le soupçon, la peur, l'inquiétude, Tous les matins, il boucle à ses flancs refroidis Son épée, aujourd'hui rouillée, et qui jadis Avait la pesanteur de la chose publique; Quand parfois du fourreau, vénérable relique, Il arrache la lame illustre avec effort, Calme, il y croit toujours sentir peser le sort. Tout homme ici-bas porte en sa main une chose, Où, du bien et du mal, de l'effet, de la cause, Du genre humain, de Dieu, du gouffre, il sent le poids; Le juge au front morose a son livre des lois, Le roi son sceptre d'or, le fossoyeur sa pelle.

Tous les soirs il conduit l'enfant à la chapelle; L'enfant prie, et regarde avec ses yeux si beaux, Gaie, et questionnant l'aïeul sur les tombeaux; Et Fabrice a dans l'œil une humide étincelle. La main qui tremble aidant la marche qui chancelle, Ils vont sous les portails et le long des piliers Peuplés de séraphins mêlés aux chevaliers; Chaque statue, émue à leur pas doux et sombre, Vibre, et toutes ont l'air de saluer dans l'ombre, Les héros le vieillard, et les anges l'enfant.

Parfois Isoretta, que sa grâce défend, S'échappe dès l'aurore et s'en va jouer seule Dans quelque grande tour qui lui semble une aïeule, Et qui mêle, croulante au milieu des buissons, La légende romane aux souvenirs saxons. Pauvre être qui contient toute une fière race, Elle trouble, en passant, le bouc, vieillard vorace, Dans les fentes des murs broutant le câprier; Pendant que derrière elle on voit l'aïeul prier, --Car il ne tarde pas à venir la rejoindre, Et cherche son enfant dès qu'il voit l'aube poindre,-- Elle court, va, revient, met sa robe en haillons, Erre de tombe en tombe et suit des papillons, Ou s'assied, l'air pensif, sur quelque âpre architrave; Et la tour semble heureuse et l'enfant paraît grave; La ruine et l'enfance ont de secrets accords, Car le temps sombre y met ce qui reste des morts.

IV

UN SEUL HOMME SAIT OU EST CACHÉ LE TRÉSOR

Dans ce siècle où tout peuple a son chef qui le broie, Parmi les rois vautours et les princes de proie, Certe, on n'en trouverait pas un qui méprisât Final, donjon splendide et riche marquisat; Tous les ans, les alleux, les rentes, les censives, Surchargent vingt mulets de sacoches massives; La grande tour surveille, au milieu du ciel bleu, Le sud, le nord, l'ouest et l'est, et saint Mathieu, Saint Marc, saint Luc, saint Jean, les quatre évangélistes, Sont sculptés et dorés sur les quatre balistes; La montagne a pour garde, en outre, deux châteaux, Soldats de pierre ayant du fer sous leurs manteaux. Le trésor, quand du coffre on détache les boucles, Semble à qui l'entrevoit un rêve d'escarboucles; Ce trésor est muré dans un caveau discret Dont le marquis régnant garde seul le secret, Et qui fut autrefois le puits d'une sachette; Fabrice maintenant connaît seul la cachette; Le fils de Witikind vieilli dans les combats, Othon, scella jadis dans les chambres d'en bas Vingt caissons dont le fer verrouille les façades, Et qu'Anselme, plus tard, fit remplir de cruzades Pour que, dans l'avenir, jamais on n'en manquât; Le casque du marquis est en or de ducat; On a sculpté deux rois persans, Narse et Tigrane, Dans la visière aux trous grillés de filigrane, Et sur le haut cimier, taillé d'un seul onyx, Un brasier de rubis brûle l'oiseau Phénix; Et le seul diamant du sceptre pèse une once.

V

LE CORBEAU

Un matin, les portiers sonnent du cor. Un nonce Se présente; il apporte, assisté d'un coureur, Une lettre du roi qu'on nomme l'empereur; Ratbert écrit qu'avant de partir pour Tarente, Il viendra visiter Isora, sa parente, Pour lui baiser le front et pour lui faire honneur.

Le nonce, s'inclinant, dit au marquis:--Seigneur, Sa majesté ne fait de visites qu'aux reines.

Au message émané de ses mains très sereines L'empereur joint un don splendide et triomphant; C'est un grand chariot plein de jouets d'enfant; Isora bat des mains avec des cris de joie.

Le nonce, retournant vers celui qui l'envoie, Prend congé de l'enfant, et, comme procureur Du très victorieux et très noble empereur, Fait le salut qu'on fait aux têtes souveraines.

--Qu'il soit le bienvenu! Bas le pont! bas les chaînes! Dit le marquis; sonnez, la trompe et l'olifant!-- Et, fier de voir qu'on traite en reine son enfant, La joie a rayonné sur sa face loyale.

Or, comme il relisait la lettre impériale, Un corbeau qui passait fit de l'ombre dessus. --Les oiseaux noirs guidaient Judas cherchant Jésus; Sire, vois ce corbeau, dit une sentinelle. Et, regardant l'oiseau planer sur la tournelle: --Bah! dit l'aïeul, j'étais pas plus haut que cela, Compagnon, que déjà ce corbeau que voilà, Dans la plus fière tour de toute la contrée Avait bâti son nid, dont on voyait l'entrée; Je le connais; le soir, volant dans la vapeur, Il criait; tous tremblaient; mais, loin d'en avoir peur, Moi petit, je l'aimais; ce corbeau centenaire Étant un vieux voisin de l'astre et du tonnerre.

VI

LE PÈRE ET LA MÈRE

Les marquis de Final ont leur royal tombeau Dans une cave où luit, jour et nuit, un flambeau; Le soir, l'homme qui met de l'huile dans les lampes A son heure ordinaire en descendit les rampes; Là, mangé par les vers dans l'ombre de la mort, Chaque marquis auprès de sa marquise dort, Sans voir cette clarté qu'un vieil esclave apporte. A l'endroit même où pend la lampe, sous la porte, Était le monument des deux derniers défunts; Pour raviver la flamme et brûler des parfums, Le serf s'en approcha; sur la funèbre table, Sculpté très ressemblant, le couple lamentable Dont Isora, sa dame, était l'unique enfant, Apparaissait; tous deux, dans cet air étouffant, Silencieux, couchés côte à côte, statues Aux mains jointes d'habits seigneuriaux vêtues, L'homme avec son lion, la femme avec son chien. Il vit que le flambeau nocturne brûlait bien; Puis, courbé, regarda, des pleurs dans la paupière, Ce père de granit, cette mère de pierre; Alors il recula, pâle; car il crut voir Que ces deux fronts, tournés vers la voûte au fond noir, S'étaient subitement assombris sur leur couche, Elle ayant l'air plus triste et lui l'air plus farouche.

VII

JOIE AU CHATEAU

Une file de longs et pesants chariots Qui précède ou qui suit les camps impériaux, Marche là-bas avec des éclats de trompette Et des cris que l'écho des montagnes répète; Un gros de lances brille à l'horizon lointain.

La cloche de Final tinte, et c'est ce matin Que du noble empereur on attend la visite.

On arrache des tours la ronce parasite; On blanchit à la chaux en hâte les grands murs; On range dans la cour des plateaux de fruits mûrs; Des grenades venant des vieux monts Alpujarres, Le vin dans les barils et l'huile dans les jarres; L'herbe et la sauge en fleur jonchent tout l'escalier;

Dans la cuisine un feu rôtit un sanglier; On voit fumer les peaux des bêtes qu'on écorche; Et tout rit; et l'on a tendu sous le grand porche Une tapisserie où Blanche d'Est jadis A brodé trois héros, Macchabée, Amadis, Achille, et le fanal de Rhode, et le quadrige D'Aétius, vainqueur du peuple latobrige, Et, dans trois médaillons marqués d'un chiffre en or, Trois poëtes, Platon, Plaute et Scæva Memor. Ce tapis autrefois ornait la grande chambre; Au dire des vieillards, l'effrayant roi sicambre, Witikind, l'avait fait clouer en cet endroit De peur que dans leur lit ses enfants n'eussent froid.

[Illustration: TOILETTE D'ISORA.

Dessiné par F. Flameng. Gravé par R. de Los Rios. L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]

VIII

LA TOILETTE D'ISORA