Part 8
Si l'on ne voyait pas au ciel le tatouage De l'azur, du rayon, de l'ombre et du nuage, On n'apercevrait rien qu'un paysage noir; L'œil dans un clair-obscur inquiétant à voir S'enfonce, et la bruyère est morne, et dans la brume On devine, au delà des mers, l'Hékla qui fume Ainsi qu'un soupirail d'enfer à l'horizon. Le juge du camp, fils d'une altière maison, Lord Kaine, est assisté de deux crieurs d'épée; L'estrade est de peaux d'ours et de rennes drapée; Et quatre exorciseurs redoutés du sabbat Font la police, ainsi qu'il sied dans un combat. Un prêtre dit la messe, et l'on chante une prose.
*
Fanfares. C'est Angus.
Un cheval d'un blanc rose Porte un garçon doré, vermeil, sonnant du cor, Qui semble presque femme et qu'on sent vierge encor; Doux être confiant comme une fleur précoce. Il a la jambe nue à la mode d'Écosse; Plus habillé de soie et de lin que d'acier, Il vient gaîment, suivi d'un bouffon grimacier; Il regarde, il écoute, il rayonne, il ignore; Et l'on croit voir l'entrée aimable de l'aurore. On sent que, dans le monde étrange où nous passons, Ce nouveau venu plein de joie et de chansons, Tel que l'oiseau qui sort de l'œuf et se délivre, A le mystérieux contentement de vivre; Pas d'être éblouissant qui ne soit ébloui, Il rit. Ses témoins sont du même âge que lui; Tous chantent, légers, fiers, laissant flotter les brides, C'est Mar, Argyle, Athol, Rothsay, roi des Hébrides, David, roi de Stirling, Jean, comte de Glascow; Ils ont des colliers d'or ou de roses au cou; Ainsi se presse, au fond des halliers, sous les aulnes, Derrière un petit dieu l'essaim des jeunes faunes. Hurrah! Cueillir des fleurs ou bien donner leur sang, Que leur importe? Autour du comte adolescent, Page et roi, dont Hébé serait la sœur jumelle, Un vacarme charmant de panaches se mêle. O jeunes gens, déjà risqués à peine éclos! Son cortége le suit jusqu'au seuil du champ clos. Puis on le quitte. Il faut qu'il soit seul; et personne Ne peut plus l'assister dès que le clairon sonne; Quoi qu'il advienne, il est en proie au dur destin. On lit sur son écu, pur comme le matin, La devise des rois d'Angus: _Christ et lumière_. La jeunesse toujours arrive la première; Il approche joyeux, fragile, triomphant, Plume au front; et le peuple applaudit cet enfant. Et le vent profond souffle à travers les campagnes.
Tout à coup on entend la trompe des montagnes, Chant des bois plus obscur que le glas du beffroi; Et brusquement on sent de l'ombre autour de soi; Bien qu'on soit sous le ciel, on se croit dans un antre. Un homme vient du fond de la forêt. Il entre. C'est Tiphaine.
C'est lui.
Hautain, dans le champ clos, Refoulant les témoins comme une hydre les flots, Il pénètre. Il est droit sous l'armure saxonne. Son cheval, qui connaît ce cavalier, frissonne. Ce cheval noir et blanc marche sans se courber; Il semble que le ciel sombre ait laissé tomber Des nuages mêlés de lueurs sur sa croupe. Tiphaine est seul; aucune escorte, aucune troupe; Il tient sa lance; il a la chemise de fer, La hache comme Oreste, et, comme Gaïffer, Le poignard; sa visière est basse; elle le masque; Grave, il avance, avec un aigle sur son casque. Un mot sur sa rondache est écrit: _Bellua_.
Quand il vint, tout trembla; mais nul ne salua.
*
Les motifs du combat étaient sérieux, certes; Mais ni le pâtre errant dans les landes désertes, Ni l'ermite adorant dans sa grotte Jésus, Personne sous le ciel ne les a jamais sus; Et le juge du camp les ignorait lui-même.
Les deux lords, comme il sied à ce moment suprême, Se parlèrent de loin.
--Bonjour, roi.--Bonjour, roi. --Je viens te demander raison. Tu sais pourquoi? --Que t'importe?
Et tous deux mirent la lance haute. Le juge du camp dit:--Chacun de vous est l'hôte Du sépulcre, et ne peut en sortir maintenant Que si Dieu le permet au fond du ciel tonnant. Puis il reprit, selon la coutume écossaise: --Milord, quel âge as-tu?--Quarante ans.--Et toi?--Seize. --C'est trop jeune, cria la foule.--Combattez, Dit le juge. Et l'on fit le champ des deux côtés.
Être de même taille et de même équipage, Combattre homme contre homme ou page contre page, S'adosser à la tombe en face d'un égal, Être Ajax contre Mars, Fergus contre Fingal, C'est bien, et cela plaît à la romance épique; Mais là le brin de paille, et là la lourde pique, Ici le vaste Hercule, ici le doux Hylas! Polyphème devant Acis, c'est triste, hélas! Le péril de l'enfant fait songer à la mère; Tous les Astyanax attendrissent Homère, Et la lyre héroïque hésite à publier Le combat du chevreuil contre le sanglier.
L'huissier fit le signal. Allez!
*
Tous deux partirent. Ainsi deux éclairs vont l'un vers l'autre et s'attirent. L'enfant aborda l'homme et fit bien son devoir; Mais l'homme n'eut pas l'air de s'en apercevoir. Tiphaine s'arrêta, muet, le laissant faire; Ainsi, prête à crouler, l'avalanche diffère, Ainsi l'enclume semble insensible au marteau; Il était là, le poing fermé comme un étau, Démon par le regard et sphinx par le silence; Et l'enfant en était à sa troisième lance Que Tiphaine n'avait pas encor riposté; Sur cet homme de fer et de fatalité Qui paraissait rêver au centre d'une toile, Pas plus ému d'un choc que d'un souffle une étoile, L'enfant frappait, piquait, taillait, recommençait, Tantôt sur le cimier, tantôt sur le corset; Et l'on eût dit la mouche attaquant l'araignée. Sa face de sueur était toute baignée. Tiphaine, tel qu'un roc, immobile et debout, Méditait, et l'enfant s'essoufflait. Tout à coup Tiphaine dit: Allons! Il leva sa visière, Fit un rugissement de bête carnassière, Et sur le jeune comte Angus il s'abattit D'un tel air infernal, que le pauvre petit Tourna bride, jeta sa lance et prit la fuite.
Alors commença l'âpre et sauvage poursuite, Et vous ne lirez plus ceci qu'en frémissant.
*
Tremblant, piquant des deux, du côté qui descend, Devant lui, n'importe où, dans la profondeur fauve, Les bras au ciel, l'enfant épouvanté se sauve. Son cheval l'aime et fait de son mieux. La forêt L'accepte et l'enveloppe, et l'enfant disparaît. Tous se sont écartés pour lui livrer passage. En le risquant ainsi son aïeul fut-il sage? Nul ne le sait; le sort est de mystères plein; Mais la panique existe, et le triste orphelin Ne peut plus que s'enfuir devant la destinée. Ah! pauvre douce tête au gouffre abandonnée! Il s'échappe, il s'esquive, il s'enfonce à travers Les hasards de la fuite obscurément ouverts, Hagard, à perdre haleine, et sans choisir sa route; Une clairière s'offre, il s'arrête, il écoute, Le voilà seul; peut-être un dieu l'a-t-il conduit? Tout à coup il entend dans les branches du bruit...--
Ainsi dans le sommeil notre âme d'effroi pleine Parfois s'évade et sent derrière elle l'haleine De quelque noir cheval de l'ombre et de la nuit; On s'aperçoit qu'au fond du rêve on vous poursuit. Angus tourne la tête, il regarde en arrière; Tiphaine monstrueux bondit dans la clairière, O terreur! et l'enfant, blême, égaré, sans voix, Court et voudrait se fondre avec l'ombre des bois. L'un fuit, l'autre poursuit. Acharnement lugubre! Rien, ni le roc debout, ni l'étang insalubre, Ni le houx épineux, ni le torrent profond, Rien n'arrête leur course; ils vont, ils vont, ils vont! Ainsi le tourbillon suit la feuille arrachée. D'abord dans un ravin, tortueuse tranchée, Ils serpentent, parfois se touchant presque; puis, N'ayant plus que la fuite et l'effroi pour appuis, Rapide, agile, et fils d'une race écuyère, L'enfant glisse et, sautant par-dessus la bruyère, Se perd dans le hallier comme dans une mer. Ainsi courrait avril poursuivi par l'hiver. Comme deux ouragans l'un après l'autre ils passent. Les pierres sous leurs pas roulent, les branches cassent. L'écureuil effrayé sort des buissons tordus. Oh! comment mettre ici dans des vers éperdus Les bonds prodigieux de cette chasse affreuse, Le coteau qui surgit, le vallon qui se creuse, Les précipices, l'antre obscur, l'escarpement, Les deux sombres chevaux, le vainqueur écumant, L'enfant pâle, et l'horreur des forêts formidables? Il n'est pas pour l'effroi de lieux inabordables, Et rien n'a jamais fait reculer la fureur; Comme le cerf, le tigre est un ardent coureur; Ils vont!
On n'entend plus, même au loin, les haleines Du peuple bourdonnant qui s'en retourne aux plaines. Le vaincu, le vainqueur courent tragiquement.
*
Le bois, calme et désert sous le bleu firmament, Remuait mollement ses branchages superbes; Les nids chantaient, les eaux murmuraient dans les herbes; On voyait tout briller, tout aimer, tout fleurir. Grâce! criait l'enfant, je ne veux pas mourir!
Mais son cheval se lasse et Tiphaine s'approche.
Tout à coup, d'un réduit creusé dans une roche, Un vieillard au front blanc sort, et, levant les bras, Dit:--De tes actions un jour tu répondras; Qui que tu sois, prends garde à la haine; elle enivre; Celui qui va mourir pour celui qui doit vivre T'implore. O chevalier, épargne cet enfant!
Tiphaine furieux d'un coup de hache fend L'âpre rocher qui sert à ce vieillard d'asile, Et dit:--Tu vas le faire échapper, imbécile! Et, sinistre, il remet son cheval au galop.
Quelle que soit la course et la hâte du flot, Le vent lointain finit toujours par le rejoindre; Angus entend venir Tiphaine, et le voit poindre Parmi des profondeurs d'arbres, à l'horizon.
Un couvent d'où s'élève une vague oraison Apparaît; on entend une cloche qui tinte; Et des rayons du soir la haute église atteinte S'ouvre, et l'on voit sortir du portail à pas lents Une procession d'ombres en voiles blancs; Ce sont des sœurs ayant à leur tête l'abbesse, Et leur chant grave monte au ciel où le jour baisse; Elles ont vu s'enfuir l'enfant désespéré; Alors leur voix profonde a dit miserere; L'abbesse les amène; elle dresse sa crosse Entre l'adolescent frêle et l'homme féroce; On porte devant elle un grand crucifix noir; Toutes ces vierges, sœurs qu'enchaîne un saint devoir, Pleurent sur le vainqueur comme sur la victime, Et viennent opposer au passage d'un crime Le Christ immense ouvrant ses bras au genre humain. Tiphaine arrive sombre et la hache à la main, Et crie à ce troupeau murmurant grâce! grâce! --Colombes, ôtez-vous de là; le vautour passe!
La nuit vient, et toujours, tremblant, pleurant, fuyant, L'enfant effaré court devant l'homme effrayant. C'est l'heure où l'horizon semble un rêve, et recule. Clair de lune, halliers, bruyères, crépuscule. La poursuite s'acharne, et, plus qu'auparavant Forcenée, à travers les arbres et le vent, Fait peur à l'ombre même, et donne le vertige Aux sapins sur les monts, aux roses sur leur tige. L'enfant sans armes, l'homme avec son couperet, Courent dans la noirceur des bois, et l'on dirait Que dans la forêt spectre ils deviennent fantômes.
Une femme, d'un groupe obscur de toits de chaumes, Sort, et ne peut parler, les larmes l'étouffant; C'est une mère, elle a dans les bras son enfant, Et c'est une nourrice, elle a le sein nu.--Grâce! Dit-elle, en bégayant; et dans le vaste espace Angus s'enfuit.--Jamais! dit Tiphaine inhumain. Mais la femme à genoux lui barre le chemin. --Arrête! sois clément, afin que Dieu t'exauce! Grâce! Au nom du berceau, n'ouvre pas une fosse! Sois vainqueur, c'est assez; ne sois pas assassin. Fais grâce. Cet enfant que j'ai là sur mon sein T'implore pour l'enfant que cherche ton épée. Entends-moi; laisse fuir cette proie échappée. Ah! tu ne tueras point, et tu m'écouteras, Chevalier, puisque j'ai l'aurore dans mes bras. Songe à ta mère. Eh bien, je suis mère comme elle. Homme, respecte en moi la femme.--A bas, femelle! Dit Tiphaine, et du pied il frappe ce sein nu.
Ce fut dans on ne sait quel ravin inconnu Que Tiphaine atteignit le pauvre enfant farouche; L'enfant pris n'eut pas même un râle dans la bouche; Il tomba de cheval, et, morne, épuisé, las, Il dressa ses deux mains suppliantes; hélas! Sa mère morte était dans le fond de la tombe, Et regardait.
Tiphaine accourt, s'élance, tombe Sur l'enfant, comme un loup dans les cirques romains, Et d'un revers de hache il abat ces deux mains Qui dans l'ombre élevaient vers les cieux la prière; Puis, par ses blonds cheveux dans une fondrière Il le traîne.
Et riant de fureur, haletant, Il tua l'orphelin, et dit: Je suis content! Ainsi rit dans son antre infâme la tarasque.
*
Alors l'aigle d'airain qu'il avait sur son casque, Et qui, calme, immobile et sombre, l'observait, Cria: Cieux étoilés, montagnes que revêt L'innocente blancheur des neiges vénérables, O fleuves, ô forêts, cèdres, sapins, érables, Je vous prends à témoin que cet homme est méchant!-- Et, cela dit, ainsi qu'un piocheur fouille un champ, Comme avec sa cognée un pâtre brise un chêne, Il se mit à frapper à coups de bec Tiphaine; Il lui creva les yeux; il lui broya les dents; Il lui pétrit le crâne en ses ongles ardents Sous l'armet d'où le sang sortait comme d'un crible, Le jeta mort à terre, et s'envola terrible.
XVIII
L'ITALIE.--RATBERT
LES CONSEILLERS PROBES ET LIBRES
Ratbert, fils de Rodolphe et petit-fils de Charles, Qui se dit empereur et qui n'est que roi d'Arles, Vêtu de son habit de patrice romain, Et la lance du grand saint Maurice à la main, Est assis au milieu de la place d'Ancône. Sa couronne est l'armet de Didier, et son trône Est le fauteuil de fer de Henri l'Oiseleur. Sont présents cent barons et chevaliers; la fleur Du grand arbre héraldique et généalogique Que ce sol noir nourrit de sa séve tragique. Spinola, qui prit Suze et qui la ruina, Jean de Carrara, Pons, Sixte Malaspina Au lieu de pique ayant la longue épine noire, Ugo, qui fit noyer ses sœurs dans leur baignoire, Regardent dans leurs rangs entrer avec dédain Guy, sieur de Pardiac et de l'Ile-en-Jourdain; Guy, parmi tous ces gens de lustre et de naissance, N'ayant encor pour lui que le sac de Vicence, Et du reste n'étant qu'un batteur de pavé D'origine quelconque et de sang peu prouvé. L'exarque Sapaudus que le saint-siége envoie, Sénèque, marquis d'Ast, Bos, comte de Savoie, Le tyran de Massa, le sombre Albert Cibo Que le marbre aujourd'hui fait blanc sur son tombeau, Ranuce, caporal de la ville d'Anduze, Foulque, ayant pour cimier la tête de Méduse, Marc, ayant pour devise: IMPERIUM FIT JUS, Entourent Afranus, évêque de Fréjus. Là sont Farnèse, Ursin, Cosme à l'âme avilie; Puis les quatre marquis souverains d'Italie; L'archevêque d'Urbin, Jean, bâtard de Rodez, Alonze de Silva, ce duc dont les cadets Sont rois, ayant conquis l'Algarve portugaise, Et Visconti, seigneur de Milan, et Borghèse, Et l'homme, entre tous faux, glissant, habile, ingrat, Avellan, duc de Tyr et sieur de Montferrat; Près d'eux Prendiparte, capitaine de Sienne, Pic, fils d'un astrologue et d'une égyptienne, Alde Aldobrandini, Guiscard, sieur de Beaujeu, Et le gonfalonier du saint-siége et de Dieu, Gandolfe, à qui, plus tard, le pape Urbain fit faire Une statue équestre en l'église Saint-Pierre, Complimentent Martin de la Scala, le roi De Vérone, et le roi de Tarente, Geoffroy; A quelques pas se tient Falco, comte d'Athène, Fils du vieux Muzzufer, le rude capitaine Dont les clairons semblaient des bouches d'aquilon; De plus, deux petits rois, Agrippin et Gilon.
Tous jeunes, beaux, heureux, pleins de joie, et farouches.
Les seigneurs vont aux rois ainsi qu'au miel les mouches. Tous sont venus, des burgs, des châteaux, des manoirs; Et la place autour d'eux est déserte; et cent noirs, Tout nus, et cent piquiers aux armures persanes En barrent chaque rue avec leurs pertuisanes. Geoffroy, Martin, Gilon, l'enfant Agrippin trois, Sont assis sous le dais près du maître, étant rois.
Dans ce réseau de chefs qui couvrait l'Italie, Je passe Théodat, prince de Trente, Élie, Despote d'Avenzo, qu'a réclamé l'oubli, Ce borgne Ordelafo, le bourreau de Forli, Lascaris, que sa tante Alberte fit eunuque, Othobon, sieur d'Assise, et Tibalt, sieur de Lucque; C'est que, bien que mêlant aux autres leurs drapeaux, Ceux-là ne comptaient point parmi les principaux; Dans un filet on voit les fils moins que les câbles; Je nomme seulement les monstres remarquables.
Derrière eux, sur la pierre auguste d'un portail, Est sculpté Satan, roi, forçat, épouvantail, L'effrayant ramasseur de haillons de l'abîme, Ayant sa hotte au dos, pleine d'âmes, son crime Sur son aile qui ploie, et son croc noir qui luit Dans son poing formidable, et, dans ses yeux, la nuit.
Pour qui voudrait peser les droits que donne au maître La pureté du sang dont le ciel l'a fait naître, Ratbert est fils d'Agnès, comtesse d'Elseneur; Or, c'est la même gloire et c'est le même honneur D'être enfanté d'Agnès que né de Messaline.
Malaspina, portant l'épine javeline, Redoutable marquis, à l'œil fauve et dévot, Est à droite du roi comme comte et prévôt.
C'est un de ces grands jours où les bannières sortent. Dix chevaliers de l'ordre Au Droit Désir apportent Le Nœud d'Or, précédés d'Énéas, leur massier, Et d'un héraut de guerre en soutane d'acier.
Le roi brille, entouré d'une splendeur d'épées. Plusieurs femmes sont là, près du trône groupées; Élise d'Antioche, Ana, Cubitosa, Fille d'Azon, qu'Albert de Mantoue épousa; La plus belle, Matha, sœur du prince de Cumes, Est blonde; et, l'éventant d'un éventail de plumes, Sa naine, par moments, lui découvre les seins; Couchée et comme lasse au milieu des coussins, Elle enivre le roi d'attitudes lascives; Son rire jeune et fou laisse voir ses gencives; Elle a ce vêtement ouvert sur le côté, Qui, plus tard, fut au Louvre effrontément porté Par Bonne de Berry, fille de Jean de France.
Dans Ancône, est-ce deuil, terreur, indifférence? Tout se tait; les maisons, les bouges, les palais, Ont bouché leur lucarne ou fermé leurs volets; Le cadran qui dit l'heure a l'air triste et funeste.
Le soleil luit aux cieux comme dans une peste; Que l'homme soit foulé par les rois ou saisi Par les fléaux, l'azur n'en a point de souci; Le soleil, qui n'a pas d'ombre et de lueurs fausses, Rit devant les tyrans comme il rit sur les fosses.
Ratbert vient d'inventer, en se frappant le front, Un piége où ceux qu'il veut détruire tomberont; Il en parle tout bas aux princes qui sourient. La prière--le peuple aime que les rois prient-- Est faite par Tibère, évêque de Verceil.
Tous étant réunis, on va tenir conseil.
Les deux huissiers de l'Ordre, Anchise avec Trophime, Invitent le plus grand comme le plus infime A parler, l'empereur voulant que les avis, Mauvais, soient entendus, et, justes, soient suivis. Puis il est répété par les huissiers, Anchise Et Trophime, qu'il faut avec pleine franchise Sur la guerre entreprise offrir son sentiment; Que chacun doit parler à son tour librement; Que c'est jour de chapitre et jour de conscience; Et que, dans ces jours-là, les rois ont patience, Vu que, devant le Christ, Thomas Didyme a pu Parler insolemment sans être interrompu. Et puisse l'empereur vivre longues années!
On voit devant Ratbert trois haches destinées, La première, au quartier de bœuf rouge et fumant Qu'un grand brasier joyeux cuit à son flamboiement; La deuxième, au tonneau de vin que sur la table A placé l'échanson aidé du connétable; La troisième à celui dont l'avis déplaira.
Un se lève. On se tait. C'est Jean de Carrara.
--Ta politique est sage et ta guerre est adroite, Noble empereur, et Dieu te tient dans sa main droite. Qui te conteste est traître et qui te brave est fou. Je suis ton homme lige, et, toujours, n'importe où, Je te suivrai, mon maître, et j'aimerai ta chaîne, Et je la porterai.
--Celle-ci, capitaine, Dit Ratbert, lui jetant au cou son collier d'or. De plus, j'ai Perpignan, je t'en fais régidor.--
L'archevêque d'Urbin salue, il examine Le plan de guerre, sac des communes, famine, Les moyens souterrains, les rapports d'espions. --Sire, vous êtes grand comme les Scipions; En vous voyant le flanc de l'église tressaille.
--Archevêque, pardieu! dit Ratbert, je te baille Un sou par muid de vin qu'on boit à Besançon.
Cibo, qui parle avec un accent brabançon, S'en excuse, ayant fait à Louvain ses études, Et dit:
--Sire, les gens à fières attitudes Sont des félons; pieds nus et la chaîne aux poignets, Qu'on les fouette. O mon roi! par votre mère Agnès, Vous êtes empereur, vous avez les trois villes, Arles, Rome de Gaule et la mère des Milles, Bordeaux en Aquitaine et les îles de Ré, Naples, où le mont Vésuve est fort considéré. Qui vous résiste essaye une lutte inutile; Noble, qu'on le dégrade, et serf, qu'on le mutile; Vous affronter est crime, orgueil, lâche fureur; Quiconque ne dit pas: «Ratbert est l'empereur», Doit mourir; nous avons des potences, j'espère. Quant à moi, je voudrais, fût-ce mon propre père, S'il osait blasphémer César que Dieu conduit, Voir les corbeaux percher sur ses côtes la nuit, Et la lune passer à travers son squelette.--
Ratbert dit:--Bon marquis, je te donne Spolète.
C'est à Malaspina de parler. Un vieillard Se troublerait devant ce jeune homme; il sait l'art D'évoquer le démon, la stryge, l'égrégore; Il teint sa dague avec du suc de mandragore; Il sait des palefrois empoisonner le mors; Dans une guerre il a rempli de serpents morts Les citernes de l'eau qu'on boit dans les Abruzzes; Il dit: La guerre est sainte! Il rend compte des ruses, A voix basse, et finit à voix haute en priant: --Fais régner l'empereur du nord à l'orient, Mon Dieu! c'est par sa bouche auguste que tu parles.
--Je te fais capischol de mon chapitre d'Arles, Dit Ratbert.