Part 11
--Elles sont à Châteaulin... Il les a sans doute fait partir par prudence.
J’ai murmuré un: «Mon Dieu!» où était toute mon inquiétude; les sanglots me montaient à la gorge. Ma tante s’en est aperçue; elle m’a attirée sur ses genoux et s’est mise à me rassurer bien tendrement, me donnant tant de bonnes raisons pour calmer mon tourment, que j’ai fini par me tranquilliser un peu... Guy, à son tour, en venant le soir, a achevé de mettre un léger baume sur mon anxiété en m’affirmant que l’épidémie de Douarnenez n’était pas bien grave, et comme jamais il ne m’a trompée, je l’ai cru.
Quelle chose délicieuse d’avoir ainsi un grand ami qui vous comprend toujours, est toujours prêt à vous écouter! Quelquefois, il me prend des peurs subites de l’ennuyer en bavardant de la sorte avec lui! Mais, bien vite, il exige que je continue, me rappelant que, le soir de mon arrivée, je lui ai promis de le prendre pour confident et qu’il n’a pas démérité... Alors, je repars de plus belle, je lui dis pêle-mêle toutes mes idées sur Paris et les gens que je vois, sans me troubler maintenant quand apparaît dans ses yeux cette flamme qui, à Douarnenez, me faisait croire qu’il se moquait de moi. Quand je trouve, d’ailleurs, qu’il a trop l’air de se croire au spectacle en m’écoutant, je me fâche,--pas pour de bon!... Nous nous disputons un brin, et puis nous signons la paix...
Par bonheur pour moi! Car c’est à lui que je recours dans mes embarras sur ce que je dois faire, quand j’ai peur de commettre une de ces sottises qui agissent sur les sourcils de Madeleine, désolée de me voir si mal profiter de ses leçons sur les usages du monde. Lui ne me gronde jamais; et, dès que je tourne les yeux de son côté avec «ma mine de prière», comme il dit, il vient tout de suite à mon secours. Il me demande simplement: «Qu’y a-t-il?» Je lui explique mon affaire, et tout s’arrange très bien... Les fins sourcils de Madeleine n’ont aucune évolution à accomplir...
Certes, je m’amuse beaucoup dans le monde, mais les meilleures soirées encore sont celles que nous passons, de temps en temps, à la maison, à faire de la musique, Guy et moi. Il l’aime autant que moi, et il en fait d’excellente, bien qu’il traite dédaigneusement son talent d’amateur. Mais Madeleine, qui s’y connaît, m’a dit qu’il jouait du violon en artiste et qu’il était un vrai musicien. Quand nous sommes tous les deux au piano, moi chantant, lui m’accompagnant, les minutes peuvent s’écouler comme elles veulent; je ne me doute pas de leur durée, pas plus que de l’existence de Madeleine, qui brode, patiente comme Pénélope elle-même, à la lumière de la lampe. Non seulement je dis tous mes chants bretons, mais encore certains autres que j’ai appris depuis que je suis ici, surtout l’_Anneau d’argent_, que Guy et moi nous aimons autant l’un que l’autre. Lui ne chante pas, ou du moins il prétend chanter trop mal pour se faire écouter. Je ne le crois qu’à moitié; il disait être un piètre exécutant, et, quand il joue, il semble que le piano devienne une personne vivante qui s’émeut, chante, se réjouit, ou pleure et sanglote même... Alors, pendant que j’écoute, fermant les yeux pour que cette harmonie reste bien en moi, tout mon Douarnenez m’apparaît dans le petit coin de mon cœur, où vit ce que j’aime le plus. Et c’est délicieux, un peu triste aussi, parce qu’alors je sens bien plus notre séparation, père...
15 décembre.
Décidément, je n’aime pas les messes de Paris, celle du moins où nous allons... J’ai beau faire de mon mieux pour avoir toujours les yeux sur mon livre ou vers l’autel, je n’arrive pas à les empêcher d’envoyer des regards de tous les côtés,--Guy prétend que je vais les user à Paris!--et ensuite, j’ai une masse de remords!
Nous assistons toujours à la messe d’onze heures. Avant le mariage, Pierre venait régulièrement nous y rejoindre; Guy vient aussi. Mais je ne sais trop quand il y arrive, puisqu’il ne se met pas près de nous.
Je suppose que Pierre faisait des quantités de prières pour sa Charlotte... Mais lui, mon cousin Guy, à quoi pense-t-il?
Je crains qu’il ne soit pas pieux du tout. Ma tante l’avait bien déclaré au Pardon de Kergoat. Sauf qu’il ne sourit ni ne cause, il a, dans l’église, tout à fait son air de salon, et, comme presque tous les messieurs que je vois à cette messe, il n’a pas de livre. Tous, ils paraissent être là simplement pour escorter les dames très élégantes qui viennent, pomponnées, frisées, habillées comme pour faire des visites. Ils se tiennent très correctement, ils s’assoient, ils se lèvent quand il le faut... Et cependant!...
Je repensais à cela ce matin à la sortie de la messe, après avoir fait une foule de saluts; tout le monde se connaît à cette messe! Nous remontions à pied la rue de Courcelles, Guy et moi en avant, car nous trottons beaucoup plus vite que ma tante et Madeleine. J’étais plongée dans mes réflexions; lui s’en est aperçu, et m’a dit:
--Comme vous êtes silencieuse, petite Arlette! Qu’avez-vous donc?
Avant d’avoir pu me reconnaître, je m’étais écriée déjà:
--Guy, pourquoi venez-vous à la messe?
--Pourquoi j’y vais? Comment, c’est une bonne chrétienne comme vous qui me demande pareille chose?
--Alors, vous n’y venez pas seulement pour nous retrouver? Ah! tant mieux!
--Décidément, petite Arlette, vous avez une triste opinion de mes sentiments religieux. Déjà, à Kergoat, vous me l’avez montré. Savez-vous que je suis peu flatté de me voir si sévèrement jugé?... Et pourquoi? Puis-je vous le demander?
Je lui ai dit toutes les idées qui trottaient dans mon cerveau à ce sujet. Il m’écoutait sans répondre, mais très attentif, n’ayant pas du tout l’air moqueur; je l’ai seulement entendu murmurer, en mordant sa moustache:
--Qui aurait imaginé tant de perspicacité dans un cerveau de fillette!
Puis, toujours sans se moquer, je suis sûre, avec ce sourire que j’aime bien lui voir, il a fini tout haut:
--Eh bien, Arlette, puisque vous jugez que j’aurais fortement besoin de me convertir, faites-moi, de temps en temps, la charité d’un bout de prière, et, grâce à vous, je deviendrai peut-être un peu moins mécréant. Est-ce trop demander?
--Oh! non! ai-je dit avec tant d’ardeur qu’il s’est mis à rire franchement, cette fois.
--Ne croirait-on pas entendre Monique et Augustin! Aussi, grâce à vous, petite Arlette, me voilà peut-être en passe de devenir un saint.
--Oh! Guy, ne devenez pas un saint tout de suite. Les saints ne dansent pas, et, dans le monde, j’aime mieux danser avec vous qu’avec n’importe quel autre!
--Soyez tranquille, jeune personne frivole, l’heure de ma conversion absolue n’est, sans doute, pas encore sonnée.
Là-dessus, nous nous sommes dit adieu. Nous étions malheureusement arrivés... Guy nous quittait pour tout l’après-midi, car il allait à son cher concert du Conservatoire.
16 décembre.
Eh bien, nous aussi nous y sommes allées, au Conservatoire, et j’y ai passé l’un de ces après-midi qu’on n’oublie pas! Après le déjeuner, ma tante ayant à écrire à Charlotte, qui est toujours à Florence, dans le bleu, avec son Pierre, nous a offert, à Madeleine et à moi, d’assister à ce bienheureux concert sous la très respectable protection de miss Ashton. Et sur le coup de deux heures, nous avons surgi à nos places, au grand étonnement de Guy. Madeleine s’est comportée comme un amour. Elle m’a fait asseoir près de lui pour que je pusse, à mon aise, lui confier mes impressions musicales, a-t-elle déclaré. Et je n’y ai pas manqué...
Une chose m’a étonnée de lui tout d’abord: c’est qu’il suivait sur la musique le _concerto_ de Grieg, joué par l’orchestre, au lieu d’écouter seulement!... Cela m’aurait gâté mon plaisir, à moi, de penser même que ces sons délicieux jaillissaient de tous ces petits signes noirs... Je le lui ai dit. Il a ri un peu et m’a répliqué:
--Que vous êtes donc faite pour avoir des ailes, Arlette!
Mais il n’a pas ouvert sa partition quand est venu le tour de l’opéra de Wagner; et je ne m’en étonne pas... La chanteuse avait une voix tellement belle, que l’on ne pouvait songer à rien d’autre qu’à l’écouter avec tout son être...
Quand l’orchestre et le chant se sont tus, ç’a été dans la salle une véritable explosion d’enthousiasme; fait très rare, paraît-il, au Conservatoire, où ne viennent que les personnes qui savent admirer _en dedans_. Moi, je ne songeais pas à applaudir, tant j’étais peu revenue encore du monde exquis où cette musique m’avait transportée. J’ai seulement murmuré, le cœur battant d’émotion:
--Oh! Guy, que c’était beau!
Il m’a fait: «Oui!»; et j’ai vu dans ses yeux qu’il sentait comme moi. Alors j’ai ajouté, remplie d’humilité:
--Comment pouvez-vous me demander de chanter, vous qui êtes habitué à entendre des artistes comme celle-là? Maintenant, je vois bien que je n’ai plus qu’à me taire.
Mais il m’a tout de suite arrêtée:
--Ne dites pas de mal de votre chant, Arlette. Lui aussi a une âme, et c’est pourquoi j’éprouve à l’écouter la même jouissance qu’à entendre celui de cette cantatrice.
Mes joues sont devenues rouges de plaisir, car Guy parlait très simplement, sans vouloir me faire de compliment. Alors, je n’ai plus autant envié la chanteuse.
Cet après-midi a passé mille fois trop vite. Quand Madeleine m’a dit: «Eh bien, Arlette, c’est fini; viens-tu?» je n’ai pu retenir un: «Déjà!» qui n’exprimait pas assez tout mon regret.
Dans le vestibule, une foule de personnes sortaient, se saluaient, se souriaient, se répandaient en exclamations sur l’excellence du concert, que je n’avais pas été seule à trouver superbe... Tout à coup, j’ai aperçu Jeanne d’Estève qui causait près de sa mère, par extraordinaire,--et avec des messieurs, naturellement! J’ai eu au cœur une petite secousse, à cette idée: «Guy va nous quitter pour elle!»
Justement, Madeleine remarquait tout haut sa présence.
Et à ma grande surprise, moins grande que mon plaisir, Guy a répliqué sans cérémonie:
--Partons avant qu’elle nous voie. Je crains ses réflexions sur le concert d’aujourd’hui.
--Pourquoi? ai-je demandé étonnée.
--C’est une profane en musique... et j’ai aussi peur des appréciations fausses que des notes discordantes.
--Si elle n’aime pas la musique, pourquoi vient-elle au Conservatoire?
--Bah! que ne font pas les femmes, par chic!
Guy plaisantait, bien sûr, car autrement il n’aurait pas parlé de la belle Jeanne avec cette désinvolture. Mais une chose certaine, c’est qu’il n’est pas allé auprès d’elle; il est resté avec nous. J’aurais bien voulu revenir à pied à ses côtés, comme le jour de notre promenade à Notre-Dame; mais avec Madeleine, il n’y fallait pas songer, et j’ai dû me contenter d’être mise en voiture par lui.
23 décembre.
Il faut vraiment que je l’écrive en toutes lettres pour le croire! Nous nous sommes fâchés pour de bon, Guy et moi... Et parce que je voulais mettre en pratique une sage résolution! Aussi, maintenant, je me méfierai ferme des bons conseils et des sages résolutions...
Madeleine qui, bien que très savante, a toujours la passion des cours, allait aujourd’hui écouter une espèce de conférence sur «le rôle de la femme à notre époque», et elle m’avait emmenée, à mon instante prière, tout en disant que je m’y ennuierais,--ce qui était un pur jugement téméraire. Je me sentais, au contraire, pénétrée de la gravité de notre mission, à nous autres femmes, en entendant ce qu’en disait le professeur, un gros blond aux yeux chercheurs derrière son pince-nez, qui tirait une abondance incroyable d’idées de son cerveau. Il me faisait penser à ces prestidigitateurs qui, d’un simple foulard, font sortir une profusion de fleurs, de pièces d’argent, etc. Bref, cet homme étonnant a terminé son discours par une très belle phrase pour nous exhorter à développer notre esprit par de nombreuses et sérieuses lectures... Si je me doutais que cette phrase serait cause de mes malheurs!...
Je rentre tout animée de bonnes résolutions, et, comme justement avant le dîner, je me trouvais seule dans le petit salon, j’avise sur la table un livre tout neuf,--un livre de grande personne!--Je pense aussitôt à la recommandation du professeur et me dis: «C’est le moment ou jamais de cultiver mon esprit!» Vite, je m’installe près de la lampe et j’ouvre le livre. Mais je n’en avais pas lu une demi-page, pas claire, d’ailleurs!--il y était question d’une dame très belle et très nerveuse qui allait rejoindre un ami, je ne sais où...--je n’en avais donc pas lu une demi-page, qu’une voix me fait sauter le nez en l’air. Guy était devant moi:
--Comment, toute seule, Arlette? Qu’est-ce que vous faites là?
--Mais je lis!
--Quoi donc?
Je lui tends le volume. Il y jette un coup d’œil... Mais voilà sa figure qui change; elle devient tout à fait fâchée, et, au lieu de me rendre le livre, il le jette à l’autre bout du salon, me disant d’une voix que je ne lui connaissais pas:
--Qui vous a permis de toucher à ce roman?
--Personne. Il était là sur la table... je l’ai pris.
Du même ton, presque dur, il continue:
--Pourquoi prenez-vous ainsi les livres qui ne sont pas à vous?
J’ai bondi. Son accent tout ensemble m’intriguait et me fâchait.
--Vous pouvez être sûr que je ne l’aurais pas gardé, votre livre! Je suis honnête!
--Je n’en doute pas. Je dis seulement qu’il y a des bornes à la curiosité, et que vous venez de franchir ces bornes. Ce n’est pas consciencieux d’ouvrir ainsi des livres sans permission.
Il me parlait d’un ton si sévère, qu’un petit brouillard de larmes est monté à mes yeux. Être grondée quand je n’avais rien fait de mal, c’était trop fort! Et grondée par Guy! Aussi, très fâchée à mon tour, je me suis écriée:
--Ce n’est pas par curiosité que j’ai ouvert ce livre dont je ne savais même pas le titre, il y a une demi-heure; c’est pour obéir au professeur de Madeleine.
--Au professeur?...
--Oui... Il nous a recommandé de lire beaucoup pour développer notre esprit... C’est ce que j’allais faire, pensant que les livres de ma tante étaient sérieux, naturellement... Et je ne me doutais pas que j’y gagnerais d’être secouée comme par Mme Morgane!
Ma voix tremblait, et les sanglots me montaient vite, vite à la gorge. Je me suis détournée brusquement pour le cacher à Guy, mais c’était trop tard, et mes deux mains se sont trouvées emprisonnées dans les siennes. Il n’était plus irrité, un peu inquiet, au contraire.
--Arlette, vraiment, vous ai-je fait tant de peine?
Mais je lui en voulais encore et j’ai dégagé mes mains:
--Laissez-moi... Vous avez été injuste! Maintenant que vous vous êtes renseigné, rendez-moi mon livre.
--C’est impossible, Arlette; ce roman n’a pas été écrit pour des jeunes filles et ne doit pas être dans vos mains.
Je commençais à comprendre.
--Parce qu’il n’est pas convenable, n’est-ce pas?... Toujours la même histoire!... Votre Paris est décidément rempli de choses peu convenables: des pièces, des livres, etc. Jamais, à Douarnenez, je n’aurais imaginé qu’il y en eût tant!... Mais je regrette de toutes mes forces que vous soyez arrivé avant que j’aie pu voir un peu dans votre livre ce qu’étaient ces fameuses choses qui amusent tant les grandes personnes!
--Où prenez-vous qu’elles les amusent?
--Je le remarque bien à leur mine... Et c’est exaspérant de ne pouvoir jamais comprendre certains de leurs sourires, de leurs regards, de leurs réflexions!
Je parlais tout droit devant moi, mais avec l’impression sourde que je disais des sottises. Guy m’examinait, debout devant la cheminée, les sourcils froncés, tordant sa moustache.
--Ah çà, me direz-vous quelle rage vous prend?
--Ce n’est pas une rage. Je ne suis pas enragée! Je veux seulement m’instruire pour n’être plus d’une ignorance qui fait rire!
--Est-ce que vous n’auriez pas aussi envie de connaître l’histoire de tous les crimes qui se commettent sur la terre, la liste de toutes les maladies, de toutes les misères qui affligent la pauvre humanité?
--Je n’en ai pas envie du tout... Pourquoi m’en parlez-vous?
--Parce que vous paraissez griller du désir d’apprendre des vérités peu réjouissantes. Vous et vos sœurs en curiosité, vous êtes de petits monstres d’ingratitude. On s’efforce de vous dissimuler les plus tristes côtés du monde, afin qu’il ne vous semble pas une caverne de voleurs, et au lieu d’en être reconnaissantes, vous n’avez pas de plus cher désir que de rendre inutiles les bonnes intentions dont on est animé à votre égard!
--Je ne demande pas à tout savoir, ai-je fait, un peu confuse et envahie par le remords de mes paroles.
--C’est encore heureux!
--... Mais je voudrais être renseignée autant que les jeunes filles de Paris... Croyez-vous que je ne m’aperçoive pas qu’elles rient toutes de ma naïveté, que je ne voie pas que Mlle d’Estève se moque de moi du haut de sa science!
--Eh bien, tant pis pour elle et pour celles qui lui ressemblent! Je vous le dis en toute sincérité, Arlette, vous n’avez pas à envier l’opinion que nous autres hommes avons d’elles...
--Oh! Guy, est-ce que cette opinion est mauvaise?
--Ce n’est pas du moins, je suppose, celle qu’elles ont l’intention de nous inspirer, et, je vous jure, ce n’est pas surtout celle que nous aimerions qu’on eût de nos sœurs. Restez vous-même, Arlette. Vous perdriez trop au change à ressembler aux autres...
Il a souri un peu et a fini:
--Ne vous transformez pas, sans quoi votre père ne reconnaîtrait plus sa petite fleur bretonne quand il la reverra, et il nous en voudrait justement.
--Vrai, Guy, bien vrai, vous ne désirez pas que je devienne comme les jeunes filles de Paris, comme Mlle d’Estève?...
--Moi, je n’ai qu’un désir, c’est que vous restiez le plus tard possible la petite Arlette qui courait en montant les sentiers de falaise, qui nous est arrivée un soir, de sa Bretagne, toute gelée, toute curieuse, tout effarouchée, et qui a bien voulu me permettre de devenir son grand ami...
Il s’est arrêté un peu. Il avait l’air de réfléchir, puis il m’a dit avec un bon sourire:
--Ne voulez-vous pas maintenant que nous fassions la paix? Me refuserez-vous encore la main?
Pour toute réponse, pleine de remords, je lui ai tendu mes deux mains et j’ai murmuré, ayant un peu peur de ce qu’il dirait:
--Guy, j’ai été mauvaise, mais je vous promets que je ne serai plus curieuse...
--Chose entendue... Pour votre bien, petite Arlette, j’accepte la promesse...
Et ainsi l’orage a fini de se dissiper... Heureusement!
1er janvier 189 .
Est-il possible, père, que j’aie pu commencer l’année loin de vous, sans vous répéter tout ce que je souhaite pour vous, sans recevoir les baisers qui disent à votre petite que vous l’aimez autant qu’elle vous aime, c’est-à-dire avec ce qu’elle a de meilleur dans le cœur! Oh! pourquoi n’êtes-vous pas ici! Vous auprès d’elle, et puis Yves, Corentin, Mlle Catherine, le capitaine, elle n’aurait plus rien à souhaiter!...
Notre séparation a été ma première pensée, ce matin, et je me suis sentie tout de suite affreusement triste! Je vous voyais seul là-bas dans notre maison, songeant à votre Arlette qui doit vous manquer un peu, quoique vous la reteniez impitoyablement loin de vous... Alors, tout bas, je me suis mise à vous murmurer les tendresses dont j’ai le cœur plein pour vous, comme si vous m’entendiez... Et j’avais un si ardent désir que vous sentiez combien, par la pensée, j’étais près de vous, que je me figurais follement que ce désir s’en allait jusqu’à vous et vous était bon à recevoir. Moi, j’ai relu tant de fois votre lettre, arrivée ce matin, que le papier en est presque déchiré...
Tous m’ont gâtée ici! Non seulement ma tante, Charlotte, Madeleine, mais Guy encore, qui m’a envoyé les mêmes étrennes qu’à Madeleine, plus des fleurs et des bonbons. Je l’ai remercié avec effusion; mais je ne pouvais pas être gaie comme à l’ordinaire. Toute ma pensée était à Douarnenez...
Et puis, voir ma tante et Charlotte, de retour de l’avant-veille, si contentes l’une près de l’autre, cela me faisait trop envie!... J’étais tellement hors de Paris que je n’ai pas été surprise quand Guy m’a dit, de cette voix très douce qu’il a lorsqu’il parle un peu bas:
--Petite Arlette, vous êtes en Bretagne, n’est-ce pas?
--Oui, oh! Guy... Pourquoi n’y suis-je pas tout de bon? Puisque Mme Morgane et Blanche sont toujours à Châteaulin, père doit se trouver bien seul... A cause de cette malheureuse épidémie, il n’aura pas permis aux garçons de rester auprès de lui à Douarnenez, et ce jour de l’an sera si triste pour lui!
--Eh bien, savez-vous ce qu’il faut faire? Lui envoyer un mot de souvenir!...
--Comment cela?
--Mais par une dépêche. Je suis sûr que cela lui fera beaucoup de plaisir!
J’ai sauté sur cette pensée, et Guy a ajouté:
--Griffonnez votre dépêche. Je l’enverrai tout à l’heure à la sortie de la messe.
--Est-ce que vous y venez avec nous?
Il s’est mis à rire.
--En ce premier jour de l’année, que ne fait pas un homme pénétré de la gravité de la vie!
En l’honneur du nouvel an, peut-être aussi, il est allé lui-même porter mon télégramme. Aussi quelle prière j’ai faite pour lui à la messe pendant qu’il était à côté de moi, finissant notre rang! Je le lui ai dit à la sortie, parce que je ne savais comment le remercier d’avoir eu cette idée de dépêche. Ses yeux ont pris cette expression singulière que j’aime sans pouvoir la comprendre; mais il m’a répondu de son accent habituel de badinage:
--Vous êtes la meilleure petite amie qu’on puisse rêver, Arlette!
9 janvier.
Une chose m’étonne encore beaucoup depuis que je suis ici: c’est de voir combien, à Paris, il y a d’hommes qui ne font rien, c’est-à-dire qui ont l’air de n’avoir pas d’autre occupation que de faire des visites, d’aller aux courses, au bois, etc. Jamais ils ne paraissent travailler. Et Guy, malheureusement, me semble de ceux-là. Alors je ne m’y reconnais plus. Tant de fois j’ai entendu papa répéter à Yves et à Corentin que c’est un devoir rigoureux pour un homme de travailler, que ceux qui ne remplissent pas ce devoir sont des êtres méprisables et jugés ainsi par tous les gens de cœur!... Certes, papa leur a donné l’exemple, à Yves et à Corentin! Toujours il est occupé, tellement que j’ai à peine le temps de le voir. Lui sait s’oublier pour les autres, consacrer tout son temps à n’importe quel misérable qui l’appelle, sans prendre garde aux grogneries de Mme Morgane, toujours prête à répéter qu’il devrait choisir ses malades et trouvant inepte de soigner des gens qui ne payent jamais...
Est-il possible que Guy vive pour son seul plaisir, qu’il soit du nombre de ces inutiles que papa juge si dédaigneusement? Pour me rassurer, je me dis que, peut-être, il a des occupations que je ne connais pas, moi petite fille ignorante... Je pourrais interroger Madeleine pour me tranquilliser, mais je n’ose pas. Elle trouverait sans doute ma question ridicule, et y répondrait avec un de ces petits sourires qui me donnent envie de rentrer sous terre.
Quand quelque chose me préoccupe, je ne sais pas le dissimuler, surtout à Guy. Cette fois, j’aurais bien voulu qu’il ne pût lire aussi vite en moi, mais il l’a fait comme d’habitude, et maintenant je ne le regrette pas!
Il dînait justement à la maison, pour accompagner ma tante au théâtre. Madeleine et moi, nous restions au logis parce que, bien entendu, la pièce n’était pas pour les jeunes filles. Ma tante était allée finir de s’habiller; Madeleine cherchait, dans sa chambre, des soies pour son éternel ouvrage; moi, je m’étais assise dans un coin de la cheminée, et, tout en regardant le feu, je pensais...