Chapter 17 of 17 · 3707 words · ~19 min read

Part 17

--Oui, ce matin même... J’ai reçu une lettre de Mlle Catherine...

--Qui te dit que...

--Que la position d’Arlette est bien telle que nous le craignions... Yves Morgane est mort ruiné, et Arlette demeure sans fortune aucune.

Mme Chausey enveloppa son frère d’un coup d’œil surpris. Comment, lui qui aimait Arlette, envisageait-il avec ce calme la situation difficile de la jeune fille?

--Guy, c’est fort triste! Que va devenir la pauvre petite?

--Mlle Catherine et le capitaine nous demandent--comme représentant sa famille--de la laisser auprès d’eux... Ils l’adopteraient en quelque sorte. Mais Arlette n’aura pas, je l’espère, besoin de profiter de leur générosité...

Mme Chausey ne répondit pas tout de suite; puis, lentement, elle dit:

--En effet, elle ne peut guère demeurer à leur charge, pas plus qu’à celle de son odieuse belle-mère... Sa vraie place me paraît auprès de nous... N’est-ce pas ton avis?

Il se pencha et embrassa sa sœur sur les cheveux, ainsi qu’il faisait du temps qu’il était un petit garçon très caressant:

--Merci de l’avoir deviné, ma chérie... Merci de ta pensée elle-même...

--Qui est bien naturelle. Car, en somme, il s’agit d’une charmante petite fille que nous aimons tous... Pour mon compte, d’ailleurs, je gagnerai beaucoup à sa présence, puisqu’elle sera une société pour moi quand Madeleine à son tour sera mariée... Alors tu dis que la pauvre petite n’a plus rien comme fortune?

--Rien, à peu près.

Et une joie montait en lui à l’idée qu’il lui donnerait cette fortune qu’elle n’avait pas; que, grâce à lui, elle ne connaîtrait pas l’amertume des conditions dépendantes.

La voix de sa sœur le fit tressaillir.

--Guy, à quoi penses-tu?

--A toute sorte de choses très sérieuses... Louise, dis-moi... tu t’intéresses vivement à Arlette? Tu lui es attachée... sincèrement?

--Très attachée! répéta-t-elle, surprise.

--Tu t’intéresses à son avenir?

--Certes, oui... Je ferai tout ce que je pourrai pour le lui préparer aussi heureux que possible... Je la garderai auprès de moi jusqu’au moment où j’aurai l’occasion de la bien marier... J’espère bien arriver à lui découvrir un parti meilleur que celui qu’avait trouvé Mme Harvet...

Il y eut un léger silence; puis la voix de Guy s’éleva, grave:

--Je crois, en effet, Louise, que le mieux pour Arlette serait de la marier... Seulement, il est inutile que tu cherches un parti pour elle.

--Parce que?...

--Parce que, si Arlette y consent, elle deviendra ma femme.

Avec une véritable stupeur, Mme Chausey considéra son frère:

--Ta femme!... Arlette devenir ta femme!... Voyons, Guy, tu plaisantes!

--En ai-je l’air?

--Ce ne peut pas être réellement que tu songes à épouser Arlette!

--Et pourquoi non?

--Mais parce qu’elle est une enfant, parce qu’elle n’est ni de ta position, ni de ton monde, ni...

--Louise, je t’en prie, tais-toi. La surprise t’empêche de mesurer tes paroles, et ce ne sont pas de celles que je puisse entendre, en ce moment surtout...

Le ton de Guy était si absolu que Mme Chausey comprit qu’elle se trouvait en présence d’une sérieuse résolution d’homme.

--Enfin, Guy, d’où t’est venue une pareille idée? Pourquoi veux-tu épouser Arlette? Pourquoi?

Un sourire détendit les traits de Guy.

--Parce que je suis aussi faible et aussi égoïste que tous les autres hommes et désire ardemment être heureux; parce que je sais pouvoir l’être par Arlette seulement, que j’aime...

--Tu aimes Arlette? Tu l’aimes... d’amour? A lui sacrifier ta liberté dont tu étais si jaloux?... Allons donc!... Tu crois que tu l’aimes, voilà tout. Elle t’a amusé d’abord... Tu l’as trouvée séduisante par sa naïveté, parce qu’elle ne ressemblait pas aux femmes que tu avais l’habitude de rencontrer. Puis, tu t’es davantage encore attaché à elle en la voyant souffrir... Tu as eu pitié d’elle, la sachant pauvre... Mais ce ne sont pas là des raisons suffisantes pour briser tout ton avenir...

Les lèvres de Mme Chausey tremblaient d’émotion, et elle s’arrêta, la voix étouffée, sans détourner les yeux du visage sérieux de son frère.

--J’aurais pensé, au contraire, Louise, que c’étaient là de grandes raisons... Mais tu te trompes en supposant que je désire, par compassion... faire ma femme d’Arlette. Je ne suis ni un saint, ni un héros, et, par charité, je ne me sentirais pas capable de sacrifier ma vie à une enfant que je plaindrais seulement... Je veux épouser Arlette parce qu’elle m’est chère infiniment, parce qu’elle réalise mon rêve: épouser une vraie jeune fille candide, ignorante des laideurs de notre pauvre humanité, dont je serai le premier maître, dont aucun homme n’aura défloré l’âme toute blanche!

--C’est par dilettantisme alors que tu veux l’épouser? interrompit-elle, du même ton violent et contenu.

--J’en ai eu peur un instant... Maintenant, je suis sûr que non... Je sais trop à quel point je lui suis absolument dévoué et combien son bonheur m’est précieux. Louise, si je te disais que je souhaite devenir le mari de Jeanne d’Estève, tu ne t’élèverais pas de même contre mon projet!

--Naturellement! Tu ferais un mariage convenable... Tu épouserais une femme appartenant à la même société que toi, de même éducation, de même fortune...

Une exclamation sourde échappa à Guy:

--Ah! le voici enfin franchement donné, le vrai motif de ton opposition!... Ainsi, pour toi aussi, Louise, un mariage est en somme une affaire d’argent. Que le sac de chacun des fiancés soit bien rempli, c’est tout ce que tu trouves à souhaiter... Je voudrais faire ma femme de n’importe quelle poupée de salon, fût-elle même déjà une coquette abominablement expérimentée, mais, en revanche, bien dotée, tu t’inclinerais charmée et serais la première à m’engager à conclure... l’affaire. Et si tu repousses Arlette, que tu disais aimer et vouloir traiter comme ta fille, c’est uniquement parce qu’elle n’est pas une héritière!...

--Guy, tu es dur! interrompit Mme Chausey, dont les yeux s’étaient remplis de larmes.

Il y avait bien du vrai dans les paroles de son frère; mais elle avait son excuse. Pour lui elle avait toujours eu une ambition de mère; et voici qu’il se fermait toute chance d’un brillant avenir en prétendant consacrer sa vie à une enfant sans fortune, délicieuse, elle le reconnaissait, mais pas plus que bien d’autres qui eussent pu venir à lui, leurs petites mains pleines d’or.

--Guy, tu es bien dur!... Car, si tu es dans ton rôle en ne songeant qu’à ton affection pour Arlette, je suis, moi, dans le mien en te rappelant que, marié à une femme sans dot aucune, tu devras renoncer à une grande partie de ton luxe... Ta fortune est importante, aujourd’hui que tu es seul à en user; elle le sera beaucoup moins le jour où tu auras charge de femme et d’enfants... Prends garde alors, quand tu ne verras plus les choses à travers ta... passion, de regretter ta résolution d’aujourd’hui!...

Il avait écouté sa sœur en marchant à travers la pièce. Quand elle se tut, il s’arrêta devant elle, les traits empreints d’une énergie fière:

--Ce que tu me dis là, je le sais, Louise. Mais, grâce à Dieu, je ne suis pas assez lâche pour y trouver un motif d’hésitation. J’accepte avec joie cette vie nouvelle que tu m’annonces; avec joie, je te le répète... puisqu’elle m’apportera l’obligation d’en finir avec mon existence d’oisiveté, que je méprisais et que j’avais pourtant la faiblesse de continuer à mener... Grâce à Arlette, je me relèverai dans ma propre estime puisque, pour l’amour d’elle, je travaillerai!... Je me procurerai une occupation quelconque...

Des larmes coulaient cette fois sur les joues pâlies de Mme Chausey. Guy les vit, et son irritation tomba. D’un mouvement vif, il se rapprocha et s’agenouilla auprès de sa sœur, attirant les mains de Mme Chausey dans les siennes.

--Louise, fit-il doucement, sois bonne comme autrefois, quand tu n’étais pas seulement une sœur pour moi, mais une mère très tendre, qui ne songeait qu’à me voir heureux... Accepte avec ton cœur, sans faire de calculs de raison et de sagesse mondaine, la chère petite fiancée que je veux me donner... Laisse-moi chercher mon bonheur où je suis certain qu’il est... Tu ne voudrais pas voir inutilement tourmenter l’une de tes filles... Ne te mets pas contre moi, ma chère, ma meilleure amie...

Il lui parlait du même ton qu’autrefois, bas et tendre, quand il était enfant et voulait obtenir d’elle une faveur suprême... Alors, soudain vaincue, elle posa la main sur cette tête d’homme levée vers elle, du même geste qu’elle avait jadis pour lui, petit garçon, et leurs regards se croisèrent, remplis de l’invincible affection qu’ils avaient l’un pour l’autre. Malgré tout, en dépit de l’écroulement de ses rêves, elle était fière qu’il méprisât ainsi la question d’intérêt pour faire seulement un mariage d’amour.

--Je veux ce que tu veux, Guy, fit-elle lentement. Mais, pourtant, accorde-moi une chose... Attends quelques jours encore pour parler à Arlette... Réfléchis, afin d’être bien sûr de toi... C’est pour son bonheur comme pour le tien.

Il hésita. Attendre! En aurait-il jamais le courage?...

--Guy, je t’en prie! répéta Mme Chausey.

Il sourit de l’air suppliant de sa sœur, puis:

--Soit, fit-il, puisque tu le désires ainsi, ma chère grande sœur, je retarderai le moment d’entrer dans la Terre promise.

XIV

En partant, Guy avait dit à Arlette qu’il reviendrait, et elle l’attendait, confiante... Pourtant, il tardait bien à revenir!... Des jours et encore des jours s’étaient enfuis depuis qu’il l’avait quittée... et quand elle pensait à ces jours, aux derniers surtout qu’elle avait passés sous la tutelle de Mme Morgane, après la mort de son père, elle avait l’impression d’avoir vécu dans un horrible cauchemar... Enfin, grâce à Dieu! elle sentait maintenant autour d’elle l’atmosphère de chaude affection dont s’efforçaient de l’envelopper le capitaine et Mlle Catherine, avides de ressusciter en elle l’Arlette d’autrefois, ardente et vive, goûtant à la vie comme à un beau fruit savoureux.

A cette heure, elle n’était plus encore qu’une pauvre petite créature toute meurtrie par l’épreuve qui s’était abattue sur elle, soutenue seulement par l’attente inconsciente de quelque chose... Elle ne savait quoi... mais ce quelque chose pouvait bien être le retour de Guy...

Ah! s’il avait été là, elle n’aurait plus éprouvé cette terrible sensation d’être toute seule au monde dont ne pouvait la délivrer l’affection même de ses vieux amis... Elle eût aussi accepté, sans souffrir autant, de voir toutes les choses renaître sous les premiers soleils du renouveau.

Car le printemps était venu. Les bourgeons s’épanouissaient sur les rameaux gonflés de sève. Des pommiers hâtifs s’étaient couverts d’une neige rose. Une vie nouvelle palpitait dans la terre redevenue féconde, dans l’air tiède, chargé d’indéfinissables senteurs, à travers lequel voletaient les premiers papillons blancs... Et Arlette elle-même subissait la puissance de cette joie mystérieuse épandue sur les êtres et sur les choses, tandis qu’elle errait dans le jardin, écoutant la sonnerie claire des cloches du Samedi saint, qui annonçaient déjà la grande fête de la Résurrection, venue tard cette année-là... Autour d’elle flottait le parfum des violettes dont le jardin était criblé, car elles s’y étaient épanouies par milliers, pressées, embaumantes...

Son père les aimait comme elle, les violettes. Et, frémissante tout à coup, elle se mit à en faire une moisson pour aller les lui porter, là où il dormait depuis de longues semaines déjà. Elle les cueillait avec une sorte de passion; puis, lassée, elle revint s’asseoir et glissa ses petits doigts dans cet amoncellement de pétales chauds de soleil, songeant à d’autres fêtes de Pâques, si joyeuses que leur seul souvenir la faisait frissonner de l’angoisse des bonheurs irréparablement perdus... Aucun bruit autour d’elle, sauf le chant sonore des cloches ou, par instants, un bruit de voix montant de quelque jardin voisin. Mlle Catherine était dans la petite boutique, et le capitaine recevait une visite quelconque dans la salle basse. Mais, sans doute, le visiteur était parti, car elle entendit M. Malouzec demander à la servante bretonne:

--Où donc est Mlle Arlette?

Le renseignement fut donné sur une note moins élevée, et la réponse seule du capitaine lui arriva:

--Elle est dans le jardin? Eh bien, alors, allons la trouver... Vous venez?

A qui donc parlait-il? Elle releva la tête avec un sourd battement de cœur, les mains jointes sur sa moisson de violettes. Une ondée de sang était montée à son petit visage, lui rendant soudain tout son délicieux éclat. Le capitaine s’engageait dans l’allée et derrière... Ah! lui, c’était bien lui! Guy s’avançait vers elle, devançant son vieil ami! Elle se dressa, et les violettes ruisselèrent autour d’elle en une pluie parfumée.

--Guy! Enfin, c’est vous!... Ah! que vous avez tardé à venir!

D’une voix qui tremblait, il demanda:

--Vous désiriez mon retour, et cela vous fait un peu plaisir de me voir?

--Un peu!... Oh! Guy, qu’il y a longtemps que je vous attendais!

--Et moi, Arlette, il y a bien des jours aussi que j’attendais cette minute!

--Vous êtes arrivé quand?

--Il y a une heure environ.

--Et c’est vous qui étiez avec le capitaine?

--Oui, j’avais une demande à lui adresser.

Et Guy se tourna à demi vers le vieil homme, qui écoutait, une indéfinissable expression sur sa bonne figure aimable.

--Une demande à laquelle vous répondrez comme il vous conviendra, petite reine; car, pour moi... M. de Pazanne, puisque Arlette est là pour vous tenir compagnie, je vais chercher Catherine.

Il s’éloigna, et Guy s’assit près de l’enfant, sans détacher son regard du jeune visage affiné et pâli, cherchant les yeux dont il adorait la flamme limpide.

--Oh! Guy! fit-elle presque bas. Pourquoi ne pouvez-vous pas rester toujours? C’est bon quand vous êtes là!

--Non, je ne puis pas rester toujours... et pourtant, depuis que nous sommes séparés, j’ai découvert une chose: c’est que je ne pouvais plus me passer de votre présence, ma précieuse petite amie... et je suis venu vous chercher...

--Me chercher!!!

Son exclamation ressemblait à un cri de délivrance.

--Arlette chérie, vous serait-il très dur de quitter votre Douarnenez pour venir vivre à Paris?

--Je n’aime plus Douarnenez maintenant, fit-elle, les lèvres tremblantes... Je ne l’aime plus que dans le passé, parce qu’_il_ y a vécu... C’est la demande que vous vouliez me faire? Oh! emmenez-moi!... Ne me laissez plus!... Où vous voudrez m’emmener j’irai, Guy...

Il sentit qu’elle disait vrai, que partout où il lui aurait demandé d’aller, elle l’aurait suivi, confiante, parce qu’elle avait foi en lui et, d’âme, était déjà toute sienne.

Une joie ardente le fit tressaillir, telle qu’il n’en avait jamais connu de semblable. Alors, dans les siennes, emprisonnant une des chères petites mains, il interrogea avec une tendresse infinie:

--Et vous ne me demandez même pas où je souhaite de vous emmener, Arlette?

--Près de ma tante!

--Oui, d’abord, pour quelques semaines, pour le temps que vous déciderez vous-même, jusqu’au jour où vous m’aurez enfin donné le droit...

Il s’arrêta un peu, puis sa voix monta tout ensemble grave et suppliante, attirant vers lui l’âme même d’Arlette:

--Jusqu’au jour où vous m’aurez enfin donné le droit de vous emmener chez moi, devenue ma femme.

Elle devint blanche jusqu’aux lèvres, et un seul mot lui échappa:

--Guy!

--Vous ne repousserez pas votre grand ami, dites, Arlette? Vous lui donnerez la certitude de ne jamais plus vous perdre?

Faiblement, elle dit, tremblante devant ce bonheur inouï qui venait à elle:

--Je ne rêve pas, Guy?... C’est bien à moi que vous parlez?... C’est bien vrai que vous voulez m’emmener, pour que je ne vous quitte plus jamais?

Il répéta:

--Plus jamais, si vous avez assez d’affection pour moi pour y consentir.

--Guy, maintenant, il n’y a personne sur la terre que j’aime comme vous!... Mais...

Et elle s’arrêta, troublée par une crainte soudaine dans sa divine allégresse:

--Mais êtes-vous bien sûr que ce n’est pas seulement par charité que vous voulez bien de moi, parce que je vous ai demandé de ne plus me laisser?...

--Par charité?...

Il eut un sourire qui transfigura son visage; puis, plus bas, attirant pour la première fois, sous ses lèvres, le petit visage adoré, il finit, l’enfant blottie dans ses bras, comme il l’avait rêvé:

--Non, ce n’est pas par charité; c’est parce que, moi aussi, je vous aime plus que tout au monde, mon Arlette...

Et dans la paix souriante de ce paisible jardin breton fleurant bon les violettes de Pâques, au tintement des cloches qui chantaient l’_Alleluia_ de la Résurrection, se firent ainsi les fiançailles de la petite Arlette avec son cousin Guy...

FIN.

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Paris.--Typographie de E. Plon, Nourrit et Cie, 8, rue Garancière.--1493.