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Part 14

Le gros homme se leva aussitôt, si vite que sa canne roula sur le sable, et, dans le mouvement qu’il fit pour la rattraper, il culbuta une chaise près de lui. Prestement, d’un geste instinctif, Arlette avait déjà relevé la canne arrivée à ses pieds, tant il lui semblait difficile que ce volumineux personnage pût se baisser jusqu’au sol pour reprendre son bien.

--Oh! mademoiselle, je vous demande bien pardon, bredouilla-t-il d’un ton tout à la fois confus et vexé. Et il saisit sa canne.

--M. Amelot, présentait Mme Harvet, que la scène n’avait nullement désarçonnée; le fils d’une de mes bonnes amies, un habitant de l’Anjou...

Cette fois, M. Amelot salua sans encombre, quoique gauchement. Il était d’aspect fruste, la peau colorée, sous des cheveux blond roux poussés drus sur un front bas, et un air de suffisance extrême s’alliait bizarrement avec son aspect rustique.

--Voulez-vous que nous nous asseyions là un instant? proposa Mme Harvet. Il fait délicieux, dans cette serre! Vous la connaissiez, n’est-ce pas, monsieur Amelot?

--Oh! non, madame. Jamais, pendant mes voyages à Paris, je n’ai de temps à y venir perdre!

Arlette eut un regard étonné vers le géant,--comme tout bas elle l’avait baptisé,--car il venait de répondre sur un ton brusque qui n’était point d’une politesse raffinée. Mme Chausey intervint, voulant remplir en conscience son rôle maternel:

--Vous venez souvent à Paris, monsieur?

--Le moins que je peux, madame. Je m’y déplais carrément. L’air y est malsain. On y sent mauvais!... A chaque tournant de rue, on risque d’y être écrasé, même par des bêtes efflanquées... On y mange mal, le vin y est frelaté. Oh! diable non, je n’aime pas Paris... surtout quand j’y suis, comme en ce moment, avec mes enfants! Aussi je n’y viens guère que pour le concours agricole, ou quand j’y suis forcé. Cette fois, j’avais besoin de machines aratoires, j’en ai trouvé de magnifiques. Il y a de nouveaux modèles qui sont étonnants! L’industrie fait vraiment de merveilleux progrès!...

Mme Chausey eut un geste vague d’acquiescement. Les progrès de l’industrie, quant aux machines aratoires, la laissaient complètement froide, et ce campagnard commun lui paraissait tout à fait déplaisant.

--Ah! voici les enfants! s’exclamait à ce moment Mme Harvet. Ces deux petits n’ont en tête que de monter sur le chameau; pour leur faire prendre patience, leur bonne les promenait devant les perroquets!

Et, profitant de ce que M. Amelot tournait la tête vers sa progéniture, elle glissa, toujours ravie, à Mme Chausey:

--C’est un homme superbe, n’est-ce pas?

--Oui, il est de belle taille, dit évasivement Mme Chausey, dont l’opinion était faite.

--Et ses enfants sont aussi remarquables que lui. Regardez-les!

Certes oui, ils valaient la peine d’être regardés. Ils étaient extraordinairement gros et gras, leurs joues écarlates: le garçon, pareil à un petit bonhomme de baudruche dans son long paletot tombant presque jusqu’à ses talons; la fillette, habillée d’une robe bleu vif qui faisait paraître plus volumineuse encore sa courte personne.

Et en elle-même Mme Chausey, saisie, murmura:

--Mais ce sont de vrais monstres! On pourrait les montrer dans une foire, en tant que phénomènes de grosseur!

C’étaient, en même temps, des phénomènes sauvages, car lorsque Mme Harvet entreprit de les approcher pour les présenter à Mme Chausey, le garçon se mit à pousser des cris perçants, et la petite, à lancer des coups de pied dans le vide. Le père cependant les contemplait d’un œil paisible et complaisant:

--Ils n’ont pas l’air chétifs, n’est-il pas vrai, madame? et ils savent se servir de leurs poumons et de leurs membres! Allons, restez tranquilles, mes agneaux. Obéissez à votre père chéri.

Mais le père chéri ne savait sans doute pas le secret de faire respecter son autorité en toute circonstance, car le gros Félix continua ses hurlements, et la petite ses ruades vigoureuses, tout en marmottant sur une note gémissante:

--Je veux aller sur le chameau!... tout de suite sur le chameau!

Ce que voyant, Mme Chausey prit le parti de ne plus s’occuper d’eux. Arlette, curieuse, les examinait. Les enfants de Douarnenez n’étaient pas, à beaucoup près, aussi sauvages avec elle que ces deux jeunes produits de l’Anjou.

--Quels superbes enfants, n’est-ce pas, mademoiselle? répéta de nouveau Mme Harvet, qui ne semblait pas soupçonner l’effet produit par ses protégés.

--Ils paraissent d’une santé magnifique, dit Arlette sans enthousiasme. Mais ne peut-on jamais les approcher sans leur être aussi désagréable?

Avec un sourire bienveillant, M. Amelot expliqua d’un ton sentencieux:

--Ils sont toujours ainsi quand un étranger leur adresse la parole. C’est qu’ils ne sont pas encore familiarisés avec l’impitoyable joug de la civilisation. J’ai pour principe qu’il faut laisser pousser les enfants comme l’herbe des prairies, en pleine liberté, afin de leur former de solides tempéraments. Les miens, jusqu’à l’âge de six ans, ne seront contraints en rien!

--Et ensuite? interrogea Mme Chausey qui, avec sa bonne humeur habituelle, prenait l’aventure par le côté plaisant. Ce gros homme, prétentieux et sot, qui n’aurait pas sa nièce, l’amusait beaucoup.

--Ensuite, madame, comme vers six ans la raison leur vient...

--Je croyais que c’était sept ans, l’âge de la raison? glissa Arlette, malicieuse.

Mais M. Amelot n’entendit point, ou jugea indigne de lui de relever cette remarque frivole, et il continua, imperturbable:

--Vers six ans, la raison leur vient... et alors commence le véritable rôle des parents, un rôle d’une gravité qui m’effraye et que je me reconnais peu digne de remplir seul!...

Un imperceptible silence répondit à cette déclaration faite avec solennité, et Mme Chausey, pour détourner la conversation, demanda, se mettant à l’unisson:

--Et vous n’avez qu’à vous louer, monsieur, de ce mode d’éducation? Comme je suis destinée à être grand’mère en un temps plus ou moins prochain, je me plais à recueillir l’opinion des personnes compétentes en la matière.

Arlette jeta un coup d’œil surpris sur sa tante et un autre, peu flatteur, vers les deux phénomènes qui grognaient sourdement à l’unisson pour décider «le père chéri» à les emmener voir le chameau. Mais le «père chéri» n’y songeait guère. Flatté de la question de Mme Chausey, il répondait très empressé:

--Madame, cette éducation est parfaite, car elle permet à la nature des enfants de s’épanouir librement...

--En bien comme en mal?... Et cette liberté extrême ne les rend point un peu indisciplinés?

--Madame, quand mes enfants dépassent certaines limites, j’en suis quitte pour les en avertir en leur administrant une sévère correction.

--Oh! monsieur, vous ne voulez pas dire que ces pauvres petits sont quelquefois frappés? interrompit Arlette, saisie de compassion pour les deux phénomènes.

Dignement, M. Amelot déclara:

--Je ne les bats pas, mademoiselle, je les corrige. J’aide à la naissance, chez eux, du sentiment du devoir, et par le seul moyen qu’ils puissent encore comprendre. Car, en somme, les enfants ne sont que de petits animaux...

--Monsieur Amelot, vous êtes étonnant! étonnant! fit Mme Harvet, riant aux éclats.

Rien ne lui enlevait sa quiétude, et elle ne paraissait pas avoir la moindre idée de l’impression produite par son candidat.

--Ah! ces hommes qui vivent hors des villes, comme ils ont leur originalité!

Avec modestie, M. Amelot répliqua:

--Je fais ce que je puis, madame. Mais je voudrais avoir mieux profité des admirables enseignements que renferme l’_Émile_, de Rousseau, l’une de mes lectures favorites.

--Vous lisez beaucoup, monsieur? interrogea Mme Chausey, surprise.

--Non, pas beaucoup, car je n’aime que les lectures sérieuses et je méprise les romans, qui ne sont tous qu’un assemblage d’inepties... Mon plus grand plaisir est de lire notre journal, le _Progrès angevin_. Il est admirablement renseigné sur toutes les nouvelles du pays et rempli de conseils excellents en matière d’agriculture... Ainsi l’année dernière, quand les fourrages...

Personne ne sut jamais ce que M. Amelot allait dire des fourrages, car une violente querelle venait de s’élever entre les deux phénomènes; Félix tirait avec rage une mèche de Pauline qui, des pieds et des mains, tentait de se délivrer. M. Amelot laissa l’infortunée bonne se débrouiller comme elle le pourrait entre les deux combattants, et, comme Arlette se levait d’un mouvement instinctif pour les séparer, il l’arrêta avec un sourire de condescendance:

--Ne vous dérangez pas, mademoiselle; ils se disputent très souvent ainsi. Je ne m’y oppose pas. Les querelles forment le caractère. Je n’interviens que dans les grandes occasions, quand leur bonne ne sait vraiment plus qu’en faire. Je n’aurais d’ailleurs pas le temps de rétablir, en toute occasion, la paix entre eux, car je passe la plus grande partie de la journée à surveiller mes terres!...

Sa voix devint si pompeuse quand il prononça ces mots: «mes terres», qu’involontairement Mme Chausey et Arlette échangèrent un coup d’œil malicieux, tandis que M. Amelot achevait du même ton:

--Ma propriété est une des plus vastes du département. Si je l’avais voulu, j’aurais pu être nommé député aux dernières élections, puisque...

Et il eut un ronronnement satisfait:

--Puisque je suis une autorité dans le pays. Mais j’avoue que je ne me sentais pas le courage d’accepter la vie fiévreuse des hommes politiques... Je n’appartiendrai jamais qu’à mes enfants et à la femme qui voudra bien accepter une tâche maternelle auprès d’eux!

Cette fois, les sourcils de Mme Chausey se froncèrent légèrement à cette allusion intempestive, et elle eut un coup d’œil inquiet vers sa nièce. Mais Arlette n’avait rien entendu. Attentive, elle regardait dans la profondeur verte d’une allée où avançait un homme grand et mince. Puis une joyeuse exclamation lui échappa:

--Oh! tante, je ne me trompe pas! Voilà Guy! c’est Guy!

En effet, c’était bien Guy qui arrivait, les prunelles curieuses. Il échangea un léger signe d’intelligence avec sa sœur, tout en s’inclinant devant Mme Harvet, et recueillant au vol les mots que lui jetait Arlette tout bas:

--Vous allez voir, Guy, quel drôle de monsieur est avec Mme Harvet...

Celle-ci, empressée, se disposait à accomplir de nouvelles présentations; mais avant même que les hommes eussent eu la possibilité d’échanger la moindre parole, une voix furieuse s’élevait derrière le groupe, apostrophant la bonne des rejetons Amelot:

--Ah çà, la fille, vous ne pouvez donc pas faire attention à vos mioches! Regardez donc votre garçon, sapristi! Ah! le mâtin!

Tous se retournèrent. Pendant que la bonne tâchait de distraire la gémissante Pauline toujours acharnée à vouloir monter sur le chameau, son frère n’avait trouvé rien de mieux, pour se distraire, que d’arracher toutes les fleurs qui se trouvaient à sa portée et d’en parsemer le sable des allées. A la main, il tenait encore une superbe branche fleurie. Le garde exaspéré la lui arracha, et aussitôt des clameurs s’élevèrent, tellement assourdissantes que, de tous les coins de la serre, des promeneurs apparurent.

--L’administration vous fera payer de pareils dégâts, répétait le gardien toujours furibond. Quand on a pour enfants des galopins pareils, on les surveille, tonnerre!

Très rouge, M. Amelot gronda à son tour:

--Tâchez d’être poli, d’abord... Et toi, dépêche-toi de te taire, maudit gamin! Entends-tu ce que te dit ton père chéri... entends-tu?

Si le petit entendait, il n’y paraissait guère. Ses hurlements retentissaient, d’autant plus qu’il sentait les foudres paternels prêts à tomber sur sa tête.

--Ah! tu ne veux pas te taire?... Eh bien, tu vas crier pour quelque chose!...

Et, sans ombre de cérémonie, il empoigna le gamin et lui administra une courte, mais vigoureuse correction avant que personne eût eu le temps d’intervenir.

--Monsieur, oh! monsieur, laissez-le! suppliait Arlette, apitoyée par les cris du jeune Félix, auxquels se joignaient maintenant ceux de sa sœur.

--Ne vous tourmentez pas, mademoiselle. Je l’ai habitué à la chose. Il sait qu’il doit se taire quand son père chéri le lui ordonne... Autrement, il est puni... C’est fait, maintenant. Allez, monsieur.

Et, tout essoufflé, il remit le coupable en liberté, tandis que lui-même tombait au pouvoir du gardien, représentant de la justice.

--Mais, Louise, cet homme est tout bonnement idiot!... Allons-nous-en. Tu dois être édifiée, murmura Guy à l’oreille de Mme Chausey.

Une folle envie de rire le gagnait, devant le grotesque de la scène: M. Amelot se démenant aux réclamations de son interlocuteur; Arlette essayant de consoler le gros Félix, qui considérait d’un œil humide et navré les taches de ses larmes sur sa cravate cerise, pendant que la tenace Pauline recommençait à réclamer le chameau.

--Si nous conduisions ces amours voir enfin le chameau? proposa Mme Harvet, souriante.

Mais la somme de patience dont pouvait disposer Mme Chausey était épuisée, et l’inconscience de la vieille dame, en cette circonstance, commençait à l’agacer. Aussi, sans répondre à l’insinuation concernant le chameau, elle dit:

--Chère madame, vous nous excuserez si nous vous quittons... mais j’ai à faire dans Paris, et je crains bien déjà d’être en retard pour mon rendez-vous.

--Comment, vous voulez partir?... Ce n’est pas possible!... M. Amelot est allé s’expliquer... attendez son retour... Il serait désolé de ne pouvoir prendre congé de vous! Tenez, le voici!

La bonne dame eût pu se mettre bien davantage en frais d’éloquence sans nul profit. Mme Chausey était résolue. Force lui fut donc de recevoir les adieux de la tante et de la nièce, sans compter ceux de Guy, qui paraissait, lui, d’aussi riante humeur que le prétendant l’était peu en saluant Mme Chausey et Arlette, encore tout rouge et furieux de sa scène avec le gardien du jardin d’hiver...

--Eh bien, Arlette, en définitive et en toute conscience, comment trouvez-vous le père chéri? interrogea Guy, quand ils furent hors de la serre.

Et il fit la question si drôlement, que le fou rire longtemps contenu d’Arlette éclata, joyeux, perlé, étourdissant, gagnant Mme Chausey et Guy.

--Le «père chéri» est un homme ridicule et d’une brutalité abominable!

--Abominable? Rien que cela! Hum, quelle sévérité! Alors, dites-moi..., vous n’aimeriez pas un mari dans son genre?

--Un mari comme lui? Oh!... pourquoi me demandez-vous cela?... Est-ce que...

--Mais non, Guy plaisante, intervint en hâte Mme Chausey. Ne crains rien, chérie. Je t’assure que personne de nous n’a l’intention de te laisser jamais épouser un personnage aussi ridicule que celui-ci.

Et Arlette ne sut pas que, ce jour-là, elle avait été l’héroïne d’une entrevue.

XI

Elle ne l’apprit pas non plus les jours suivants; pas plus qu’elle ne sut que le protégé de Mme Harvet l’avait jugée une créature de luxe, incapable de remplir dans sa maison le rôle qu’il lui destinait, celui de femme de charge et, en même temps, de croquemitaine à l’égard des deux phénomènes.

D’ailleurs, elle ne songeait même plus à cet inconnu, amené par le hasard, croyait-elle, sur sa route. Une seule pensée maintenant l’occupait toute. En effet, le lendemain même de l’entrevue au jardin d’hiver, Mme Chausey avait reçu une lettre de Mlle Malouzec lui annonçant que le docteur, qui s’était prodigué durant l’épidémie, subissait une crise tellement grave de sa maladie de cœur, que l’issue en était à redouter et que le prompt retour d’Arlette paraissait nécessaire. De toutes façons, sa présence ferait du bien à son père, qui avouait, à cette heure, avoir beaucoup souffert de la séparation exigée par lui. Mlle Catherine terminait en priant Mme Chausey de préparer Arlette à ce retour soudain, ajoutant qu’elle-même lui écrivait pour lui dire que, appelée à Paris par des affaires, elle la ramènerait à Douarnenez.

Puis, deux jours plus tard, était arrivée une dépêche de Mlle Catherine. L’état du docteur demeurait très grave, il pouvait être emporté dans une crise, et la vieille demoiselle venait en hâte chercher Arlette.

Elle avait été bien saisie, la pauvre petite, par ce brusque rappel, en dépit de toutes les précautions dont l’avait enveloppé l’affection de Mme Chausey, qui n’avait pas eu le courage de lui révéler le véritable état de son père. Aussi montrait-elle, à la seule idée de le revoir, une joie qui bouleversait le cœur compatissant de Mme Chausey. Pourtant, chose bizarre! dès la minute où celle avait appris qu’elle allait s’éloigner, toute sa rieuse animation était tombée. Une impression de déchirement la meurtrissait chaque fois que lui revenait l’idée du départ si prochain, sans retour peut-être... Ainsi, elle était achevée sa vie heureuse dans ce milieu où elle avait été si affectueusement accueillie! Elles étaient finies les délicieuses soirées de musique avec Guy, leurs longues causeries, leurs promenades!...

Et, de plus, voici qu’une anxiété subite la poignait. Mlle Malouzec venait d’arriver. Elle avait consenti, ne devant passer qu’une nuit à Paris, à descendre chez Mme Chausey, et, passionnément, Arlette la questionnait sur son père, étonnée, vite inquiète des réticences qu’apportait la vieille demoiselle dans ses réponses, surtout de l’expression grave de sa physionomie.

--Mademoiselle, parlez-moi davantage de père... Je ne sais pour ainsi dire plus rien de lui, maintenant. Ses lettres sont à peine des billets!

Mlle Malouzec hésitait, cherchant à atténuer le coup qu’elle allait porter à l’enfant.

--Il a été très occupé tous ces temps-ci, ma petite fille... et, de plus... il est souffrant...

--Souffrant?... Pourquoi me dites-vous cela avec ce ton?...

--Mais, Arlette, je te le dis avec mon ton habituel. Je ne peux pas te déclarer gaiement que ton père est malade!

Elle se dressa, les prunelles agrandies:

--Il est malade!... Depuis quand?

--Depuis une quinzaine de jours environ...

--Et personne ne m’a avertie?... Oh!... Et l’on m’a laissée être joyeuse, m’amuser, rire!...

Sa voix se brisa, tandis que ses yeux couraient, pleins de reproche, vers Mme Chausey et Madeleine qui écoutaient en silence, remplies de pitié.

--Ma chérie, nous ne t’avons rien dit, fit avec effort Mme Chausey, parce que, malheureusement, tu ne pouvais rien pour soulager ton père... Il était inutile de te tourmenter...

Elle secoua la tête:

--J’aurais bien mieux aimé être tourmentée... Au moins, mon tourment m’aurait rapprochée de lui... Mais, mademoiselle Catherine, qu’a-t-il eu? Mon Dieu, il n’a pas attrapé cette maladie...

--Non, c’est l’excès de fatigue qui l’a épuisé...

--Mais, maintenant, il va mieux?

Une supplication inconsciente tremblait, si ardente dans sa voix, que Mlle Catherine n’osa la faire souffrir encore.

--Il était un peu mieux quand je l’ai quitté.

--Un peu, seulement!... Qui est auprès de lui?

--Mme Morgane.

--Blanche aussi?

--Blanche est revenue de Châteaulin avec sa mère.

--Et moi, sa petite, je suis loin!... je ne le soigne pas!... je reste à Paris comme une indifférente, quand il me demande, peut-être!... Et si vous n’aviez pas eu besoin de venir à Paris, vous ne m’auriez pas rappelée...

Elle s’arrêta court. Un involontaire geste de protestation avait échappé à Mlle Catherine, et une lueur soudaine, aveuglante, se faisait dans l’esprit d’Arlette.

--Vous êtes venue me chercher! Vos affaires à Paris n’étaient qu’un prétexte!... Alors, c’est qu’il est très malade... Car vous ne me cachez rien de plus, n’est-ce pas?... Il n’est pas...

Elle n’acheva pas, haletante, devenue d’une pâleur de cire blanche. Mlle Catherine l’attira tendrement vers elle:

--Ma petite fille, je ne te cache rien... Ne t’affole pas ainsi. Dans deux jours, tu verras par toi-même que je t’ai dit la vérité, et tu pourras soigner ton père autant que tu le désireras, jouir de votre réunion, dont lui-même est déjà si heureux à l’avance.

Arlette inclina silencieusement la tête. Délivrée de l’horrible crainte qui avait, une seconde, traversé sa pensée, une sorte de détente se faisait en elle, comme si elle eût échappé à un danger imminent. Mais la quiétude ne rentra pas dans son jeune cœur, bien qu’elle écoutât, Dieu sait avec quel suprême désir d’être convaincue! les paroles réconfortantes de Mme Chausey et de Madeleine. Au fond de l’âme, elle ne les croyait pas... Depuis quinze jours, ne lui avaient-elles pas caché la vérité!

Et Guy, son grand ami, avait fait de même... Comme c’était mal à lui de ne pas l’avoir avertie!

Aussi, quand il vint le soir, quand il fut près d’elle, isolé des autres, elle ne put retenir un cri de reproche, tout palpitant:

--Oh! Guy, pourquoi ne m’avez-vous pas prévenue que mon père était malade, puisque vous le saviez?

--Parce que je craignais de vous voir aussitôt vous tourmenter d’une façon excessive, comme vous le faites en ce moment, dit-il d’un ton d’affectueuse gronderie. Heureusement, Arlette, on peut être malade, très malade même, et se rétablir ensuite.

Elle plongea ardemment son regard dans celui de Guy pour voir s’il était sincère.

--Vous pensez bien ce que vous dites?... Vous êtes sûr que mon père se rétablira?... Vous me le promettez?...

--Ma bien chère petite amie, personne au monde ne pourrait vous faire une semblable promesse... mais je l’espère autant que je le souhaite...

--Vous l’espérez seulement!...

Elle murmura ces mots, et deux grosses larmes glissèrent sur son petit visage altéré.

--Arlette, je vous en supplie, ne pleurez pas! implora Guy d’une voix toute changée... Ne pleurez pas... Je ne puis supporter vos larmes... Oh! vous voir souffrir et ne pouvoir rien pour vous, ma pauvre chère petite enfant!

--Comme c’est triste, la vie! fit-elle faiblement. Je voudrais être déjà à Douarnenez, et, en même temps, j’ai tant de chagrin de partir!

--Vous reviendrez... C’est au revoir seulement que nous nous dirons demain.

--Oui, peut-être un jour ou l’autre je reviendrai... Je serai, sans doute, une vieille personne alors, car je ne quitterai plus père; j’aurais trop peur qu’il ne devînt de nouveau malade pendant que nous serions séparés... Oh! attendre encore presque deux jours avant de me retrouver auprès de lui! Que c’est long, mon Dieu!

Une sorte de bizarre sentiment de jalousie s’éleva dans le cœur de Guy, à la voir ainsi dominée par l’exclusive pensée de son père.

--Arlette, ne nous regretterez-vous pas un peu, nous qui vous regretterons tant?

--Si je vous regretterai, oh! chaque fois que je penserai à vous!... Mais vous, Guy, ne m’oubliez pas trop vite, je vous en prie...

Il l’enveloppa d’un étrange regard:

--Vous oublier! Est-ce que cela me serait possible? Personne ne vous ressemble et ne me remplacera ma chère petite amie... Ah! je songerai à vous, enfant, bien plus peut-être que ni vous ni moi ne pourrions l’imaginer!...

Un rayonnant éclair illumina une seconde les yeux humides d’Arlette. Pourtant, elle interrogea encore, de sa délicieuse manière d’enfant:

--Et ce n’est pas uniquement pour me consoler que vous me dites des choses si bonnes?...

--Ah! c’est en toute sincérité, je vous le promets!...

Et, certes, il pouvait promettre. Jamais il n’oublierait la charmante petite créature qui, pendant plus de deux mois, venait d’être mêlée à sa vie et qui lui était devenue chère à un point qui l’effrayait presque... Bien plus encore que le soir de son arrivée, quand il l’avait surprise en larmes, il éprouvait pour elle un dévouement absolu, une soif de ramener un peu de lumière sur son jeune visage désolé... Et il aurait voulu demeurer longtemps encore ainsi, auprès d’elle, séparé des autres, qui causaient à l’autre extrémité du salon...

Souhait bien inutile; Mme Chausey, au moment même, terminait la soirée en se levant pour accompagner Mlle Catherine à son appartement et appelait Arlette. L’enfant tressaillit en l’entendant. Cette voix rompait le charme qui, aux paroles de Guy, lui avait un instant fait oublier son angoisse, et le sens de la dure réalité lui revenait brutalement.

La journée du lendemain,--sa dernière à Paris,--lui sembla passer comme un rêve. Les heures s’enfuyaient rapides dans la hâte des derniers préparatifs, des dernières courses. Pareils à des visions de songe qui s’effacent, elle voyait fuir un à un tous les aspects familiers à ses yeux depuis deux mois. Et maintenant, voici que le moment de quitter définitivement tout ce passé souriant venait de sonner. Debout sur le seuil de sa chambre, Arlette l’enveloppait d’un suprême regard d’amie, pour en emporter l’image en ses plus infimes détails. Mais quelqu’un l’appelait. Vite, il était temps de partir. Tout bas, elle dit:

--Adieu, ma chère petite chambre!