Chapter 9 of 17 · 4000 words · ~20 min read

Part 9

Oh! Notre-Dame! Comme Guy avait raison de m’y conduire... D’abord à cause du _marché aux fleurs_ qui l’avoisine et sentait bon au passage le lilas et les roses du Midi; puis parce que l’église est elle-même d’une beauté qui m’a conquise toute... J’étais pleine de respect, en y pénétrant, à la seule idée du nombre d’années dont elle porte le poids. Elle me faisait l’effet d’une vieille dame très noble, très majestueuse et très bienveillante qui vous inspirerait tout de suite le désir de vous prosterner...

Guy, qui adore Notre-Dame,--pour de bon,--tout en étant Parisien, a déclaré que nous devions nous comporter en touristes et tout voir. Aussi nous avons tout vu, y compris le _trésor_ et les tours!

Quand nous sommes arrivés en haut des tours, après avoir grimpé marche sur marche, j’ai cru être transportée en plein ciel. Au sortir des interminables escaliers qu’il nous avait fallu escalader, j’apercevais du bleu, du bleu encore, un bleu infini, délicat, doux, que ne voilait aucun nuage; et puis une clarté de soleil, limpide et transparente, dont je me sentais enveloppée comme par le vent d’hiver qui nous mordait le visage. Autour de nous, rien que l’espace plein de lumière. Et puis à nos pieds, très bas, tout écrasée, la masse des maisons qui s’étendaient si loin qu’elles se confondaient avec le brouillard de l’horizon. J’étais saisie d’en voir tant, de penser aussi à la quantité de personnes qui vivaient sous ces toits innombrables, luisant au soleil, des personnes que je ne connaissais pas, que je ne connaîtrais jamais, qui étaient, les unes très heureuses et les autres, mon Dieu! malheureuses, puisqu’il paraît qu’il y en a beaucoup aussi de celles-là...

--A quoi rêvez-vous, Arlette, avec cette mine grave? a questionné Guy.

--Je me demandais si, dans toutes ces maisons, il y a _sûrement_ plus de gens heureux que de gens malheureux. Il y a plus des premiers, n’est-ce pas?

--Souhaitons-le, en effet.

--Vous ne le croyez pas, Guy? Vous parlez sans conviction.

--C’est que vous agitez là une grosse question, petite reine, qui a fait méditer des collections de philosophes, sans être bien éclaircie. Et moi qui ne suis pas précisément un docte philosophe, je n’oserais me mêler de la résoudre. Espérons ensemble que la somme des mortels satisfaits de leur sort l’emporte sur la somme de ceux qui ne le sont pas; et nous nous comporterons ainsi en parfaits optimistes!

En cette minute, au regard, à l’accent de Guy, je devinais qu’il parlait inspiré par son expérience de vieil homme, et j’aurais voulu pouvoir entrer dans sa pensée pour démêler ce qui s’y passait. Nos yeux se sont croisés, et, changeant de ton, il a fini gaiement:

--Je suppose, d’ailleurs, que je prêche une convertie. Je n’ai pas besoin de vous recommander l’indulgence envers la pauvre vie, trop souvent calomniée, même par ceux qui lui doivent le plus. Contentez-vous longtemps de vous la figurer aussi séduisante que les palais habités par vos amies les fées.

--Eh bien, ce n’est pas du tout ainsi que je me la représente. Pour moi, elle ressemble à l’un de mes sentiers préférés, là-bas, près de Douarnenez, longeant la mer... Il n’est pas beau dans toute sa longueur, mon favori; en certains endroits, les bruyères, les ajoncs, toute sorte de jolies petites plantes lui font cortège; puis, ailleurs, elles disparaissent; il ne reste que l’herbe maigre et rousse en été. Mais, sans se préoccuper de son entourage, mon sentier s’allonge toujours jusqu’au moment où il s’arrête court devant une énorme déchirure de la falaise... Alors, c’est le vide... C’est la fin...

J’avais un tel plaisir à reparler de mon cher sentier, d’où la vue sur la mer est sans pareille, que j’en oubliais le lieu où je me trouvais; et j’ai été presque étonnée d’entendre résonner la voix de Guy:

--Petite Arlette, vous parlez comme un vieux sage. Mais les vieux sages sont des gens fragiles, ne l’oubliez pas, et sur cette tour, il fait un froid sibérien; descendons vite, vous allez vous enrhumer.

Comme l’accent de Guy ne ressemblait pas du tout à celui de Mme Morgane quand elle me commande la moindre chose, je lui ai obéi tout de suite; et alors a commencé notre visite de l’église, une visite qui m’intéressait tellement, surtout quand le jour tombant a fait la cathédrale plus intime, plus recueillie, que la nuit était presque venue déjà quand nous en sommes sortis enfin, toujours fidèlement suivis par miss Ashton. Paris était tout gris, maintenant, et, à mesure que les réverbères s’allumaient, il avait l’air de se remplir de grandes étoiles fauves. Aussi, comme il me plaisait ainsi, j’ai demandé à Guy de revenir à pied. Il m’a dit:

--Mais c’est trop loin! Vous serez épuisée en arrivant, Louise me grondera.

Je lui ai tout de suite assuré et répété que j’avais l’habitude des très longues courses; que, durant les vacances, Yves, Corentin et moi nous trottions pendant des heures, car nous sommes tous les trois infatigables.

--Et vous êtes alerte à l’avenant, vous, petite fille. Je me souviens de la jeune personne en rose qui montait en courant un chemin de falaise à Douarnenez... Allons, marchons, puisque cela vous amuse. Vous m’avez fait la grâce de m’accepter pour cavalier, je dois vous obéir, n’est-il pas vrai? Si vous avez eu plus de vaillance que de force, nous trouverons toujours bien un véhicule quelconque pour nous recueillir.

Et ainsi nous sommes partis tous trois, après avoir fait nos adieux,--moi, du moins,--à la cathédrale, qui me paraissait plus imposante encore, sa grande silhouette de pierre tout habillée d’ombre... Nous avons d’abord suivi la Seine, criblée de flammes rouges aussi fuyantes que des feux follets; des bateaux-mouches, m’a expliqué Guy, comme je lui confiais mon impression.

Là-dessus, il s’est mis à me questionner, non pas du tout en curieux, mais avec un intérêt qui ouvrait mon cœur autant que mes lèvres, sur ma vie à Douarnenez, sur ce que je faisais, je lisais, j’aimais, etc. J’étais tellement contente de parler de mon pays, que j’ai commencé à bavarder comme je le fais avec le capitaine. A la façon dont Guy m’interrogeait, me répondait, j’étais sûre que je ne l’ennuyais pas; mais, au son de sa voix, je devinais bien qu’en m’écoutant il avait dans les yeux cette lueur de curiosité et d’amusement que je commence à connaître, mais qui ne me fâche plus, maintenant qu’il est mon grand ami. La nuit était complète, et si pure, que j’ai pu lui montrer l’étoile qui est mon habituelle confidente, celle à qui je raconte mes idées folles, mes désirs, mes espérances, quand je ne les dis pas à mon autre fidèle amie, la mer. Ces confidentes-là, au moins, m’écoutent toujours, sans me répondre au nom de la morale.

--Et vous n’aimez pas la morale?

--Oh! non! Pas plus que je n’aimerais une vieille personne grognon, sévère, grondeuse, qui jetterait toujours des obstacles entre moi et les choses qui me tentent.

--Peut-être les choses défendues vous tentent-elles plus que les autres?

--Mais, bien sûr!... Aussi, quelles tempêtes se sont élevées entre Mme Morgane et moi! Surtout quand ses défenses étaient injustes... Mais, pour éviter d’être arrêtés par elle dans nos intentions, nous faisions toujours bien vite, les garçons et moi, ce que nous avions en tête. Après, on voyait...

--Qu’est-ce qu’on voyait?

--Les yeux foudroyants de Mme Morgane, et on l’entendait fulminer un peu contre les garçons et beaucoup contre ma pauvre personne, qui recevait tous les noms. Un jour, elle m’a appelée «suppôt de Satan». Je ne savais pas trop ce que ce drôle de nom pouvait dire... J’ai cherché dans mes livres de contes, de légendes, etc. Je n’ai pas trouvé d’explication. Qu’est-ce qu’il signifiait?

--Rien du tout! C’est une expression sans tête ni queue, m’a vertement répliqué Guy.

Si Mme Morgane avait entendu!...

Je n’étais pas plus renseignée. Comme il me demandait ce qui m’avait valu un pareil qualificatif, je lui ai raconté mon escapade de jadis avec Yves, que j’avais entraîné un soir dans le jardin pour voir si, à minuit sonnant, des fées sortiraient des corolles de toutes les fleurs et viendraient danser, en compagnie des _poulpiquets_, comme je l’avais lu dans un très beau conte. Yves n’avait que sept ans à peine et mourait de peur. Il se cachait les yeux sous ses poings, dans l’attente des _poulpiquets_. Moi, le cœur me battait à grands coups, mais je regardais de tous mes yeux. Minuit a sonné. La lune n’a éclairé aucune des apparitions que j’espérais. Ni korriganes, ni _poulpiquets_ ne se sont montrés. Les fleurs sont restées des fleurs... De cette nuit-là, j’ai fini de croire vraies les belles légendes merveilleuses. J’en étais triste, triste! Et, dans mon découragement de voir qu’elles n’étaient que mensonges, j’ai secoué Yves, qui ne bougeait pas, pour le faire rentrer. Mais il s’était endormi et, se sentant touché, il a cru qu’un _poulpiquet_ voulait l’emporter. Il s’est mis à pousser des hurlements tels que toute la maison en a été réveillée et est accourue. Mme Morgane, en bonnet de nuit, m’a appelée «suppôt de Satan», criant que je voulais la mort de son fils, que j’étais une vraie sorcière, etc. Enfin, elle m’a malmenée à son aise, car papa était à Quimper et ne pouvait me défendre... Et les _poulpiquets_ non plus ne sont pas venus à mon secours... Il est vrai que je ne croyais plus en eux!

--D’où leur droit de vous abandonner, à supposer même qu’ils eussent existé... Petite Arlette, vous avez des mots bien profonds.

Parlait-il sérieusement, ou se moquait-il de moi? Nous avons fait quelques pas en silence. A quoi pouvait-il bien penser? Pour l’obliger à continuer la conversation, je lui ai demandé, ayant envie d’entendre, à mon tour, ses récits:

--Et vous, Guy, est-ce que vous étiez insupportable quand vous étiez petit?

--Mais je l’étais, je crois, très suffisamment, si je m’en rapporte à l’opinion de Louise.

--Oh! Guy, racontez-moi des histoires de «quand vous étiez petit», des sottises que vous faisiez. Ce sera drôle de vous les entendre dire maintenant que vous êtes sage!

Guy s’est mis à rire.

--Je vous remercie, Arlette, d’être à ce point certaine de ma sagesse. Je ne mérite pas tant d’honneur. «Des histoires de quand j’étais petit?» Mais je ne m’en rappelle aucune qui vaille la peine d’être exhumée de l’oubli où elle dort. J’imagine que j’étais un garçonnet pareil aux autres...

--Pas pareil, j’en suis certaine, à Corentin et à Yves! Vous deviez, d’abord, faire des projets pour quand vous seriez un homme. Papa dit que tous les garçons en font, et il s’impatiente lorsque Yves déclare que ça lui est égal d’être n’importe quoi.

--Mais, certainement, j’avais de très hautes ambitions. Dans ma prime jeunesse, parce que je portais aux chevaux une tendresse extrême, j’ai rêvé d’être écuyer dans un cirque. Ensuite, vers la région de mes dix-sept ans, je me suis cru un prodige, une espèce de grand homme, parce qu’une revue de vingt-cinquième ordre, pour le moins, acceptait quelques-unes de mes élucubrations d’écolier. Puis une légère dose de sagesse m’étant venue avec les années, j’ai humblement renoncé à la gloire littéraire, je me suis borné à faire de la musique en profane, mais avec amour, à peinturlurer de même. J’ai enfoui ensemble mes rêves ambitieux et mes premières illusions, et, ne pouvant espérer davantage, je me suis résigné à n’être qu’un pauvre homme du monde, c’est-à-dire une élégante inutilité, pour ne pas dire plus.

Guy s’est tu brusquement. J’étais un peu interdite de son accent devenu ironique et presque triste; oui, triste! et amer aussi! L’idée m’a traversé l’esprit qu’il venait de parler bien plus pour lui que pour moi. Mais, au bout de quelques secondes de silence, j’ai de nouveau entendu sa voix, qui avait retrouvé ses sonorités habituelles; et il m’a dit gaiement:

--Petite Arlette, à quelles confidences m’entraînez-vous là! Oubliez bien vite mes fantaisistes opinions sur moi-même, et entrez goûter chez un pâtissier. Puisque vous êtes Parisienne, il vous faut prendre des habitudes parisiennes.

Nous avons donc goûté. Miss Ashton et moi, tout en croquant nos gâteaux, nous nous faisions des sourires, puisque nous ne pouvons guère nous parler, ne nous comprenant pas. Guy servait d’interprète. En sortant de la pâtisserie, il m’a offert un gros bouquet de violettes dont il a tenu bien aimablement à se charger, pour que je pusse laisser mes mains dans mon manchon, et je suis rentrée ravie de mon après-midi. Ma tante a dit que c’était de la pure folie d’être revenue à pied de Notre-Dame,--je comprends son effroi, à elle qui ne marche jamais!--qu’elle ne me confierait plus à Guy, car il me tuerait vite, etc. Je l’ai rassurée de mon mieux... et j’espère bien, au contraire, qu’elle m’enverra encore me promener sous l’escorte de Guy... C’est si amusant, et nous continuons à nous entendre si bien, mon grand ami et moi!

20 novembre.

Un, deux, trois jours encore, et le quatrième aura lieu le bal que ma tante donne pour le mariage de Charlotte, et qui sera le premier de mon existence! Aussi, je ne peux pas m’empêcher d’y penser à toute minute, en cherchant à m’imaginer ce plaisir inconnu qui, pour l’instant, me vaut de discrètes exhortations au calme de la part de Madeleine, détachée des vanités de ce monde,--en sa qualité de savante, je suppose. Quant à ma tante, il lui procure plus de courses encore. Et cependant, comme elle continue à être pour moi une vraie marraine de Cendrillon, au milieu de ses occupations, elle a pensé à me commander, sans m’en rien dire, une robe de bal... Oui, père chéri, vous avez bien entendu, une robe de bal, une _vraie_, pour moi, votre Arlette! Une robe exquise! une robe vaporeuse! un rêve!

Quand j’ai vu ce rêve entrer dans le petit salon où nous étions, chez la couturière, j’ai cru, naturellement, qu’il s’agissait encore de quelque toilette pour Charlotte, qui passe son temps à essayer des robes, ces jours-ci.

J’ai dit seulement, avec admiration:

--Quelle jolie toilette! Elle est pareille à une feuille de rose.

--Elle te plaît? Tant mieux... car c’est toi, chérie, qui es destinée à t’habiller de cette feuille de rose...

--Moi! vraiment, moi?

Cela me semblait impossible. Eh bien, j’avais tort! Le ravissant nuage rose est devenu une jupe, ravissante aussi, et qui me donnait un air de jeune fille tout à fait! Je me regardais enchantée, quand mes yeux se sont arrêtés sur le corsage que m’attachait l’essayeuse, et une exclamation m’a échappé:

--Oh! quel malheur! Il manque un grand morceau au corsage!

Ma tante, Charlotte, Madeleine, l’essayeuse, ont, d’un commun accord, fixé les yeux sur le corsage.

--Il manque un morceau? Où donc?

--Mais, dans le haut... On voit toutes mes épaules, tous mes bras! Qu’est-ce que l’on va faire?

J’étais désolée. Au lieu de consolations, qu’est-ce que j’entends? Un rire général, et Charlotte me dit, au milieu de cet accès de gaieté extraordinaire:

--On ne fera rien du tout à ton corsage. Il ne lui manque pas de morceau... C’est un corsage décolleté... il est bien ainsi!

J’étais stupéfaite et scandalisée.

--Comment! il faudra que j’aille au bal ainsi déshabillée? Madeleine, entends-tu? pour le coup, ce n’est pas convenable de se comporter de la sorte!

Madeleine, la sage Madeleine, riait, elle aussi! Et elle n’était pas de mon avis! Est-ce qu’elle ne m’a pas répondu:

--C’est l’usage, Arlette. Tu n’as qu’à te résigner... Tout le monde est décolleté au bal!

--Alors, c’est convenable, parce que c’est l’usage?... Quelle drôle de raison!

--Tu auras bien moins chaud de cette manière, m’a glissé Charlotte, en manière d’encouragement. D’ailleurs, demande à ton ami Guy... Lui-même te dira que toutes les femmes sont ainsi habillées pour aller au bal.

--Oh! Charlotte, tu ferais mieux de dire ainsi «déshabillées»!

Malgré les assurances répétées de ma tante et de mes savantes cousines, j’ai questionné Guy le jour même, et il leur a donné raison. Je n’ai plus maintenant qu’à prendre mon parti en brave!

Mon grand ami est arrivé bien à propos hier soir. Sur ma prière, Madeleine était en train de m’apprendre la valse; mais elle le faisait d’une façon si savante, en m’obligeant à compter tant de pas, que je m’embrouillais tout à fait. Ma patience s’en allait, je commençais à trouver la valse une danse beaucoup trop compliquée pour mes moyens, quand Guy est entré... Cher Guy! Il m’a vue dépitée et m’a demandé pourquoi. Je me suis écriée avec véhémence que la valse était un véritable casse-tête. Il s’est mis à rire et m’a répondu:

--Venez, vous allez apprendre sans peine. Charlotte, joue-nous quelque chose de bien enlevant. Et vous, petite reine, élancez-vous en suivant la musique.

Je me suis élancée. Et cela a été à merveille. Étais-je sotte de trouver la valse difficile!

24 novembre.

Père, êtes-vous jamais allé au bal? Si oui, comment ne m’avez-vous pas dit que c’était une délicieuse invention? Comme je comprends maintenant Cendrillon et ses larmes, quand ses méchantes sœurs la laissaient à la maison pour y aller sans elle! Surtout, comme je comprends qu’elle ait oublié l’heure et les recommandations de sa marraine, quand elle s’est vue au bal! Saviez-vous aussi, papa, que c’est une autre chose délicieuse de tourner en rond longtemps, les yeux perdus et la tête aussi, au son d’un orchestre qui vous chante des airs de valse?... Ceux qui disent la vie maussade n’ont jamais été au bal, bien sûr.

Même les préparatifs en étaient amusants. Tout l’appartement était en remue-ménage. Il venait des tapissiers, des fleuristes, des pâtissiers, etc., etc. Et tous avaient des conférences avec ma tante, affairée comme un général doit l’être un jour de bataille. Elle donnait des ordres; elle était partout; elle s’impatientait ou félicitait, selon les cas, surveillait l’installation des accessoires du cotillon--une danse plus charmante encore que les autres, car elle dure bien plus longtemps: deux ou trois heures! une danse pendant laquelle on ne cesse de recevoir des cadeaux de son danseur et de lui en faire, et chaque fois, comme remerciement, on valse l’un avec l’autre.

Charlotte était presque aussi agitée que ma tante; elle en oubliait un peu son Pierre. Madeleine, seule, restait toujours la même, utile partout avec son adresse de fée. Et si calme! me disant de-ci de-là, avec une mine étonnée: «Comme tu t’agites, Arlette!» Elle en parlait bien à son aise, Madeleine: ce n’était pas son premier bal! Moi, il me semblait que le soir n’arriverait jamais! Pour m’occuper, j’allais, de temps en temps, jeter un coup d’œil sur ma robe de feuille de rose, sur mon bout de corsage, sur mes gants très longs qui, au moins, allaient un peu me couvrir les bras, sur mes souliers de satin, roses aussi, de vrais amours!

Un peu avant le dîner, comme je me trouvais seule dans le petit salon, je n’ai pas pu résister à la tentation de danser un peu, pour voir si je me souvenais bien des leçons de Guy. Et je tourbillonnais de mon mieux, vite, vite, vite, quand une voix m’a crié:

--Très bien, très bien, mademoiselle! Quelle bonne élève! Repasser ainsi sa leçon!

Je me suis arrêtée court. C’était Guy.

--Vrai, c’est bien? Les jeunes gens voudront bien m’inviter?

--Mais... je crois que oui!

--Ne croyez pas, je vous en supplie, soyez sûr!

--Je suis sûr que vous ne manquerez pas de danseurs.

--Vous m’amènerez tous vos amis, n’est-ce pas? Et vous ne leur direz pas que j’ai pris une seule leçon de danse, sans quoi ils auraient de la méfiance... ils me fuiraient. Et je désire tant voir le carnet que m’a donné Charlotte se couvrir de noms, et encore de noms! Je le rapporterai tel quel à Douarnenez, et Mme Morgane pourra constater qu’à Paris on ne me trouvait pas un misérable avorton. Voilà!

--Voilà!... Mme Morgane sera punie ainsi qu’elle le mérite et que le lui souhaite Mlle Arlette. Et, maintenant, voulez-vous permettre à votre grand ami d’écrire le premier son nom sur votre carnet? Je commencerai la précieuse série qui aura pour effet d’empêcher désormais la plus terrible des belles-mères de vous calomnier.

Je me suis écriée, ravie:

--Oh! oui, mettez votre nom. Mettez-le autant de fois qu’il est possible. Avec vous, au moins, si je fais ou dis des choses pas convenables, ce n’est pas trop grave.

--Vous dites donc des choses «pas convenables»?

--Madeleine trouve que oui. Je m’en aperçois bien!

--Mais nullement. Vous vous trompez. Croyez-en votre grand ami. Et restez vous-même, surtout!

C’était si gentil à lui de me rassurer ainsi, que je lui aurais volontiers sauté au cou pour le remercier; mais je ne l’ai pas fait, père, soyez tranquille. Je lui ai seulement dit:

--Vous êtes excellent, Guy. Pendant le cotillon, placez-vous près de moi pour m’indiquer ce qu’il faudra faire.

--Bien entendu, si je puis. Mais, ce soir, je ne m’appartiendrai pas. Je serai une manière de maître de maison et je devrai m’occuper de toutes les dames présentes, pour donner le bon exemple.

--Je vous plains, Guy, ai-je répliqué de tout cœur; ça doit être bien ennuyeux de donner le bon exemple!

Ici, notre conversation a été interrompue par l’annonce que le dîner était servi.

Trois heures plus tard, mon rêve était accompli: j’étais dans ma robe de nuage, et je ressemblais si peu à l’Arlette de tous les jours que je ne me lassais pas de me contempler. Heureusement, j’étais toute seule dans ma chambre, et je pouvais bien à mon aise examiner cette petite personne rose qui me semblait trop jolie pour être moi pour de bon.

Tout à coup, Madeleine m’a appelée. Il fallait passer dans les salons, parce que les premiers invités allaient arriver. Elle était toute prête, Madeleine, et si charmante que je n’ai plus pensé à m’admirer, tant j’étais occupée à la regarder, ainsi que Charlotte et ma tante, majestueuse autant qu’une reine. Guy entrait justement; il m’a enveloppée toute, d’un coup d’œil, et comme je le sais très difficile, je lui ai demandé, prise d’une vive inquiétude:

--Est-ce que je ne suis pas bien?

--C’est-à-dire que vous êtes beaucoup trop bien pour le repos de nos danseurs... Ne soyez pas coquette, petite Arlette. Ayez pitié d’eux.

Je n’ai pas très bien compris ce qu’il voulait dire, d’autant qu’il s’est détourné et a chuchoté à ma tante quelque chose comme: «Elle est adorable ainsi...» Mais je ne sais pas si c’est de moi qu’il parlait, parce que, vraiment, je ne peux pas espérer que j’étais «adorable».

Il arrivait déjà du monde. Ma tante, Charlotte et Pierre sont allés se placer à l’entrée du grand salon, et ils ont commencé une dépense effrayante de sourires, de saluts, de paroles aimables, de poignées de main. A chaque minute, je voyais surgir des dames, des messieurs, des jeunes gens, des jeunes filles qui avaient comme moi des moitiés de corsage. Il en arrivait tant, que je me demandais où ils se mettraient tous. Eh bien, tous se casaient. Par exemple, les chaises disparaissaient de plus en plus, même dans le petit salon, où les curieuses se succédaient pour admirer les trésors que Pierre donne à Charlotte. Les messieurs étaient plus discrets et se tassaient dans les embrasures. Pour mon goût, ils étaient, en général, trop petits. Guy, lui, était dans les grands, les seuls qui me plaisent. Il était si occupé à faire des quantités de politesses, que j’ai eu peur qu’il n’oubliât de me présenter les danseurs promis. A ce moment même, l’orchestre, qui jusqu’alors n’avait joué que des airs quelconques, a commencé une valse. Aussitôt, toute la collection des habits noirs s’est mise en branle et s’est dirigée vers la collection des nuages roses, bleus, mauves, verts qui représentaient les jeunes filles. Et vers moi, allaient-ils venir? Ça ne se voyait pas que je dansais très mal!

Oh! Guy, cher Guy! Il ne m’avait pas oubliée. Il arrivait avec un jeune homme très gentil qui m’a dit la charmante phrase, que j’entendais pour la première fois: