Part 2
Les lunes sont, au fond de l'azur, des cadavres; On voit des globes morts dans les célestes havres Là-haut se dérober; La comète est un monde éventré dans les ombres Qui se traîne, laissant de ses entrailles sombres La lumière tomber.
Regardez l'abbadir et voyez le bolide; L'un tombe, et l'autre meurt; le ciel n'est pas solide; L'ombre a d'affreux recoins; Le point du jour blanchit les fentes de l'espace, Et semble la lueur d'une lampe qui passe Entre des ais mal joints.
Le monde, avec ses feux, ses chants, ses harmonies, N'est qu'une éclosion immense d'agonies Sous le bleu firmament, Un pêle-mêle obscur de souffles et de râles, Et de choses de nuit, vaguement sépulcrales, Qui flottent un moment.
Dieu subit ma présence; il en est incurable. Toute forme créée, ô nuit, est peu durable. O nuit, tout est pour nous; Tout m'appartient, tout vient à moi, gloire guerrière, Force, puissance et joie, et même la prière, Puisque j'ai ses genoux.
La démolition, voilà mon diamètre. Le zodiaque ardent, que Rhamsès a beau mettre Sur son sanglant écu, Craint le ver du sépulcre, et l'aube est ma sujette; L'escarboucle est ma proie, et le soleil me jette Des regards de vaincu.
L'univers magnifique et lugubre a deux cimes. O vivants, à ses deux extrémités sublimes, Qui sont aurore et nuit, La création triste, aux entrailles profondes, Porte deux Tout-puissants, le Dieu qui fait les mondes, Le ver qui les détruit.
XIV
LE POËTE AU VER DE TERRE
Non, tu n'as pas tout, monstre! et tu ne prends point l'âme. Cette fleur n'a jamais subi ta bave infâme. Tu peux détruire un monde et non souiller Caton. Tu fais dire à Pyrrhon farouche: Que sait-on? Et c'est tout. Au-dessus de ton hideux carnage Le prodigieux cœur du prophète surnage; Son char est fait d'éclairs; tu n'en mords pas l'essieu. Tu te vantes. Tu n'es que l'envieux de Dieu. Tu n'es que la fureur de l'impuissance noire. L'envie est dans le fruit, le ver est dans la gloire. Soit. Vivons et pensons, nous qui sommes l'Esprit. Toi, rampe. Sois l'atome effrayant qui flétrit Et qui ronge et qui fait que tout ment sur la terre, Mets cette tromperie au fond du grand mystère, Le néant, sois le nain qui croit être le roi, Serpente dans la vie auguste, glisse-toi, Pour la faire avorter, dans la promesse immense; Ton lâche effort finit où le réel commence, Et le juste, le vrai, la vertu, la raison, L'esprit pur, le cœur droit, bravent ta trahison. Tu n'es que le mangeur de l'abjecte matière. La vie incorruptible est hors de ta frontière; Les âmes vont s'aimer au-dessus de la mort; Tu n'y peux rien. Tu n'es que la haine qui mord. Rien tâchant d'être Tout, c'est toi. Ta sombre sphère C'est la négation, et tu n'es bon qu'à faire Frissonner les penseurs qui sondent le ciel bleu, Indignés, puisqu'un ver s'ose égaler à Dieu, Puisque l'ombre atteint l'astre, et puisqu'une loi vile Sur l'Homère éternel met l'éternel Zoïle.
XV
LES CHEVALIERS ERRANTS
La terre a vu jadis errer des paladins; Ils flamboyaient ainsi que des éclairs soudains, Puis s'évanouissaient, laissant sur les visages La crainte, et la lueur de leurs brusques passages; Ils étaient, dans des temps d'oppression, de deuil, De honte, où l'infamie étalait son orgueil, Les spectres de l'honneur, du droit, de la justice; Ils foudroyaient le crime, ils souffletaient le vice; On voyait le vol fuir, l'imposture hésiter, Blêmir la trahison, et se déconcerter Toute puissance injuste, inhumaine, usurpée, Devant ces magistrats sinistres de l'épée. Malheur à qui faisait le mal! Un de ces bras Sortait de l'ombre avec ce cri: Tu périras! Contre le genre humain et devant la nature, De l'équité suprême ils tentaient l'aventure; Prêts à toute besogne, à toute heure, en tout lieu, Farouches, ils étaient les chevaliers de Dieu.
Ils erraient dans la nuit ainsi que des lumières. Leur seigneurie était tutrice des chaumières; Ils étaient justes, bons, lugubres, ténébreux; Quoique gardé par eux, quoique vengé par eux, Le peuple en leur présence avait l'inquiétude De la foule devant la pâle solitude; Car on a peur de ceux qui marchent en songeant, Pendant que l'aquilon, du haut des cieux plongeant, Rugit, et que la pluie épand à flots son urne Sur leur tête entrevue au fond du bois nocturne.
Ils passaient effrayants, muets, masqués de fer.
Quelques-uns ressemblaient à des larves d'enfer; Leurs cimiers se dressaient difformes sur leurs heaumes; On ne savait jamais d'où sortaient ces fantômes; On disait: Qui sont-ils? d'où viennent-ils? Ils sont Ceux qui punissent, ceux qui jugent, ceux qui vont.-- Tragiques, ils avaient l'attitude du rêve.
O les noirs chevaucheurs! ô les marcheurs sans trêve! Partout où reluisait l'acier de leur corset, Partout où l'un d'eux, calme et grave, apparaissait Posant sa lance au coin ténébreux de la salle, Partout où surgissait leur ombre colossale, On sentait la terreur des pays inconnus; Celui-ci vient du Rhin; celui-là du Cydnus; Derrière eux cheminait la Mort, squelette chauve; Il semblait qu'aux naseaux de leur cavale fauve On entendît la mer ou la forêt gronder; Et c'est aux quatre vents qu'il fallait demander Si ce passant était roi d'Albe ou de Bretagne; S'il sortait de la plaine ou bien de la montagne; S'il avait triomphé du maure, ou du chenil Des peuples monstrueux qui hurlent près du Nil; Quelle ville son bras avait prise ou sauvée; De quel monstre il avait écrasé la couvée.
Les noms de quelques-uns jusqu'à nous sont venus; Ils s'appelaient Bernard, Lahire, Eviradnus; Ils avaient vu l'Afrique; ils éveillaient l'idée D'on ne sait quelle guerre effroyable en Judée; Rois dans l'Inde, ils étaient en Europe barons; Et les aigles, les cris des combats, les clairons, Les batailles, les rois, les dieux, les épopées, Tourbillonnaient dans l'ombre au vent de leurs épées; Qui les voyait passer à l'angle de son mur Pensait à ces cités d'or, de brume et d'azur Qui font l'effet d'un songe à la foule effarée, Tyr, Héliopolis, Solyme, Césarée. Ils surgissaient du sud ou du septentrion, Portant sur leur écu l'hydre ou l'alérion, Couverts des noirs oiseaux du taillis héraldique, Marchant seuls au sentier que le devoir indique, Ajoutant au bruit sourd de leur pas solennel La vague obscurité d'un voyage éternel; Ayant franchi les flots, les monts, les bois horribles, Ils venaient de si loin, qu'ils en étaient terribles; Et ces grands chevaliers mêlaient à leurs blasons Toute l'immensité des sombres horizons.
LE PETIT ROI DE GALICE
I
LE RAVIN D'ERNULA
Ils sont là tous les dix, les infants d'Asturie. La même affaire unit dans la même prairie Les cinq de Santillane aux cinq d'Oviedo. C'est midi; les mulets, très las, ont besoin d'eau, L'âne a soif, le cheval souffle et baisse un œil terne Et la troupe a fait halte auprès d'une citerne; Tout à l'heure on ira plus loin, bannière au vent; Ils atteindront le fond de l'Asturie avant Que la nuit ait couvert la sierra de ses ombres; Ils suivent le chemin qu'à travers ces monts sombres Un torrent, maintenant à sec, jadis creusa, Comme s'il voulait joindre Espos à Tolosa; Un prêtre est avec eux qui lit son bréviaire.
Entre eux et Compostelle ils ont mis la rivière. Ils sont près d'Ernula, bois où le pin verdit, Où Pélage est si grand, que le chevrier dit: «Les arabes faisaient la nuit sur la patrie. Combien sont-ils? criaient les peuples d'Asturie. Pélage en sa main prit la forêt d'Ernula, Alluma cette torche, et, tant qu'elle brûla, Il put voir et compter, du haut de la montagne, Les maures ténébreux jusqu'au fond de l'Espagne.»
II
LEURS ALTESSES
L'endroit est désolé, les gens sont triomphants.
C'est un groupe tragique et fier que ces infants, Précédés d'un clairon qu'à distance accompagne Une bande des gueux les plus noirs de l'Espagne; Sur le front des soldats, férocement vêtus, La montera de fer courbe ses crocs pointus, Et Mauregat n'a point d'estafiers plus sauvages, Et le forban Dragut n'a pas sur les rivages Écumé de forçats pires, et Gaïffer N'a pas, dans le troupeau qui le suit, plus d'enfer; Les casques sont d'acier et les cœurs sont de bronze; Quant aux infants, ce sont dix noms sanglants; Alonze, Don Santos Pacheco le Hardi, Froïla, Qui, si l'on veut Satan, peut dire: Me voilà! Ponce, qui tient la mer d'Irun à Biscarosse, Rostabat le Géant, Materne le Féroce, Blas, Ramon, Jorge, et Ruy le Subtil, leur aîné, Blond, le moins violent et le plus acharné.
Le mont, complice et noir, s'ouvre en gorges désertes.
Ils sont frères; c'est bien; sont-ils amis? non, certes. Ces Caïns pour lien ont la perte d'autrui. Blas, du reste, est l'ami de Materne, et don Ruy De Ramon, comme Atrée est l'ami de Thyeste.
III
NUÑO
Les chefs parlent entre eux, les soldats font la sieste.
Les chevaux sont parqués à part, et sont gardés Par dix hommes, riant, causant, jouant aux dés, Qui sont dix intendants, ayant titres de maîtres, Armés d'épieux, avec des poignards à leurs guêtres. Le sentier a l'air traître et l'arbre a l'air méchant; Et la chèvre qui broute au flanc du mont penchant, Entre les grès lépreux trouve à peine une câpre, Tant la ravine est fauve et tant la roche est âpre: De distance en distance, on voit des puits bourbeux Où finit le sillon des chariots à bœufs; Hors un peu d'herbe autour des puits, tout est aride; Tout du grand midi sombre a l'implacable ride; Les arbres sont gercés, les granits sont fendus; L'air rare et brûlant manque aux oiseaux éperdus. On distingue des tours sur l'épine dorsale D'un mont lointain qui semble une ourse colossale. Quand, où Dieu met le roc, l'homme bâtit le fort, Quand à la solitude il ajoute la mort, Quand de l'inaccessible il fait l'inexpugnable, C'est triste. Dans des plis d'ocre rouge et de sable, Les hauts sentiers des cols, vagues linéaments, S'arrêtent court, brusqués par les escarpements Vers le nord, le troupeau des nuages qui passe, Poursuivi par le vent, chien hurlant de l'espace, S'enfuit, à tous les pics laissant de sa toison. Le Corcova remplit le fond de l'horizon.
On entend dans les pins que l'âge use et mutile Lutter le rocher hydre et le torrent reptile; Près du petit pré vert pour la halte choisi, Un précipice obscur, sans pitié, sans merci, Aveugle, ouvre son flanc, plein d'une pâle brume Où l'Ybaïchalval, épouvantable, écume. De vrais brigands n'auraient pas mieux trouvé l'endroit. Le col de la vallée est tortueux, étroit, Rude, et si hérissé de broussaille et d'ortie, Qu'un seul homme en pourrait défendre la sortie.
De quoi sont-ils joyeux? D'un exploit. Cette nuit, Se glissant dans la ville avec leurs gens, sans bruit, Avant l'heure où commence à poindre l'aube grise, Ils ont dans Compostelle enlevé par surprise Le pauvre petit roi de Galice, Nuño. Les loups sont là, pesant dans leur griffe l'agneau. En cercle près du puits, dans le champ d'herbe verte, Cette collection de monstres se concerte.
Le jeune roi captif a quinze ans; ses voleurs Sont ses oncles; de là son effroi; pas de pleurs, Il se tait; il comprend le but qui les rassemble; Il bâille, et par moments ferme les yeux, et tremble. Son front triste est meurtri d'un coup de gantelet. En partant, on l'avait lié sur un mulet; Grave et sombre, il a dit: Cette corde me blesse. On l'a fait délier, dédaignant sa faiblesse; Mais ses oncles hagards fixent leurs yeux sur lui. L'orphelin sent le vide horrible et sans appui. A sa mort, espérant dompter les vents contraires, Le feu roi don Garci fit venir ses dix frères, Supplia leur honneur, leur sang, leur cœur, leur foi, Et leur recommanda ce faible enfant, leur roi. On discute, en baissant la voix avec mystère, Trois avis: le cloîtrer au prochain monastère, L'aller vendre à Juzaph, prince des sarrasins, Le jeter simplement dans un des puits voisins.
IV
LA CONVERSATION DES INFANTS
--La vie est un affront alors qu'on nous la laisse, Dit Pacheco; qu'il vive et meure de vieillesse! Tué, c'était le roi; vivant, c'est un bâtard. Qu'il vive! au couvent!
--Mais s'il reparaît plus tard?
Dit Jorge.
--Oui, s'il revient? dit Materno l'Hyène.
--S'il revient? disent Ponce et Ramon.
--Qu'il revienne Réplique Pacheco. Frères, si maintenant Nous le laissons vivant, nous le faisons manant. Je lui dirais: Choisis; la mort, ou bien le cloître. Si, pouvant disparaître, il aime mieux décroître, Je vous l'enferme au fond d'un moûtier vermoulu, Et je lui dis: C'est bon; c'est toi qui l'as voulu. Un roi qu'on avilit tombe; on le destitue, Bien quand on le méprise et mal quand on le tue. Nuño mort, c'est un spectre; il reviendrait. Mais, bah! Ayant plié le jour où mon bras le courba, Mais s'étant laissé tondre, ayant eu la paresse De vivre, que m'importe après qu'il reparaisse? Je dirais:--Le feu roi hantait les filles; bien; A-t-il eu quelque part ce fils? Je n'en sais rien; Mais depuis quand, bâtard et lâche, est-on des nôtres? Toute la différence entre un rustre et nous autres, C'est que, si l'affront vient à notre choix s'offrir, Le rustre voudra vivre et le prince mourir; Or, ce drôle a vécu.--Les manants ont envie De devenir caducs, et tiennent à la vie; Ils sont bourgeois, marchands, bâtards, vont aux sermons, Et meurent vieux; mais nous, les princes, nous aimons Une jeunesse courte et gaie à fin sanglante; Nous sommes les guerriers; nous trouvons la mort lente, Et nous lui crions: viens! et nous accélérons Son pas lugubre avec le bruit de nos clairons. Le peuple nous connaît, et le sait bien; il chasse Quiconque prouve mal sa couronne et sa race, Quiconque porte mal sa peau de roi. Jamais Un roi n'est ressorti d'un cloître; et je promets De donner aux bouviers qui sont dans la prairie Tous mes états d'Algarve et tous ceux d'Asturie, Si quelqu'un, n'importe où, dans les pays de mer Ou de terre, en Espagne, en France, dans l'enfer, Me montre un capuchon d'où sort une couronne. Le froc est un linceul que la nuit environne; Après que vous avez blêmi dans un couvent, On ne veut plus de vous; un moine, est-ce un vivant? On ne vous trouve plus la mine assez féroce. --Moine, reprends ta robe! Abbé, reprends ta crosse! Va-t'en!--Voilà le cri qu'on vous jette. Laissons Vivre l'enfant.
Don Ruy, le chef des trahisons, Froid, se parle à lui-même et dit:
--Cette mesure Aurait ceci de bon qu'elle serait très sûre.
--Laquelle? dit Ramon.
Mais Ruy, sans se hâter:
--Je ne sais rien de mieux, dit-il, pour compléter Les choses de l'état et de la politique, Et les actes prudents qu'on fait et qu'on pratique Et qui ne doivent pas du vulgaire être sus, Qu'un puits profond, avec une pierre dessus.
Cela se dit pendant que les gueux, pêle-mêle, Boivent l'ombre et le rêve à l'obscure mamelle Du sommeil ténébreux et muet, et pendant Que l'enfant songe, assis sous le soleil ardent. Le prêtre mange, avec les prières d'usage.
V
LES SOLDATS CONTINUENT DE DORMIR ET LES INFANTS DE CAUSER
Une faute; on n'a point fait garder le passage. O don Ruy le Subtil, à quoi donc pensez-vous? Mais don Ruy répondrait:--J'ai la ronce et le houx, Et chaque pan de roche est une sentinelle; La fauve solitude est l'amie éternelle Des larrons, des voleurs et des hommes de nuit; Ce pays ténébreux comme un antre est construit, Et nous avons ici notre aire inabordable; C'est un vieux recéleur que ce mont formidable; Sinistre, il nous accepte, et, quoi que nous fassions, Il cache dans ses trous toutes nos actions; Et que pouvons-nous donc craindre dans ces provinces Étant bandits aux champs et dans les villes princes?
Le débat sur le roi continue.--Il faudrait, Dit l'infant Ruy, trouver quelque couvent discret, Quelque in-pace bien calme où cet enfant vieillisse; Soit. Mais il vaudrait mieux abréger le supplice, Et s'en débarrasser dans l'Ybaïchalval. Prenez vite un parti, vite! Ensuite à cheval! Dépêchons.
Et, voyant que l'infant don Materne Jette une pierre, et puis une autre, à la citerne, Et qu'il suit du regard les cercles qu'elles font, L'infant Ruy s'interrompt, dit:--Pas assez profond. J'ai regardé.--Puis, calme, il reprend:
--Une affaire Perd sa première forme alors qu'on la diffère. Un point est décidé dès qu'il est éclairci. Nous sommes tous d'accord en bons frères ici, L'enfant nous gêne. Il faut que de la vie il sorte; Le cloître n'est qu'un seuil, la tombe est une porte. Choisissez. Mais que tout soit fait avant demain.
VI
QUELQU'UN
Alerte! un cavalier passe dans le chemin.
C'est l'heure où les soldats, aux yeux lourds, aux fronts blêmes, La sieste finissant, se réveillent d'eux-mêmes. Le cavalier qui passe est habillé de fer; Il vient par le sentier du côté de la mer; Il entre dans le val, il franchit la chaussée; Calme, il approche. Il a la visière baissée; Il est seul; son cheval est blanc.
Bon chevalier, Qu'est-ce que vous venez faire dans ce hallier? Bon passant, quel hasard funeste vous amène Parmi ces rois ayant de la figure humaine Tout ce que les démons peuvent en copier? Quelle abeille êtes-vous pour entrer au guêpier? Quel archange êtes-vous pour entrer dans l'abîme?
Les princes, occupés de bien faire leur crime, Virent, hautains d'abord, sans trop se soucier, Passer cet inconnu sous son voile d'acier; Lui-même, il paraissait, traversant la clairière, Regarder vaguement leur bande aventurière; Comme si ses poumons trouvaient l'air étouffant, Il se hâtait; soudain il aperçut l'enfant; Alors il marcha droit vers eux, mit pied à terre, Et, grave, il dit:
--Je sens une odeur de panthère, Comme si je passais dans les monts de Tunis; Je vous trouve en ce lieu trop d'hommes réunis; Fait-on le mal ici par hasard? Je soupçonne Volontiers les endroits où ne passe personne. Qu'est-ce que cet enfant? Et que faites-vous là?
Un rire, si bruyant qu'un vautour s'envola, Fut du fier Pacheco la première réponse; Puis il cria:
--Pardieu, mes frères! Jorge, Ponce, Ruy, Rostabat, Alonze, avez-vous entendu? Les arbres du ravin demandent un pendu; Qu'ils prennent patience, ils l'auront tout à l'heure; Je veux d'abord répondre à l'homme. Que je meure Si je lui cèle rien de ce qu'il veut savoir! Devant moi d'ordinaire, et dès que l'on croit voir Quelque chose qui semble aux manants mon panache, Vite, on clôt les volets des maisons, on se cache, On se bouche l'oreille et l'on ferme les yeux; Je suis content d'avoir enfin un curieux. Il ne sera pas dit que quelqu'un sur la terre, Princes, m'aura vu faire une chose et la taire, Et que, questionné, j'aurai balbutié. Le hardi qui fait peur, muet, ferait pitié. Ma main s'ouvre toujours, montrant ce qu'elle sème. J'étalerais mon âme à Dieu, vînt-il lui-même M'interroger du haut des cieux, moi, Pacheco, Ayant pour voix la foudre et l'enfer pour écho. Çà, qui que tu sois, homme, écoute, misérable, Nous choisirons après ton chêne ou ton érable, Selon qu'il peut te plaire, en ce bois d'Ernula, Pendre à ces branches-ci plutôt qu'à celles-là. Écoute. Ces seigneurs à mines téméraires, Et moi, le Pacheco, nous sommes les dix frères. Nous sommes les infants d'Asturie; et ceci, C'est Nuño, fils de feu notre frère Garci, Roi de Galice, ayant pour ville Compostelle; Nous, ses oncles, avons sur lui droit de tutelle; Nous l'allons verrouiller dans un couvent. Pourquoi? C'est qu'il est si petit, qu'il est à peine roi, Et que ce peuple-ci veut de fortes épées; Tant de haines autour du maître sont groupées Qu'il faut que le seigneur ait la barbe au menton; Donc, nous avons ôté du trône l'avorton, Et nous allons l'offrir au bon Dieu. Sur mon âme, Cela vous a la peau plus blanche qu'une femme! Mes frères, n'est-ce pas? c'est mou, c'est grelottant; On ignore s'il voit, on ne sait s'il entend; Un roi, ça! rien qu'à voir ce petit on s'ennuie. Moi, du moins, j'ai dans l'œil des flammes; et la pluie, Le soleil et le vent, ces farouches tanneurs, M'ont fait le cuir robuste et ferme, messeigneurs! Ah! pardieu, s'il est beau d'être prince, c'est rude; Avoir du combattant l'éternelle attitude, Vivre casqué, suer l'été, geler l'hiver, Être le ver affreux d'une larve de fer, Coucher dans le harnais, boire à la calebasse, Le soir être si las qu'on va la tête basse, Se tordre un linge aux pieds, les souliers vous manquant, Guerroyer tout le jour, la nuit garder le camp, Marcher à jeun, marcher vaincu, marcher malade, Sentir suinter le sang par quelque estafilade, Manger des oignons crus et dormir par hasard, Voilà. Vissez-moi donc le heaume et le brassard Sur ce fœtus, à qui bientôt on verra croître Par derrière une mitre et par devant un goître! A la bonne heure, moi! je suis le compagnon Des coups d'épée, et j'ai la colère pour nom, Et les poils de mon bras font peur aux bêtes fauves. Ce nain vivra tondu parmi les vieillards chauves; Il se pourrait aussi, pour le bien de l'état, Si l'on trouvait un puits très creux, qu'on l'y jetât; Moi, je l'aimerais mieux moine en quelque cachette, Servant la messe au prêtre avec une clochette. Pour nous, chacun de nous étant prince et géant, Nous gardons sceptre et lance, et rien n'est mieux séant Qu'aux enfants la chapelle et la bataille aux hommes. Il a précisément dix comtés, et nous sommes Dix princes; est-il rien de plus juste? A présent, N'est-ce pas, tu comprends cette affaire, passant? Elle est simple, et l'on peut n'en pas faire mystère, Et le jour ne va pas s'éclipser, et la terre Ne va pas refuser aux hommes le maïs, Parce que dix seigneurs partagent un pays, Et parce qu'un enfant rentre dans la poussière.
Le chevalier leva lentement sa visière. --Je m'appelle Roland, pair de France, dit-il.
VII
DON RUY LE SUBTIL
Alors l'aîné prudent, le chef, Ruy le Subtil, Sourit.
--Sire Roland, ma pente naturelle Étant de ne chercher à personne querelle, Je vous salue, et dis: Soyez le bienvenu! Je vous fais remarquer que ce pays est nu, Rude, escarpé, désert, brutal, et que nous sommes Dix infants bien armés avec dix majordomes, Ayant derrière nous cent coquins fort méchants, Et que, s'il nous plaisait, nous pourrions dans ces champs Laisser de la charogne en pâture aux volées De corbeaux que le soir chasse dans les vallées. Vous êtes dans un vrai coupe-gorge; voyez, Pas un toit, pas un mur, des sentiers non frayés, Personne; aucun secours possible; et les cascades Couvrent le cri des gens tombés aux embuscades. On ne voyage guère en ce val effrayant. Les songe-creux, qui vont aux chimères bayant, Trouvent les âpretés de ces ravins fort belles; Mais ces chemins pierreux aux passants sont rebelles, Ces pics repoussent l'homme, ils ont des coins hagards Hantés par des vivants aimant peu les regards, Et, quand une vallée est à ce point rocheuse, Elle peut devenir aux curieux fâcheuse. Bon Roland, votre nom est venu jusqu'à nous. Nous sommes des seigneurs bienfaisants et très doux, Nous ne voudrions pas vous faire de la peine, Allez-vous-en. Parfois la montagne est malsaine. Retournez sur vos pas, ne soyez point trop lent, Retournez.
--Décidez mon cheval, dit Roland; Car il a l'habitude étrange et ridicule De ne pas m'obéir quand je veux qu'il recule.
Les infants un moment se parlèrent tout bas. Et Ruy dit à Roland: