Part 16
Elle regarda son frère, stupéfaite. L’idée ne l’avait même pas effleurée qu’il pût songer à entreprendre un pareil voyage.
--Mais, Guy... y penses-tu?
--Oui, j’y pense... Je trouve que nous ne pouvons rester bien paisibles dans notre Paris quand une enfant qui est devenue un peu nôtre, que nous disons aimer, est atteinte par une douleur comme celle qu’elle doit éprouver... Et comme le trajet de Paris à Douarnenez serait trop fatigant pour toi, comme ni Charlotte ni Pierre ne peuvent l’entreprendre, je le fais, moi qui n’ai que trop de temps à perdre.
Il y avait dans l’accent de Guy une âpreté inaccoutumée qui frappa Mme Chausey.
--Guy, qu’y a-t-il?... Tu as quelque chose... Jeanne d’Estève s’en est aperçue tantôt... Elle me le disait toute à l’heure.
--Oh! je t’en prie, Louise, laissons Mlle d’Estève. C’est une vraie obsession d’entendre ainsi sans cesse parler d’elle. Je lui serais, pour ma part, très reconnaissant de ne pas exercer son imagination sur mon compte. Que veux-tu que j’aie?... Rien... sinon le regret constant d’avoir ma place marquée parmi les inutiles de ce monde, parmi ceux qui n’ont que la peine de vivre! Il est vrai qu’à certaines heures cette peine peut compter!... Mais ce n’est guère le moment de nous livrer à des considérations philosophiques ou autres... Le temps presse... Louise, je te dis au revoir.
Toujours sérieuse, Mme Chausey interrogea:
--Resteras-tu longtemps à Douarnenez?
--Je ne pense pas... à moins que, chose très improbable, je ne puisse, en ton nom ou au mien, être bon à quelque chose pour Arlette...
Elle n’insista pas et dit «au revoir» à son tour. Elle sentait que son frère avait raison de partir, que sa démarche était toute naturelle; mais, en même temps, un obscur regret l’agitait qu’il fît ce voyage. Pourtant, chose étrange, pas une fois l’idée ne lui vint que Guy pût porter à Arlette plus qu’un simple intérêt fraternel, tant à ses yeux sa nièce était encore une vraie enfant. Elle ne soupçonna pas, quand, le soir même en s’endormant, elle pensa que son frère roulait vers Douarnenez, elle ne soupçonna pas qu’une impatience le brûlait d’arriver, qu’il sentait tomber sur son cœur même les larmes désespérées que l’enfant versait là-bas toute seule, ayant perdu le père qu’elle adorait...
Toute la nuit, Guy de Pazanne voyagea ainsi; mais seulement au milieu du jour suivant il atteignit Douarnenez. La gare était presque déserte. En cette saison, les touristes ne venaient point, et le chef de gare le considéra un peu étonné. Lui ne s’en aperçut même pas et, en hâte, s’engagea dans le pays par ce même chemin qu’il avait parcouru pour la première fois, alors qu’elle cheminait alertement devant lui, la petite Arlette, si rieuse dans sa robe toute rose... Qu’il était bien enfui ce jour d’été chaud de soleil!... Un vent âpre, maintenant, soulevait les flots gris qu’il apercevait dans un lointain embrumé, et aucun groupe joyeux n’avançait devant lui. Il croisait seulement des femmes en coiffe blanche qui se retournaient sur son passage. A distance, des enfants le suivaient, chuchotant dans leur langue bretonne, et, le voyant se diriger vers la maison du docteur Morgane, ils comprenaient et cessaient de rire pour un moment. Guy arrivait... Il reconnaissait la maison, le petit perron, le jardin où quelques pousses hâtives verdoyaient sur le bois des arbres. La porte était large ouverte.
Quand il approcha, des femmes du pays, qui causaient à demi-voix devant le perron, s’écartèrent, laissant apercevoir sur le seuil une grande femme en noir, Mme Morgane elle-même. Et Guy s’aperçut alors qu’il n’avait pas encore songé qu’Yves Morgane laissait une veuve et d’autres enfants qu’Arlette...
Il n’y avait guère de visible trace de douleur sur ses traits, dont l’expression était plus impérieuse encore que de coutume. Elle toisa le jeune homme et demanda d’un ton raide, sans le reconnaître:
--Vous désirez, monsieur?
Guy s’inclina avec une aisance légèrement hautaine.
--Permettez-moi, madame, de me présenter de nouveau à vous, Guy de Pazanne.
--Ah! oui, je me souviens, le cousin d’Arlette...
Froidement, il continua;
--Nous avons reçu la dépêche nous annonçant la... triste nouvelle, et je suis venu vous exprimer toute notre sympathie pour votre malheur, pour celui d’Arlette.
Elle enveloppa le jeune homme d’un coup d’œil perçant. Si la mort de son mari avait éveillé quelque réelle émotion dans son âme glacée, en cet instant, à coup sûr, elle n’éprouvait plus qu’une sourde irritation de l’arrivée inattendue de Guy de Pazanne, parce que, avec la clairvoyance de sa jalousie, elle devinait tout de suite qu’il était à Douarnenez non pas pour elle, ni pour ses enfants, mais pour Arlette seule!... Et du même ton rogue, elle répondit:
--Vous êtes bien honnête, monsieur, d’être venu de Paris pour assister au deuil de mon mari, dont la mort sera un grand malheur pour beaucoup... Le service a lieu demain.
C’était presque un congé qu’on lui donnait.
Mais Guy, sans se départir de sa politesse, dit froidement, d’un accent très net:
--Je vous remercie, madame, de vouloir bien m’avertir, et je vous serais, de plus, infiniment reconnaissant de me dire si je puis voir ma cousine Arlette.
--Mon Dieu, je n’en sais rien. Certainement, puisque vous vous êtes dérangé pour elle, ce serait bien le moins qu’elle vous en remerciât... Mais c’est une créature si bizarre qu’elle ne voudra peut-être pas vous voir!... On croirait vraiment qu’elle seule est frappée par la mort de mon mari. Les vivants n’existent plus pour elle. Il n’y a pas moyen de l’arracher d’auprès du lit de son père... J’y ai vainement employé mon autorité. Elle est là à le regarder sans même pleurer comme sa sœur, avec des yeux fixes, ainsi qu’une vraie folle... Enfin, je vais lui faire savoir que vous êtes ici et qu’il faut qu’elle descende.
--Je vous en prie, madame, ne faites rien de pareil. Veuillez seulement l’avertir de mon arrivée... Elle me recevra si elle le désire...
Mme Morgane eut de nouveau un regard singulier où il n’y avait pas un atome de bonté.
--Que de cérémonies pour une enfant!... Allez la trouver, ce sera bien plus simple... Excusez-moi seulement si je ne vous conduis pas... j’ai beaucoup de pénible besogne aujourd’hui...
Et elle appela:
--Corentin! Corentin!
Une porte s’ouvrit, et le jeune garçon apparut. Sa grosse figure était bouffie par les larmes, et Guy, éprouvant tout de suite de la sympathie pour lui, serra affectueusement ses lourdes mains de collégien. En silence, Corentin écouta l’ordre de sa mère et monta devant Guy, qui le suivait, le cœur battant à grands coups dans sa large poitrine.
--C’est ici! fit-il d’un accent étouffé.
Puis, très bas, suppliant et confus, il finit vite:
--Soyez bien bon pour Arlette, dites!... Elle est si malheureuse!... Nous ne pouvons rien pour la consoler un peu, Yves et moi...
Et, sans attendre un mot de Guy, effrayé de sa hardiesse, il s’enfuit.
Des cierges étoilaient la chambre presque obscure où le pauvre Yves Morgane avait souffert tant d’heures douloureuses... Maintenant la paix infinie était tombée sur lui... Au pied du lit, écrasée sur le sol, se détachait une forme mince.
Au bruit de la porte, Arlette ne tourna pas même la tête. Elle demeura à sa même place, les yeux arrêtés sur le visage marmoréen de son père, farouchement étrangère à ce qui se passait autour d’elle... Alors Guy appela presque bas, la voix vibrante d’une pitié infinie et tendre:
--Arlette, me voici, Arlette!
Reconnut-elle sa voix?... Fut-elle seulement arrachée à sa torpeur?... Elle se détourna un peu. Dans le cadre de la porte, il était resté, sa grande taille découpée en sombre.
--Guy!... Ah! mon Dieu! Enfin, vous voilà!
Elle se dressa, et jetée par un élan d’enfant en détresse, elle vint s’abattre dans les bras de Guy, qui l’entourèrent... Et elle y demeura sans un mot, sans pensée, sans larmes, toute brisée.
--Arlette, ma pauvre petite enfant chérie! murmura-t-il, sentant quel besoin elle avait, à cette heure, d’être entourée d’affection.
Sourdement, elle dit, d’un accent de désespoir passionné:
--Guy, je l’ai perdu!... Est-ce que c’est possible qu’il ne puisse plus me parler, m’embrasser, m’écouter, qu’il ne sente plus mes baisers?... Guy, je ne puis pas supporter cela!... C’est trop horrible!... J’aime mieux mourir avec lui... Oh! que je voudrais mourir!
Elle parlait d’un ton bas et haletant. A la lueur des cierges, il apercevait son pauvre petit visage creusé où les yeux secs flambaient, grandis encore par une sorte d’effroi devant l’inexorable malheur... et, de nouveau, il répéta avec une extrême tendresse:
--Arlette, ma très chère petite amie!...
Le regard perdit un peu de sa fixité. Mais, serrant la main de Guy, elle reprit du même ton de douleur farouche:
--J’ai été une mauvaise enfant... Je l’ai quitté... J’ai pu être contente et gaie loin de lui... Le bon Dieu m’a punie... Il ne m’a pas écoutée quand je le suppliais pour obtenir sa guérison... Il me l’a repris... pour toujours!... Et moi qui, hier matin, le croyais mieux!... Tous, ici, paraissaient penser comme moi, quoiqu’ils disent aujourd’hui que c’était la fin... Moi, je n’ai rien deviné... Il m’a encore appelé «Arlette!» et je n’ai pas compris que c’était pour la dernière fois!... Maintenant, personne ne me donnera plus mon nom--comme il le disait!... Et je l’ai mérité...
Elle frissonna; sa voix s’étouffait dans sa gorge.
--Je vous en supplie, fit Guy, lui parlant très doucement comme à un enfant dont on veut engourdir l’angoisse, ne vous faites pas de pareils reproches!... Je vous jure, moi qui ai vu les lettres de votre pauvre père à ma sœur, que vous réalisiez son désir même en restant parmi nous... Soyez sûre aussi, ma chère petite enfant, que vous entendrez encore prononcer votre nom par... ceux qui vous aiment, comme le disait votre père... Croyez-moi, Arlette!...
Y avait-il donc, dans l’accent de Guy, quelque chose de l’accent d’Yves Morgane parlant à son enfant tant aimée? En l’entendant, elle tressaillit toute... et puis, soudain, des larmes, les premières depuis son malheur, ruisselèrent sur ses joues blanches, tandis qu’un sanglot déchirait sa gorge... Alors, ce fut comme si le sceau posé sur sa douleur eût été brusquement rompu... Elle se mit à sangloter follement, tordant ses petites mains, d’angoisse... Tout bas, elle parlait à son père, lui donnant les noms tendres qu’elle lui prodiguait la veille encore, mais trop brisée pour aller de nouveau se jeter au pied du lit, pour y demeurer les yeux éperdus, arrêtés sur le visage chéri qui ne vivait plus. Au milieu de sa souffrance, elle éprouvait pourtant une douceur à le sentir, lui, Guy, auprès d’elle, tenant dans les siennes sa main glacée, à l’entendre lui parler de son père avec une sympathie émue, à écouter les mots d’affection qui faisaient sa détresse moins affreuse et lui montraient à quel point elle était comprise par son ami...
Pas plus qu’elle il n’avait conscience du temps écoulé... et il tressaillit au bruit de la porte qui s’ouvrait devant Mme Morgane suivie de Mlle Catherine, aussi blanche que la coiffe qui nimbait son front. Derrière elle, Corentin s’était glissé dans la pièce, au chevet de son père. Du seuil de la chambre, Mme Morgane embrassa d’un regard le groupe formé par sa belle-fille et par Guy.
--Monsieur de Pazanne, fit-elle à demi-voix au jeune homme, lui montrant la vieille demoiselle agenouillée près du lit, Mlle Catherine désire vous offrir l’hospitalité. Je pense qu’Arlette voudra bien vous rendre la liberté.
Mlle Malouzec entendit-elle? Tout de suite, elle se releva, faisant signe au jeune homme de la suivre dehors. Mais Arlette avait vu son mouvement, et, devenue plus pâle encore, elle murmura, suppliante:
--Oh! Guy, vous allez revenir?
--Oui, ma chérie, je reviendrai...
--Pourquoi partez-vous?... C’est horrible, quand vous n’êtes pas là!
--Parce que Mme Morgane finirait par trouver... indiscrète ma présence ici... Mais...
Il n’acheva pas... Il venait de rencontrer de nouveau les yeux perçants de Mme Morgane arrêtés sur Arlette avec une expression si dure que, dans l’intérêt même de la pauvre petite, il comprit qu’il devait maîtriser la tentation qui l’étreignait de demeurer auprès d’elle aussi longtemps que sa présence lui ferait du bien.
Mais il avait horreur de l’abandonner ainsi toute seule dans cette chambre funèbre, et, suppliant, il lui demanda de se laisser emmener un peu par Mlle Catherine. Tout de suite, elle secoua la tête, son mince visage redevenu farouche:
--Non, je ne veux pas le quitter... Est-ce que, demain, je ne le quitterai pas pour toujours?
Sa voix semblait un souffle échappé de ses lèvres blêmies, et elle avait l’air tellement épuisée que Mlle Catherine murmura à Guy:
--Elle n’en peut plus. Si vous avez quelque influence sur elle, usez-en pour l’emmener de cette chambre. Vous réussirez peut-être mieux que moi à la décider.
Il se rapprocha de l’enfant, pâle comme une jeune morte.
--Vous reviendrez, Arlette; mais il faut aller vous reposer un peu, reprit-il de cet accent qui avait tant d’empire sur elle. Venez pour avoir la force de demeurer jusqu’au bout auprès de votre pauvre père... sans quoi, demain, vous ne pourrez plus le revoir; vous serez malade...
Elle eut dans le regard, redevenu sec, une expression d’indicible souffrance; puis, fermant les yeux, elle murmura:
--Oh! demain!...
Et, sans un mot de plus, elle glissa, inerte, dans les bras de Guy, ouverts pour l’envelopper.
XIII
Maintenant, Yves Morgane se reposait de la vie dans la paix suprême d’un petit cimetière breton, et Guy revenait vers Paris. Non, certes, qu’il en eût le désir. Mais Mme Morgane avait jugé avec tant de malveillance son affection pour Arlette et le confiant abandon par lequel elle y répondait, que, pour ne pas nuire à l’enfant, il s’était résigné à quitter Douarnenez sans attendre, comme il le souhaitait, que l’examen des papiers d’Yves Morgane eût éclairci la situation future d’Arlette. Mlle Catherine elle-même le lui avait vivement conseillé, et il savait pouvoir s’en rapporter à son bon sens et à sa prévoyance.
Donc, il était parti, les funèbres cérémonies terminées. Le train de nuit l’emportait vers Paris, seul dans son wagon, hanté par la vision d’une petite figure pâle comme celle d’une Vierge de cire, de deux grands yeux brillant d’un éclat de fièvre, des yeux qu’il avait connus étincelants de gaieté, et qu’il ne pouvait plus revoir qu’avec leur expression de douleur sombre et passionnée, tout pleins, en même temps, d’une sorte de mystérieuse épouvante devant cet _au delà_ entrevu pour la première fois de tout près.
Mais, en cet instant surtout, il avait, vivante dans tout son être, la dernière et poignante image qu’il emportait d’elle, quand, au moment même où il allait partir, exaspéré d’avoir dû lui adresser son dernier adieu sous l’œil méchant de Mme Morgane, elle était arrivée chez Mlle Malouzec, affolée par la scène violente que venait de lui faire sa belle-mère. Brutalement, Mme Morgane, qu’irritait l’intérêt général témoigné à Arlette, lui avait lancé au visage, avec l’affirmation de ses droits sur elle, la révélation de la pauvreté que lui avait léguée son père et qui la livrait à la charité de son entourage; et l’enfant, révoltée devant les paroles impitoyables qui s’abattaient sur son malheur, s’était enfuie pour venir chercher un refuge auprès de ses vieux amis,--jetée aussi vers leur maison par l’espoir instinctif que Guy serait encore là... Et lui, elle était sûre qu’il ne permettrait pas qu’on la torturât ainsi davantage!
Il était encore là, et, avec une autorité tendre et compatissante, il s’était efforcé de calmer l’enfant éperdue, qui lui répétait tout bas, comme une plainte:
--Oh! Guy, pourquoi partez-vous?
Et pourquoi, après tout, était-il parti, après lui avoir promis, il est vrai, de revenir bientôt?... Maintenant, un regret aigu le poignait à la seule pensée que, s’il l’avait voulu, il eût pu encore, à cette heure, être là-bas auprès de la petite aimée, à l’entourer de cette atmosphère d’affection qui, seule, engourdissait un peu son chagrin désespéré...
--Mais je suis fou d’être parti! gronda-t-il tout bas. J’aurais dû rester à n’importe quel prix, sans m’inquiéter même de l’existence de Mme Morgane! J’aurais dû rester près d’elle... ou bien l’emporter!...
Oui, l’emporter!... Pouvoir l’entendre, lui parler, rencontrer son regard d’enfant, si pur et si passionné!... Oh! l’avoir en cette minute, blottie confiante à ses côtés, pour qu’il pût encore lui murmurer les mots que l’on a pour les êtres chers, quand ils souffrent...
Il tressaillit à cette seule évocation... et soudain, alors, la vérité, devant laquelle il se dérobait depuis des semaines, lui apparut en pleine lumière--la lumière qui illuminait la Terre promise...--Lui, le clubman railleur et blasé, il aimait avec le meilleur de lui-même cette enfant que le hasard avait jetée dans sa vie et qui semblait y être entrée pour n’en jamais plus sortir. Est-ce qu’il pouvait se le dissimuler davantage? A cette heure, le cri de tout son être, c’était de la voir, de la retrouver, de la garder pour ne plus la perdre jamais... Et l’irrésistible aveu lui en jaillit des lèvres:
--Je l’aime comme je n’ai aimé aucune femme!
Machinalement, il se leva et fit quelques pas dans le wagon, bouleversé par l’aveuglante clarté de cette révélation qui, tout à la fois, le ravissait et l’effrayait... Aimer Arlette!... Depuis des semaines, il en avait la conscience inavouée, devant le vide que lui laissait son départ de Paris, devant son âpre besoin d’entendre parler d’elle, devant la joie obscure qui l’avait saisi à la seule pensée de la revoir à Douarnenez où elle l’appelait.
Mais, après?... L’aimait-il assez pour lui offrir sa vie entière, pour arriver au mariage qu’il avait toujours redouté? Sa pensée aiguë fouillait dans son souvenir, y évoquant des visages de jeunes filles que sa sœur avait souhaité de lui voir épouser--et plus séduisante que la plupart, la belle Jeanne d’Estève... Eh bien, ni les unes ni les autres n’avaient eu sur lui un atome de la puissance avec laquelle Arlette le possédait, par le seul pouvoir de sa jeunesse vraie, de ses ignorances délicieuses, de sa fraîcheur d’esprit et d’âme qu’il n’avait rencontrées chez nulle autre, et dont il avait goûté le charme inconnu dès leur première rencontre... Oh! la faire sienne, la garder contre les misères qui viennent des hommes, lui donner tout son amour et, en échange, recevoir d’elle le don de son jeune cœur, que nul--sauf son père--n’avait jamais possédé!
C’était un rêve sans nom qu’il faisait là, tellement exquis qu’il en eut peur, hésitant à se laisser envelopper par la clarté d’aurore levée tout à coup sur sa vie. Une crainte sourde, d’ailleurs, l’envahissait de céder à une fantaisie de dilettante en allant vers cette petite créature si neuve qui, par cela même, l’attirait étrangement, et, par une sorte de scrupule de conscience, il murmura:
--J’attendrai la lettre du capitaine, concernant la situation d’Arlette, avant de prendre aucune décision; surtout, pour parler à Louise...
Mais, en lui-même déjà, il savait qu’une heure viendrait où, ses dernières hésitations vaincues, il viendrait, infiniment heureux de sa défaite, supplier la petite aimée de lui confier sa jeune vie...
Il attendit plus longtemps qu’il n’avait prévu la lettre qui devait, selon sa volonté, décider de sa destinée. Il attendit une longue quinzaine, durant laquelle il put se rendre compte de ce que l’enfant était devenue pour lui... Comme un étranger, il se mouvait maintenant dans son milieu habituel, tout l’intérêt de son existence tendu vers le petit coin de Bretagne où elle vivait, et l’idée qu’elle y souffrait sans qu’il fît rien pour elle lui était plus intolérable à mesure que les jours passaient... Tout juste avait-il su quelque chose d’elle par les lettres d’affaires du capitaine, comme lui membre du conseil de famille, par les courts billets, tout palpitants de sanglots, qu’elle avait écrits à Mme Chausey et à Madeleine...
Enfin, un matin, dans son courrier, il aperçut une lettre dont la haute écriture avait une allure un peu gauche, et, rejetant de côté toutes les autres, il l’ouvrit. C’était bien celle qu’il avait tant souhaitée, mais écrite par Mlle Catherine, qui, avec sa franchise ordinaire, lui expliquait tout de suite pourquoi elle était, cette fois, sa correspondante:
«Cher Monsieur,
«Voici, enfin, les affaires de l’enfant un peu débrouillées; et j’ai préféré venir vous en parler moi-même, car il est certaines questions que les femmes--sans vouloir offenser mon frère--traitent mieux que les hommes, quand le sentiment doit s’y mêler. D’abord, vous verrez dans les papiers ci-joints que l’enfant ne possède guère aujourd’hui plus de cinq cents francs de rente. Tout le reste a été englouti dans la faillite Le Goanec. Mme Morgane le sait maintenant; et, ma parole, je croirais volontiers qu’elle en triomphe! Elle avait offert de garder Arlette chez elle, mais en des termes si gros de menaces pour le bonheur et même la tranquillité de la petite, que nous avons rejeté ses propositions, nous conformant ainsi, mon frère et moi, au désir de son pauvre père, qui exigeait qu’elle demeurât auprès de nous; j’ajoute, moi, si aucun autre meilleur avenir ne se présente pour elle. Maintenant, cher Monsieur, comme vous et Mme Chausey vous représentez la famille de l’enfant, nous avons jugé que nous devions avoir votre assentiment pour l’installer auprès de nous, définitivement, comme notre fille... Ce qui serait pour nous une joie que nous n’avions jamais rêvée. C’était, je vous le répète, le désir même du docteur; car il souhaitait qu’elle continuât à mener la vie très simple à laquelle elle est accoutumée et qui, probablement, demeurera la sienne.
«Peut-être madame votre sœur, qui est très bonne, penserait-elle à recevoir l’enfant près d’elle? Eh bien! j’ai réfléchi à cette perspective; j’en ai causé avec mon frère, et, devant ma conscience, je vous dis que cette solution ne me paraîtrait pas trop bonne pour Arlette, qui, après avoir goûté à votre luxe, s’habituerait peut-être difficilement à l’intérieur très modeste qu’elle aura forcément si elle se marie. Car, je ne me fais pas d’illusions; les hommes fortunés n’épousent que les femmes qui le sont comme eux. A Douarnenez, l’enfant trouvera, je l’espère, quelque brave garçon qui se contentera de la petite fortune que nous lui assurerons, et j’ai la ferme conviction qu’elle pourra être aussi heureuse que le désirait son père. Vous pouvez être bien sûr, Monsieur, ainsi que Mme Chausey, que nous ne lui laisserons pas oublier sa famille de Paris. Mais, croyez-en ma vieille expérience, il est mieux qu’elle ne quitte pas son pays; il vaut mieux (je vais être bien franche) qu’elle ne s’attache pas trop à vous, Monsieur Guy, et que son imagination de fillette n’ait pas l’occasion de mettre une importance qui n’existe pas, dans l’intérêt fraternel que vous avez la bonté de lui témoigner...
«Voilà, Monsieur, tout ce que j’avais à vous dire. J’espère que vous partagerez notre façon de juger et y verrez seulement une preuve de l’extrême affection que nous portons à la chère petite Arlette.»
Guy laissa retomber la lettre et sourit.
--Non, chère mademoiselle Catherine, je ne partage pas votre façon de juger... Vous êtes bonne et généreuse; mais je ne vous abandonnerai pas ainsi mon trésor...
Un grand calme se faisait soudain en lui, toutes ses hésitations emportées par le souffle d’espoir qui passait sur lui. Il murmura:
--J’épouserai Arlette.
Et ses propres paroles résonnèrent à son oreille ainsi qu’une promesse de bonheur.
Alors, tout de suite, il résolut de parler à Mme Chausey. Jusqu’à cette heure, il avait attendu, sachant la déception qu’il lui causerait en faisant sa femme d’Arlette, alors qu’elle avait rêvé pour lui, de vieille date, un brillant mariage selon le monde...
Dans la matinée, il était sûr de la trouver seule.
En effet, elle écrivait dans son petit salon et eut une exclamation de plaisir à sa vue:
--Guy! Quelle bonne surprise! Tu as été à peu près invisible cette semaine... Que deviens-tu donc?
Il sourit, et Mme Chausey fut frappée du joyeux éclat de son sourire.
--Je ne deviens rien... Je me repose de mon voyage en Bretagne.
--As-tu des lettres de Douarnenez?