Chapter 15 of 17 · 3993 words · ~20 min read

Part 15

Et elle sortit. Les bagages étaient déjà chargés; en hâte elle monta en voiture, puis silencieusement, tandis que ses amis causaient autour d’elle, le regard obscurci par une buée de larmes, elle contempla ces rues parisiennes auxquelles, vraiment, elle s’était attachée et qui, de même que le soir de son arrivée, s’allongeaient dans l’ombre de la nuit d’hiver, étoilées par les lueurs fauves des réverbères...

--Déjà la gare! Mon Dieu, murmura-t-elle, c’est la fin!...

Mais tout de suite, d’un geste furtif, elle écrasa ses larmes, se les reprochant à la seule pensée de son père. Sur le quai régnait tout le mouvement du départ. Guy était-il là, ainsi qu’il l’avait promis? Ses yeux errèrent sur les silhouettes qui se mouvaient toutes noires sur le fond éclairé de la gare. Ils n’errèrent pas longtemps. Vite, elle reconnut la taille haute et mince de son ami qui venait à elle, lui apportant un bouquet de larges violettes au parfum pénétrant:

--Pour qu’elles vous parlent de... nous pendant le voyage, dit-il, les lui offrant.

Elle inclina la tête avec un faible merci, toute tremblante d’émotion. Dieu! qu’elle aurait voulu passer les dernières minutes toute seule avec lui qui, jusqu’au bout, se montrait pour elle l’ami le plus délicat, le plus attentif! Qu’elle aurait eu besoin d’entendre encore ses paroles si affectueuses, pour accepter plus courageusement les tristesses de l’adieu et l’inquiétude qui l’étreignait au sujet de son père!... Désir irréalisable! Tous, au contraire, l’entouraient, sa tante, Charlotte, Madeleine et même Pierre, l’accompagnant jusqu’au wagon où, déjà montée, Mlle Catherine disposait ses bagages.

--Allons, Arlette, monte, monte vite... Il est temps! appela-t-elle.

L’enfant frissonna, et des larmes brûlantes roulèrent sur son visage tandis qu’elle recevait les baisers de sa tante et de ses cousines. Elle s’arrêta devant Guy. A lui, son grand ami, elle avait voulu dire adieu en dernier... Tous les autres, elle pouvait accepter de les quitter... Mais lui! Quelque chose en elle se déchirait devant leur séparation...

--Adieu, Guy, murmura-t-elle; et merci!

Sa voix s’étouffait.

--Non pas adieu; au revoir, chère petite Arlette... Si vous ne nous revenez pas, j’irai vous chercher... Au revoir... chérie...

Mais ce dernier mot fut dit si bas qu’elle ne l’entendit pas. Il s’inclinait sur ses petites mains, et il y appuya ses lèvres si étroitement, qu’elle sentit leur chaleur à travers ses gants.

--En voiture, messieurs, on part...

Elle monta; le train s’ébranlait. Une dernière fois, elle rencontra les yeux de Guy pleins de cette expression qui lui faisait battre le cœur... Près de lui, Mme Chausey, ses filles, lui adressaient des signes d’adieu, de seconde en seconde plus lointains... Dominant le groupe, se détachait encore la grande silhouette de Guy... Mais la silhouette s’effaça, elle aussi, devenant toujours plus petite dans la clarté blanche des foyers électriques... et puis, elle ne vit plus rien. Le train courait dans l’ombre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La nuit, puis une interminable matinée s’étaient écoulées. Chaque nouvelle station marquait davantage l’approche de Douarnenez, et, à travers la vitre, Arlette regardait se dérouler les paysages bretons, jadis si familiers à sa vue comme les costumes pittoresques qui, maintenant, l’étonnaient presque, tant elle en était déshabituée. Mais elle n’éprouvait nulle joie à retrouver sa Bretagne tant aimée; une seule pensée l’absorbait toute, jusqu’à l’angoisse, la maladie de son père, dont peu à peu elle entrevoyait la gravité à travers les réponses de Mlle Catherine.

Pourtant, emportée par un irrésistible désir d’être rassurée, elle demanda, anxieuse:

--Croyez-vous que papa aura pu venir à la gare, au-devant de nous?

Mlle Catherine retint une exclamation trop expressive:

--Je ne le pense pas, ma petite enfant... Il est trop faible pour sortir.

Arlette n’insista pas. Auprès de Mlle Catherine, elle se sentait, maintenant, un peu dépaysée,--comme elle l’avait été le premier soir, à Paris, jusqu’au moment où Guy était venu à elle... Et puis une crainte enfantine l’envahissait à l’idée qu’elle allait retrouver Mme Morgane et Blanche... L’existence dont elle avait le maussade souvenir allait donc recommencer... Il lui faudrait encore, sans doute, batailler pour se défendre, entendre des paroles malveillantes, aigres, provocantes...

--Douarnenez! Douarnenez! annonçait la voix d’un invisible employé.

Malgré les paroles de Mlle Malouzec, malgré sa propre conviction, Arlette jeta un prompt coup d’œil sur le quai. Là, quelques mois plus tôt, elle s’était séparée de son père... Oh! s’il avait été là pour la recevoir! Mais il ne l’y attendait pas.

Ni Mme Morgane, ni Blanche même, n’étaient venues à sa rencontre. Seul, un visage ami lui souriait, tout épanoui de plaisir à son apparition, celui du capitaine, dont les petits yeux luisaient plus que jamais dans sa figure tannée.

--Arlette, est-ce bien vous? fit-il ouvrant la portière. Je commençais à croire que tous ces Parisiens ne vous rendraient jamais à nous! Attendez que je vous aide à descendre!

Il lui tendait les bras et, l’enlevant comme un bébé, il mit paternellement un baiser sonore sur chacune des joues pâlies par la fatigue et l’émotion.

--Ah! mon cher petit enfant, que je vous contemple pour être bien sûr que c’est vous! Quelle belle demoiselle vous êtes devenue! Oh! que le temps a été long sans vous, petite reine!... Heureusement, j’avais souvent de vos nouvelles... Votre père avait la bonté de me lire des passages de vos lettres...

--Capitaine, comment est père?

La physionomie souriante de M. Malouzec s’assombrit aussitôt. Mais il remarqua, au passage, un signe de sa sœur, et il répondit simplement:

--Toujours à peu près de même, ma petite fille; vous allez le trouver changé, très changé. Il faudra prendre bien garde de ne pas l’agiter. Il est très faible, et le médecin recommande beaucoup de calme autour de lui.

--C’est Mme Morgane qui le soigne?

--Hum... oui, elle le soigne... Mais il préfère se soigner seul.

--Comme je le comprends! songea Arlette, dont le cœur battait à larges coups dans sa poitrine. Mais elle n’articula rien de semblable et répondit seulement en hâte aux questions empressées de l’excellent homme sur son voyage de retour, sur Paris, sur la famille Chausey, ne soupçonnant pas qu’il l’interrogeait ainsi parce qu’il avait peur de ses demandes sur l’état du docteur... Mais elle y revint bien vite, insatiable de ces détails qui lui meurtrissaient le cœur.

--Ah! petite reine, il s’est conduit comme un héros pendant ces deux mois d’épidémie! S’il n’a pas la croix, ce sera à désespérer de toute justice... Douarnenez était plein de malades... Du côté du port, ils tombaient comme des mouches... Et lui s’occupait de tous, à toutes les heures du jour et de la nuit... Aujourd’hui, c’est lui qui est mis à bas.

La grosse voix du capitaine s’était enrouée; il tourna la tête pour cacher à Arlette l’altération soudaine de son rude visage, et il ne vit pas les yeux de pauvre oiseau blessé qu’elle levait vers lui.

Mlle Malouzec, restée en arrière pour veiller aux bagages, les rejoignait, et, en hâte, ils se dirigèrent vers la maison Morgane. Le pâle crépuscule de février tombait déjà dans les rues grises où résonnait, très sonore, un bruit incessant de sabots sur le pavé; et Arlette avançait insensiblement, reprise par son pays breton, enveloppée par la forte brise marine qui lui jetait aux lèvres sa saine caresse et réveillait en elle les impressions un peu oubliées, rejetant tout à coup, dans une sorte de lointain, le grand Paris qu’elle avait quitté. Sur leur passage, ils rencontraient des visages connus... Les femmes s’exclamaient, à la vue d’Arlette, et la saluaient d’un sourire, d’un mot de bienvenue; des gamins marmottaient son nom, et les marins qui circulaient dans les petites rues étroites, d’une allure roulante, lui ôtaient leur béret, quelques-uns même s’arrêtant pour s’informer de la santé du docteur.

Dans le ciel embrumé, se dressait maintenant plus net le clocher de Ploaré. Puis, la maison d’Yves Morgane apparut. Enfin!... Frémissante, Arlette franchit la grille. Au bruit de la sonnette d’entrée, une grande femme se dressa sur le seuil du vestibule, Mme Morgane; derrière elle se détachait la grosse figure de Blanche.

--Ah! c’est toi, Arlette?... Eh bien, il n’est pas trop tôt! fit Mme Morgane, mettant un froid baiser sur le front de sa belle-fille... J’espère que tu t’en es donné du bon temps!... Et pendant que nous étions ici gardes-malades!

--Si je l’avais su, il y a longtemps que je serais de retour... Pourquoi ne me l’avez-vous pas écrit? Tout le monde m’a caché la vérité...

--Et tu ne le regrettes pas trop, au fond, grommela-t-elle. C’est plus amusant d’aller au bal, au spectacle, dans les magasins, que de soigner un malade!

Les yeux d’Arlette flamboyèrent d’indignation; mais elle était tellement dominée par le désir d’embrasser son père qu’elle ne releva pas les paroles mauvaises qui l’attaquaient dès la première minute de son retour. Après avoir échangé un rapide baiser avec Blanche, elle demanda hâtivement:

--Où est père? Dans son cabinet?

--Dans son cabinet!... Ah! bien oui!... Dans sa chambre, qu’il ne peut quitter... Monte, il t’attend, ma fille, et il a recommandé de te laisser entrer seule pour que tu te livres à ton aise à tes effusions avec lui... Allons, dépêche-toi...

--Va, enfant, dit Mlle Malouzec, qui avait écouté le colloque avec des efforts prodigieux de patience pour ne pas intervenir; car elle savait que ses paroles ne serviraient qu’à rendre Mme Morgane plus acerbe.

--Va vite, ma chérie, répéta-t-elle. Et, surtout, sois bien calme pour ne pas agiter ton père... n’est-ce pas, petite?

Elle se pencha et mit un baiser tendre sur le visage bouleversé de l’enfant, dont elle devinait l’émotion. Haletante, Arlette franchit les marches de l’escalier menant chez le docteur. Elle ouvrit la porte et doucement, la voix presque brisée, elle dit:

--Père, c’est moi!

Puis, follement, elle courut à lui et se laissa glisser à genoux pour mieux appuyer sa tête sur la chère poitrine, pour recevoir des baisers pareils à ceux qu’elle donnait toute palpitante de tendresse, pour entendre la voix, inentendue depuis des mois, lui murmurer:

--Ma toute petite, ma bien-aimée, mon tout... Regarde-moi, Arlette, pour que je retrouve les yeux de mon enfant... Enfin!!

Elle releva la tête... et, à temps, elle arrêta un cri. On l’avait bien avertie que son père était changé, mais on ne le lui avait pas dit assez... Oh! ces cheveux tout blancs! Cette figure pâle et creusée, cet air de fatigue sans nom!... Et puis ce souffle entrecoupé qui soulevait sa poitrine!...

Rassemblant tout son courage, elle étouffa les sanglots qui lui montaient à la gorge, se souvenant qu’il fallait à tout prix éviter à son père les émotions violentes. Lui, la gardait serrée contre lui, broyé par la joie poignante qu’il éprouvait à la retrouver.

--Ma toute petite, répéta-t-il encore très bas, mon unique bien.

Avec une passion désespérée, elle murmura:

--Père, je vous adore!... Oh! pourquoi m’avez-vous si longtemps laissée loin de vous!

--Parce qu’il le fallait, ma bien-aimée... Je ne voulais pas risquer de te voir tomber malade...

--Et, pendant ce temps, vous vous épuisiez pour les autres... Si j’avais été près de vous, je vous aurais empêché de donner ainsi toutes vos forces, et, aujourd’hui, vous ne seriez pas malade vous-même!

--Je vais aller mieux bientôt, mon Arlette, fit-il doucement, avec un étrange sourire qui se perdit dans l’ombre du crépuscule... Je ne souffrirai plus longtemps...

A peine elle entendit ses paroles, tant une épouvante l’envahissait, comme devant l’approche d’un inévitable malheur, tandis qu’elle considérait avidement le visage ravagé de son père. Avec une angoisse torturante, elle essayait de se persuader qu’il ne tarderait pas à se remettre; mais, pareille à un glas, une pensée bourdonnait dans son cœur:

--Il est très malade. Est-ce que jamais il pourra redevenir comme autrefois?

Et, dans un irrésistible cri de douleur, elle murmura:

--Oh! père, pourquoi suis-je partie?... Pourquoi vous ai-je laissé?...

--Ne regrette jamais d’être partie... Tu entends, ma bien-aimée?... Ne regrette rien... J’ai désiré qu’il en soit ainsi... et tout est bien... tout sera bien par la grâce du Dieu que tu pries avec tant de foi...

Il s’interrompit un peu; puis, avec un faible sourire, s’arrêtant de caresser les cheveux de l’enfant, il dit:

--Nous ne nous occupons que de moi... et pourtant j’ai bien grand désir d’entendre ma petite fille me parler de son voyage, de ceux qui l’ont reçue et gâtée, à commencer par son cousin Guy, son grand ami... N’est-il pas vrai, chérie?

Elle eut un sourd frémissement au nom de Guy, et, dans son souvenir, il se dressa brusquement, le regard arrêté sur elle avec l’expression qu’elle aimait tant...

--Oh! oui, père... Il a été un vrai ami pour moi...

Elle s’interrompit. La porte s’entr’ouvrait devant la lourde forme de Blanche, qui déclarait:

--Maman te fait dire, Arlette, de venir reconnaître tes bagages... Elle demande, mon père, si vous avez besoin de quelque chose.

--J’ai besoin seulement d’écouter les récits de ma petite voyageuse et de la garder à mes côtés, pour être bien certain qu’elle est vraiment de retour, dit-il avec son mélancolique sourire. Va vite, Arlette, faire ce que ta mère désire, et reviens-moi.

Oh! oui, qu’elle revînt vite!... Depuis des semaines, et encore des semaines, n’était-il pas privé d’elle? Et maintenant, comme un affamé, il ne pouvait se rassasier de la contempler dans tout son jeune éclat, de rencontrer ses yeux pleins de tendresse, de recevoir la caresse de sa voix...

... Pour lui obéir, elle était montée dans sa chambre, froide et sombre sous la mourante clarté de cette fin de jour, où rien ne marquait que sa présence fût attendue,--sauf l’ordre méticuleux qui y régnait. Et elle eut la vision fugitive de sa chambre de Paris telle qu’elle l’avait entrevue le soir de son arrivée, doucement éclairée par la lueur rose de la lampe, sentant bon les violettes...

Oh! les violettes! Celles que Guy lui avait données la veille étaient mortes maintenant, toutes flétries... Et lui, son ami, était loin d’elle, tellement loin qu’il lui sembla soudain que jamais plus ils ne pourraient se retrouver... Alors, une immense sensation d’isolement s’abattit sur elle, l’ébranlant de sanglots contenus, tandis que, les mains serrées en un geste d’appel, elle murmurait:

--Oh! Guy, ne m’abandonnez pas! Il est si malade, et je suis si malheureuse!

XII

On eût bien étonné Guy de Pazanne en lui annonçant, quelques semaines plus tôt, que le départ de la petite Arlette Morgane jetterait dans sa vie un vide pareil à celui qu’il éprouvait. Tout d’abord, irrité contre lui-même de cette impression inattendue, il avait prétendu nier l’évidence. Mais, au bout de quelques jours, il lui avait bien fallu reconnaître que ses visites quotidiennes chez sa sœur lui semblaient dépouillées de leur charme, maintenant que son arrivée n’y était plus accueillie par un sourire et un regard dont le souvenir était devenu pour lui une sorte de hantise.

Comment donc s’était-elle ainsi emparée de lui, le clubman sceptique et blasé, insouciant, soigneux toujours d’échapper au moindre joug?... Qu’avait-elle fait pour lui laisser cette irrésistible soif d’entendre parler d’elle?... Comment, de loin, le gardait-elle ainsi, lui emplissant l’âme d’une tendresse mystérieuse et émue pour elle, d’un désir de la protéger, en ce moment surtout où il la savait attristée et inquiète? L’avait-elle donc grisé par le seul parfum de sa fraîche jeunesse?... Jamais, non plus, il n’aurait imaginé qu’il pût attendre avec cette anxiété, presque douloureuse, les nouvelles que Mme Chausey et ses filles recevaient d’elle, avec cette peur d’apprendre que le coup redouté l’avait frappée dans son père.

Et voici que, depuis plus d’une semaine, elle n’avait pas écrit, ne répondant même pas aux lettres que lui adressait Mme Chausey, tourmentée de son silence. Guy, jetant un regard sur le calendrier posé sur son bureau, compta les jours... Il y en avait douze qu’il ne savait plus rien d’elle. Qu’arrivait-il?... Était-elle souffrante à son tour?... Ou bien Mme Morgane avait-elle jugé à propos d’interrompre la correspondance de sa belle-fille avec la famille qu’elle avait à Paris? Vraiment, Guy ne savait plus qu’imaginer...

Enfin peut-être, ce jour-là même, Mme Chausey avait-elle reçu une lettre... Trois heures!... Il avait quelque chance de trouver encore sa sœur chez elle.

Mais quand il atteignit le seuil de l’hôtel et demanda si elle recevait, il apprit qu’elle était au Palais de glace, avec Madeleine, et avait recommandé qu’on l’en avertît s’il venait.

Au Palais de glace! Quels joyeux après-midi il avait passés là avec Arlette! et, en y entrant pour chercher sa sœur, il eut soudain, vivante dans son souvenir, l’image de l’enfant rieuse, si jolie, campée sur ses patins, sa silhouette fine découpée par le costume sombre d’hiver. Le décor était resté le même; les mêmes couples élégants glissaient sur la glace à reflets bleus, mais Guy ne les regarda pas; il aimait mieux revoir dans sa pensée les yeux et le sourire ravis de la petite Arlette quand il l’entraînait sur la glace, si légère qu’il ne sentait même pas l’effleurement de son corps léger. Quelle joie de vivre s’échappait alors de tout son être jeune!...

--Tiens! Pazanne... tu ne patines pas?

--Non, pas aujourd’hui.

Il serra distraitement la main amie tendue vers lui.

--Tu viens en spectateur? Eh bien, tu ne t’ennuieras pas... Il y a là une poignée de jolies femmes, à commencer par Mlle d’Estève... Tu n’es donc plus au rang de ses adorateurs?... Pazanne, mon vieux, tu deviens inconstant...

Il eut un haussement d’épaules et demanda:

--As-tu vu ma sœur?

--Mme Chausey est là-bas auprès de Mme d’Estève, dans un groupe de parents, et elle attend que la jeunesse ait fini d’évoluer...

Guy eut un merci rapide; puis, louvoyant parmi les spectateurs, il rejoignit sa sœur. Elle était fort entourée, et il dut remplir force devoirs de politesse avant de pouvoir lui adresser la question qui l’obsédait:

--As-tu des nouvelles de Douarnenez?

--Non, aucune encore... C’est incroyable! Arlette ne peut nous oublier... Je crains bien que son père ne soit très malade...

--Le père de qui? questionna légèrement Mme d’Estève.

--Le père de ma jeune nièce, Arlette Morgane...

--Ah! vraiment... il est malade! Qu’a-t-il donc?

--Une maladie de cœur, très grave.

--Vraiment?... C’est dommage!... Elle était adorable, cette petite Arlette... Et si gaie!... Comme les jours se suivent et se ressemblent peu, pour nous autres, pauvres mortels!

Et, sur cette conclusion, Mme d’Estève se remit à bavarder avec son entourage, pendant que Guy prenait congé, saisi d’une sourde irritation contre ces papotages frivoles, pareils cependant à tant d’autres, qu’il avait écoutés sans impatience aucune, alors qu’aujourd’hui il les trouvait odieux. Quelle transformation obscure s’accomplissait donc en lui, avivant le dédain, devenu presque du mépris, qu’il avait pour sa vie d’être oisif, jugée un soir, avec tant d’inconsciente sévérité, par une candide petite fille?...

--Comment, vous partez déjà? pour de bon?

Il tourna la tête. C’était Jeanne d’Estève, la belle héritière que sa sœur souhaitait de lui voir épouser.

--Vous partez réellement?

--Oui, je ne puis rester aujourd’hui.

Lentement, elle dit, d’une voix presque caressante:

--Même si je vous priais de le faire?

--Vous serez très généreuse, et vous ne me le demanderez pas, pour m’éviter le regret de ne pouvoir vous obéir...

Elle mordit ses lèvres, dont le rouge devint plus intense encore:

--Une réponse très habile que la vôtre, et digne du plus courtois des hommes! Mais, entre nous, vous savez que vous vous montrez fort peu aimable!

--Vous êtes infiniment trop bonne de prendre la peine de le remarquer...

--Beaucoup plus que vous ne le méritez...

--C’est vrai...

Elle se rapprocha un peu, et, avec un singulier sourire, railleur et provocant, elle continua, ses yeux noirs cherchant ceux de Guy:

--Monsieur de Pazanne, vous avez l’air d’une âme en peine, depuis quelque temps. Or, vous devez connaître le pays des âmes en peine.

--C’est Paris... et à bon droit!

--Pas du tout! C’est la Bretagne. Là, vous devriez vivre. Vous retrouveriez la jeune Arlette, qui m’a tout l’air de vous manquer! Cela se comprend... Les enfants laissent toujours un vide quand ils s’éloignent!

A son tour, il la regarda en face et, devenu railleur, lui aussi, il dit négligemment:

--Je ne sais pourquoi vous tenez ainsi à faire d’Arlette un bébé. Elle avait toute la raison qu’on est en droit de demander à une toute jeune fille pétrie d’ignorances délicieuses...

--Et faite ainsi pour séduire un blasé?

--J’imagine qu’en effet il pourrait en être ainsi, fit-il, tout à fait maître de lui-même.

--Vous imaginez?... Eh bien, moi, je suis sûre que...

--Que?

Elle finit hardiment, avec son même sourire:

--Que vous êtes en passe de devenir amoureux... autant qu’un collégien peut l’être de sa cousine.

Il s’inclina profondément, et, toujours d’un ton de sourde raillerie, il finit en souriant:

--Je voudrais que vous fussiez bon prophète, car je me trouverais, de cette façon, considérablement rajeuni...

--Bah! vous n’êtes pas encore d’un âge si avancé que la jeunesse vous paraisse à ce point désirable... Décidément, vous êtes d’humeur sombre aujourd’hui... Au revoir!... Allez-vous demain chez les de Monty?

--Oui. Et vous?

--Ah! nous, bien entendu!

Guy eut une imperceptible hésitation; puis, s’inclinant, il demanda:

--Puis-je solliciter la faveur d’une de vos premières valses?

--Je devrais répondre non, étant donné votre peu de galanterie aujourd’hui. Mais, vous l’avez dit, je suis infiniment bonne. Au revoir!...

Elle lui tendait sa belle main, moulée par le gant de suède. Il la salua très bas, puis s’éloigna, tandis qu’elle filait de nouveau sur la glace.

Il s’éloignait irrité contre lui-même de cette invitation qu’il venait d’adresser sans nul désir de la voir accueillir, entraîné seulement par son habituelle courtoisie d’homme du monde.

Dehors, il tombait une petite pluie pénétrante. Sans y prendre garde, il s’en alla droit devant lui, songeur, jugeant de nouveau, avec une impitoyable sévérité, la frivolité de sa vie trop facile, obsédé tout ensemble par le souvenir des paroles de Jeanne d’Estève, qu’il voulait fuir, et par l’inquiétude qui le tenaillait au sujet d’Arlette.

Quand il rentra chez lui, le premier mot de son valet de chambre fut pour lui annoncer qu’une dépêche lui était arrivée.

--Une dépêche?

--Oui, monsieur, et si j’avais su où était monsieur, je la lui aurais portée...

--C’est bien. Donnez-la.

Il avait bien l’habitude de recevoir des _bleus_; pourtant, il n’eut pas une seconde d’hésitation sur l’origine de celui-ci. Il arracha l’enveloppe et lut:

«Mon père est mort ce matin. Venez si vous pouvez, je vous en supplie.

«ARLETTE.»

Ainsi le malheur était accompli. L’enfant était orpheline! Et une compassion infinie émut le cœur de Guy. Dans cet appel qui lui arrivait à travers la distance, il sentait un affolement de jeune créature frappée en plein cœur par une souffrance à laquelle il ne pouvait rien, qu’aucune puissance humaine ne pouvait écarter d’elle et sous laquelle il la devinait écrasée.

--Ma pauvre petite Arlette, ma précieuse enfant! murmura-t-il, relisant encore une fois les quelques mots de la dépêche.

L’idée qu’elle souffrait lui était insupportable, mais, en même temps, une impression de douceur, presque de joie, lui pénétrait l’âme parce que, dans sa détresse, elle l’avait appelé, sûre qu’il viendrait... Rapidement, il consultait les heures des trains.

Puis, il pensa:

--Il faut que je prévienne Louise, au cas où elle ne le serait pas. Je n’ai que le temps avant de prendre le train de nuit.

Et, après avoir donné des ordres pour que ses bagages fussent prêts à l’heure dite, il se jeta en voiture. Mme Chausey venait de rentrer. Dès que son frère lui fut annoncé, elle parut, le visage ému, et dit tout de suite:

--Est-ce que tu sais? En arrivant, je viens de trouver une dépêche. Le pauvre Yves Morgane a succombé ce matin... Quel coup ce doit être pour Arlette! Je m’attendais à cette mort, et pourtant j’en suis bouleversée.

--Je viens de l’apprendre, moi aussi, et je pars ce soir...

--Tu pars!... Où cela?

--A Douarnenez, naturellement.