Part 6
Le docteur arrêta d’un regard, au passage, une prompte riposte d’Arlette, et lui-même, sans répondre, entra dans son cabinet. Un feu pâle y brûlait tiédissant à peine l’air de la vaste pièce, que la petite lampe montée par Arlette éclairait faiblement. Il se laissa tomber plutôt qu’il ne s’assit; et l’enfant, comme de coutume, vint se blottir à ses pieds, la tête sur ses genoux. D’un mouvement de caresse, il effleurait les cheveux légers; mais il resta silencieux, épuisé par la crise morale qu’il venait de traverser, ne pensant presque plus, sentant seulement qu’elle était là, sa fille, et qu’à cette heure encore elle ne subissait nulle atteinte du malheur tombé sur sa jeune vie.
Mais elle avait un peu soulevé la tête, et elle le contemplait, inquiète de l’altération de son visage pâle.
--Père, est-ce que vous êtes souffrant ce soir? interrogea-t-elle, anxieuse.
--Non, chérie, je suis seulement fatigué, bien fatigué...
--Vous n’êtes que fatigué? Vous avez l’air triste! Père, je suis certaine que vous êtes triste! Est-ce que vous ne voulez pas dire à votre «petite» ce que vous avez?... Peut-être pourrait-elle vous consoler un peu, elle qui vous aime tant!
La voix d’Arlette tremblait, car une crainte l’ébranlait toute; mais il y avait une telle tendresse dans son accent, dans les yeux qu’elle attachait sur lui, qu’il en éprouva tout ensemble une joie et une douleur aiguës... Était-il donc si peu fort, qu’il se trahissait ainsi devant elle? Par un suprême effort de volonté, il dit, s’efforçant de reprendre le ton ordinaire:
--J’ai eu aujourd’hui, en effet, de grands soucis, mon Arlette... Mais j’y remédierai; ne t’en tourmente pas, chérie... Laisse-moi maintenant, j’ai beaucoup à travailler...
Et il trouva encore une ombre de sourire pour achever:
--Tu le vois, je n’ai pas même encore regardé mon courrier du soir... Veux-tu le mettre près de la lampe?
Il parlait ainsi pour l’écarter et fuir la perspicacité de son regard aimant. Elle obéit, et, distraitement, du doigt, elle écarta les lettres posées sur le bureau. Une exclamation joyeuse lui vint:
--Ah! père, une lettre de Paris! de ma tante Chausey; je reconnais l’écriture!
--Je la regarderai tout à l’heure... Va auprès de ta mère maintenant...
--Pour plier encore du linge? Oh! père... C’est tellement ennuyeux!... Et puis, ce que je fais n’est jamais bien!... Alors, il me faut recommencer. Cela m’agace... Et je suis grondée... Père, gardez-moi encore!
--Non, chérie, c’est impossible, fit-il de cet accent auquel jamais elle ne résistait. Sois patiente, ma petite enfant aimée... Sois patiente en pensant que je le désire...
--Oui, père.
Et les mots tombèrent de ses lèvres avec la gravité d’une promesse, tandis qu’elle cherchait une fois encore son baiser.
Le docteur entendit son pas léger s’éloigner, se perdre dans l’escalier... Puis, indifférent, il ouvrit d’un doigt machinal la première lettre tombée sous sa main, celle de Paris, et il lut:
«Mon cher ami,
«Vous m’avez promis la visite de votre Arlette pour cet hiver, et je viens vous réclamer l’enfant; coûte que coûte, il faut que vous nous fassiez le sacrifice de vous séparer d’elle et que vous nous la donniez pour le mariage de sa cousine, qui a lieu dans trois semaines environ. Envoyez-nous votre trésor, mon cher Yves, ou amenez-le-nous, ce qui serait mieux encore. Nous vous le garderons précieusement, mais aussi le plus longtemps possible, je vous le déclare à l’avance en toute honnêteté, car nous sommes tous désireux, mes filles, Guy et moi, de faire plus ample connaissance avec la chère petite. Soyez bien sûr, mon ami, qu’elle sera pour moi une véritable fille, tout le temps que vous nous ferez l’amitié de me la confier, et j’espère bien que nous arriverons à la gâter assez pour qu’elle ne regrette pas trop sa Bretagne... Une bonne réponse, n’est-ce pas, et bien vite?
«Tous mes compliments, je vous prie, à Mme Morgane. Mes baisers très tendres à Arlette, avec mes meilleurs souvenirs pour vous-même. Croyez-moi, mon cher Yves, votre très dévouée,
«Louise CHAUSEY.»
VI
C’était chose maintenant décidée pour le docteur que le séjour d’Arlette à Paris, et il venait de l’annoncer à Mme Morgane. Certes, la connaissant, il avait bien prévu qu’elle n’accepterait pas de bonne grâce l’idée qu’Arlette jouirait d’un plaisir dont ni elle ni sa fille ne profiteraient en rien; mais il ne pensait pas, en lui faisant part de ce projet de voyage, provoquer une scène comme celle qui venait de se passer, et dont il sortait brisé, tant il avait souffert de se heurter à l’animosité froide et impitoyable de Mme Morgane pour Arlette.
Combien, lui aussi, elle avait cherché à l’atteindre, et de toutes les manières, ne craignant même point, triomphante dans la pleine possession de sa propre fortune soigneusement gardée, de lui reprocher le désastre financier dont il était victime, et qu’elle devinait en partie malgré son silence!
Et c’était à la merci de cette femme envieuse et mauvaise que se trouverait Arlette, s’il disparaissait,--bientôt peut-être, comme il en était menacé!... Eût-il hésité sur la réponse à faire à Mme Chausey, sa décision lui eût été dictée irrévocable par cette conversation. C’était, certes, pour lui un sacrifice immense de se séparer de son enfant, alors que les jours de son existence étaient comptés,--il en avait la terrible conviction. Mais il s’agissait du bonheur d’Arlette, de son avenir, et, devant cette raison si grave, toutes les objections s’effaçaient. Non, il ne fallait point se dérober à un rapprochement qui, dans la suite, pouvait avoir une grande influence sur le sort de la fillette.
Cette opinion était aussi celle de Mlle Catherine, car le docteur, ayant peur de faiblir devant son ardent désir de ne point éloigner Arlette, était venu prendre conseil de sa vieille amie; et, comme lui, elle avait jugé utile pour Arlette ce séjour à Paris, s’offrant même, avec la décision et la spontanéité qui lui étaient propres, à conduire l’enfant auprès de sa tante, puisque M. Morgane ne pouvait abandonner ses malades. C’était, du moins, le motif qu’il avait indiqué à Mlle Malouzec; la vérité était qu’il se savait trop épuisé pour supporter la fatigue de deux longs voyages précipités; et maintenant qu’Arlette avait plus que jamais besoin de lui, il devenait pour sa propre santé d’une prudence excessive et inaccoutumée, luttant de toute sa science contre le mal.
Donc, elle allait partir, et partir bientôt, pour revenir il ne savait quand... Les circonstances en décideraient. Mme Chausey ne la demandait-elle pas pour tout l’hiver? Ah! qu’elles seraient longues, ces semaines où il devrait vivre isolé dans cette maison, véritable demeure étrangère pour lui quand elle en était absente. Dieu! comme, après avoir écouté tant de paroles cruelles, il avait besoin d’entendre sa voix fraîche, son rire éclatant de petite fille heureuse, de sentir la caresse de ses chauds baisers!... Où était-elle?
Entendant Blanche qui passait devant la porte de son cabinet, il appela et demanda:
--Où est ta sœur?
Elle s’arrêta sur le seuil, la figure maussade.
--Je ne sais pas... Elle est toujours dehors. Après tout, je crois qu’elle est chez Mlle Malouzec.
Le docteur ne répondit pas tout de suite. Il songeait, enveloppant du regard cette fillette de quinze ans qui avait déjà la stature d’une femme et se tenait, devant lui, raide et compassée, presque bourrue, sans un éclair dans ses yeux d’un gris terne. Était-ce donc sa faute à lui, si elle se montrait ainsi avec lui, sans abandon ni tendresse? Pourtant, il avait été bon père pour elle... Même, quand elle était toute petite, il avait cherché à pénétrer dans cette âme fermée, à ouvrir cette intelligence un peu lente, sans envolées ni aspirations; il s’était efforcé de rapprocher l’une de l’autre les deux sœurs, de natures si différentes... Peine perdue. Blanche était restée la même, se révélant peu à peu tout à fait semblable à sa mère... Pensif, il demanda encore:
--Pourquoi ne vas-tu jamais chez Mlle Malouzec avec ta sœur?
Carrément, elle répondit de sa voix nette:
--Parce que je m’y ennuie... Elle et Arlette causent toujours ensemble de choses qui ne m’intéressent pas, de fleurs, de livres, de pauvres. Est-ce que je sais?... J’aime mieux rester à travailler avec maman.
Toujours debout dans le cadre de la porte ouverte, elle avait l’air d’attendre qu’il la laissât s’éloigner. Il devina son secret désir.
--Je ne te retiens pas, mon enfant. Tu peux aller travailler.
--Pas maintenant; maman m’attend dans le salon pour voir M. le recteur.
Elle ferma la porte d’un geste précis. Et, dès qu’il n’entendit plus le bruit de son pas lourd dans le vestibule, il sortit avec une sorte de hâte, comme si c’eût été l’atmosphère de cette grande maison maussade qui pesait sur lui, au point de rendre douloureux chacun des battements de son cœur. Chez Mlle Catherine, il ne demeura pas, tant il avait soif d’être seul avec Arlette. Mais quand ils furent dehors, il lui demanda avec une sollicitude tendre:
--Tu es bien couverte? assez pour n’avoir pas froid en montant avec moi jusqu’à Ploumar’ch, où je vais voir le petit Kerdec, qui s’est donné, hier, une entorse?
--Sûrement non, je n’aurai pas froid! Oh! père, que vous êtes bon d’être venu me chercher!... C’est bien, tout à fait bien!
Vraiment elle le regardait avec un tel rayonnement de plaisir dans les yeux qu’il sentit moins accablant sur ses épaules le poids de la vie. Ils s’engagèrent sur la route qui dominait la mer; elle marchait auprès de lui de son pas souple, les lèvres entr’ouvertes pour mieux aspirer le souffle puissant du large qui passait sur elle comme une grande caresse enveloppante, lui mettant aux joues un rose plus vif, avivant l’éclat pourpre de ses lèvres, soulevant autour du front ses cheveux légers aux reflets d’or bruni. Ils allaient, elle, causante et joyeuse, lui, apaisé par l’irrésistible charme de cette jeunesse en fleur et cependant ressaisi peu à peu par la pensée qu’il fallait lui faire connaître la demande de Mme Chausey.
L’impression bizarre l’étreignait que, quand il aurait parlé, l’enfant ne serait plus à lui toute, comme elle l’était en ce moment. Cet inconnu qu’il allait évoquer devant sa jeune pensée attirerait tout de suite à lui quelque chose d’elle... C’était fatal. A quoi bon lâchement reculer? Et il demanda:
--Arlette, serais-tu contente d’aller à Paris?
--Aller à Paris, moi?
--Oui, toi. Cela te ferait-il plaisir?
--D’y aller avec vous?... Oh! père, ce serait délicieux! Mais comment cela se pourrait-il? Dites, papa!... Oh! dites vite? Est-ce donc que ma tante demande...
Elle n’osait achever.
--Oui, j’ai reçu une lettre de Mme Chausey qui réclame ta présence au mariage de ta cousine Charlotte.
--Vrai? ma tante vous a écrit cela? Et elle me demande pour de bon? sérieusement?
L’ombre d’un sourire passa sur les lèvres du docteur, tant cette joie naïve d’Arlette était bienfaisante à voir,--pareille à la flambée claire du foyer qui réchauffe un pauvre être glacé.
--Elle t’invite pour tout de bon, et avec tant d’amabilité que je suis tout prêt à te confier à elle, si tu le veux!
--Oh! si je le veux!
Elle s’arrêta court, anxieuse, devant une crainte subite.
--Papa, pourquoi dites-vous «me confier»? Est-ce que vous ne viendriez pas avec moi?
--Ce ne serait pas possible, mon enfant chérie. Je ne peux pas quitter Douarnenez; tu le sais bien.
--Et vous m’enverrez vivre là-bas à Paris, toute seule! Oh! père, c’est impossible! je ne veux pas vous quitter, jamais, jamais!... Je ne veux pas et je ne peux pas! Qu’est-ce que nous ferions l’un sans l’autre, nous qui ne nous sommes jamais séparés?
D’un brusque élan, elle s’était jetée vers son père, se serrant contre lui dans cette attitude enfantine qui lui était familière. Et, une seconde, ils restèrent également silencieux, également chers l’un à l’autre, bien unis dans cette solitude embrumée déjà par l’approche du crépuscule d’hiver. Le docteur posa sa main sur la jeune tête appuyée sur son cœur palpitant de tendresse et dit, avec un effort pour mettre un peu de gaieté dans son accent:
--Nous ne nous quitterions pas bien longtemps, mon aimée. Nous nous écririons beaucoup, de si longues lettres que ce serait presque comme si nous causions ensemble!
--Cela vous suffirait, père?... Vous n’auriez pas de peine de me savoir loin de vous?
--Je serais avant tout heureux, ma chérie, de te savoir dans une famille toute disposée à te témoigner beaucoup d’affection. Rappelle-toi combien, tout de suite, ta tante s’est montrée charmante pour toi...
--Oui, c’est vrai...
Elle murmura ces mots d’une voix rêveuse. La main toujours glissée sous le bras de son père, elle avançait auprès de lui, qui avait repris sa marche vers la chaumière basse de Ploumar’ch où il allait, maintenant toute proche.
--Oui, ils ont été bons, très bons, ma tante, mes cousines, et lui aussi... Guy!
--Et ils le seraient encore. Ils feraient voir à mon Arlette un coin de ce monde qu’elle a si grande envie de connaître! Ils transformeraient ma petite sauvage en une vraie jeune fille.
--Oh! père, ce ne serait pas possible... Jamais je n’arriverai à ressembler à Charlotte et à Madeleine; elles sont trop bien!
Le docteur eut un pâle sourire devant cet humble aveu, devinant le mystérieux travail qui s’accomplissait dans cette âme juvénile, troublée par les soudaines perspectives dressées devant elle. Pensive, elle demandait:
--Père, si votre «petite» allait sans vous à Paris, vous ne vous ennuieriez pas d’elle, réellement?
--Je penserais que «ma petite» est bien entourée, bien aimée, et j’attendrais avec patience le moment où elle m’écrirait de venir la chercher.
--Vous viendriez aussitôt que je vous appellerais?
--Aussitôt, dès que tu me ferais signe... Et, qui sait? peut-être une fois à Paris n’aurais-tu pas, de longtemps, le désir de me faire signe!
--Oh! cela, c’est impossible, puisque je ne serais pas près de vous!
Elle avait dit ces mots avec un tel accent jailli du cœur, que M. Morgane tressaillit, et une douceur pénétrante lui traversa l’âme. Ils étaient arrivés devant la chaumière où le docteur était attendu. Il détacha le bras d’Arlette, toujours serré contre le sien, et, de ce ton qu’il avait pour elle seule, il dit:
--Pendant que je vais voir mon malade, pense, chérie, à tout ce dont nous venons de parler; et tu décideras toi-même de la réponse définitive que je dois envoyer à ta tante.
Elle inclina la tête, et, songeuse, elle s’assit sur l’unique banc du jardinet, d’où la vue s’étendait très loin sur l’horizon assombri de la mer. Un grand silence était autour d’elle, animé seulement par le chant grave des vagues. Mais les entendait-elle, ce jour-là? Le visage appuyé sur ses deux mains croisées, elle pensait, troublée par les paroles de son père.
Certes, elle avait gardé inoubliable le souvenir de l’invitation à elle adressée par Mme Chausey, au retour du Pardon de Kergoat; mais jamais elle n’avait absolument cru qu’elle pourrait y répondre. Et cependant, voici que le rêve se précisait, devenait réalisable. Elle si curieuse de nouveau, si avide de mouvement, si vive d’imagination, elle avait tout à coup la possibilité de jeter un regard sur ce monde dont Douarnenez lui paraissait la petite, toute petite entrée... Et cette idée seule avait pour elle un charme magique et attirant que l’unique pensée de quitter son père pouvait affaiblir... Mais le docteur ne lui affirmait-il pas que le temps de la séparation passerait vite? Elle avait en sa parole une foi absolue et naïve; n’importe ce qu’il lui eût dit, elle l’eût cru, comme l’on croit ceux que l’on aime par-dessus tout.
Aller à Paris!... Revoir ses charmantes cousines! Revoir aussi son cousin Guy!... Si Arlette eût été capable de démêler ce qui se passait en son esprit, elle se fût aperçue que, maintenant, les héros de ses lectures, qu’ils fussent de preux chevaliers ou de simples gentilshommes appartenant à la société contemporaine, prenaient invariablement l’apparence d’un homme de haute taille, tout à la fois mince et robuste, les cheveux taillés en brosse au-dessus du front large, les yeux très vifs, un peu moqueurs, le sourire gai, éclairé par de belles dents sous une moustache blond fauve. Or, cet homme-là ressemblait fort à ce Guy de Pazanne qu’un hasard avait jadis placé tout à coup sur son chemin. Rien qu’en tournant un peu la tête, elle apercevait cet endroit de la route où, pour la première fois, elle l’avait aperçu sous les traits d’un étranger qui la contemplait curieusement; où, pour la première fois, il lui avait parlé...
Ensuite, comme ils avaient causé ensemble! car, tout de suite, il lui avait inspiré une confiance étrange, l’attirant en même temps qu’il la déroutait un peu... Et maintenant, elle n’avait qu’un mot à dire, et elle le reverrait. Elle irait vivre là où il vivait; elle connaîtrait ce qu’il connaissait; elle aimerait ce qu’il aimait, peut-être...
Aller à Paris! Ces trois mots bourdonnaient dans son jeune cerveau, et ils y éveillaient toute sorte d’images incertaines et confuses, tandis qu’elle demeurait les yeux perdus vers l’horizon gris. C’était comme si, tout à coup, un pli de l’impénétrable rideau qui lui fermait le monde se fût soulevé brusquement, laissant filtrer jusqu’à elle un rayon de lumière inconnue. Derrière ce rideau, qu’y avait-il?
Une voix près d’elle la fit tressaillir... celle de son père, qui sortait de la chaumière et interrogeait doucement:
--A quoi pense mon Arlette, d’un air si grave?
Une rougeur courut sur les joues de l’enfant, soudain arrachée à sa vague songerie.
--Je pense au voyage dont vous m’avez parlé...
--Est-ce donc qu’il t’effraye? Préférerais-tu y renoncer?
--Oh! non, fit-elle avec une sorte de hâte.
Elle aurait eu, à cette minute, un regret extrême de voir se clore hermétiquement le mystérieux rideau.
--Non... Père, désirez-vous que j’aille à Paris?
Il hésita une seconde, rassemblant toute sa volonté pour que sa voix ne tremblât pas.
--Je le désire beaucoup, mon enfant.
Elle murmura, presque effrayée de sa réponse:
--Alors, j’irai, et je tâcherai de n’être pas trop malheureuse en me trouvant loin de vous.
Sans un mot, il se pencha et baisa le petit visage levé vers le sien, où rayonnaient les yeux candides,--des yeux d’enfant, avait trouvé Guy de Pazanne, habitué à voir des yeux de femme dans ceux des jeunes filles qu’il rencontrait d’ordinaire.
Et silencieux, l’esprit plein de pensées, ils revinrent vers le pays, que la brume du soir enveloppait. Au loin, des lumières s’allumaient aux vitres, trouant la nuit de leur flamme tremblotante, et sous le ciel obscurci se profilait en noir la silhouette élancée d’un clocher.
Arlette demanda:
--Père, entrez avec moi dans l’église... Voulez-vous? J’ai besoin de faire une prière pour vous!
--Oui, mon aimée, entrons.
L’église était toute sombre. Seuls, de distance en distance, des cierges étoilaient l’ombre, et leur clarté scintillante tombait sur les coiffes blanches de quelques femmes agenouillées sur la pierre, égrenant leur chapelet.
Arlette s’agenouilla comme elles, en vraie Bretonne, murmurant avec toute l’ardeur de son âme croyante les mots de prière qui lui jaillissaient du cœur... Et le père, que la vie cruelle avait rendu sceptique, eut cependant un appel suprême vers l’Être mystérieux qu’invoquait son enfant avec tant de foi, afin que l’avenir fût indulgent à la petite créature qui lui était si passionnément chère...
VII
Le train filait toujours avec sa vertigineuse rapidité d’express. Mlle Malouzec somnolait, la tête un peu retombée sur le buste bien droit, dont la fatigue même du long voyage ne parvenait pas à briser la rigidité, et la lampe du wagon jetait sur son visage des reflets rougeâtres qui en accusaient les rides, en durcissant l’expression d’ordinaire vive et souriante. Arlette en fut saisie, tournant par hasard la tête vers elle. Il lui semblait tout à coup se trouver avec une inconnue, une Mlle Catherine ne ressemblant plus du tout à celle qu’elle avait connue jusqu’alors. Et une bizarre sensation de solitude traversa son âme impressionnable. Rien, d’ailleurs, ne la distrayait plus. Au dehors, la nuit, une nuit sans étoiles, régnait tout imprégnée d’un froid qui envahissait peu à peu le wagon; et l’on eût dit que le train courait entre deux murailles d’une ombre impénétrable, par delà lesquelles s’étendait ce monde qui éveillait si fort la curiosité d’Arlette. Mais voici que, tout à coup, ce monde l’effrayait presque...
Dans le silence de ce wagon d’aspect maussade, où s’entendaient seuls le bruit incessant des roues sur les rails et l’appel aigu du sifflet, une appréhension subite s’éveillait en elle à l’idée qu’elle allait se trouver toute seule au milieu d’une famille qu’en somme elle connaissait à peine. Avidement, elle cherchait à les revoir un à un, ces parents, presque des étrangers pour elle, à les revoir tels que leur image s’était gravée dans son souvenir: Mme Chausey, avec son bon sourire; Charlotte, rieuse et amicale comme Madeleine; Guy, un beau grand garçon qui avait un peu l’air de la considérer comme une poupée vivante, amusante à écouter causer, à voir aller et venir, mais qui, en même temps, se montrait cordialement attentif auprès d’elle et la regardait par moments avec des yeux d’où la raillerie était bien absente...
Vraiment, en cette minute, elle avait besoin de se les rappeler tous ainsi, car, pareilles à un bourdonnement de mouche importune, lui revenaient les insinuations perfides et malveillantes de sa sœur Blanche au sujet de son séjour à Paris; les réflexions non moins décourageantes de Mme Morgane sur l’impression peu flatteuse qu’allait produire, dans une société très élégante, l’arrivée d’une petite Bretonne sans aucun usage du monde. A tout cela Arlette n’avait point pris garde, tant elle était réconfortée par la confiance que montrait son père dans l’accueil de Mme Chausey. Mais maintenant son père était loin, ah! bien loin d’elle... Et, à cette pensée, son cœur se gonfla de regrets aigus réveillant tout le chagrin éprouvé à la minute des derniers adieux, inondant son visage de larmes brûlantes... Oh! pourquoi était-elle partie?... Pourquoi, lui, avait-il tant tenu à ce qu’elle s’éloignât?...
Comme Paris était proche déjà! Voici que Mlle Catherine, réveillée, se levait et rassemblait ses menus colis. Arlette passa son mouchoir sur ses yeux et, le front appuyé contre la vitre, regarda se préciser les milliers de feux qui annonçaient la grande ville. D’instants en instants, ils devenaient plus brillants, plus nombreux; des silhouettes sombres de maisons se profilaient vaguement. Sur la voie élargie où courait le train, des wagons au repos s’alignaient, et voici qu’à son tour la masse de la gare se dessinait sous l’aveuglante clarté des phares électriques... Encore quelques minutes, puis quelques secondes, et, bruyamment, le convoi s’engouffra sous la toiture vitrée.
--Paris! tout le monde descend! cria un invisible employé qui courait le long du train.
Arlette se dressa, ne sachant vraiment pas, en cette minute, si elle était, ou non, contente d’arriver au terme de son voyage. Une lumière crue tombait des globes d’un blanc laiteux, inondant la gare, éclairant la foule des créatures humaines qui s’agitaient en tous sens, s’appelaient, se répondaient, emplissaient d’une sourde rumeur cette grande halle où la machine du train haletait avec un panache de vapeur et un bruit strident de sifflet.
--Allons, vite, petite, descendons, fit Mlle Malouzec, prenant ses paquets; sans quoi, ta tante croira que nous avons manqué le train, et elle s’en ira.
--Et nous laissera? Oh! mademoiselle, dépêchons-nous!
Elle sauta hors du wagon, suivie de Mlle Catherine; et toutes deux, emportées par le flot des voyageurs, se dirigèrent vers la porte que surmontait le mot: _Sortie_.
--Je suis sûre que la voilà! Je reconnais sa petite figure! fit tout à coup une voix masculine bien timbrée.
En relevant la tête, Arlette aperçut un visage d’homme qu’elle n’avait pas oublié et qui lui souriait, émergeant d’un large col de fourrure.
--Mon cousin Guy!... Oui, c’est bien moi! Aidez-nous à sortir de cette foule! Je vais me perdre!
--Pas du tout! dit-il gaiement, puisque nous sommes là maintenant pour vous garder. Louise, approche; voici notre petite voyageuse avec Mlle Malouzec.