Part 7
Un jour, comme il passait à pied dans une rue A Bagdad, tête auguste au vil peuple apparue, A l'heure où les maisons, les arbres et les blés Jettent sur les chemins de soleil accablés Leur frange d'ombre au bord d'un tapis de lumière, Il vit, à quelques pas du seuil d'une chaumière, Gisant à terre, un porc fétide qu'un boucher Venait de saigner vif avant de l'écorcher; Cette bête râlait devant cette masure; Son cou s'ouvrait, béant d'une affreuse blessure; Le soleil de midi brûlait l'agonisant; Dans la plaie implacable et sombre, dont le sang Faisait un lac fumant à la porte du bouge, Chacun de ses rayons entrait comme un fer rouge; Comme s'ils accouraient à l'appel du soleil, Cent moustiques suçaient la plaie au bord vermeil; Comme autour de leur nid voltigent les colombes, Ils allaient et venaient, parasites des tombes, Les pattes dans le sang, l'aile dans le rayon; Car la mort, l'agonie et la corruption Sont ici-bas le seul mystérieux désastre Où la mouche travaille en même temps que l'astre; Le porc ne pouvait faire un mouvement, livré Au féroce soleil, des mouches dévoré; On voyait tressaillir l'effroyable coupure; Tous les passants fuyaient loin de la bête impure; Qui donc eût eu pitié de ce malheur hideux? Le porc et le sultan étaient seuls tous les deux; L'un torturé, mourant, maudit, infect, immonde; L'autre, empereur, puissant, vainqueur, maître du monde, Triomphant aussi haut que l'homme peut monter, Comme si le destin eût voulu confronter Les deux extrémités sinistres des ténèbres. Le porc, dont un frisson agitait les vertèbres, Râlait, triste, épuisé, morne; et le padischah De cet être difforme et sanglant s'approcha, Comme on s'arrête au bord d'un gouffre qui se creuse; Mourad pencha son front vers la bête lépreuse, Puis la poussa du pied dans l'ombre du chemin, Et, de ce même geste énorme et surhumain Dont il chassait les rois, Mourad chassa les mouches. Le porc mourant rouvrit ses paupières farouches, Regarda d'un regard ineffable, un moment, L'homme qui l'assistait dans son accablement; Puis son œil se perdit dans l'immense mystère; Il expira.
IV
Le jour où ceci sur la terre S'accomplissait, voici ce que voyait le ciel:
C'était dans l'endroit calme, apaisé, solennel, Où luit l'astre idéal sous l'idéal nuage, Au delà de la vie, et de l'heure, et de l'âge, Hors de ce qu'on appelle espace, et des contours Des songes qu'ici-bas nous nommons nuits et jours; Lieu d'évidence où l'âme enfin peut voir les causes, Où, voyant le revers inattendu des choses, On comprend, et l'on dit: C'est bien!--l'autre côté De la chimère sombre étant la vérité; Lieu blanc, chaste, où le mal s'évanouit et sombre. L'étoile en cet azur semble une goutte d'ombre.
Ce qui rayonne là, ce n'est pas un vain jour Qui naît et meurt, riant et pleurant tour à tour, Jaillissant, puis rentrant dans la noirceur première, Et, comme notre aurore, un sanglot de lumière; C'est un grand jour divin, regardé dans les cieux Par les soleils, comme est le nôtre par les yeux; Jour pur, expliquant tout, quoiqu'il soit le problème; Jour qui terrifierait s'il n'était l'espoir même; De toute l'étendue éclairant l'épaisseur, Foudre par l'épouvante, aube par la douceur. Là, toutes les beautés tonnent épanouies; Là, frissonnent en paix les lueurs inouïes; Là, les ressuscités ouvrent leur œil béni Au resplendissement de l'éclair infini; Là, les vastes rayons passent comme des ondes.
C'était sur le sommet du Sinaï des mondes; C'était là.
Le nuage auguste, par moments, Se fendait, et jetait des éblouissements. Toute la profondeur entourait cette cime.
On distinguait, avec un tremblement sublime, Quelqu'un d'inexprimable au fond de la clarté.
Et tout frémissait, tout, l'aube et l'obscurité, Les anges, les soleils, et les êtres suprêmes, Devant un vague front couvert de diadèmes. Dieu méditait.
Celui qui crée et qui sourit, Celui qu'en bégayant nous appelons Esprit, Bonté, Force, Équité, Perfection, Sagesse, Regarde devant lui, toujours, sans fin, sans cesse, Fuir les siècles ainsi que des mouches d'été. Car il est éternel avec tranquillité.
Et dans l'ombre hurlait tout un gouffre, la terre.
En bas, sous une brume épaisse, cette sphère Rampait, monde lugubre où les pâles humains Passaient et s'écroulaient et se tordaient les mains. On apercevait l'Inde et le Nil, des mêlées D'exterminations et de villes brûlées, Et des champs ravagés et des clairons soufflant, Et l'Europe livide ayant un glaive au flanc; Des vapeurs de tombeau, des lueurs de repaire; Cinq frères tout sanglants; l'oncle, le fils, le père; Des hommes dans des murs, vivants, quoique pourris; Des têtes voletant, mornes chauves-souris, Autour d'un sabre nu, fécond en funérailles; Des enfants éventrés soutenant leurs entrailles; Et de larges bûchers fumaient, et des tronçons D'êtres sciés en deux rampaient dans les tisons; Et le vaste étouffeur des plaintes et des râles, L'océan, échouait dans les nuages pâles D'affreux sacs noirs faisant des gestes effrayants; Et ce chaos de fronts hagards, de pas fuyants, D'yeux en pleurs, d'ossements, de larves, de décombres, Ce brumeux tourbillon de spectres, et ces ombres Secouant des linceuls, et tous ces morts, saignant Au loin, d'un continent à l'autre continent, Pendant aux pals, cloués aux croix, nus sur les claies, Criaient, montrant leurs fers, leur sang, leurs maux, leurs plaies:
--C'est Mourad! c'est Mourad! justice, ô Dieu vivant!
A ce cri, qu'apportait de toutes parts le vent, Les tonnerres jetaient des grondements étranges, Des flamboiements passaient sur les faces des anges, Les grilles de l'enfer s'empourpraient, le courroux En faisait remuer d'eux-mêmes les verrous, Et l'on voyait sortir de l'abîme insondable Une sinistre main qui s'ouvrait formidable; «Justice!» répétait l'ombre, et le châtiment Au fond de l'infini se dressait lentement.
Soudain, du plus profond des nuits, sur la nuée, Une bête difforme, affreuse, exténuée, Un être abject et sombre, un pourceau, s'éleva, Ouvrant un œil sanglant qui cherchait Jéhovah; La nuée apporta le porc dans la lumière, A l'endroit même où luit l'unique sanctuaire, Le saint des saints, jamais décru, jamais accru; Et le porc murmura:--Grâce! il m'a secouru. Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent.
Alors, selon des lois que hâtent ou modèrent Les volontés de l'Être effrayant qui construit Dans les ténèbres l'aube et dans le jour la nuit, On vit, dans le brouillard où rien n'a plus de forme, Vaguement apparaître une balance énorme; Cette balance vint d'elle-même, à travers Tous les enfers béants, tous les cieux entr'ouverts, Se placer sous la foule immense des victimes; Au-dessus du silence horrible des abîmes, Sous l'œil du seul vivant, du seul vrai, du seul grand, Terrible, elle oscillait, et portait, s'éclairant D'un jour mystérieux plus profond que le nôtre, Dans un plateau le monde et le pourceau dans l'autre.
Du côté du pourceau la balance pencha.
V
Mourad, le haut calife et l'altier padischah, En sortant de la rue où les gens de la ville L'avaient pu voir toucher à cette bête vile, Fut le soir même pris d'une fièvre, et mourut.
Le tombeau des soudans, bâti de jaspe brut, Couvert d'orfévrerie, auguste, et dont l'entrée Semble l'intérieur d'une bête éventrée Qui serait tout en or et tout en diamants, Ce monument, superbe entre les monuments, Qui hérisse, au-dessus d'un mur de briques sèches, Son faîte plein de tours comme un carquois de flèches, Ce turbé que Bagdad montre encore aujourd'hui, Reçut le sultan mort et se ferma sur lui.
Quand il fut là, gisant et couché sous la pierre, Mourad ouvrit les yeux et vit une lumière; Sans qu'on pût distinguer l'astre ni le flambeau, Un éblouissement remplissait son tombeau; Une aube s'y levait, prodigieuse et douce; Et sa prunelle éteinte eut l'étrange secousse D'une porte de jour qui s'ouvre dans la nuit. Il aperçut l'échelle immense qui conduit Les actions de l'homme à l'œil qui voit les âmes; Et les clartés étaient des roses et des flammes; Et Mourad entendit une voix qui disait:
--Mourad, neveu d'Achmet et fils de Bajazet, Tu semblais à jamais perdu; ton âme infime N'était plus qu'un ulcère et ton destin un crime; Tu sombrais parmi ceux que le mal submergea; Déjà Satan était visible en toi; déjà Sans t'en douter, promis aux tourbillons funèbres Des spectres sous la voûte infâme des ténèbres, Tu portais sur ton dos les ailes de la nuit; De ton pas sépulcral l'enfer guettait le bruit; Autour de toi montait, par ton crime attirée, L'obscurité du gouffre ainsi qu'une marée; Tu penchais sur l'abîme où l'homme est châtié; Mais tu viens d'avoir, monstre, un éclair de pitié; Une lueur suprême et désintéressée A, comme à ton insu, traversé ta pensée, Et je t'ai fait mourir dans ton bon mouvement; Il suffit, pour sauver même l'homme inclément, Même le plus sanglant des bourreaux et des maîtres, Du moindre des bienfaits sur le dernier des êtres; Un seul instant d'amour rouvre l'éden fermé; Un pourceau secouru pèse un monde opprimé; Viens! le ciel s'offre, avec ses étoiles sans nombre, En frémissant de joie, à l'évadé de l'ombre! Viens! tu fus bon un jour, sois à jamais heureux. Entre, transfiguré; tes crimes ténébreux, O roi, derrière toi s'effacent dans les gloires; Tourne la tête, et vois blanchir tes ailes noires.
LE BEY OUTRAGÉ
Le vieux bey de la régence Murmure en baissant le front: Demain s'appelle vengeance Quand hier s'appelle affront.
Lui qui creusa tant de fosses Que, lorsqu'il passe, inclément, Le ventre des femmes grosses Tressaille lugubrement,
Il tient nu son cimeterre; Pâle, il bâille par instants; Puis il regarde la terre Comme s'il disait: Attends.
Il rêve. On sent qu'il résiste Comme le pin des forêts, Et qu'il sera d'abord triste Pour être terrible après.
Ses regards sont insondables; Son glaive dans ses yeux luit; Ses paupières formidables, Où passe un éclair de nuit,
Laissent, sans qu'il les essuie, Tomber sur son yatagan Ces larges gouttes de pluie Qui précèdent l'ouragan.
LA CHANSON
DES DOREURS DE PROUES
Nous sommes les doreurs de proues. Les vents, tournant comme des roues, Sur la verte rondeur des eaux Mêlent les lueurs et les ombres, Et dans les plis des vagues sombres Traînent les obliques vaisseaux.
La bourrasque décrit des courbes, Les vents sont tortueux et fourbes, L'archer noir souffle dans son cor, Ces bruits s'ajoutent aux vertiges, Et c'est nous qui dans ces prodiges Faisons rôder des spectres d'or,
Car c'est un spectre que la proue. Le flot l'étreint, l'air la secoue; Fière, elle sort de nos bazars Pour servir aux éclairs de cible, Et pour être un regard terrible Parmi les sinistres hasards.
Roi, prends le frais sous les platanes; Sultan, sois jaloux des sultanes, Et tiens sous des voiles caché L'essaim des femmes inconnues Qu'hier on vendait toutes nues A la criée en plein marché;
Qu'importe au vent! qu'importe à l'onde! Une femme est noire, une est blonde, L'autre est d'Alep ou d'Ispahan; Toutes tremblent devant ta face; Et que veut-on que cela fasse Au mystérieux océan?
Vous avez chacun votre fête; Sois le prince, il est la tempête; Lui l'éclair, toi l'yatagan, Vous avez chacun votre glaive; Sous le sultan le peuple rêve, Le flot songe sous l'ouragan.
Nous travaillons pour l'un et l'autre. Cette double tâche est la nôtre, Et nous chantons! O sombre émir, Tes yeux d'acier, ton cœur de marbre, N'empêchent pas le soir dans l'arbre Les petits oiseaux de dormir;
Car la nature est éternelle Et tranquille, et Dieu sous son aile Abrite les vivants pensifs. Nous chantons dans l'ombre sereine Des chansons où se mêle à peine La vision des noirs récifs.
Nous laissons aux maîtres les palmes Et les lauriers; nous sommes calmes Tant qu'ils n'ont pas pris dans leur main Les étoiles diminuées, Tant que la fuite des nuées Ne dépend pas d'un souffle humain.
L'été luit, les fleurs sont écloses, Les seins blancs ont des pointes roses, On chasse, on rit, les ouvriers Chantent, et les moines s'ennuient; Les vagues biches qui s'enfuient Font tressaillir les lévriers.
Oh! s'il fallait que tu t'emplisses, Sultan, de toutes les délices Qui t'environnent, tu mourrais. Vis et règne,--la vie est douce. Le chevreuil couché sur la mousse Fait des songes dans les forêts;
Monter ne sert qu'à redescendre; Tout est flamme, puis tout est cendre; La tombe dit à l'homme: vois! Le temps change, les oiseaux muent, Et les vastes eaux se remuent, Et l'on entend passer des voix;
L'air est chaud, les femmes se baignent; Les fleurs entre elles se dédaignent; Tout est joyeux, tout est charmant; Des blancheurs dans l'eau se reflètent; Les roses des bois se complètent Par les astres du firmament.
Ta galère que nous dorâmes A soixante paires de rames Qui de Lépante à Moganez Domptent le vent et la marée, Et dont chacune est manœuvrée Par quatre forçats enchaînés.
XVII
AVERTISSEMENTS ET CHATIMENTS
LE TRAVAIL DES CAPTIFS
Dieu dit au roi: Je suis ton Dieu. Je veux un temple.
C'est ainsi, dans l'azur où l'astre le contemple, Que Dieu parla; du moins le prêtre l'entendit. Et le roi vint trouver les captifs, et leur dit: --En est-il un de vous qui sache faire un temple? --Non, dirent-ils.--J'en vais tuer cent pour l'exemple, Dit le roi. Dieu demande un temple en son courroux. Ce que Dieu veut du roi, le roi le veut de vous. C'est juste.--
C'est pourquoi l'on fit mourir cent hommes.
Alors un des captifs cria:--Sire, nous sommes Convaincus. Faites-nous, roi, dans les environs, Donner une montagne, et nous la creuserons. --Une caverne? dit le roi.--Roi qui gouvernes, Dieu ne refuse point d'entrer dans les cavernes, Dit l'homme, et ce n'est pas une rébellion Que faire un temple à Dieu de l'antre du lion. --Faites, dit le roi.
L'homme eut donc une montagne; Et les captifs, traînant les chaînes de leur bagne, Se mirent à creuser ce mont, nommé Galgal; Et l'homme était leur chef, bien qu'il fût leur égal; Mais dans la servitude, ombre où rien ne pénètre, On a pour chef l'esclave à qui parle le maître.
Ils creusèrent le mont Galgal profondément. Quand ils eurent fini, l'homme dit:--Roi clément, Vos prisonniers ont fait ce que le ciel désire; Mais ce temple est à vous avant d'être à Dieu, sire; Que votre Éternité daigne venir le voir. --J'y consens, répondit le roi.--Notre devoir, Reprit l'humble captif prosterné sur les dalles, Est d'adorer la cendre où marchent vos sandales; Quand vous plaît-il de voir notre œuvre?--Sur-le-champ. Alors le maître et l'homme, à ses pieds se couchant, Furent mis sous un dais sur une plate-forme; Un puits était bouché par une pierre énorme, La pierre fut levée, un câble hasardeux Soutint les quatre coins du trône, et tous les deux Descendirent au fond du puits, unique entrée De la montagne à coups de pioches éventrée. Quand ils furent en bas, le prince s'étonna. --C'est de cette façon qu'on entre dans l'Etna, C'est ainsi qu'on pénètre au trou de la Sibylle, C'est ainsi qu'on aborde à l'Hadès immobile, Mais ce n'est pas ainsi qu'on arrive au saint lieu. --Qu'on monte ou qu'on descende, on va toujours à Dieu, Dit l'architecte ayant comme un forçat la marque; O roi, soyez ici le bienvenu, monarque Qui, parmi les plus grands et parmi les premiers, Rayonnez, comme un cèdre au milieu des palmiers Règne, et comme Pathmos brille entre les Sporades. --Qu'est ce bruit? dit le roi.--Ce sont mes camarades Qui laissent retomber le couvercle du puits. --Mais nous ne pourrons plus sortir.--Rois, vos appuis Sont les astres, ô prince, et votre cimeterre Fait reculer la foudre, et vous êtes sur terre Le soleil comme au ciel le soleil est le roi. Que peut craindre ici-bas votre hautesse?--Quoi! Plus d'issue!--O grand roi, roi sublime, qu'importe! Vous êtes l'homme à qui Dieu même ouvre la porte. Alors le roi cria:--Plus de jour, plus de bruit, Tout est noir, je ne vois plus rien. Pourquoi la nuit Est-elle dans ce temple ainsi qu'en une cave? Pourquoi?--Parce que c'est ta tombe, dit l'esclave.
HOMO DUPLEX
Un jour, le duc Berthold, neveu du comte Hugo, Marquis du Rhin, seigneur de Fribourg en Brisgau, Traversait en chassant la forêt de Thuringe. Il vit, sous un grand arbre, un ange auprès d'un singe. Ces deux êtres, pareils à deux lutteurs grondants, Se regardaient l'un l'autre avec des yeux ardents; Le singe ouvrait sa griffe et l'ange ouvrait son aile. Et l'ange dit:--Berthold de Zœhringen, qu'appelle Dans la verte forêt le bruit joyeux des cors, Tu vois ici ton âme à côté de ton corps. Écoute; moi je suis ton esprit, lui ta bête. Chacun de tes péchés lui fait lever la tête; Chaque bonne action que tu fais me grandit. Tant que tu vis, je lutte et j'étreins ce bandit; A ta mort tout finit dans l'ombre ou dans l'aurore. Car c'est moi qui t'enlève ou lui qui te dévore.
VERSET DU KORAN
La terre tremblera d'un profond tremblement, Et les hommes diront: Qu'a-t-elle? En ce moment, Sortant de l'ombre en foule ainsi que des couleuvres, Pâles, les morts viendront pour regarder leurs œuvres. Ceux qui firent le mal le poids d'une fourmi Le verront, et pour eux Dieu sera moins ami; Ceux qui firent le bien ce que pèse une mouche Le verront, et Satan leur sera moins farouche.
L'AIGLE DU CASQUE
O sinistres forêts, vous avez vu ces ombres Passer, l'une après l'autre, et, parmi vos décombres, Vos ruines, vos lacs, vos ravins, vos halliers, Vous avez vu courir ces deux noirs chevaliers; Vous avez vu l'immense et farouche aventure; Les nuages, qui sont errants dans la nature, Ont eu cette épouvante énorme au-dessous d'eux; La victoire fut sourde et l'exploit fut hideux; Et l'herbe et la broussaille et les fleurs et les plantes Et les branches en sont encor toutes tremblantes; L'arbre en parle au rocher, l'antre en parle au menhir; Le vieux mont Lothian semble se souvenir; Et la fauvette en cause avec la tourterelle. Et maintenant, disons ce que fut la querelle Entre cet homme fauve et ce tragique enfant.
*
Le fond, nul ne le sait. L'obscur passé défend Contre le souvenir des hommes l'origine Des rixes de Ninive et des guerres d'Égine, Et montre seulement la mort des combattants Après l'échange amer des rires insultants; Ainsi les anciens chefs d'Écosse et de Northumbre Ne sont guère pour nous que du vent et de l'ombre; Ils furent orageux, ils furent ténébreux, C'est tout; ces sombres lords se dévoraient entre eux; L'homme vient volontiers vers l'homme à coups d'épée; Bruce hait Baliol comme César Pompée; Pourquoi? Nous l'ignorons. Passez, souffles du ciel. Dieu seul connaît la nuit.
Le comte Strathaël, Roi d'Angus, pair d'Écosse, est presque centenaire: Le gypaëte cache un petit dans son aire, Et ce lord a le fils de son fils près de lui; Toute sa race ainsi qu'un blême éclair a lui Et s'est éteinte; il est ce qui reste d'un monde; Mais Dieu près du front chauve a mis la tête blonde, L'aïeul a l'orphelin. Jacque a six ans. Le lord Un soir l'appelle, et dit:--Je sens venir la mort. Dans dix ans, tu seras chevalier. Fils, écoute.-- Et, le prenant à part sous une sombre voûte, Il parla bas longtemps à l'enfant adoré, Et quand il eut fini l'enfant lui dit:--J'irai. Et l'aïeul s'écria:--Pourtant il est sévère En sortant du berceau de monter au calvaire, Et seize ans est un âge où, certe, on aurait droit De repousser du pied le seuil du tombeau froid, D'ignorer la rancune obscure des familles, Et de s'en aller rire avec les belles filles!-- L'aïeul mourut.
*
Le temps fuit. Dix ans ont passé.
*
Tiphaine est dans sa tour que protége un fossé, Debout, les bras croisés, sur la haute muraille. Voilà longtemps qu'il n'a tué quelqu'un, il bâille.
Dix ans, cela suffit pour que les chênes verts Soient d'une obscurité plus épaisse couverts; Dix ans, cela suffit pour qu'un enfant grandisse. En dix ans, certe, Orphée oublierait Eurydice, Admète son épouse et Thisbé son amant, Mais pas un chevalier n'oublierait un serment.
C'est le soir; et Tiphaine est oisif. Les mélèzes Font au loin un bruit vague au penchant des falaises.
Ce Tiphaine est le lord sauvage des forêts; Pas un loup n'oserait l'approcher de trop près; Il s'est fait un royaume avec une montagne; On le craint en Écosse, en Northumbre, en Bretagne; On ne l'attaque pas, tant il est toujours seul; Être dans le désert, c'est vivre en un linceul. Il fait peur. Est-il prince? est-il né sous le chaume? On ne sait; un bandit qui serait un fantôme, C'est Tiphaine; et les vents et les lacs et les bois Semblent ne prononcer son nom qu'à demi-voix; Pourtant ce n'est qu'un homme; il bâille.
Lord Tiphaine A mis autour de lui l'effroi comme une chaîne; Mais il en sent le poids; tout s'enfuit devant lui; Mais l'orgueil est la forme altière de l'ennui. N'ayant personne à vaincre, il ne sait plus que faire. Soudain il voit venir l'écuyer qu'il préfère, Bernard, un bon archer qui sait lire, et Bernard Dit:--Milord, préparez la hache et le poignard. Un seigneur vous écrit.--Quel est ce seigneur?--Sire, C'est Jacques, lord d'Angus.--Soit. Qu'est-ce qu'il désire? --Vous tuer.--Réponds-lui que c'est bien.
Peu de temps Suffit pour rapprocher deux hautains combattants Et pour dire à la mort qu'elle se tienne prête, L'éclair n'entendrait pas Dieu lui criant: Arrête! Arriver, c'est la loi du sort.
Il s'écoula Une semaine. Puis de Lorne à Knapdala, Douze sonneurs de cor en dalmatiques rouges Firent savoir à tous, aux manants dans leurs bouges, Au prêtre en son église, au baron dans sa tour, Que deux lords entendaient se rencontrer tel jour, Que saint Gildas serait patron de la rencontre, Et qu'Angus étant pour, Tiphaine serait contre; Car l'usage est d'avoir un saint pour les soldats, En Irlande Patrick, en Écosse Gildas; C'est pour ou contre un saint que tout combat se livre; Avec la liberté de fuir et de poursuivre, D'être ferme ou tremblant, magnanime ou couard, Cruel comme Beauclerc, ou bon comme Édouard.
*
L'endroit pour le champ clos fut choisi très farouche. Le dur hiver, qui change en pierre l'eau qu'il touche, Ne laissait pousser là sous la pluie et le vent Que des sapins, cassés l'un par l'autre souvent, Les arbres n'étant pas plus calmes que les hommes; Tout sur terre est en proie, ainsi que nous le sommes, Au souffle, à la tempête, au funeste aquilon. Une corde est nouée aux sapins d'un vallon; Elle marque une enceinte, une clairière ouverte Sur des champs où la Tweed coule dans l'herbe verte, Lente et molle rivière aux roseaux murmurants. Un pêle-mêle obscur d'arbres et de torrents, D'ombre et d'écroulement, de vie et de ravage, Entoure affreusement la clairière sauvage. On en sort du côté de la plaine. Et de là Viennent les paysans que le cor appela. La lice est pavoisée, et sur les banderoles On lit de fiers conseils et de graves paroles: «--Brave qui n'est pas bon n'est brave qu'à demi.» «--Soyez hospitalier, même à votre ennemi; Le chêne au bûcheron ne refuse pas l'ombre.»
Les pauvres gens des bois accourent en grand nombre, Plusieurs sont encor peints comme étaient leurs aïeux, Des cercles d'un bleu sombre agrandissent leurs yeux; Sur leur tête attentive, étonnée et muette, Les uns ont le héron, les autres la chouette, Et l'on peut distinguer aux plumes du bonnet Les scots d'Abernethy des pictes de Menheit; Ils ont l'habit de cuir des antiques provinces; Ils viennent contempler le combat de deux princes, Mais restent à distance et contemplent de loin, Car ils ont peur; le peuple est un pâle témoin.