Part 1
HENRI ARDEL
MON COUSIN GUY
PARIS E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE GARANCIÈRE, 10
1896 Tous droits réservés
L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.
Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en juin 1896.
PARIS.--TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.--1493.
POUR MARIE-LOUISE
De son très affectionné
H. A.
MON COUSIN GUY
I
--Voyons, Guy, tu n’oublieras pas mes instructions?... Tu n’oublieras pas que nous attendons une dépêche de toi pour prendre le chemin de Douarnenez, de façon à y être la veille du _Pardon_, répéta encore Mme Chausey à son frère, un beau grand garçon d’environ vingt-huit ans, très élégant d’allures, plus jeune qu’elle d’une quinzaine d’années, et que, pour cette raison, elle considérait un peu comme son fils aîné.
Sur le seuil du grand hôtel de Pont-Aven, ils étaient, attendant la voiture qui devait conduire Guy de Pazanne à la petite station de Quimperlé. Il s’était mis à rire gaiement aux recommandations de sa sœur.
--Louise, je t’en prie, ne m’en dis pas plus. Tu m’humilies avec ton peu de confiance en ma mémoire. Je te certifie que je serai à la hauteur de ma mission de fourrier; que vous aurez «logis et couche molle», comme l’on dit en poésie, voiture pour le _Pardon_, etc., etc. Fiez-vous à moi pour cela!
--Le pouvons-nous vraiment, oncle? lui glissa malicieusement une jeune fille blonde, svelte dans sa blanche toilette parisienne.
Près d’elle se tenait son fiancé; et rien qu’à les voir à côté l’un de l’autre, il apparaissait de toute évidence que leur mariage ne pourrait être rangé parmi les «unions de convenance».
Comme un écho, dans le cadre de la fenêtre, une autre jeune fille répétait gaiement:
--Vraiment, nous le pouvons, oncle?
En manière de plaisanterie, elle lui donnait ce titre, car, d’ordinaire, fraternellement, ils s’appelaient tout simplement par leur nom de baptême.
--Vous le pouvez, mes nièces, je vous en donne ma parole sacrée. Aussi, jouissez en paix de vos dernières heures à Pont-Aven.
Et, se tournant vers les fiancés, il acheva drôlement:
--Jouissez-en, heureuses gens, pour qui Pont-Aven restera synonyme de lieu de délices, tant il vous apparaîtra toujours rempli des plus délicieux souvenirs!
--Voyons, Guy, ne te moque pas d’eux, fit Mme Chausey en riant; sans quoi, prends garde, quand ton tour viendra...
--Quand il viendra!!!... J’imagine que ce sera si tard que nous serons tous alors des gens trop rassis pour avoir la moindre tentation de plaisanter ou de nous moquer les uns des autres!
--«Ils sont trop verts», Guy, lança gaiement Charlotte, la fiancée. Si Jeanne d’Estève était ici, feriez-vous encore de semblables déclarations, mon oncle, mon cher oncle?
--_Chi lo sa?_... Peut-être, en effet, que l’occasion, la délicieuse verdure de Pont-Aven, l’influence du ciel breton, de toutes les coiffes bretonnes, de... que sais-je encore? Peut-être que tout cela réuni opérerait sur moi de façon à me faire risquer une déclaration décisive à la belle Jeanne, mais...
--Mais, interrompit Mme Chausey, pour l’instant, tu dois songer, non à conquérir la dame de tes pensées, mais bien à nous faire tes adieux et à partir; sans quoi, tu manqueras ton train, et tu sais que...
--Que je dois vous chercher à Douarnenez domicile, voiture et le reste. Louise, je t’assure que je n’ai pas besoin que tu me le répètes encore. Je me sauve... Voici justement mon véhicule qui approche.
Il était peu élégant ce véhicule, une espèce de petite carriole boiteuse et cahotante, conduite par un pâle Breton à face maigre sous son feutre à larges bords dont la brise faisait ondoyer les rubans. Peu élégant, en vérité; et Guy l’enveloppa d’un coup d’œil amusé, tandis que, dans son esprit, passait, fugitive, la vision du fringant attelage qu’il conduisait au Bois, chaque jour, à Paris.
Mme Chausey répétait:
--Guy, dépêche-toi, si tu ne veux pas manquer le train; ton équipage ne demande qu’à t’emporter. Promène-toi bien à Douarnenez en nous attendant. Si le temps te semble trop long en notre absence, va faire connaissance avec la famille que nous avons par là-bas.
--Ah! oui, la famille que tu nous as découverte à Douarnenez!
--Découverte! Pas le moins du monde!... Voyons, Guy, rappelle-toi... Hier encore, je t’ai expliqué que le docteur de l’endroit, Yves Morgane, était un cousin à nous, par sa première femme.
--Cousin à la mode de Bretagne!
--Mais non, un cousin authentique, à la mode de tous les pays... Guy, ne plaisante pas toujours ainsi... Tu es insupportable!
--Cousin authentique ou non, peu m’importe, dit-il avec un rire insouciant. Je n’ai nulle envie d’aller faire la connaissance de cet estimable Douarneniste. D’ailleurs, puisqu’il est aujourd’hui en puissance d’une nouvelle épouse, il ne m’est plus parent, non plus que la smalah d’enfants dont tu le dis gratifié par cette nouvelle épouse. Tu iras le voir si bon te semble, Louise, ma très aimable et très sociable sœur; mais, pour mon compte, je laisserai cet Esculape, excellent, je n’en doute pas, à ses malades.
--Monsieur, il serait temps de partir, insinua timidement le cocher, qui, du bout de son fouet, caressait les oreilles de ses petits chevaux.
Guy regarda sa montre:
--Diable! c’est vrai, l’heure avance. En route! Louise, mes nièces, au revoir. Dans deux jours, donc, je vous attendrai.
Il serra cordialement la main du fiancé de Charlotte, Pierre Rivesaltes, un camarade d’enfance à lui, et il monta dans la carriole.
Quelques jeunes misses de la colonie anglaise,--très nombreuse à Pont-Aven,--assistaient au départ du jeune homme avec un sans-façon parfait, chuchotant entre elles dans leur caquetage anglais qui donnait à leurs paroles une sonorité de gazouillement, échangeant leurs remarques sur les brillantes Parisiennes, si gaies, si jeunes toutes les trois, qu’on aurait pu, sans peine, prendre Mme Chausey pour la sœur aînée de ses filles.
Elles avaient également produit un effet très sensible sur les artistes, toujours en grand nombre dans ce délicieux petit coin du Finistère.
--Des gens du monde! avaient-ils murmuré entre eux la première fois qu’escortées des deux jeunes gens, elles étaient entrées dans la curieuse salle à manger du «grand» hôtel de l’endroit.
Et d’un œil connaisseur, ils avaient examiné discrètement les trois voyageuses: la mère, dans tout l’épanouissement d’une belle maturité de femme qui lui avait donné un buste superbe, tout en laissant au visage un éclat surprenant sous la caresse des cheveux châtain clair, savamment soignés, moussant avec art au-dessus des yeux bleus presque toujours rieurs comme les lèvres, qui se relevaient volontiers sur la ligne ivoirine de dents restées irréprochables.
En sa fille aînée, elle semblait revivre telle qu’elle avait été vingt ans plus tôt; c’était la même beauté blonde, le même entrain joyeux et inaltérable qui s’était atténué chez sa seconde fille, une brune délicatement jolie, à la façon d’une statuette de Saxe dont elle avait l’élégance; mais une élégance discrète, imprégnée d’une distinction extrême comme l’était sa nature même, très douce, naturellement éprise de calme et de correction, ennemie instinctive de toute originalité même, pour peu que cette originalité voisinât de trop près avec l’excentricité.
Ceux qui classaient Mme Chausey parmi les privilégiées de ce monde ne se trompaient point. Elle était, par caractère, absolument réfractaire à tout sentiment pessimiste; et la perte d’un mari, pour qui elle éprouvait plus d’estime que d’affection, avait été la seule épreuve qui eût assombri son existence de femme. Ses filles ne lui avaient jamais donné nul souci sérieux, d’autant qu’elles avaient hérité de son heureux caractère. Très charmantes, elles avaient infiniment de succès dans le monde, ce à quoi leur mère était fort sensible. Enfin, elle allait marier l’une d’elles, de la façon qu’elle avait souhaitée, avec un homme qu’elle connaissait de longue date, comme ami de ce frère pour qui elle éprouvait une vraie tendresse maternelle, dont ses filles, Charlotte et Madeleine, se disaient, en riant, jalouses.
Fort séduisant, il est vrai, ce Guy de Pazanne, qui, chose rare, était également apprécié des hommes et des femmes; des premiers, parce qu’il était un très galant homme, ami aussi dévoué que camarade sûr; des secondes, parce qu’avec elles il se montrait d’une courtoisie chevaleresque, discrètement relevée d’une pointe de hardiesse donnant une saveur toute particulière aux hommages qu’il leur offrait en adoucissant l’éclair toujours un peu railleur de son regard, fait pour étudier les gens et les choses. Soldat, et en temps de guerre, il eût été de ceux qui accomplissent comme un jeu des actions d’une témérité héroïque et folle. Mais il n’était pas soldat, n’avait aucunement à faire dépense de courage militaire et n’accomplissait d’autres actions que celles à lui dictées par son bon plaisir. Pourtant, sous son scepticisme souriant, il cachait une très réelle et très chaude bonté de cœur, une puissance de dévouement qu’on n’aurait pas soupçonnée chez ce clubman élégant à qui la vie avait toujours été bonne et la fortune complaisante. Sans qu’il eût la peine de les gagner, celle-ci lui fournissait, en effet, des revenus allégrement dépensés, aussi bien à Paris, dont il n’eût pu longtemps se passer, que partout, en France et à l’étranger, où l’attiraient ses curiosités d’homme très intelligent, doué de goûts artistiques très sûrs.
Et c’est parce que la généreuse nature l’avait ainsi doté qu’il venait de trouver un plaisir aussi vif dans son excursion en Bretagne; c’est pour cela que la perspective d’assister au Pardon de Kergoat lui était agréable; pour cela que, dans le train qui l’emportait vers Douarnenez, il regardait, sans se lasser, fuir le paysage, l’œil distrait aux stations par le spectacle des costumes caractéristiques du pays, des coiffes blanches aux ailes relevées, frémissantes autour du visage des fillettes comme des vieilles; distrait par tout ce qui révélait l’existence, dans cette extrême fin de la Bretagne, d’un petit monde à part, pittoresque comme la terre où il vivait; encore fermé aux mœurs, aux usages, à la langue même qui était celle de tous les autres êtres nés sur la vieille terre de France...
Mais, après une courte station à Quimper, le train venait de s’arrêter définitivement avec un sifflement aigu, et sur la plaque bleu vif qui dominait le quai de la gare, en grosses lettres blanches, s’alignait le mot: _Douarnenez_.
II
Le soir maintenant. Une nuit tiède d’août à travers laquelle flottait, portée par la brise, une exquise odeur de chèvrefeuille et de verdure mouillée, ainsi qu’il arrive après les pluies chaudes qui font la terre odorante et le ciel limpide sous un ruissellement d’étoiles.
Dans sa chambre d’hôtel, Guy de Pazanne écrivait à la clarté de la lampe, et sa correspondance devait l’amuser, car un demi-sourire éclairait sa physionomie. Il écrivait:
«D’où pensez-vous que je sorte à cette heure du soir, tardive quant aux usages de Douarnenez; d’où pensez-vous que je sorte, alors que j’arrive seulement dans le très respectable hôtel où vous aurez bientôt à établir vos pénates, ô ma sœur, ô mes nièces, ô mon futur neveu?... Si, au lieu d’une simple lettre, je devais, sous les peines les plus graves, écrire un chapitre de doctes réflexions teintées de philosophie, je l’intitulerais,--et combien justement! vous le reconnaîtrez tout à l’heure:--«De l’influence des orages sur les actions des hommes et sur les miennes en particulier...»
Oui, ma chère Louise, si le ciel n’avait pas été de plomb cet après-midi, lourd de nuages; si ces nuages ne s’étaient pas ouverts sur ma tête et celles des Douarnenistes en averses formidables avec accompagnement d’éclairs et de coups de foudre,--sans métaphore:--si ma curiosité de touriste ne m’avait pas entraîné à ce moment même loin de tout asile; si le grand, le puissant, le mystérieux Hasard enfin n’avait pas jugé à propos de s’occuper de mon infime personne, je n’entrais point là où je suis entré, où j’ai dîné même, pour ma grande distraction...
Charlotte, ma mie, d’ici je vous entends me jeter un impatient: «Où était-ce donc?» Du calme, ma nièce. Un récit complet, vous l’aurez, un récit détaillé, tout comme pourrait l’être un roman de... Pour ne froisser personne, ne mettons aucun nom... Un récit dont l’étendue vous révélera que les plaisirs du soir brillent à Douarnenez par une absence totale, et que bienheureux sont les mortels qui savent se suffire à eux-mêmes. C’est une vérité de tous les temps que je prise fort à cette heure...
Et mon récit?... Le voici, ô la plus curieuse des nièces.
Déjà, vous l’avez deviné, n’est-ce pas? ce récit a une héroïne, une héroïne qui serait une petite créature unique en son genre, quand bien même elle ne serait pas mon héroïne. Enfant ou jeune fille, tout simplement fillette, peut-être; je ne sais trop vraiment lequel de ces noms lui convient le mieux. Elle est le tout ensemble, et, selon les minutes, elle mérite particulièrement l’un ou l’autre. En toute franchise,--car nous sommes à cette heure fort bons amis, et cela sans qu’il y ait eu hardiesse dans son fait ou audace dans le mien, soyez-en sûre, sage Madeleine,--donc, en toute franchise, elle m’a confié qu’elle avait dix-sept ans fraîchement sonnés. Mais elle est si menue, non pas frêle, que, sur sa taille seule, on la rangerait parmi les très jeunes.
Où je l’ai rencontrée, maintenant? Voici la chose:
Premier tableau.--Je descends de mon wagon en gare de Douarnenez. Je constate que l’air du pays est brûlant, peut-être par aventure, et que le ciel y est d’un bleu gris tout à fait menaçant. Je protège tant bien que mal ma valise contre l’empressement excessif des représentants de tous les hôtels, petits et grands, et je m’engage sur le pont majestueux qui s’allonge bien haut sur le Pouldavid. Devant moi chemine alertement un groupe composé de deux solides garçonnets,--pas beaux, ma foi, vus ainsi en profil perdu, mais de robuste carrure,--escortant l’un à droite, l’autre à gauche, une mignonne personne en robe rose, toute mince, dont je n’aperçois pas le visage. Il m’est donné uniquement de contempler la ligne souple d’une joue veloutée comme un beau fruit, une adorable nuque d’une blancheur dorée sous le retroussis de cheveux châtain foncé, à reflets de cuivre rouge, tordus à la diable, de façon à laisser en pleine liberté, tout juste effleuré par de petites mèches indisciplinées et frisantes, un cou de fillette supportant fièrement la tête fine dont je ne vois pas les traits. Mais, par instants, m’arrivent les éclats d’une voix jeune et d’un rire gai, à épanouir le plus sombre misanthrope de la terre... Charlotte, ne juge pas mal mon excellent ami ton fiancé Pierre; lui, me comprendra si je vous dis que, poussé par une vague curiosité, je fais quelques pas en avant afin de dépasser le groupe qui continue à détaler devant moi, toujours aussi prestement. Je le dépasse, en effet; mais ledit groupe, qui certes n’y entend pas malice, se détourne au moment même comme un seul homme; et tout juste, j’entrevois, de mon inconnue, des lèvres qui rient et deux larges yeux noirs, très noirs, un peu enfoncés sous les sourcils, dont les larges prunelles flambent joyeusement de tout l’éclat de la vie jeune.
En ma qualité d’homme sérieux, je poursuis mon chemin sans commettre davantage le péché de curiosité, et j’arrive à l’hôtel réputé le plus agréable de l’endroit.
Deuxième tableau.--Au moment où j’y pénètre, l’atmosphère y est tout imprégnée d’allégresse, car le premier héritier de son propriétaire vient d’être baptisé à grand renfort de dragées et de sonneries de cloches. Le père exulte et m’invite à célébrer la naissance de son nouveau-né avec les hôtes actuels de la maison, auxquels il offre un punch de réjouissance. Les domestiques masculins rayonnent également, et les soubrettes de même, sous l’envolement de leurs coiffes, qui ont l’air de palpiter, toutes joyeuses, elles aussi.
Vous comprenez que je me sens un peu désorienté au milieu de ce rayonnement général. Positivement, je me produis l’effet d’un intrus dans cette demeure où les efforts les plus consciencieux ne sauraient me mettre au diapason voulu. Aussi m’en vais-je explorer la petite ville et ses environs les plus proches, en homme imprudent qui oublie que les orages ont, de toute éternité, fondu, à l’heure marquée, sur les mortels exposés à leurs effets. Loin de m’effrayer des nuages d’un gris lourd nuancé de tons roux qui s’amoncellent sans relâche; loin de m’effrayer des éclairs encore fugitifs, des premiers grondements de la foudre, je m’arrête pour admirer plus à mon aise--ô imprudence!--l’horizon superbe que forme le ciel tourmenté. Bien plus, je m’arrête sur une grande route, dite du Ris, là où s’en détache une ombre de sentier qui dévale presque à pic jusqu’à l’enchevêtrement des rochers hérissant la côte, et qui dévale de très haut, pittoresque à souhait dans sa bordure d’ajoncs et de bruyères, mais abrupt à l’avenant... Un sentier de chèvre, vous dis-je...
... Et cependant, au moment même où j’en jugeais ainsi, des promeneurs surgis des rochers, semblait-il, s’y engageaient... Ils étaient un... deux... trois. Et l’un de ces promeneurs était une promeneuse, habillée de rose, qui ramena dans ma pensée la vision déjà effacée de ma jeune inconnue du Pouldavid... Était-ce elle encore? En guise de réponse, le grand vent qui s’élevait m’apporta l’écho lointain des paroles prononcées par une voix jeune, et je distinguai ces simples mots:
--Vite! Corentin... L’orage est tout près... Qui de nous deux sera le plus tôt sur la route?...
Tout uniment, voilà ce que j’entendis. Et j’avais bien entendu, car aussitôt je vis s’élancer et courir une petite forme rose, d’un mouvement si rapide qu’elle paraissait tout juste effleurer l’herbe poudreuse sur laquelle déjà, hélas! s’écrasaient de larges gouttes de pluie. Elle grimpait sans relâche, ma foi, me donnant, je vous l’affirme, une haute idée de son agilité et de l’excellence parfaite de ses poumons... Elle grimpait aussi aisément que nous autres avançons dans notre allée des Acacias, bien sablée... Elle grimpait, pareille à un léger tourbillon rose, sans paraître se douter le moins du monde de l’incroyable rudesse du sentier.
Par exemple, derrière elle, à distance, le garçonnet qu’elle avait appelé Corentin trottinait lourdement, buttant de-ci de-là, les joues enflammées, ses robustes jambes de gamin trop gros incapables de lutter avec succès contre les pieds de jeune fée de sa compagne... Une seconde pourtant, elle s’arrêta pour se détourner, et elle aperçut, loin derrière elle, l’infortuné Corentin continuant à se démener pour avancer vite; puis, plus bas encore, son autre compagnon qui se mettait en devoir de la rattraper. Il allait à grandes enjambées, sautant par-dessus les massifs d’ajoncs, piqué au jeu, sans doute, en apercevant cette vraie petite elfe presque en haut du sentier. Elle était déjà repartie, après avoir jeté au garçon un joyeux: «Impossible de m’atteindre!» et elle arrivait le nez au vent, ses cheveux à demi dénoués s’envolant autour de son visage sous les rafales, devenues furieuses; l’une d’elles, même, lui enleva son chapeau sans qu’elle parût s’en douter, et, triomphante, adorablement grisée par l’excitation de la course, elle apparut sur la grande route, juste devant moi. Ses joues étaient pourprées et la peau toute moite sous le frissonnement des petites mèches folles de sa nuque et de son front; un souffle rapide entr’ouvrait ses lèvres, fraîches à faire rêver des folies, et dans ses grandes prunelles noires dansait une flamme de plaisir dont le reflet avivait l’éclat du visage, d’une irrégularité piquante, gamine et délicieuse.
Elle n’avait pas eu soupçon de ma présence jusqu’alors. Se trouvant subitement à quelques pas de moi à peine, elle fit un léger «Ah!» de surprise qui s’étouffa tout de suite; car au moment même, un éclair aveuglant déchirait les nuages massés sur nos têtes, suivi aussitôt par un formidable roulement de tonnerre. Elle eut un sursaut effaré et appela, tout en replantant au hasard son peigne dans l’épaisseur de ses cheveux ondés:
--Corentin, Yves, sauvons-nous! Vite!... Nous allons être mouillés!
Ils allaient l’être--et moi aussi! par ma faute, ma très grande faute, en punition de ma curiosité... Et mouillés d’importance. Cela ne faisait plus l’ombre d’un doute; le ciel s’ouvrait pour jeter sur nos têtes une véritable trombe. Les garçons, à leur tour, surgissaient sur la route, le brave Corentin, sans rancune de sa défaite, apportant le chapeau abandonné par sa propriétaire, qui semblait n’en avoir cure. Mais l’averse s’abattant sur ses cheveux dut lui donner la pleine conscience qu’elle était nu-tête, car promptement elle replaça son chapeau au petit bonheur, tandis que j’ouvrais, avec une rapidité analogue, le parapluie que j’avais emporté, grâce à mon flair d’animal civilisé... J’en étais presque honteux en voyant ma jeune Atalante arrosée à la façon des fleurs dont elle avait l’éclat. L’aisance avec laquelle elle supportait l’assaut de cette formidable douche me remplissait d’admiration pour sa vaillance et de mépris pour le soin que je prenais de mon individu...
Entre nous, je me sentais positivement grotesque, cheminant d’un pas vif et digne, à l’abri de mon parapluie, moi homme! tandis que ces trois enfants se faisaient tremper jusqu’aux moelles. Offrir mon parapluie tout entier était bien héroïque, car il pleuvait... oh! combien! sur cette route sans abri, bordée seulement de hauts sapins, insuffisants en la circonstance. En offrir une partie n’était pas sans charme, mon vieux Pierre. Mais savais-je comment je serais reçu? Ma courtoisie, ma discrétion, et mon égoïsme se livraient une bataille acharnée pendant que, devant moi, mon inconnue courait entre ses deux gardes du corps. Je voyais l’eau marbrer peu à peu le corsage rose... Alors je pensais qu’il est des moments où les convenances doivent s’effacer devant les lois de la simple humanité, et, à l’aide de quelques enjambées considérables, je rattrapai le groupe et appelai:
--Mademoiselle!
Elle se détourna. Je vis les grands yeux faits d’ombre et de lumière s’arrêter sur moi tout étonnés, avec un regard d’enfant.
--Mademoiselle, la pluie tombe avec une telle force que je vous prie de me faire l’honneur d’accepter l’abri de mon parapluie.
L’expression de surprise devint plus accusée encore. En même temps, elle eut un geste d’épaules insouciant:
--Merci, monsieur. Ça m’est égal d’être mouillée!
Je m’en doutais déjà depuis quelque temps. Mais je n’eus pas même le loisir de lui répondre, car un coup de tonnerre éclata, tellement strident que tous les quatre nous tressautâmes. Corentin, qui n’était pas la vaillance même, se rapprocha de sa sœur, et j’entendis vaguement la voix du grand Yves prononcer:
--Arlette, tu ferais mieux d’accepter la proposition de monsieur, car mon père sera tourmenté de savoir que tu as reçu l’orage!
Arlette! Que vous semble de ce vieux nom appliqué à cette toute jeune créature?
Probablement, le père de Mlle Arlette était une puissance pour elle,--encore qu’elle eût une bouche volontaire tout à fait significative, car à sa seule évocation, elle vint docilement se ranger à mes côtés. Et de plus belle, nous nous mîmes à courir sur la route, au bas de laquelle on distinguait, enfin! la bonne ville de Douarnenez, noyée sous ce nouveau déluge.
Près de moi, Mlle Arlette volait silencieusement, son regard vif errant de droite et de gauche, sans d’ailleurs s’arrêter sur ma chétive personne, mais bien, de temps à autre, sur quelques brins de chèvrefeuille, glissés dans sa ceinture, dont le parfum m’arrivait par bouffées. Je la voyais seulement de profil; une mèche rebelle, toute dorée, retombait bouclée sur sa tempe gauche, balancée par le vent, et à toute minute elle la rejetait en arrière d’un geste impatient.
Les deux garçons galopaient à grandes jambes.
Dans notre course échevelée, je demandai à ma compagne:
--Veuillez me dire, mademoiselle, où je dois vous conduire.
--Nous arrivons... Là!... Dépêchons-nous; dans une seconde, nous allons être à l’abri!