Part 10
--Voulez-vous, mademoiselle, me faire l’honneur de m’accorder cette valse?
Je me suis retenue pour ne pas lui crier: «Mais je ne demande que ça!...» J’ai posé ma main sur son bras bien correctement, comme je le voyais faire à toutes les jeunes filles, et nous avons commencé à tourner, tourner!... C’était amusant!!!
Aussi, je me souviens très bien de ce premier danseur, un grand blond, très souriant, mais les autres sont tous brouillés dans mon souvenir. Quand je veux me les rappeler, je ne vois que des habits noirs et, surmontant les habits, des têtes brunes, blondes, rousses, des moustaches, des barbes... mais je ne sais plus à qui elles appartiennent. Je trouve qu’au bal, plus encore que partout ailleurs, les hommes se ressemblent... Et leurs conversations aussi! Tous, invariablement, ils commençaient par faire les mêmes réflexions ou les mêmes questions. Sans doute, il y a un catéchisme mondain qu’ils apprennent au moment où ils font leur entrée dans le monde et qu’ils n’oublient jamais. Aucun n’a manqué de me dire d’abord:
--Un bien beau bal, celui de ce soir. Et puis, la température est fort agréable, grâce à l’électricité. Êtes-vous sortie beaucoup cet hiver, mademoiselle?
Au premier qui m’a fait cette question, j’ai répondu vivement:
--Mais non, c’est la première fois. Et j’aimerais avoir beaucoup d’autres bals encore en perspective. C’est tellement délicieux de danser!
Il m’a dit, d’un air désabusé que j’ai trouvé stupide:
--C’est par malheur un plaisir sur lequel vous vous blaserez.
--Quand je serai vieille, peut-être, je ne dis pas... Mais je n’en suis pas là... et il n’y a que les vieilles personnes qui puissent être blasées.
--Pas seulement, hélas!
Probablement, il parlait pour lui. Pourtant, il n’était plus bien jeune; il avait au moins trente ans, presque pas de cheveux et pas du tout l’air frais. Il paraissait disposé à continuer la conversation; mais j’aimais mieux valser. Et nous avons recommencé à tourbillonner.
Moi qui avais peur de manquer de cavaliers!... J’en ai eu plus qu’il ne fallait, parce que, quand ils avaient dansé une fois avec moi, ils revenaient me demander une autre danse, ils amenaient leurs amis. Dans les intervalles, ils restaient pour causer ou m’emmenaient au buffet, dont ils connaissaient tous très bien le chemin. Mais je crains de leur avoir dit des choses un peu extraordinaires. Ils riaient en écoutant mes impressions sur Paris, sur le monde, et pourtant je m’appliquais à être aussi correcte que Madeleine.
Pour mon goût, le cotillon est venu trop vite, car je savais qu’il annoncerait la fin du bal. Charlotte et Pierre le conduisaient. Tout le temps, Charlotte voltigeait d’un bout à l’autre du salon. Elle choisissait, par-ci par-là, une jeune fille, lui faisait faire tout sorte d’exercices très gracieux, et toujours l’exercice se terminait par des tours de valse. J’ai dansé plusieurs fois avec Guy. Il était le cavalier d’une très belle jeune fille, Jeanne d’Estève, que j’ai déjà vue une fois en visite chez ma tante, et qui ne me plaît pas, je ne comprends pas pourquoi, puisque j’ai toujours de la sympathie pour les belles personnes! Et celle-là a des épaules pareilles à du marbre rose; ses mouvements sont souples, presque caressants... Mais elle a trop l’air d’une dame déjà. Il y a trop de choses dans ses yeux... Et puis, elle a une manière de laisser son regard glisser entre les cils qui me déplaisait encore plus quand elle s’en servait pour Guy, lequel causait beaucoup avec elle. Heureusement, je n’avais pas le temps de les examiner.
Enfin, après une marche triomphale que tous les danseurs ont accomplie dans le salon pour aller saluer ma tante, majestueusement assise dans son grand fauteuil, les petites tables du souper sont apparues. J’étais à celle de Guy. Il m’a demandé:
--Êtes-vous contente de votre soirée?
J’ai fait un: «Oh! oui!» si convaincu que tout le monde autour de moi s’est mis à rire.
Si j’étais contente!... Tellement, qu’une fois couchée, j’ai tâché de ne pas laisser le sommeil me prendre pour recommencer toute la soirée dans mon esprit... Et c’était très facile, tant j’avais encore dans les yeux les images des messieurs et des dames que j’avais trouvés les mieux! Je les voyais aller et venir, se sourire, se parler pendant que l’orchestre jouait toujours. Mais la musique me semblait de plus en plus douce et lointaine, et, de même, les voix des cavaliers et des danseuses; leurs mouvements devenaient incertains, leurs silhouettes vagues..., vagues..., vagues... Enfin, je n’ai plus rien vu du tout, ni plus rien entendu... Je m’étais endormie.
27 novembre.
Comme Mme Morgane triompherait, si elle savait que je me suis conduite aujourd’hui en personne peu civilisée! Ce qui me rend léger le souvenir de mon aventure, c’est qu’elle n’en saura rien... Écoutez l’histoire, père.
Après-demain a donc lieu le mariage de Charlotte. Aussi ma tante, de plus en plus affairée, nous avait envoyées, Madeleine, miss Ashton et moi, faire une course avenue de l’Opéra. Quand nous sortons du magasin, plus de voiture! Sans doute, le cocher avait mal compris les ordres. J’étais ravie à la seule perspective de revenir à pied, mais je me gardais bien de manifester toute ma satisfaction, à cause de la mine malheureuse de Madeleine, qui m’a répliqué d’un ton d’effroi, quand j’ai insinué la possibilité de marcher:
--Retourner à pied! Ce serait beaucoup trop loin. Nous allons prendre un fiacre quelconque...
J’ai continué mes insinuations, mais dans un autre sens.
--Ah! Madeleine, puisque tu ne veux pas marcher, montons dans un omnibus. Ce sera bien plus gai qu’un fiacre!
--Je ne sais si cela plairait à maman..., a fait Madeleine sans enthousiasme.
--Est-ce que ce n’est pas convenable de monter en omnibus?
--Oh! si... Mais...
--Je t’en prie, Madeleine, ne trouve pas de «mais...» Miss Ashton, vous voulez bien?
Vaguement, miss Ashton a fait un signe quelconque, et Madeleine, résignée, a fini par me dire:
--Allons en omnibus, puisque ce genre de véhicule te plaît autant.
Elle-même a pris les numéros, et elle, l’aristocratique Madeleine, a, ainsi qu’une simple mortelle, attendu qu’il y eût des places pour nous. Elle a eu l’air encore moins charmée quand elle s’est trouvée assise à côté d’un gros monsieur soufflant à la façon d’un phoque, et en face de deux jeunes gens très pimpants qui nous ont tout de suite fait les honneurs--intempestifs--de leur attention.
... Tout à coup sur la plate-forme est montée une femme maigre, jaune, chétive, avec un poupon gros et laid dans les bras, et elle est restée debout, ballottée par tous les mouvements de l’omnibus. Je pensais qu’elle devait être très mal, ainsi chargée de son enfant, et j’ai glissé à l’oreille de Madeleine, toujours digne:
--Est-ce qu’elle ne va pas s’asseoir?
--Tu vois bien qu’il n’y a plus de place.
C’était vrai. Beaucoup de vieilles dames dans la voiture et quelques messieurs: un lisant, un autre plongé dans ses réflexions, et les deux jeunes gens, toujours absorbés dans leur contemplation qui agaçait Madeleine. Je le voyais au rose plus vif de ses joues et au pli révélateur de ses sourcils. Sans doute ils étaient très fatigués, puisqu’ils n’offraient pas leur place à la pauvre femme chargée de son bébé! A ce moment même, une secousse manqua de la faire tomber. C’était trop fort! Je ne réfléchis pas si je suis correcte ou non, je me lève et je crie à la femme:
--Madame, voulez-vous prendre ma place?
Je n’avais pas fini ma phrase que trois exclamations résonnaient: Madeleine me lançait un rapide:
--Arlette, tu ne peux pas être seule sur la plate-forme. Reste tranquille.
Miss Ashton s’exclamait:
--Oh! miss Arlette, _vô_ pas bouger! _Moa_ aller...
Et les deux beaux jeunes gens, comme un seul homme, s’écriaient:
--Mademoiselle, veuillez accepter ma place...
Certainement non, je ne voulais pas l’accepter. Et je leur ai dit sans hésiter:
--Je vous remercie... Mais, puisque vous êtes fatigués, je ne veux pas vous obliger à rester debout pour moi!
L’un est devenu presque cramoisi, l’autre vert. Tout l’omnibus regardait... Une vieille dame a murmuré:
--Très bien, une bonne leçon cela...
Madeleine paraissait tellement suffoquée que je me suis sentie prise d’une grande confusion quand j’ai aperçu la femme installée à côté d’elle à ma place, tandis que je revenais, moi, prendre celle de miss Ashton, pour obéir à l’ordre péremptoire de ma cousine.
Le gros monsieur, durant nos allées et venues, a grogné sourdement:
--Que les femmes sont donc remuantes! On ne monte pas en omnibus quand on n’est pas capable d’y demeurer en paix.
Ma protégée s’est tournée vers lui, furibonde:
--C’est une pitié de voir des gens qui ne sont pas obligeants se plaindre quand les autres le sont!
Tout l’omnibus a eu un petit ronronnement d’approbation qui a augmenté la mauvaise humeur du gros monsieur, et il a commencé à se disputer avec la femme, sans écouter le conducteur, qui voulait les faire taire.
J’étais tout à fait honteuse d’être la cause de tant de trouble. Heureusement, nous arrivions devant Saint-Philippe du Roule. Madeleine a sauté hors de la maudite _écraseuse_ plutôt qu’elle n’en est descendue. Je l’ai suivie. Je devinais bien à sa figure qu’un sermon se préparait, dans son cerveau, à mon adresse, et je m’apprêtais bravement à le recevoir. J’en ai été tant de fois gratifiée par Mme Morgane qu’un de plus ne pouvait me faire très peur! Mais elle m’a dit seulement, d’un ton révélateur sur l’état de son esprit:
--Jamais plus, Arlette, je n’irai avec toi en omnibus, puisque tu ne sais pas t’y tenir!
--Je ne sais pas m’y tenir?
--Non, tu ne sais pas t’y tenir convenablement. Tu t’y donnes en représentation... Tu es cause de disputes.
--Alors, j’aurais dû laisser la femme debout, embarrassée de son enfant?
--Oui, puisqu’il n’en pouvait être autrement... Une jeune fille ne doit jamais se mettre en évidence!
--Je n’ai pas pensé une seconde que j’allais m’y mettre! ai-je dit, fâchée d’être grondée à cause des maudites convenances. Sois sans crainte; maintenant, je n’oublierai pas qu’à Paris il ne faut penser qu’à soi!
Silencieusement, nous avons remonté notre rue. Je ne sais quelles étaient les réflexions de Madeleine, mais les miennes n’étaient pas gaies. Je pensais que ma tante allait me trouver bien mal élevée, regretter de m’avoir à Paris, que Guy serait mécontent et ne voudrait peut-être plus être mon ami, me jugeant une stupide petite créature, bonne à renvoyer dans sa Bretagne... Enfin j’avais la mort dans l’âme, quand je suis entrée dans le salon, escortée par mes deux gardes du corps, pareille à un prisonnier entre deux gendarmes. Ma tante, Guy, Charlotte et Pierre bavardaient au coin du feu. En nous entendant, ils ont tourné la tête, et Guy s’est exclamé:
--Ah! mon Dieu! Que vous est-il arrivé? Vous avez l’air lugubres!
Généreusement, Madeleine s’est tue. Alors, pour ne pas me montrer lâche, j’ai déclaré:
--C’est que j’ai fait une bêtise!
--Laquelle? Raconte-nous ça! ont-ils interrogé tous ensemble, avec des mines de gens qui vont s’amuser.
--N’ayez pas l’air aussi enchantés! Dans deux minutes, vous penserez comme Madeleine, et vous me gronderez.
J’ai entrepris mon récit; mais, à mesure que je l’avançais, ils riaient de si bon cœur que leur rire m’a gagnée peu à peu. Ils n’étaient pas fâchés contre moi, et, dans la joie d’être délivrée de mes craintes, j’ai demandé à Madeleine, en me jetant à son cou:
--Madeleine, ne sois plus mécontente de moi. Maintenant, je laisserai toujours les femmes debout, même si elles ont des enfants dans les bras... puisqu’il le faut!
Pour toute réponse, elle m’a embrassée de bon cœur, et la paix a été faite.
30 novembre.
Charlotte est mariée!... Charlotte est partie tout à l’heure, avant le dîner!... Et maintenant elle voyage seule avec son mari. Comme il faut qu’elle ait confiance en lui, pour s’en aller ainsi, sans avoir peur, laissant derrière elle tout son monde, et partant le soir encore!... Eh bien, elle n’avait pas l’air effrayée du tout. Au contraire!
Quel dommage que cette journée ait passé plus vite encore que les autres! La matinée s’est écoulée d’abord avec une rapidité vertigineuse, après une scène attendrissante au petit déjeuner, parce que Charlotte remarquait que c’était son dernier repas de jeune fille. Voyant ma tante très émue, je me suis penchée pour l’embrasser, mais trop vite; j’ai culbuté ma tasse de chocolat. Cela nous a toutes remises. D’ailleurs, nous n’avions pas le temps de nous livrer aux effusions; il fallait se dépêcher afin d’être prêtes pour midi. Eh bien, à l’heure dite, Charlotte ne l’était pas. Pierre s’agitait devant la porte fermée, demandant de minute en minute:
--Est-ce que je ne puis pas entrer?
Et toujours ma tante, impitoyable, répondait: «Non.»
Alors, Pierre reprenait ses allées et venues et ripostait à Guy, qui lui recommandait le calme, avec un drôle de sourire dans sa moustache:
--Je voudrais bien t’y voir! Je suis certain que tu ne brillerais pas par la patience.
Enfin, cette fameuse porte s’est ouverte; ma tante a annoncé: «Pierre, votre femme!» Et, dans le salon plein de monde et de fleurs, Charlotte est entrée, pareille à une apparition dans les blancheurs de son voile, de son satin, de ses dentelles, de ses fleurs d’oranger... Mais je n’ai pu l’admirer bien à mon aise, car Guy est venu me dire:
--Partons, c’est notre tour; il est temps.
Nous sommes montés dans son coupé, que j’aurais reconnu à la petite odeur très fine de cigare qui y flottait et se mêlait au parfum délicieux de mon bouquet,--celui qu’il m’a donné. Je le trouvais tellement joli, ce bouquet, que je n’ai pu y tenir et je l’ai embrassé à pleines lèvres, en faisant semblant de le sentir. Mais Guy remarque tout, et il m’a dit, souriant, sans se moquer de moi:
--Pourquoi embrassez-vous vos fleurs?
--Pour les remercier d’être aussi belles! Je voudrais plonger toute ma figure au milieu d’elles, comme je me glissais, moi, tout entière, dans les corbeilles d’héliotropes du pauvre capitaine, quand j’étais très petite fille. C’était un tel plaisir pour moi, que j’ai cessé de me le donner seulement quand j’ai compris qu’ainsi je faisais mal à mes chères fleurs!
--Ce qui est tout à fait digne de vous, petite reine. Descendons vite, nous sommes à destination!
Beaucoup de membres de la famille étaient déjà là, et aussi des officiers, amis de Pierre.
Enfin, au bout de quelques minutes, Charlotte, à son tour, est arrivée. Elle a monté les marches de l’église au bras d’un vieux monsieur chamarré de décorations, un oncle d’importance. Elle est entrée dans l’église, nous tous à sa suite, en troupeau; mais un troupeau valant la peine d’être contemplé, si j’en juge par la quantité des regards qui tombaient sur nous, à mesure que nous avancions, au chant d’une marche triomphale, vers l’autel éblouissant et fleuri autant qu’un reposoir.
La cérémonie a commencé. Au moindre mouvement de Charlotte, le suisse et ma tante se précipitaient pour arranger son voile. Ma tante n’avait plus sa physionomie riante d’habitude, mais une nouvelle, toute grave, et, par instants, elle tamponnait son mouchoir, très vite, sur ses yeux. Si Charlotte n’avait pas continué à paraître rayonnante, j’aurais fini par croire que le mariage est une terrible aventure. L’évêque qui donnait la bénédiction semblait dire, lui aussi, que ce n’est pas toujours une chose gaie... Par bonheur, depuis que je vois combien Mme Morgane m’a attrapée sur ce point, je ne m’en rapporte plus sur cette question à l’avis des personnes mûres et même vieilles!... Je pense, avec Charlotte, que c’est charmant d’avoir toujours auprès de soi quelqu’un qui vous adore, qui trouve parfait tout ce que vous dites ou faites,--Pierre est ainsi avec Charlotte,--avec qui on cause, on se promène, on fait de la musique, on danse...
C’est très mal, et j’en garde un gros poids sur la conscience, mais le sermon de Mgr Deronis m’avait plongée dans toute sorte de réflexions très profanes... Et puis ces fleurs, ces toilettes, cette foule m’empêchaient de bien me sentir dans une église, et mon esprit trottait, galopait dans je ne sais quel pays enchanteur... Je pensais que, quand je serais mariée, moi aussi, je ne serais plus grondée, je pourrais faire tout ce que je voudrais. Papa, mon cher papa, serait toujours avec moi. Nous laisserions Mme Morgane où bon lui semblerait, pourvu que ce ne fût pas dans notre proche voisinage. Et nous serions tout à fait heureux, avec Yves et Corentin... J’entrevoyais déjà un beau jeune homme,--dans le genre de Guy,--venant me dire qu’il serait enchanté de m’avoir pour femme. Il me parlait... Je faisais, pour la forme, des cérémonies... C’était charmant!...
Quelqu’un est venu se placer devant moi. Ce n’était pas un beau jeune homme, mais bien le suisse, qui se tenait devant mon prie-Dieu, me faisant un grand salut.
J’ai murmuré à Guy:
--Qu’est-ce qu’il me veut?
--Il veut que vous quêtiez sous mon escorte.
J’ai eu un battement de cœur à l’idée qu’il allait falloir circuler, sans commettre la moindre gaucherie, sous tous ces regards de connaisseurs et de curieux. Guy, ne se doutant pas de ma subite anxiété, ajoutait avec un imperceptible sourire sous sa moustache:
--Ne contemplez pas trop au passage les belles chrétiennes réunies dans cette église, sans quoi vous oublierez que vous quêtez... et Dieu sait ce que deviendront votre bourse et son contenu!
Je lui ai chuchoté à mon tour:
--Oh! Guy, je ferai bien attention. Mais que j’ai donc peur de commettre une maladresse!
--N’ayez aucune crainte... Tout marchera très bien.
Son assurance m’a réconfortée. Le suisse m’attendait, discrètement impatienté de mon immobilité. J’ai entrevu la robe couleur de ciel de Madeleine qui ondoyait déjà, et, à mon tour, je me suis mise en route, ma main dans celle de Guy...
Eh bien, notre quête s’est passée avec une correction qui aurait transporté d’aise Madeleine. Sous son voile, Charlotte m’a souri; mais Pierre m’a donné son aumône sans quitter son air pénétré. Les assistants étaient loin d’avoir le même sérieux; les dames même n’avaient pas l’air de faire beaucoup de prières pour les mariés. Peut-être, après tout, les faisaient-elles dans leur cœur, tout à fait en dedans. J’ai reconnu plusieurs de mes danseurs du bal. Ils m’adressaient au passage des saluts bien discrets, et j’en ai entendu un qui glissait à Guy:
--Mes compliments, mon vieux.
Des compliments de quoi?... Ce n’était pourtant pas Guy qui se mariait.
A la sacristie, ils ont recommencé des salutations plus accentuées, en défilant avec le flot des amis de ma tante et de Pierre qui, tous les deux, ainsi que Charlotte, se répandaient en sourires. Madeleine, de son côté, faisait de même. Guy, debout près de moi qui étais atteinte par la contagion, se montrait d’une pareille générosité; cette générosité s’est même particulièrement manifestée à l’égard de Jeanne d’Estève, que j’aime de moins en moins, décidément, tout en l’admirant pour ses cheveux,--une vraie neige d’or,--son teint couleur d’ivoire, ses lèvres très rouges, sa taille ronde et mince ensemble, son usage du monde, que Madeleine me verrait posséder avec délices!!!... Au lunch, elle a été très ennuyeuse: elle accaparait Guy, elle se faisait servir par lui, elle bavardait avec lui et lui souriait de ses belles dents...
Enfin, par bonheur, comme peu à peu les invités tiraient leur révérence à ma tante, elle a bien été obligée de suivre le mouvement général. Nous nous retrouvions dans l’intimité, quand tout à coup Charlotte, disparue depuis un moment, est rentrée; mais elle n’était plus en blanc; elle avait son costume de voyage, son chapeau, son voile même. Pierre, non plus, n’était plus en tenue... A leur vue, voilà la sage Madeleine qui, subitement, éclate en sanglots. Je regarde ma tante avec inquiétude, et il me semble qu’elle est toute prête à faire comme Madeleine.
--Madeleine, ma petite sœur, je t’en prie, ne te fais pas ainsi de chagrin! répétait Charlotte.
Et elle embrassait Madeleine, elle embrassait ma tante, elle m’embrassait, moi aussi, me les recommandant toutes les deux; Pierre avait l’air de ne plus savoir où se mettre devant cette désolation. C’était une scène bien plus attendrissante que le matin, au moment des tartines!
Au beau milieu a surgi Guy. Il ne se doutait de rien et venait annoncer que la voiture était avancée; il fallait partir pour ne pas manquer le train. La figure de Pierre s’est épanouie à cette nouvelle. Il a dit un «Allons, Charlotte!» tout à fait engageant.
Ma tante a répété: «Allons, Charlotte!» d’un ton résigné. Il y a eu encore un instant de bousculade, d’effusions, d’adieux, de larmes, et quand cet instant a été écoulé, Charlotte était partie. Nous nous regardions tous, étonnés de nous retrouver sans elle, en face les uns des autres, avec la sensation que quelque chose était fini...
5 décembre.
Tout bas, j’avais toujours pensé qu’après le mariage de Charlotte, je reprendrais la route de Douarnenez. Mais personne ici n’a l’air de songer à rien de pareil... Et vous non plus, papa... vous ne paraissez pas attendre «votre petite». Pourquoi? Est-ce donc qu’elle ne vous manque pas du tout; ou bien la traitez-vous en ingrate, parce qu’elle se plaît à Paris quand vous n’y êtes pas?...
Père chéri, le cœur de votre Arlette est à vous tout entier... Vous le savez bien, n’est-ce pas?... Seulement, c’est pour elle si délicieux et si nouveau d’être gâtée par d’autres que par vous, par le capitaine ou Mlle Catherine, et c’est si amusant de mener une vie toute pleine de surprises, d’apprendre ainsi une masse de choses, aperçues aux quatre coins de l’horizon!
Je fais, depuis mon arrivée à Paris, une prodigieuse dépense de regards. Tous ces regards se métamorphosent ensuite en idées qui, ensemble, prétendent s’installer dans mon esprit, où je ne demande pas mieux que de les accueillir. Elles s’y précipitent, s’y pressent, les unes ne faisant qu’y passer,--celles-là ne méritent pas d’attention,--les autres y élisant domicile,--soit avec discrétion, soit en souveraines maîtresses,--sûres de leur importance. De celles-là, père, nous causerons tous les deux quand votre Arlette sera de nouveau blottie à vos pieds, entendant votre chère voix. Rien que de penser à ce moment-là, mon cœur bondit de joie!
Seulement, quand je vous retrouverai, je retrouverai aussi Mme Morgane... Hum! hum!... Pour l’instant, je tâche d’oublier le plus possible son existence, car, dès que je pense à elle, j’ai l’impression qu’une averse de reproches va tomber sur moi.
Si vous étiez ici, père, votre enfant serait dans un ravissement complet. Mais loin de vous, ce ne peut être ça, même avec vos lettres... N’est-ce pas que, vous aussi, vous regrettez un peu votre Arlette qui vous adore?
9 décembre.
Je sais maintenant pourquoi il n’est pas question de mon retour à Douarnenez... C’est pour une raison qui m’a jeté au cœur un grand frisson d’inquiétude... Tantôt, comme je parlais justement de ce retour, je ne sais à quel propos, ma tante m’a demandé:
--Est-ce que tu t’ennuies déjà auprès de nous?
J’ai répondu un: «Oh! non!» bien sincère.
--Alors tu veux bien nous rester encore, passer l’hiver avec nous?
--Mais papa!... Je ne puis le laisser seul si longtemps... Oh! pourquoi n’est-il pas ici!...
Ma tante n’a pas répondu tout de suite. On aurait dit qu’elle réfléchissait. Enfin, elle a repris:
--Tu as eu une lettre de lui ce matin. Est-ce qu’il te réclamait?
--Non; il me dit, au contraire, que je ne me tourmente pas à son sujet, car il supporte très bien notre séparation, étant très occupé par beaucoup de malades à visiter.
--C’est ce qu’il m’écrit... Il y a en ce moment quelques mauvaises fièvres parmi les pêcheurs, une sorte d’épidémie. Aussi désire-t-il que tu ne reviennes pas tout de suite à Douarnenez.
J’ai senti que je devenais toute blanche.
--Oh! ma tante, s’il allait gagner ces fièvres! Comment peut-il croire que je resterai tranquillement ici à l’abri de cette maladie le sachant exposé? Et cela quand Mme Morgane et Blanche sont auprès de lui!