Chapter 8 of 17 · 3967 words · ~20 min read

Part 8

Le matin même, elle avait reçu de lui l’une de ces longues causeries qu’elle lisait et relisait, à les savoir par cœur, prétendait Guy... Elle reprit encore les feuillets, les parcourut avidement, comme si, pour la première fois, ils venaient sous ses yeux; puis, pensive, elle songea un moment, les yeux perdus dans la flamme claire du foyer, et dans sa songerie passèrent tout ensemble les visions lointaines de son foyer breton et les images toutes récentes de sa vie de Parisienne. Ils étaient décidément doux à évoquer, ces souvenirs, puisque, pour les ressusciter mieux encore, elle s’en alla chercher, dans son petit bureau, les pages déjà sans nombre qui avaient jailli sous sa plume alerte et capricieuse, guidée par le besoin d’expansion inné chez elle. Et les doigts glissés dans ses cheveux, la tête penchée, elle se mit à lire, laissant son regard courir d’abord sur les premières feuilles:

10 novembre.

Eh bien, Paris n’est pas du tout comme je me l’imaginais. Et même, au premier moment, il m’a causé une désillusion. Je m’attendais, je m’en aperçois maintenant, à trouver une espèce de ville merveilleuse comme celles des contes, remplie de palais, de je ne sais quoi au juste, mais ne ressemblant à rien de ce que j’avais encore vu. Guy avait raison quand il me le disait à Douarnenez, et j’ai envie de me moquer de moi-même quand je pense à la singulière idée que je m’en faisais. Tel qu’il est, il me plaît décidément, ce Paris, maintenant que je suis habituée à ces maisons si hautes qu’elles m’étouffaient les premiers jours; à ces interminables rues toutes grises, laissant voir à peine,--et très mal!--un misérable bout de ciel; à ses _écraseuses_, ses omnibus, veux-je dire, qui s’avancent toujours comme des machines menaçantes à l’adresse des simples voitures et des pauvres gens obligés de traverser la chaussée.

Entre parenthèses, c’est très amusant d’être dans une _écraseuse_! On est assis les uns devant les autres, on se regarde, on s’examine, on fait ses petites réflexions, on tâche de débrouiller, à la simple vue, le caractère de ses voisins, on imagine leur histoire, etc. Malheureusement, je n’y suis montée qu’une seule fois; et encore, parce que j’étais avec Guy, qui s’est aperçu de l’envie que j’en avais, et avec miss Ashton,--l’ancienne gouvernante de Charlotte et de Madeleine, une Anglaise très raide, très solennelle, qui les adore, parle indignement le français et est aussi infatigable que moi pour la marche. Tout le contraire de ma tante et de Madeleine, qui voudraient ne bouger jamais de leur voiture. Quant à Charlotte, comme son Pierre est un trotteur intrépide, elle est toute prête à trotter à sa suite!...

C’est naturellement en voiture que j’ai fait ma première promenade dans Paris; et plus cette promenade avançait, plus j’étais désorientée! Il m’intéressait, certes, ce Paris, puisqu’il était nouveau pour moi, mais il ne m’attirait pas; ma sympathie pour lui ne s’éveillait pas du tout! Il me paraissait gris comme le ciel chargé de brouillard. Une maussade pluie fine faisait disparaître sous leur parapluie les passants nombreux, oh! nombreux! et l’on ne distinguait que des silhouettes grandes, ou grosses, ou petites, ou gracieuses, ou autrement. Mais de figures, aucune! Seuls, les magasins ne me causaient pas de désappointement. Loin de là! Quand j’ai pénétré dans l’un d’eux, le Louvre, m’a expliqué Madeleine, j’ai été prise vraiment d’admiration pour lui. Il me paraissait si beau et si immense! Mais il s’y trouvait tant de monde que, comme la veille, à la gare, la frayeur m’a saisie de me perdre et d’être étouffée; et sans réfléchir, en stupide petite fille, j’ai attrapé la robe de Charlotte et je ne me suis aventurée qu’en la tenant bien. Quant à Madeleine, elle était aussi à l’aise que si elle avait été seule à se mouvoir dans ces galeries. Elle avançait au milieu de la cohue, toujours calme, fine, élégante, sans bousculer personne ni être bousculée. Une seconde, en se retournant, elle a aperçu ma main qui tenait toujours serrée la jupe de Charlotte, et elle a eu une légère moue:

--Arlette, ne fais donc pas ainsi l’enfant! Ne te cramponne pas à Charlotte! Cela ne se fait pas!

C’était la première fois que j’entendais cette dernière phrase tomber des lèvres de Madeleine... Maintenant, je ne pourrais plus compter le nombre de fois qu’elle est venue s’abattre sur mon inexpérience!

Pendant que ma tante et Charlotte choisissaient, dans ce magasin,--pareil à une ville de marchandises,--une quantité de choses de toute espèce, j’employai tous mes regards à contempler les acheteuses, d’abord, habillées presque toutes comme personne ne l’est à Douarnenez, laissant sur leur passage un bon petit parfum; à contempler aussi la multitude d’objets vendus dans ce magasin étonnant, des objets si jolis que j’aurais voulu les acheter tous!

Aussi quand ma tante, après avoir choisi une étoffe d’un adorable gris tendre, m’a dit: «C’est pour toi, Arlette. Puisque tu es ma fille, pour le moment, c’est bien le moins que je complète ton trousseau!» j’ai été tellement ravie, que je l’ai embrassée chaleureusement en m’écriant qu’elle était un amour de tante, sans penser que nous n’étions pas seules.

Une dame, qui achetait près de nous, a pris aussitôt une mine si étonnée, que j’ai eu conscience de m’être comportée en jeune sauvage. Pour son compte, l’employé riait dans sa barbe et me lançait des coups d’œil discrets, mais curieux. Ma tante, elle, ne paraissait pas fâchée. Je lui ai chuchoté, confuse:

--Ma tante, pardonnez-moi d’être si ridicule!

Elle m’a répondu très gentiment:

--Les petites filles de ton âge ne sont jamais ridicules quand elles témoignent leur plaisir.

--Seulement, elles feraient mieux de ne pas le témoigner en public, n’est-ce pas? ai-je fini.

Ma tante s’est mise à rire:

--A merveille! Salomon lui-même n’aurait pas mieux parlé.

Et là-dessus, nous sommes remontées en voiture pour reprendre la série des courses qui absorbent complètement, en ce moment, ma tante et Charlotte, grâce à l’approche du mariage. Elles en sont occupées à lasser ceux qui, comme moi, n’ont qu’à les regarder faire! Heureusement, elles ne paraissent pas épuisées du tout, bien que ma tante répète de temps à autre, d’un accent convaincu: «Je n’en puis plus!»

Mais Guy assure que c’est là une phrase de vraie Parisienne, dans laquelle il n’y a pas un atome de vérité. Faire des courses est l’élément des Parisiennes, paraît-il.

Pour suivre le programme de la journée, nous sommes allées chez une modiste de haut renom, qui vendait des chapeaux tels que les habitantes de Douarnenez, et même de Quimper, n’en ont pas l’idée; des chapeaux qui m’ont tout de suite expliqué pourquoi, avant que je sorte, Charlotte, l’adresse incarnée, avait fait subir à l’œuvre de la modiste de Mme Morgane une transformation inattendue, à laquelle elle devait une physionomie toute nouvelle.

Devant les hautes et innombrables glaces, des dames étaient assises, presque aussi élégantes que la modiste en chef et les sous-modistes. Ces dernières, sous l’œil de la grande maîtresse du lieu, leur plaçaient les chapeaux sur la tête. Et alors les dames s’examinaient de droite, de gauche, de profil, avec une attention extrême. Jamais jusqu’alors je n’avais soupçonné que ce pût être aussi important de choisir un chapeau! L’une d’elles surtout, pas jolie le moins du monde, m’intéressait tout à fait, tant elle était sérieuse en contemplant, sur ses cheveux bien souples, les différents chapeaux que la modiste y posait pour essayer. Le plus drôle, c’est que son mari était avec elle,--un grand jeune homme comme Guy;--il était aussi absorbé qu’elle dans l’examen des chefs-d’œuvre de Mme Caroline. Je le trouvais tout à fait ridicule dans ce magasin de modes, au milieu de toutes ces dames, avec sa physionomie affairée, autant que s’il avait été chargé d’empêcher l’explosion d’une bombe... Mais, en même temps, il m’amusait tellement, j’étais si occupée à le regarder, que je n’entendais pas ma tante qui, après avoir longtemps parlé avec Mme Caroline, m’appelait:

--Arlette! Arlette!

Charlotte m’a ramenée dans la réalité en me caressant la joue avec les violettes glissées dans sa veste; et...--Oh! pourquoi Mme Morgane n’assistait-elle pas à cette scène!--voici que ma tante m’a fait asseoir, moi aussi, devant une glace, et voici que, sur ma tête, Mme Caroline s’est mise en devoir de faire apparaître successivement une série de ses chefs-d’œuvre. Elle me les posait délicatement, arrangeait, de-ci de-là, les mèches folles de mes cheveux, et puis se reculait, renversant sa taille de petite grosse femme, rejetant en arrière sa tête coiffée de cheveux couleur de cuivre rouge, clignant à demi ses yeux et se répandant en phrases tout à fait extraordinaires:

--Oui, le dessin est harmonieux et fin! Un vrai Greuze, ou plutôt un Récamier. Un poème, madame, ne trouvez-vous pas, que ce chapeau sur ce visage? La Jeunesse défiant l’Hiver! C’est un régal d’avoir à coiffer une tête d’une grâce aussi originale et piquante! Nous ferons une merveille. Je la vois déjà... Le bouton naît; la fleur va s’épanouir! Elle vous plaira certainement, madame.

Et, entre ces exclamations, elle riait d’un rire satisfait qui me faisait penser au gloussement des poules, quand on leur jette du grain. Dans le nombre de ces chefs-d’œuvre, elle en a pris un de forme tellement bizarre et tellement empanaché que j’ai bondi, malgré ma confiance en Mme Caroline.

--Oh! ne me mettez pas un chapeau pareil! Je ressemblerais aux chiens savants que l’on voit quelquefois le jour du _Pardon_.

Mme Caroline a eu un nouveau gloussement. Mais sa mine était un peu moins épanouie, et j’ai deviné que mon exclamation avait été très malencontreuse. Avec dignité, elle m’a répondu:

--Vous pouvez être tranquille, mademoiselle. Jamais nos clientes n’ont l’air de chiens savants. S’il en était autrement, nous n’aurions pas une clientèle aussi exceptionnellement nombreuse et distinguée.

Une chaleur m’a monté aux joues. Mais Mme Caroline n’a pas paru s’en apercevoir, et, jetant de côté le chapeau que j’avais traité d’irrévérente façon, elle l’a remplacé, sur mes cheveux, par un autre qui a reçu l’approbation générale, la mienne comprise. Mais je me suis bien gardée de l’exprimer, de crainte d’articuler encore quelque sottise. Vraiment, en cette minute, m’apercevant dans une glace, je me faisais l’effet d’une autre personne, ainsi coiffée d’un chapeau «idéal»--pour parler comme Mme Caroline--et habillée de la robe que ma tante m’avait fait faire à l’avance, selon votre désir, père chéri, et que j’ai trouvée à mon arrivée. J’avais l’apparence d’une vraie jeune fille; je paraissais bien plus grande qu’à l’ordinaire, et ma taille aussi était toute différente, bien mieux! Enfin--tout bas je puis bien l’avouer--je me trouvais très gentille! Je suis sûre que Mme Morgane et Blanche, me voyant ainsi transformée, n’auraient plus osé me soutenir que les petites femmes ne sont que de vilaines créatures manquées. D’ailleurs, si elles l’avaient soutenu, je ne les aurais pas crues! Et surtout je n’aurais pas pleuré comme je le faisais autrefois, en petite sotte, à l’idée que j’étais une créature manquée...

Je suis sortie enchantée de chez Mme Caroline, et je continuais à l’être dans la voiture, quand, tout à coup, une ombre a passé sur ma joie. Ma tante, après avoir célébré, en compagnie de Charlotte, les talents de Mme Caroline, finissait en plaisantant:

--Le malheur est que ce sont des talents qui se payent bien cher... Ah! ce n’est pas une économie de marier sa fille!

Subitement, père, je me suis rappelé que vous m’avez recommandé d’être très, très économe, de dépenser le moins possible; et j’ai été envahie par la crainte qu’il ne faille justement dépenser beaucoup d’argent pour être habillée comme j’allais l’être au mariage de Charlotte. Je ne savais comment demander à ma tante de me rassurer, et, dans mon embarras, j’étais devenue silencieuse, tout à fait contre mes habitudes; si bien que ma tante s’en est aperçue et m’a demandé en souriant:

--Qu’as-tu, Arlette? Est-ce que tu crains toujours d’être coiffée comme un chien savant par Mme Caroline?

--Oh! non. Mais... mais... j’ai peur de n’avoir pas assez d’argent pour payer ma jolie toilette!

Ce n’était pas là tout à fait ce que je pensais, mais vraiment l’aveu me paraissait trop difficile à articuler; et ma tante me regardait avec des yeux que je ne comprenais pas. Ils étaient très affectueux, mais sérieux, et j’ai demandé bien vite:

--Oh! tante, vous n’êtes pas fâchée après moi, n’est-ce pas? C’est que papa m’a tant recommandé d’être économe, et je me demande comment y arriver!

--Eh bien, nous te l’apprendrons; sois tranquille, chérie, j’espère bien que ton père sera content de toi et de nous sur ce point! Aie confiance en moi...

Je ne demandais pas mieux, et j’ai eu un soupir de soulagement à voir ma tante aussi sûre de son fait. Comme nous étions en voiture, à l’abri des regards curieux, je l’ai embrassée de toutes mes forces pour la remercier, et j’ai pu de nouveau être gaie, sauf quand je pensais à vous, père.

Certainement, cela me faisait plaisir pour moi de savoir qu’au mariage de Charlotte, je serais tout à fait Cendrillon métamorphosée par sa marraine; mais cela me charmait bien plus encore pour Guy, avec qui je quête. J’étais certaine, de cette façon, de n’être pas pour lui un sujet de honte, ainsi que me l’avait prédit Mme Morgane, et Blanche surtout, qui n’a pas manqué une occasion de me répéter que Guy, me trouvant si peu à la mode de Paris, ne voudrait pas quêter avec moi, etc. Le plus malheureux, c’est que, sans l’avouer, je m’étais mise à le croire depuis que je pouvais me comparer à mes cousines; il finissait par me sembler que Guy devait sûrement me juger de la sorte.

Aussi, comme j’étais maintenant tranquillisée, j’ai voulu qu’il le fût tout de suite, lui aussi. Et pendant son apparition d’un instant à la maison, le soir de cet après-midi mémorable, je lui ai annoncé qu’il verrait une Arlette transformée au mariage de Charlotte et n’aurait pas à rougir de ma tenue de campagnarde, comme disait Blanche.

--Alors, vous serez très belle?

Modestement, j’ai répondu:

--Je serai gentille... j’espère...

--Et vous êtes ravie de cette perspective?

--Oh! oui!

Ce sourire, dont je n’arrive pas encore à démêler le sens, a couru sous sa moustache:

--Voilà un «oh! oui!» bien convaincu... Hum, mademoiselle Arlette. Est-ce que Paris ferait déjà sentir sur vous son influence néfaste? Est-ce qu’il vous rendrait coquette?

--Oh! non, je l’étais déjà à Douarnenez.

--Vous l’étiez?... Vraiment? Comment le savez-vous?

--Parce que le capitaine Malouzec me l’a dit... justement le jour où je lui déclarais que j’étais contente, autant qu’on peut l’être, d’avoir appris que je n’étais pas un misérable avorton!

Et avec effusion, j’ai fini:

--Et c’est vous qui me l’avez appris. Aussi, je vous en aurai une reconnaissance éternelle!

--Vous êtes mille fois trop bonne, ma cousine. Je ne mérite pas tant. J’ai simplement, par esprit de justice, voulu rectifier quelques opinions légèrement erronées de Mme Morgane sur ce point. Ne prenez pas la peine de me parler de votre reconnaissance, et faites-moi plutôt la grâce de me raconter vos premières impressions sur Paris.

Je ne demandais pas mieux. C’est si amusant de bavarder! Je lui ai tout dit, mes opinions sur les _écraseuses_, sur les employés du Louvre, sur Mme Caroline et ses produits, sur les messieurs qui achètent les chapeaux de leur femme... J’ai demandé à Guy si, comme moi, il ne les trouvait pas ridicules dans ce personnage. Il m’a répondu par un «certainement» fort convaincu...

Comme nous nous entendons bien avec Guy! Je voudrais qu’il fût mon frère, mon grand frère; mais je garderais tout de même Corentin et Yves, que j’aime pour de bon!

14 novembre.

Mlle Catherine est venue me dire adieu. Elle repart ce soir. Je l’ai embrassée, réembrassée je ne sais combien de fois, comme si mes baisers pouvaient laisser sur son visage quelque chose de moi que vous sentirez, père chéri, lorsqu’elle ira vous voir de ma part.

Quand la porte est retombée derrière elle, j’ai eu un frémissement au cœur, me sentant seule, bien seule cette fois dans Paris, tout à fait séparée de mon pays breton...

Mais cette impression n’a pas duré. Je ne puis plus maintenant me trouver perdue à Paris comme le premier jour... Tous, ici, sont excellents pour moi! Aussi, je les aime!... Mais pas tous de la même façon;--à mon papier, je peux bien confier la vérité _vraie_!--Madeleine continue à m’intimider beaucoup, au fond, avec son inaltérable sagesse et son calme également inaltérable. A cause du mariage de Charlotte, toute la maison est en agitation, et je suis comme la maison: Madeleine, elle, demeure un vrai lac, sans coup de vent, sans vague. Ainsi que tout le reste de l’année, je suis sûre, elle étudie pendant des heures son piano avec une patience qui me stupéfie; tant elle répète de fois les mêmes passages!! Elle peint des fleurs, copiant son modèle pétale par pétale, et elle en brode sans relâche sur des ouvrages minutieux, sans paraître se douter le moins du monde qu’il faut des trésors d’attention pour les mener à bien... Elle suit des cours, comme l’on dit ici, et pour son agrément! car elle n’a plus besoin du tout de s’instruire. Ma tante le trouve, et je suis, tout bas, de son avis...

Que de science il y a dans le cerveau de Madeleine! Quand j’y pense, je suis pénétrée pour elle d’admiration,--d’une de ces admirations qui vous accablent de l’idée de votre propre indignité; et je comprends que, très souvent, elle trouve (je le devine) que je dis ou fais des choses stupides, c’est-à-dire «incorrectes», quoiqu’elle s’applique à me cacher son impression. Mais je connais maintenant trop bien sa figure pour me laisser tromper! Quand certain petit pli apparaît entre ses sourcils, je suis sûre de m’être mis une sottise quelconque sur la conscience.

Et puis mes étonnements, mes admirations, mes antipathies lui paraissent en général un peu saugrenus. Elle a une manière de me dire: «Que tu es donc enfant, Arlette!» qui tombe sur moi à la façon d’une vague bien froide et me pénètre de la résolution de garder pour moi toutes mes idées. Seulement, c’est une résolution qu’il me serait impossible de tenir! Je suis trop habituée à les laisser prendre la volée dès que bon leur semble. Capitaine, où êtes-vous pour les recueillir?

Avec ma tante et Charlotte, je suis bien à mon aise. Elles, au moins, je ne les scandalise jamais! Mais elles ont autre chose à faire que de m’écouter bavarder. D’ailleurs, Charlotte est toujours avec son Pierre, occupée de son Pierre quand elle n’est pas la proie des couturières, modistes, etc.

Par bonheur, pour moi toute seule, j’ai Guy, mon grand ami. Un grand ami que je ne vois guère à loisir, par exemple. Tous les jours, certes, il vient à la maison; mais, sauf exception, pour de courtes visites,--du moins elles me paraissent ainsi,--et puis il s’en va je ne sais où... Je voudrais savoir même quel est ce «où». Je l’ai demandé à Charlotte,--non à Madeleine, bien entendu,--et pour tout renseignement, elle m’a dit, avec un sourire que je n’ai pas compris:

--Je ne puis te dire où va Guy. Il ne me fait pas de confidences. Demande-le-lui, si tu désires le savoir.

--Ça ne le fâchera pas?

--Oh! non!

Le jour même, comme Guy était venu un instant avant le dîner, je lui ai servi toute chaude ma question. Il en a paru si stupéfait, que j’ai cru que lui aussi allait me répondre la fameuse phrase de Madeleine: «Ce n’est pas convenable!» Mais il m’en a fait grâce et, de ce ton qui ne m’apprend jamais s’il parle sérieusement ou non, il a répété:

--Où je vais quand je vous quitte?... Eh bien, selon les heures, je dîne en ville, ou je vais au théâtre, ou aux courses, ou faire des visites et le reste... Enfin, je goûte à tous les charmes de la vie!

--Comme vous êtes heureux, Guy! Je voudrais bien, moi aussi, y goûter comme vous, car ils doivent être délicieux pour que vous leur donniez ainsi tout votre temps!

A ma grande surprise, il a eu un haussement d’épaules très méprisant pour les charmes en question, et il m’a répondu sans plaisanter:

--Soyez très sûre qu’ils ne méritent pas d’être regrettés par toute personne ayant même une ombre de raison. Ah! quelle fille d’Ève vous êtes, petite Arlette!

Il est parti là-dessus, après m’avoir baisé le bout des doigts. Mes idées n’avaient pas été éclaircies d’un brin par ses réponses!... J’en étais un peu dépitée, mais pas autant que je l’aurais cru... C’est que, une chose très bizarre! j’aime à me sentir une petite fille ignorante auprès de Guy qui, lui, a autant d’expérience qu’un très vieil homme. Je le vois dans ses yeux, je le devine à ce qu’il dit, et aussi à ce qu’il ne dit pas! Quelquefois, en causant avec ma tante, ou encore avec son ami Pierre, il fait une phrase qui m’a un petit air tout simple, et ma tante--ou Pierre--se met à rire. Moi, je ne comprends pas du tout la cause de leur gaieté subite, et cela m’agace. J’ai envie de crier à Guy: «Puisque vous êtes mon ami, apprenez-moi à comprendre tout ce que disent les grandes personnes! Je ne suis plus une «petite»! J’ai presque dix-huit ans!...»

Et pourtant je ne lui dis rien de pareil, non parce que Madeleine me glisserait peut-être son éternel: «Ce n’est pas convenable!» mais parce qu’il m’est agréable d’être pour Guy une espèce de bébé dont il est obligé d’avoir soin!

16 novembre.

A partir d’aujourd’hui, j’aime Paris! Pour moi, ce n’est plus seulement un immense assemblage de maisons à travers lequel sont, par-ci par-là, jetés quelques arbres dont les pauvres racines s’écrasent sous l’asphalte. J’ai compris qu’il avait ses beautés à lui; j’étais tout à fait dans mon tort en ne les apercevant pas, parce qu’elles différaient des beautés que j’aime par-dessus tout: celles que le bon Dieu a faites et dans lesquelles les hommes ne sont pour rien, comme la mer, les soleils couchants, les fleurs...

Ce qui m’a réconciliée avec Paris, c’est ma visite de tantôt à Notre-Dame; et cette visite, je la dois à Guy. Hier, comme il interrogeait Madeleine sur le programme de notre journée d’aujourd’hui, elle lui a répondu par une liste de courses qui l’a fait reculer:

--Comment! tant d’occupations pour un seul après-midi! Mais vous allez tuer cette pauvre Arlette! Sans compter qu’elle doit s’ennuyer à périr, promenée ainsi sans cesse de magasin en magasin.

Pour ça, Guy se trompait absolument! Mais je n’ai pas songé à protester, quand je l’ai entendu continuer:

--Il vaudrait bien mieux qu’elle visitât un peu Paris. Louise, envoie-la donc «pérégriner» sous l’aile de miss Ashton, si tu n’as pas le loisir de la chaperonner.

--Ce serait très bien, a fait ma tante, si miss Ashton parlait français. Mais elle bredouille autant que si elle venait de débarquer d’Angleterre. Elle et Arlette ne se comprendraient pas et se perdraient dans Paris, pour peu que je les envoie seules.

--Mais tu pourrais les envoyer sous mon escorte. Voyons, Arlette, voulez-vous venir, vous et votre garde du corps, visiter Notre-Dame, par exemple, puisque vous affectionnez tant les églises, en m’acceptant pour cavalier?

J’accueillais la proposition avec transport. Mais ma tante, je me demande pourquoi, se montrait hésitante. Elle a marmotté à Guy quelques mots parmi lesquels j’ai attrapé au vol le cher «convenable» de Madeleine. Enfin Guy, par bonheur, a fait triompher son idée, et aujourd’hui, tous les trois, nous sommes partis pour Notre-Dame dans une _écraseuse_, selon mon désir. J’aime toujours beaucoup mieux les _écraseuses_, où l’on a de l’air et de la lumière, que les fiacres, qui sont de véritables petites boîtes à roues dans lesquelles on ne respire pas...