Chapter 3 of 16 · 3966 words · ~20 min read

Part 3

--Tant d'illustres combats Font luire votre gloire, ô grand soldat sincère, Que nous vous aimons mieux compagnon qu'adversaire. Seigneur, tout invincible et tout Roland qu'on est, Quand il faut, pied à pied, dans l'herbe et le genêt, Lutter seul, et, n'ayant que deux bras, tenir tête A cent vingt durs garçons, c'est une sombre fête; C'est un combat d'un sang généreux empourpré, Et qui pourrait finir, sur le sinistre pré, Par les os d'un héros réjouissant les aigles. Entendons-nous plutôt. Les états ont leurs règles; Et vous êtes tombé dans un arrangement De famille, inutile à conter longuement; Seigneur, Nuño n'est pas possible; je m'explique. L'enfantillage nuit à la chose publique; Mettre sur un tel front la couronne, l'effroi, La guerre, n'est-ce pas stupide? Un marmot roi! Allons donc! en ce cas, si le contre-sens règne, Si l'absurde fait loi, qu'on me donne une duègne, Et dites aux brebis de rugir, ordonnez Aux biches d'emboucher les clairons forcenés; En même temps, soyez conséquent, qu'on affuble L'ours des monts et le loup des bois d'une chasuble, Et qu'aux pattes du tigre on plante un goupillon. Seigneur, pour être sage, on n'est pas un félon; Et les choses qu'ici je vous dis sont certaines Pour les docteurs autant que pour les capitaines. J'arrive au fait; soyons amis. Nous voulons tous Faire éclater l'estime où nous sommes de vous; Voici. Leso n'est pas une bourgade vile, La ville d'Oyarzun est une belle ville, Toutes deux sont à vous; si, pesant nos raisons, Vous nous prêtez main-forte en ce que nous faisons, Nous vous donnons les gens, les bois, les métairies. Donc vous voilà seigneur de ces deux seigneuries; Il ne nous reste plus qu'à nous tendre la main. Nous avons de la cire, un prêtre, un parchemin, Et pour que votre grâce en tout point soit contente, Nous allons vous signer ici votre patente; C'est dit.

--Avez-vous fait ce rêve? dit Roland. Et, présentant au roi son beau destrier blanc:

--Tiens, roi! pars au galop, hâte-toi, cours, regagne Ta ville, et saute au fleuve et passe la montagne, Va!--

L'enfant-roi bondit en selle éperdument, Et le voilà qui fuit sous le clair firmament, A travers monts et vaux, pâle, à bride abattue.

--Çà, le premier qui monte à cheval, je le tue, Dit Roland.

Les infants se regardaient entre eux, Stupéfaits.

VIII

PACHECO, FROÏLA, ROSTABAT

Et Roland:

--Il serait désastreux Qu'un de vous poursuivît cette proie échappée, Je ferais deux morceaux de lui d'un coup d'épée, Comme le Duero coupe Léon en deux.

Et, pendant qu'il parlait, à son bras hasardeux, La grande Durandal brillait toute joyeuse. Roland s'adosse au tronc robuste d'une yeuse, Criant:--Défiez-vous de l'épée. Elle mord. --Quand tu serais femelle ayant pour nom la Mort, J'irais! J'égorgerai Nuño dans la campagne! Dit Pacheco, sautant sur son genet d'Espagne. Roland monte au rocher qui barre le chemin.

L'infant pique des deux, une dague à la main, Une autre entre les dents, prête à la repartie; Qui donc l'empêcherait de franchir la sortie? Ses poignets sont crispés d'avance du plaisir D'atteindre le fuyard et de le ressaisir, Et de sentir trembler sous l'ongle inexorable Toute la pauvre chair de l'enfant misérable. Il vient, et sur Roland il jette un long lacet; Roland, surpris, recule, et Pacheco passait... Mais le grand paladin se roidit, et l'assomme D'un coup prodigieux qui fendit en deux l'homme Et tua le cheval, et si surnaturel Qu'il creva le chanfrein et troua le girel.

--Qu'est-ce que j'avais dit? fit Roland.

--Qu'on soit sage,

Reprit-il; renoncez à forcer le passage. Si l'un de vous, bravant Durandal à mon poing, A le cerveau heurté de folie à ce point, Je lui ferai descendre au talon sa fêlure; Voyez.--

Don Froïla, caressant l'encolure De son large cheval au mufle de taureau, Crie:--Allons!

--Pas un pas de plus, caballero! Dit Roland.

Et l'infant répond d'un coup de lance; Roland, atteint, chancelle, et Froïla s'élance; Mais Durandal se dresse, et jette Froïla Sur Pacheco, dont l'âme en ce moment hurla. Froïla tombe, étreint par l'angoisse dernière; Son casque, dont l'épée a brisé la charnière, S'ouvre, et montre sa bouche où l'écume apparaît. Bave épaisse et sanglante! Ainsi, dans la forêt, La séve en mai, gonflant les aubépines blanches, S'enfle et sort en salive à la pointe des branches.

--Vengeance! mort! rugit Rostabat le Géant, Nous sommes cent contre un. Tuons ce mécréant!

--Infants! cria Roland, la chose est difficile; Car Roland n'est pas un. J'arrive de Sicile, D'Arabie et d'Égypte, et tout ce que je sais, C'est que des peuples noirs devant moi sont passés; Je crois avoir plané dans le ciel solitaire; Il m'a semblé parfois que je quittais la terre Et l'homme, et que le dos monstrueux des griffons M'emportait au milieu des nuages profonds; Mais, n'importe, j'arrive, et votre audace est rare, Et j'en ris. Prenez garde à vous, car je déclare, Infants, que j'ai toujours senti Dieu près de moi. Vous êtes cent contre un! Pardieu! le bel effroi! Fils, cent maravédis valent-ils une piastre? Cent lampions sont-ils plus farouches qu'un astre? Combien de poux faut-il pour manger un lion? Vous êtes peu nombreux pour la rébellion Et pour l'encombrement du chemin, quand je passe. Arrière!

Rostabat le Géant, tête basse, Crachant les grognements rauques d'un sanglier, Lourd colosse, fondit sur le bon chevalier, Avec le bruit d'un mur énorme qui s'écroule; Près de lui, s'avançant comme une sombre foule, Les sept autres infants, avec leurs intendants, Marchent, et derrière eux viennent, grinçant des dents, Les cent coupe-jarrets à faces renégates, Coiffés de monteras et chaussés d'alpargates, Demi-cercle féroce, agile, étincelant; Et tous font converger leurs piques sur Roland.

L'infant, monstre de cœur, est monstre de stature; Le rocher de Roland lui vient à la ceinture; Leurs fronts sont de niveau dans ces puissants combats, Le preux étant en haut et le géant en bas.

Rostabat prend pour fronde, ayant Roland pour cible, Un noir grappin qui semble une araignée horrible, Masse affreuse oscillant au bout d'un long anneau; Il lance sur Roland cet arrache-créneau; Roland l'esquive, et dit au géant: Bête brute! Le grappin égratigne un rocher dans sa chute, Et le géant bondit, deux haches aux deux poings.

Le colosse et le preux, terribles, se sont joints.

--O Durandal, ayant coupé Dol en Bretagne, Tu peux bien me trancher encor cette montagne, Dit Roland, assenant l'estoc sur Rostabat.

Comme sur ses deux pieds de devant l'ours s'abat, Après s'être dressé pour étreindre le pâtre, Ainsi Rostabat tombe; et sur son cou d'albâtre Laïs nue avait moins d'escarboucles luisant Que ces fauves rochers n'ont de flaques de sang. Il tombe; la bruyère écrasée est remplie De cette monstrueuse et vaste panoplie; Relevée en tombant, sa chemise d'acier Laisse nu son poitrail de prince carnassier, Cadavre au ventre horrible, aux hideuses mamelles, Et l'on voit le dessous de ses noires semelles.

Les sept princes vivants regardent les trois morts.

Et, pendant ce temps-là, lâchant rênes et mors, Le pauvre enfant sauvé fuyait vers Compostelle.

Durandal brille et fait refluer devant elle Les assaillants poussant des souffles d'aquilon; Toujours droit sur le roc qui ferme le vallon, Roland crie au troupeau qui sur lui se resserre:

--Du renfort vous serait peut-être nécessaire. Envoyez-en chercher. A quoi bon se presser? J'attendrai jusqu'au soir avant de commencer.

--Il raille! Tous sur lui! dit Jorge, et pêle-mêle! Nous sommes vautours; l'aigle est notre sœur jumelle; Fils, courage! et ce soir, pour son souper sanglant, Chacun de nous aura son morceau de Roland.--

IX

DURANDAL TRAVAILLE

Laveuses qui, dès l'heure où l'orient se dore, Chantez, battant du linge aux fontaines d'Andorre, Et qui faites blanchir des toiles sous le ciel; Chevriers qui roulez sur le Jaïzquivel Dans les nuages gris votre hutte isolée; Muletiers qui poussez de vallée en vallée Vos mules sur les ponts que César éleva, Sait-on ce que là-bas le vieux mont Corcova Regarde par-dessus l'épaule des collines?

Le mont regarde un choc hideux de javelines, Un noir buisson vivant de piques, hérissé, Comme au pied d'une tour que ceindrait un fossé, Autour d'un homme, tête altière, âpre, escarpée, Que protége le cercle immense d'une épée. Tous d'un côté; de l'autre, un seul; tragique duel! Lutte énorme! combat de l'Hydre et de Michel!

Qui pourrait dire au fond des cieux pleins de huées Ce que fait le tonnerre au milieu des nuées Et ce que fait Roland entouré d'ennemis? Larges coups, flots de sang par des bouches vomis, Faces se renversant en arrière livides, Casques brisés roulant comme des cruches vides, Flots d'assaillants toujours repoussés, blessés, morts, Cris de rage. O carnage! ô terreur! corps à corps D'un homme contre un tas de gueux épouvantable! Comme un usurier met son or sur une table, Le meurtre sur les morts jette les morts, et rit. Durandal flamboyant semble un sinistre esprit; Elle va, vient, remonte et tombe, se relève, S'abat, et fait la fête effrayante du glaive; Sous son éclair, les bras, les cœurs, les yeux, les fronts, Tremblent, et les hardis, nivelés aux poltrons, Se courbent; et l'épée éclatante et fidèle Donne des coups d'estoc qui semblent des coups d'aile; Et sur le héros, tous ensemble, le truand, Le prince, furieux, s'acharnent, se ruant, Frappant, parant, jappant, hurlant, criant: main-forte! Roland est-il blessé? Peut-être. Mais qu'importe? Il lutte. La blessure est l'altière faveur Que fait la guerre au brave illustre, au preux sauveur, Et la chair de Roland, mieux que l'acier trempée, Ne craint pas ce baiser farouche de l'épée. Mais, cette fois, ce sont des armes de goujats, Lassos plombés, couteaux catalans, navajas, Qui frappent le héros, sur qui cette famille De monstres se reploie et se tord et fourmille; Le héros sous son pied sent onduler leurs nœuds Comme les gonflements d'un dragon épineux; Son armure est partout bosselée et fêlée; Et Roland par moments songe dans la mêlée: --Pense-t-il à donner à boire à mon cheval?

Un ruisseau de pourpre erre et fume dans le val, Et sur l'herbe partout des gouttes de sang pleuvent; Cette clairière aride et que jamais n'abreuvent Les urnes de la pluie et les vastes seaux d'eau Que l'hiver jette au front des monts d'Urbistondo, S'ouvre, et, toute brûlée et toute crevassée, Consent joyeusement à l'horrible rosée; Fauve, elle dit: C'est bon. J'ai moins chaud maintenant. Des satyres, couchés sur le dos, égrenant Des grappes de raisin au-dessus de leur tête, Des ægipans aux yeux de dieux, aux pieds de bête, Joutant avec le vieux Silène, s'essoufflant A se vider quelque outre énorme dans le flanc, Tétant la nymphe Ivresse en leur riante envie N'ont pas la volupté de la soif assouvie Plus que ce redoutable et terrible ravin. La terre boit le sang mieux qu'un faune le vin. Un assaut est suivi d'un autre assaut. A peine Roland a-t-il broyé quelque gueux qui le gêne, Que voilà de nouveau qu'on lui mord le talon. Noir fracas! la forêt, la lande, le vallon, Les cols profonds, les pics que l'ouragan insulte, N'entendent plus le bruit du vent dans ce tumulte; Un vaste cliquetis sort de ce sombre effort; Tout l'écho retentit. Qu'est-ce donc que la mort Forge dans la montagne et fait dans cette brume, Ayant ce vil ramas de bandits pour enclume, Durandal pour marteau, Roland pour forgeron?

X

LE CRUCIFIX

Et, là-bas, sans qu'il fût besoin de l'éperon, Le cheval galopait toujours à perdre haleine. Il passait la rivière, il franchissait la plaine, Il volait; par moments, frémissant et ravi, L'enfant se retournait, tremblant d'être suivi, Et de voir, des hauteurs du monstrueux repaire, Descendre quelque frère horrible de son père.

Comme le soir tombait, Compostelle apparut. Le cheval traversa le pont de granit brut Dont saint Jacque a posé les premières assises; Les bons clochers sortaient des brumes indécises; Et l'orphelin revit son paradis natal.

Près du pont se dressait, sur un haut piédestal, Un Christ en pierre ayant à ses pieds la madone, Un blanc cierge éclairait sa face qui pardonne, Plus douce à l'heure où l'ombre au fond des cieux grandit Et l'enfant arrêta son cheval, descendit, S'agenouilla, joignit les mains devant le cierge, Et dit:

--O mon bon Dieu, ma bonne sainte vierge, J'étais perdu; j'étais le ver sous le pavé; Mes oncles me tenaient; mais vous m'avez sauvé; Vous m'avez envoyé ce paladin de France, Seigneur; et vous m'avez montré la différence Entre les hommes bons et les hommes méchants. J'avais peut-être en moi bien des mauvais penchants, J'eusse plus tard peut-être été moi-même infâme; Mais, en sauvant la vie, ô Dieu, vous sauvez l'âme, Vous m'êtes apparu dans cet homme, Seigneur; J'ai vu le jour, j'ai vu la foi, j'ai vu l'honneur, Et j'ai compris qu'il faut qu'un prince compatisse Au malheur, c'est-à-dire, ô père! à la justice. O madame Marie! ô Jésus! à genoux Devant le crucifix où vous saignez pour nous, Je jure de garder ce souvenir, et d'être Doux au faible, loyal au bon, terrible au traître, Et juste et secourable à jamais, écolier De ce qu'a fait pour moi ce vaillant chevalier. Et j'en prends à témoin vos saintes auréoles.--

Le cheval de Roland entendit ces paroles, Leva la tête, et dit à l'enfant: C'est bien, roi.

L'orphelin remonta sur le blanc palefroi, Et rentra dans sa ville au son joyeux des cloches.

XI

CE QU'A FAIT RUY LE SUBTIL

Et dans le même instant, entre les larges roches, A travers les sapins d'Ernula, frémissant De ce défi superbe et sombre, un contre cent, On pouvait voir encor, sous la nuit étoilée, Le groupe formidable au fond de la vallée. Le combat finissait; tous ces monts radieux Ou lugubres, jadis hantés des demi-dieux, S'éveillaient, étonnés, dans le blanc crépuscule, Et, regardant Roland, se souvenaient d'Hercule. Plus d'infants; neuf étaient tombés; un avait fui, C'était Ruy le Subtil; mais la bande sans lui Avait continué, car rien n'irrite comme La honte et la fureur de combattre un seul homme; Durandal, à tuer ces coquins s'ébréchant, Avait jonché de morts la terre, et fait ce champ Plus vermeil qu'un nuage où le soleil se couche; Elle s'était rompue en ce labeur farouche; Ce qui n'empêchait pas Roland de s'avancer; Les bandits, le croyant prêt à recommencer, Tremblants comme des bœufs qu'on ramène à l'étable A chaque mouvement de son bras redoutable, Reculaient, lui montrant de loin leurs coutelas; Et, pas à pas, Roland, sanglant, terrible, las, Les chassait devant lui parmi les fondrières; Et, n'ayant plus d'épée, il leur jetait des pierres.

[Illustration: MAHAUD ENDORMIE.

Dessiné par F. Flameng. Gravé par A. Mongin. L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]

EVIRADNUS

I

DÉPART DE L'AVENTURIER POUR L'AVENTURE

Qu'est-ce que Sigismond et Ladislas ont dit? Je ne sais si la roche ou l'arbre l'entendit; Mais, quand ils ont tout bas parlé dans la broussaille, L'arbre a fait un long bruit de taillis qui tressaille, Comme si quelque bête en passant l'eût troublé, Et l'ombre du rocher ténébreux a semblé Plus noire, et l'on dirait qu'un morceau de cette ombre A pris forme et s'en est allé dans le bois sombre, Et maintenant on voit comme un spectre marchant Là-bas dans la clarté sinistre du couchant.

Ce n'est pas une bête en son gîte éveillée, Ce n'est pas un fantôme éclos sous la feuillée, Ce n'est pas un morceau de l'ombre du rocher Qu'on voit là-bas au fond des clairières marcher; C'est un vivant qui n'est ni stryge ni lémure; Celui qui marche là, couvert d'une âpre armure, C'est le grand chevalier d'Alsace, Eviradnus.

Ces hommes qui parlaient, il les a reconnus; Comme il se reposait dans le hallier, ces bouches Ont passé, murmurant des paroles farouches, Et jusqu'à son oreille un mot est arrivé; Et c'est pourquoi ce juste et ce preux s'est levé.

Il connaît ce pays qu'il parcourut naguère.

Il rejoint l'écuyer Gasclin, page de guerre, Qui l'attend dans l'auberge, au plus profond du val, Où tout à l'heure il vient de laisser son cheval Pour qu'en hâte on lui donne à boire, et qu'on le ferre. Il dit au forgeron:--Faites vite. Une affaire M'appelle.--Il monte en selle et part.

II

EVIRADNUS

Eviradnus, Vieux, commence à sentir le poids des ans chenus; Mais c'est toujours celui qu'entre tous on renomme, Le preux que nul n'a vu de son sang économe; Chasseur du crime, il est nuit et jour à l'affût; De sa vie il n'a fait d'action qui ne fût Sainte, blanche et loyale, et la grande pucelle, L'épée, en sa main pure et sans tache, étincelle. C'est le Samson chrétien, qui, survenant à point, N'ayant pour enfoncer la porte que son poing, Entra, pour la sauver, dans Sickingen en flamme; Qui, s'indignant de voir honorer un infâme, Fit, sous son dur talon, un tas d'arceaux rompus Du monument bâti pour l'affreux duc Lupus, Arracha la statue, et porta la colonne Du munster de Strasbourg au pont de Wasselonne, Et là, fier, la jeta dans les étangs profonds; On vante Eviradnus d'Altorf à Chaux-de-Fonds; Quand il songe et s'accoude, on dirait Charlemagne; Rôdant, tout hérissé, du bois à la montagne, Velu, fauve, il a l'air d'un loup qui serait bon; Il a sept pieds de haut comme Jean de Bourbon; Tout entier au devoir qu'en sa pensée il couve, Il ne se plaint de rien, mais seulement il trouve Que les hommes sont bas et que les lits sont courts; Il écoute partout si l'on crie au secours; Quand les rois courbent trop le peuple, il le redresse Avec une intrépide et superbe tendresse; Il défendit Alix comme Diègue Urraca; Il est le fort, ami du faible; il attaqua Dans leurs antres les rois du Rhin, et dans leurs bauges Les barons effrayants et difformes des Vosges; De tout peuple orphelin il se faisait l'aïeul; Il mit en liberté les villes; il vint seul De Hugo Tête-d'Aigle affronter la caverne; Bon, terrible, il brisa le carcan de Saverne, La ceinture de fer de Schelestadt, l'anneau De Colmar et la chaîne au pied de Haguenau. Tel fut Eviradnus. Dans l'horrible balance Où les princes jetaient le dol, la violence, L'iniquité, l'horreur, le mal, le sang, le feu, Sa grande épée était le contre-poids de Dieu. Il est toujours en marche, attendu qu'on moleste Bien des infortunés sous la voûte céleste, Et qu'on voit dans la nuit bien des mains supplier; Sa lance n'aime pas moisir au râtelier; Sa hache de bataille aisément se décroche; Malheur à l'action mauvaise qui s'approche Trop près d'Eviradnus, le champion d'acier! La mort tombe de lui comme l'eau du glacier. Il est héros; il a pour cousine la race Des Amadis de France et des Pyrrhus de Thrace. Il rit des ans. Cet homme à qui le monde entier N'eût pas fait dire Grâce! et demander quartier, Ira-t-il pas crier au temps: Miséricorde! Il s'est, comme Baudoin, ceint les reins d'une corde; Tout vieux qu'il est, il est de la grande tribu; Le moins fier des oiseaux n'est pas l'aigle barbu.

Qu'importe l'âge? il lutte. Il vient de Palestine, Il n'est point las. Les ans s'acharnent; il s'obstine.

III

DANS LA FORÊT

Quelqu'un qui s'y serait perdu ce soir, verrait Quelque chose d'étrange au fond de la forêt; C'est une grande salle éclairée et déserte. Où? Dans l'ancien manoir de Corbus.

L'herbe verte, Le lierre, le chiendent, l'églantier sauvageon, Font, depuis trois cents ans, l'assaut de ce donjon; Le burg, sous cette abjecte et rampante escalade, Meurt, comme sous la lèpre un sanglier malade; Il tombe; les fossés s'emplissent des créneaux; La ronce, ce serpent, tord sur lui ses anneaux; Le moineau franc, sans même entendre ses murmures, Sur ses vieux pierriers morts vient becqueter les mûres; L'épine sur son deuil prospère insolemment; Mais, l'hiver, il se venge; alors, le burg dormant S'éveille, et, quand il pleut pendant des nuits entières, Quand l'eau glisse des toits et s'engouffre aux gouttières, Il rend grâce à l'ondée, aux vents, et, content d'eux, Profite, pour cracher sur le lierre hideux, Des bouches de granit de ses quatre gargouilles.

Le burg est aux lichens comme le glaive aux rouilles; Hélas! et Corbus, triste, agonise. Pourtant L'hiver lui plaît; l'hiver, sauvage combattant, Il se refait, avec les convulsions sombres Des nuages hagards croulant sur ses décombres, Avec l'éclair qui frappe et fuit comme un larron, Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon, Une sorte de vie effrayante, à sa taille; La tempête est la sœur fauve de la bataille; Et le puissant donjon, féroce, échevelé, Dit: Me voilà! sitôt que la bise a sifflé; Il rit quand l'équinoxe irrité le querelle Sinistrement, avec son haleine de grêle; Il est joyeux, ce burg, soldat encor debout, Quand, jappant comme un chien poursuivi par un loup, Novembre, dans la brume errant de roche en roche, Répond au hurlement de janvier qui s'approche. Le donjon crie: En guerre! ô tourmente, es-tu là? Il craint peu l'ouragan, lui qui vit Attila. Oh! les lugubres nuits! Combats dans la bruine; La nuée attaquant, farouche, la ruine! Un ruissellement vaste, affreux, torrentiel, Descend des profondeurs furieuses du ciel; Le burg brave la nue; on entend les gorgones Aboyer aux huit coins de ses tours octogones; Tous les monstres sculptés sur l'édifice épars Grondent, et les lions de pierre des remparts Mordent la brume, l'air et l'onde, et les tarasques Battent de l'aile au souffle horrible des bourrasques; L'âpre averse en fuyant vomit sur les griffons; Et, sous la pluie entrant par les trous des plafonds, Les guivres, les dragons, les méduses, les drées, Grincent des dents au fond des chambres effondrées; Le château de granit, pareil aux preux de fer, Lutte toute la nuit, résiste tout l'hiver; En vain le ciel s'essouffle, en vain janvier se rue; En vain tous les passants de cette sombre rue Qu'on nomme l'infini, l'ombre et l'immensité, Le tourbillon, d'un fouet invisible hâté, Le tonnerre, la trombe où le typhon se dresse, S'acharnent sur la fière et haute forteresse; L'orage la secoue en vain comme un fruit mûr; Les vents perdent leur peine à guerroyer ce mur, Le fôhn bruyant s'y lasse, et sur cette cuirasse L'aquilon s'époumone et l'autan se harasse, Et tous ces noirs chevaux de l'air sortent fourbus De leur bataille avec le donjon de Corbus.

Aussi, malgré la ronce et le chardon et l'herbe, Le vieux burg est resté triomphal et superbe; Il est comme un pontife au cœur du bois profond, Sa tour lui met trois rangs de créneaux sur le front; Le soir, sa silhouette immense se découpe; Il a pour trône un roc, haute et sublime croupe; Et, par les quatre coins, sud, nord, couchant, levant, Quatre monts, Crobius, Bléda, géants du vent, Aptar où croît le pin, Toxis que verdit l'orme, Soutiennent au-dessus de sa tiare énorme Les nuages, ce dais livide de la nuit.

Le pâtre a peur, et croit que cette tour le suit; Les superstitions ont fait Corbus terrible; On dit que l'Archer Noir a pris ce burg pour cible, Et que sa cave est l'antre où dort le Grand Dormant; Car les gens des hameaux tremblent facilement, Les légendes toujours mêlent quelque fantôme A l'obscure vapeur qui sort des toits de chaume, L'âtre enfante le rêve, et l'on voit ondoyer L'effroi dans la fumée errante du foyer.

Aussi, le paysan rend grâce à sa roture Qui le dispense, lui, d'audace et d'aventure, Et lui permet de fuir ce burg de la forêt Qu'un preux, par point d'honneur belliqueux, chercherait.

Corbus voit rarement au loin passer un homme. Seulement, tous les quinze ou vingt ans, l'économe Et l'huissier du palais, avec des cuisiniers Portant tout un festin dans de larges paniers, Viennent, font des apprêts mystérieux, et partent; Et, le soir, à travers les branches qui s'écartent, On voit de la lumière au fond du burg noirci, Et nul n'ose approcher. Et pourquoi? Le voici.

IV

LA COUTUME DE LUSACE