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Part 1

CH. WAGNER

L’AMI DIALOGUES INTÉRIEURS

La Création est un livre ouvert dont il faut épeler la langue.

Tout son est un verbe; toute ligne une écriture, et le sens est l’Esprit.

SEPTIÈME ÉDITION

PARIS LIBRAIRIE FISCHBACHER (SOCIÉTÉ ANONYME) 33, RUE DE SEINE, 33

Tous droits réservés.

OUVRAGES DE CHARLES WAGNER

Justice.--9e édition.--In-12. 3 fr. 50 Jeunesse.--32e édition.--In-12. 3 fr. 50 Vaillance.--23e édition.--In-12. 3 fr. 50 La Vie simple.--12e édition.--In-12. 3 fr. 50 Sois un homme! Simples causeries sur la conduite de la vie.--4e édition. In-12. 1 fr. 25 Le Long du chemin.--5e édition. In-12. 3 fr. 50 L’Ame des choses.--4e édition. In-12. 3 fr. 50 L’Évangile et la vie.--6e édition. In-12. 3 fr. 50 Auprès du foyer.--6e édition. In-12. 3 fr. 50 L’Ami.--7e édition. In-12. 3 fr. 50 Histoires et Farciboles.--In-8º, illustré par René Henriquez, 2e édition. 2 fr. » Manuel de bonne vie, d’après les œuvres de Charles Wagner, par Mme Brandon-Salvador. Revu et approuvé par l’auteur. In-12. 1 fr. 50 Pour les petits et les grands.--Causeries sur la vie et la façon de s’en servir. In-12. 3 fr. » Par la loi vers la liberté.--Six discours. In-12. 3e édition. 2 fr. » Vers le cœur de l’Amérique.--Impressions d’un voyage aux États-Unis.--2e édition. In-12. 3 fr. 50 Discours religieux.--Deux volumes in-12, cartonnés. Chacun 3 fr. » A travers les choses et les hommes.--Pour apprendre à vivre.--In-12. 3 fr. 50 En écoutant le Maître.--Sermons et discours religieux.--In-12. 1 fr. » Par le sourire.--Pour apprendre à vivre. In-12. 3 fr. 50 Ce qu’il faudra toujours.--In-12. 3 fr. 50 A travers le Prisme du Temps.--Causeries scolaires.--In-12. 3 fr. 50 N’oublie pas!--Discours religieux.--In-16. 1 fr. » Le bon Samaritain.--Cinq discours religieux. In-8. 3 fr. » Trois contes et deux histoires pour amuser les petits et faire penser les grands.--In-16. 0 fr. 50 Glaives à deux tranchants.--Discours religieux. 3 fr. 50

PRÉFACE

DE LA 7e ÉDITION

Après avoir envisagé un moment le projet d’ajouter à _l’Ami_ un chapitre sur les événements actuels, j’ai fini par y renoncer. Mieux vaudra, quelque jour, faire sur ce redoutable sujet un livre spécial.

Mais je ne peux pas laisser s’achever la réimpression et laisser partir le volume, sans quelques lignes d’accompagnement. Se taire serait une ingratitude envers Dieu, qui a donné à l’auteur la grâce d’écrire ces pages, et envers les hommes qui, en ayant éprouvé l’effet, ont trouvé juste de le déclarer.

_L’Ami_ est un livre de _douleur_ et de _foi_. Il a été bon à d’innombrables âmes meurtries à qui le soulagement intérieur naît de la sainte communion des peines. Rompre le pain ensemble, dans la fraternité que crée la misère humaine, est le grand remède que Dieu a mis à la portée de ceux qui souffrent. Le Christ l’a élevé à la hauteur d’un sacrement éternel. De tout mon être, je magnifie Celui qui m’a permis d’expérimenter dans les jours mauvais, et de faire expérimenter à mes semblables la vérité du vieux symbole, à nous transmis par le Prophète Daniel: Où deux ou trois hommes souffrent ensemble, en frères, il apparaît, parmi eux, dans la fournaise, mystérieux et secourable, «_un quatrième dont la figure ressemble à celle d’un fils des dieux_».

On ne peut pas exiger de chacun qu’il avertisse l’auteur, lorsqu’un livre a produit sur lui un effet salutaire; mais sachez, vous qui avez senti le désir de parler et n’avez pu vaincre votre hésitation, sachez qu’à celui qui travaille pour les autres, quelques signes de vie sont nécessaires.

Que de fois, en des jours où nous nous demandons si notre labeur est utile à quelqu’un, le courrier m’a-t-il apporté à cette question une réponse réconfortante! Venus de près ou de loin, de très loin quelquefois, j’ai toujours vu, dans ces messages de lecteurs, un appel direct, aussi bien humain que providentiel. Quelquefois l’appel prenait une forme singulièrement émotionnante.

En 1904, à Chicago, un inconnu vint me trouver: «Est-ce bien vous qui avez écrit _l’Ami_?--Oui!--Alors j’accomplis un devoir en témoignant que c’est par ce livre que Dieu m’a sauvé. Ayant perdu en un seul jour, dans l’affreux incendie de l’Iroquois-Théâtre, ma femme et mes enfants, j’étais fou de désespoir et prêt à me tuer. Quelqu’un me donna ce livre. Je le jetai machinalement parmi d’autres, et sans même le regarder. Un jour, je ne sais pourquoi, je le feuilletai, et je tombai sur une page qui m’en fit lire une autre. Je compris que mon amour pour mes chers envolés exigeait que je vive et fasse en leur souvenir tout le bien dont j’étais capable. Dieu m’avait arrêté, par votre main, au bord du gouffre, et montré le chemin où maintenant j’essaie de monter.»

N’aurait-on reçu qu’un seul signe de ce genre, c’est la preuve suffisante qu’on n’a ni souffert, ni travaillé en vain.

Amis, dont plusieurs, par discrétion, ont voulu rester anonymes, je saisis cette occasion pour vous dire à tous: merci!

Jeunes gens à la recherche du droit chemin et d’une conviction solide; pèlerins surmenés par les épreuves, isolés, malades, prisonniers, et vous, soldats de France, qui m’avez écrit de la ligne de feu, je pense à vous. Vous avez fait infiniment plus que vous ne supposez, en vous souvenant fraternellement de l’homme dont la pensée a pu s’associer à la vôtre. Ainsi vous rendiez grâces à Dieu, à travers l’instrument dont il s’est servi pour vous offrir les miettes de pain de vie.

Pieusement, je pense à vous aussi, amis envolés, qui désormais habitez au séjour de la Paix divine. Vos lettres d’autrefois me sont maintenant les messagers d’au delà de la tombe, et jettent un rayon sur nos sentiers crépusculaires. Plusieurs d’entre vous ont lu _l’Ami_, aux heures suprêmes de leur existence mortelle. Les pages marquées par leurs mains défaillantes sont devenues des reliques de famille.

Livre de douleur et de foi, _l’Ami_ est, de plus, un livre de bonne foi. Sa sincérité va jusqu’à la hardiesse, mais il a trop le respect du sanctuaire intérieur, pour froisser une conscience. Par sa largeur d’esprit, il a trouvé accès dans les milieux les plus divers. Que de fois, par son moyen, des esprits éloignés les uns des autres se sont rapprochés! Le beau rêve qu’il porte en lui, de «_la haute et lumineuse Église qui ne connaît pas d’anathème_» a été réalisé dans les cœurs de tant de lecteurs, qu’on peut bien dire qu’il a trouvé ici et là, en des occasions inoubliables, un accomplissement intérieur.

En pleine et affligeante réalité, nous avons le droit de saluer, dans ces faits spirituels, les promesses d’un avenir plus beau.

Et maintenant, pars pour des destinées nouvelles, Ami des jours passés, avec qui, en ce présent formidable, il m’a été si doux de deviser encore! Que Dieu bénisse ton entrée dans les demeures, et ton action dans les âmes, surtout dans celles, travaillées et chargées, qui ont besoin qu’on les aime, les comprenne, les fortifie.

Ch. Wagner.

Août 1917.

A

PIERRE WAGNER

PARIS, 24 FÉVRIER 1884

MONTANA-SUR-SIERRE, 20 AOÛT 1899

Mon enfant, j’ai commencé ce livre près de ton lit de souffrance et pendant mes promenades solitaires à l’altitude.

Maintes fois, en écrivant, je m’interrompais pour aller près de toi, te rendre un de ces mille services, douloureux à la fois et doux.

Et loin de toi, sur les sentiers alpestres, dans les hauts pâturages, autour des mayens solitaires, mon cœur blessé demeurait plein de ton image.

C’est donc à toi que je dédie ces pages.

Qu’elles te soient offertes, non comme des reliques funèbres de ce qui n’est plus, mais comme un gage éternel entre nos âmes inséparables, et un hommage, que je voudrais plus pur et plus consolant, rendu à ce qui ne meurt jamais.

PRÉFACE

DES SIX PREMIÈRES ÉDITIONS

J’ai connu la solitude, jamais l’abandon.

Toujours est venu, sur les routes les plus écartées, cheminer auprès de moi, un inconnu d’une bonté sans bornes. Il était fort dans la tempête, tendre dans la peine, paternellement sévère aux heures de laisser-aller.

Je n’ai livré aucune bataille sans qu’il se tînt à mes côtés. Nous sommes allés ensemble partout à travers la vie. A deux, nous parlions en public; à deux, nous devisions sous le manteau de la cheminée. Il se révélait comme un autre moi-même, un bon génie familier et supérieur dégageant des complications de l’existence la ligne essentielle et sûre.

Dans les jours lumineux, il partageait ma joie; dans les jours tristes, il me réconfortait. Égaré dans les broussailles d’idées ou de passions, je le voyais soudain paraître en plein dédale, et son regard me montrait le chemin.

Aux heures de jeunesse et d’expansion, alors que l’on chante et vibre comme une harpe, il chantait le plus fort. Quand vinrent les heures où la parole elle-même se tait devant la profondeur du chagrin, il se contentait de pleurer avec moi.

Quel est ce mystérieux Ami? Je ne sais. Ne réclamant pour lui ni prestige divin, ni aucun privilège d’infaillibilité, je désire seulement faire profiter mes semblables de ce qu’il m’a souvent apporté. On s’apercevra sans peine qu’il emprunte un peu partout la clarté qu’il veut répandre sur nos pas. Sa figure est éclairée d’humanité universelle.

Pour moi, je le vénère comme _un chevalier de Dieu_. Il est certainement très ancien, quoique imprégné de cette sève vigoureuse qui circule sous l’écorce des vieux chênes. Il a chevauché dans tous les bons combats: de tous les soufflets à la vérité et à la justice, son cœur porte la trace. Il a passé au Sinaï, entendu les Prophètes, prié au Calvaire; mais il admire le bon Homère, Platon, tout ce qui est largement humain. Il prend un goût extraordinaire aux recherches scientifiques, aux questions sociales, se passionne pour tous ceux qui suivent des pistes inexplorées aux vastes champs de l’inconnu. Seulement, lorsqu’ils lui disent que l’Esprit n’est point, il sourit dans sa vieille barbe.

Recherchant l’équilibre et les grands horizons, il étouffe dans l’air confiné, abhorre l’esprit sectaire et déclare volontiers que si les chefs revenaient, par qui l’on jure et s’anathématise, aucun ne serait de sa propre secte.

Ce qui le caractérise surtout, _c’est la Foi_. Il croit à la fuite utile des jours, au but sublime que, sans pouvoir ni le définir ni l’embrasser, l’humanité souffrante et militante poursuit à travers sa laborieuse carrière. Il croit au mystère qui éclôt dans les fleurs, rayonne des étoiles, perce dans la conscience, sanglote dans nos larmes, vibre dans nos chants, sommeille dans les berceaux et se cache dans les tombes. Il croit à l’Esprit que nul mesure, à la chute lointaine du mal, au triomphe de l’amour, à la réparation des iniquités; il croit au ciel, mais il croit à la terre; il croit à l’homme parce qu’il croit à Dieu, éperdûment, non seulement au Dieu des majestueuses créations, des forces transcendantes, de l’inaccessible lumière, mais au Dieu qui besogne sous la bure humaine, tressaille de notre espérance, souffre de nos douleurs; au Dieu qui a choisi comme devise ce cri magnifique de Térence: «Je suis homme, et rien d’humain ne m’est étranger.»

Et certes, ce que l’Ami possède de meilleur lui vient du Fils de l’homme.

Hélas! je désespère de jamais exprimer l’esprit qui l’anime. Mais j’ai dû, sous peine de félonie, m’efforcer de bégayer après lui quelques-unes des choses qu’il m’a dites. Fragmentaires, remplies de lacunes, si ces pages pouvaient, par endroits, renfermer des parcelles de vraie vie, des miettes du pain fortifiant dont l’âme se nourrit! Si quelques-uns me devaient d’être moins grands pour les petits, moins captifs dans leurs affirmations étroites ou leurs négations bornées, moins suffisants et moins pusillanimes, moins tristes dans leurs deuils, plus heureux dans leur travail d’avenir, plus confiants dans nos semailles obscures et douloureuses, quel fruit précieux d’un labeur qui déjà porte tant de douceur en lui-même!

La Commanderie, ce 25 juillet 1902,

jour de Saint-Christophore.

SOUVENIR

JE PENSE A TOI

Cher enfant, je te parle du sein d’un monde périssable; tu m’écoutes du monde où la mort n’est plus. En Dieu, nous sommes près l’un de l’autre.--Voici trois ans que nous vivions seuls à l’altitude et qu’après cinq mois de souffrance tu t’es un soir endormi dans nos bras. Dieu seul sait ce que, depuis lors, ta pauvre mère a souffert. De moi, je ne dis rien.

Je veux que ton souvenir demeure attaché à ce livre, commencé pendant ta maladie, et qui t’est dédié. Peut-être ces pages apporteront-elles un peu de sympathie fraternelle et d’appui moral à d’autres que le deuil éprouve.

O mon fils, les années s’écoulent, et chacune te rend plus réellement sensible à nos cœurs. Ton nom est toujours sur nos lèvres, ta chère image mêlée à notre vie. Ton petit frère et tes sœurs s’endorment, le soir, en te nommant dans leur prière. Ta chambrette, pleine de ce qui t’appartenait, est sans cesse garnie de fleurs. Les premières violettes du jardin et les derniers chrysanthèmes te sont offerts, avec une affection aussi simple, aussi croyante que si tu étais visible à nos yeux.

L’amour est plus fort que la mort.

Puissent nos âmes rester fidèles et confiantes, afin que le courage ne les abandonne jamais!

Te pleurer avec espérance, que Dieu nous accorde cette grâce!

MON FILS!

1884

Lorsque, les premières émotions de la naissance apaisées, le fait nouveau d’avoir un fils eut pris lentement place dans mon esprit, il se mit peu à peu à envahir la totalité de ma vie intérieure, à se mêler à tous les événements classés dans ma mémoire.

C’était donc bien arrivé. Jusqu’aux derniers recoins de l’être, semblables à ces mystérieux intérieurs de forêt où jamais ne s’égare un passant, une lumière inconnue répandue sur les choses indiquait: la nouvelle a passé par là.

Nous le possédions donc, ce cher attendu. Les longs mois de patiente réclusion de sa mère, le sacrifice du mouvement et de la liberté, doutes, tristesses, solitude, anxiété des derniers jours, tout était oublié. Au premier plan de la pensée, en pleine clarté heureuse, l’événement rayonnait avec une intensité victorieuse.

J’attribuais le mérite de notre bonheur à l’univers entier, faisant monter vers Dieu une gratitude infinie, sachant gré aux passants d’avoir un fils. Et du coup je les aimais tous mieux qu’avant, jeunes et vieux, heureux et malheureux, que nos chemins côtoient dans la rue. Pourquoi n’avaient-ils pas l’air de remarquer ce que je portais d’extraordinaire dans mon cœur et sur ma figure?... Réserve sans doute et amicale discrétion.

Et j’arpentais ce grand Paris dans tous les sens, montant de préférence aux étages supérieurs, trouvant à tous les hommes une mine de braves gens.

De temps à autre, hissé sur quelque impériale d’omnibus, je me sentais emporté, au trot puissant des chevaux, comme à travers un rêve.

Ceux qui n’ont pas passé par là n’y comprendront jamais rien. Les paroles peuvent nous faire comprendre par ceux qui ont éprouvé ce que nous éprouvons. Mais elles ne peuvent créer ce qui n’existe pas.

Regretterai-je cette ivresse d’alors, maintenant que joie, espérance, douce émotion du cœur ont été suivies par tant de tristesses? Non, je ne regrette rien. A aucun prix je ne voudrais souhaiter que ce passé n’eût pas existé.

Quelle trouée nouvelle sur le monde ouvre ce titre de père! On se rapproche de ses ascendants, lorsqu’il nous vient un descendant. Et l’on prend racine dans l’humanité par mille radicelles nouvelles très sensibles, capables de nous révéler le secret de joies et de douleurs, dont on ne s’était pas douté jusque-là.

* * * * *

Bénies soient les heures de tendresse que je t’ai consacrées! Si j’avais chargé autrui de t’aimer à ma place, un pur trésor maintenant manquerait à ma mémoire. Porter soi-même ses enfants, même dans la rue, jouer avec eux, leur conter des histoires, leur donner des soins, remarquer leur développement: à tous les points de vue c’est un bien. La famille comme la patrie dépendent de ceci: que les pères soient vraiment pères!

Mais si l’on vient à les perdre, ces chers aimés, c’est un réconfort d’en avoir bien joui. Aimons bien, tant que nous pouvons, profitons des heures de grâce où nos chéris sont près de nous! Le temps viendra peut-être où ils seront loin. Alors de ces souvenirs le cœur altéré se nourrit comme la fleur, d’une goutte de rosée.

PAR-DESSUS LA MURAILLE

Nous étions en Suisse, débarqués du matin. J’avais la garde de Pierre, récemment entré dans sa troisième année. Il trottait autour de moi, regardant, touchant, questionnant. Subitement, sans que je sache comment, l’enfant disparut.

Tout près de là se trouvaient des rochers, des précipices, des dangers nombreux. Je cours, je cherche, j’interroge. Personne n’a rien vu. Une terreur folle s’empare de moi.

Alors, longeant une muraille de jardin assez élevée, je perçois de l’autre côté une voix d’enfant en conversation avec une grosse voix d’homme.

C’était Pierre. On lui offrait des fraises; on lui demandait où étaient ses parents. Lui, insouciant, mangeait des fruits et, encouragé par le bon accueil, babillait comme chez soi.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Maintenant la muraille entre lui et nous est d’une autre hauteur. Mais la scène d’enfance me revient où je le croyais perdu, tombé dans quelque gouffre, alors qu’il était heureux, bien accueilli et gardé.

Et j’y découvre un symbole de ce qui se passe de l’autre côté de la muraille.

MON FILS

1899

L’AMI.--Regarde ce coin de montagne ignoré! La neige s’est fondue, il y a peu de semaines. Maintenant toute la flore du printemps jaillit de ses bourgeons. Gentianes bleues, primevères jaunes, auricules roses, par coulées, par tapis; anémones éclatantes, lis nains, d’une grâce d’enfant. Comme fond au tableau, la prairie verte où l’herbe se fait petite pour laisser la gloire aux fleurs. Tout autour, des rochers gris couverts de vieux sapins barbus, et le ciel au-dessus, taillé dans un seul saphir...

Mais quoi, tu pleures...

--Mon fils!...

L’AMI.--Pauvre père!

--La nature s’éveille et renaît, sa jeunesse à lui se flétrit. N’a-t-il pas le front pur et l’âme d’une blancheur de lis? Dans ses beaux yeux de pervenche, sourit la candeur. Il est bon, il n’a point connu le mal, et l’ennemi secret le ronge. Oh! cette pâleur tantôt, et puis cette rougeur de fièvre, cette jeune vie se fanant sous une haleine de feu, cette toux qui déchire la poitrine!

Je ne puis plus penser qu’à cela. Le chant de l’oiseau, le sourire du soleil, le regard des fleurs me fendent l’âme. Une invisible main me tient le cœur serré. J’erre par la montagne comme un somnambule, je regarde la forêt et ne la vois pas, j’écoute le torrent et ne l’entends pas.

Je ne suis pas ici, mais là-bas, près de son lit de douleurs. O mon enfant! mon pauvre enfant!

L’AMI.--Je pleure de tes larmes. Il mérite d’être aimé et plaint et regretté, le cher enfant. Quinze ans et demi! Un compagnon déjà, un ami pour sa mère, une douce espérance d’avenir. Le voir touché à la racine, quelle torture pour vous!

Pourtant, si tu l’aimes bien, ne faut-il pas te maîtriser? Ne dois-tu pas être deux fois un homme? As-tu pensé à ce choix qui t’est présenté dans les graves circonstances où nous vivons? Ou bien te laisser entamer et vaincre par ta douleur et devenir ainsi pour les tiens, pour ton fils lui-même, une source de peines, un fardeau de plus; ou bien être brave, viril, te tenir ferme et devenir, pour eux tous, et ce cher petit qui souffre, un abri sûr, un bon et calme refuge toujours ouvert.

Tu n’as pas le droit de laisser cet empire au chagrin, ni de lui permettre de marquer ton front à son signe. Que dit ta figure à ton fils? Y lira-t-il une histoire de désespoir? Tu lui dois mieux. Ne t’ajoute pas à son mal, mais défends-le contre ce mal! Ne le regarde pas avec ces yeux qui disent qu’il est perdu! Personne n’est jamais perdu. Nous sommes à Dieu; à cela aucun changement ne peut être apporté. Il faut ravitailler l’âme de ton fils en fortifiant la tienne. Qu’il se sente protégé, soutenu, gardé, en sécurité parfaite!

Considère cette maladie, malgré son évidente gravité, comme un accessoire et non comme le principal! Traitons l’enfant comme un enfant ordinaire qui s’intéresse à ceci, à cela, et qui a part comme nous à la vie! Ne ramenons pas sans cesse son attention sur ce qui cloche! On ne fait pas de ce qui chancelle le centre de tout le reste, mais on s’efforce de rattacher toutes les formes heureuses ou douloureuses de l’existence, à ce qui seul demeure ferme. Agir autrement, c’est être les ennemis et les oppresseurs de ceux qu’on aime le mieux. C’est se rendre incapable, même de les soigner physiquement...

Ton fils aime les fleurs. S’il pouvait de son lit regarder cette splendeur où nous sommes, un sourire éclairerait sa figure. Il aurait un moment de plaisir, d’oubli de sa misère. L’esprit qui nous soutient et nous sauve de nos détresses, lui parlerait dans le souffle paisible qui passe sur ces hauteurs.

Puisqu’il ne peut venir ici, que ces fleurs aillent vers lui! Cueillons-en des gerbes et, s’il se peut, offrons-les-lui avec un sourire! A ceux que nous aimons, ne donnons pas d’ombre, mais de la lumière! Pour leur apporter dans la maladie et dans la faiblesse un réconfort véritable et un soulagement, aimons-les avec foi, avec confiance! Aimons-les avec la volonté ferme de les tirer de là, malgré tout!

PORTRAIT

Tes grands yeux bleus d’une infinie douceur semblaient regarder l’au-delà plus souvent que le présent et, même petit enfant, tes questions et tes propos témoignaient d’une singulière ouverture sur le monde spirituel.

Pourquoi n’as-tu jamais été bien réconcilié avec ta qualité de garçon? Ta grâce toute féminine s’accommodait mal des jeux turbulents. A l’écart, tu recherchais de plus paisibles plaisirs. Et peut-être avais-tu le pressentiment inconscient de ta mort prématurée, te sentant mis à part pour d’autres destinées.

Tu n’as pas noué ton pacte avec la terre, comme si tu avais su qu’elle n’était qu’une hôtellerie de passage, non le domicile.

Sa poussière et ses souillures te sont demeurées inconnues. A l’âge où d’autres perdent le duvet de leur naïveté et se plaisent aux actes grossiers, aux paroles crues, tu es devenu plus naïf, avec plus de conscience.

Les mots qui sonnent mal glissaient sur ta mémoire. Rien d’impur ne s’y fixait. Ta candeur grandissait avec l’âge, et tu atteignais presque la taille d’homme, ayant conservé, sans nulle contrainte ni peine, la blancheur d’innocence de l’enfant. «Heureux ceux qui ont le cœur pur; ils verront Dieu!» Ta jeunesse liliale ressemblait au parfum de ces paroles.

S’irriter, s’emporter, imposer son vouloir, tout cela t’était inconnu. Simplement tu allais à ce qui est bon. Tout jugement dur sur autrui, tout échange de propos agressifs t’était odieux. Tu avais l’équité naturelle et l’indulgence innée. Qu’il soit pris, par chacun, des égards pour les autres, et que rien d’injuste ne soit commis ni souffert, c’était ton désir cordial!

Et ce tact sûr, ce goût délicat te faisaient un compagnon plein de charme et de bon conseil, respirant la paix et la communiquant. Auprès des petites sœurs et du frère, tu jouissais d’un droit d’aînesse indiscuté, établi sur le seul prestige de la parfaite bonté.

Pour ta mère déjà tu devenais une compagnie, une ressource, un confident.

Discret et docile comme un fils respectueux, ton avis était consulté comme celui d’un grand frère.

Et moi, chargé du fardeau d’un redoutable ministère, je te voyais grandir, clairvoyant et pacifique, débonnaire et pieux, un futur compagnon d’armes, un disciple rêvé.

A travers cette âme d’élite, ouverte à la beauté, sensible à la grâce, vibrante devant tout ce qui est noble et pur, je voyais l’Évangile éternel reflété en clartés nouvelles et déjà, précédant le temps par l’espérance heureuse, le père entendait le fils proclamer le message d’amour et répandre la bonne nouvelle, attendue des cœurs meurtris.