Part 8
Les promoteurs d’idées scientifiques nouvelles n’ont-ils pas fait, pour leur part, et au milieu de combien d’amertumes, l’expérience que les esprits encore incultes étaient plus accessibles aux vérités neuves que ceux occupés, encombrés, saturés par des conceptions trop arrêtées.
Il faut s’examiner soi-même avec soin et tous les jours, pour échapper à ce danger. C’est le danger de mourir misérable, parce qu’on se croit trop riche.--Mais voici bien autre chose:
J’estime que rien n’est plus essentiel au développement moral et à l’équilibre humain que de s’en rendre compte. _Caché aux intelligents, révélé aux enfants._
Nous possédons par instinct, par grâce, par droit de naissance, d’emblée et quelquefois sans nous en douter, d’immenses richesses que l’excès de réflexion et d’analyse, la rage de disséquer et de rationner nous fait perdre. Méconnaître cela, l’oublier, est un des plus grands malheurs de la vie.
--Ce malheur, je l’ai senti par moments s’approcher de mon âme. Je crains que ce ne soit un mal de ce temps plus encore que des précédents.
L’AMI.--La première condition de succès dans la lutte est la connaissance de l’ennemi. Un homme prévenu en vaut deux. La peine que nous prenons d’apprendre est une peine méritoire et juste. L’enfant est animé d’une heureuse curiosité qu’il faut tenir éveillée. Bien conduite, elle devient chez l’homme la soif de savoir, mère de toutes les conquêtes de l’intelligence.
Mais si l’homme, à force de peiner pour mieux savoir, devait arriver à constater qu’il a désappris ce qu’il savait, ce serait une perte irréparable, et il aurait lieu de regretter la sécurité de l’enfant. Apprenons, faisons usage de nos lumières; mais ne tuons pas l’enfant en nous, c’est-à-dire l’être confiant, primesautier, sincère, dont la vie d’une richesse infinie est alimentée par l’obscur contact avec la Source!
«_A force de sagesse ils sont devenus fous!_» Les âmes simples et droites reçoivent cette impression devant les hommes à culture raffinée, alambiquée, factice. Pour ces artificiels, les choses claires sont devenues obscures. Légistes qui à force de science légale ne voient plus la justice; théologiens embroussaillés ayant desséché le divin dans l’herbier de leurs subtilités; philosophes enlisés dans le scepticisme et finissant par se demander s’ils existent; moralistes ayant perdu la boussole, au point de ne plus distinguer la droite d’avec la gauche. Devant ces phénomènes d’aberration humaine, la vérité de la parole de Jésus reprend tous ses droits. C’est pour ces cas qu’elle a été dite.
Ce sont les âmes simples qui voient le plus clair dans le carrefour obscur où nous sommes. Le bon sens dans le raisonnement, la droiture dans la vie, la véritable éloquence, la plus haute puissance de l’art, le secret même du génie sont dans la simplicité. Et l’on peut affirmer que la simplicité suprême est celle des âmes à grande envergure qui ont beaucoup cherché, pensé, lutté, et ont su rester enfants, redevenir enfants, joindre aux conquêtes de l’homme le patrimoine de fraîcheur, de naïveté, de douce bonne foi qui fait le charme de l’enfant. Comparés à eux, les sages de ce monde ne sont que des déracinés.
NE DIS PAS
L’AMI.--Ne dis pas: Que peut une parole?
Il faut si peu pour secourir une âme.
Ne dis pas: Ce n’est qu’une parole.
Il faut si peu pour froisser une âme.
Pour empêcher le char de descendre la pente, pour faire buter le char qui monte, il suffit d’un caillou.
PATIENCE
L’AMI.--Je t’enseignerai la patience de tous les instants. Il est possible de garder le calme, au sein de la bourrasque.
--Connais-tu ce pénible résultat du frein longtemps opposé à l’indignation? On se domine, se retient; mais on se ronge intérieurement. Les eaux montent, montent, et tout à coup la digue se rompt, et le débordement est pire que s’il n’y avait pas eu de digue.
L’AMI.--Ne t’arrête pas là! C’est un accident d’apprenti. Il te passera. Pour l’apprenti, la patience est un effort qui lasse ou surexcite. Car il est patient malgré lui. Une fois que nous avons appris la bonté préalable, nous sommes patients par tempérament nouveau, et la patience devient un repos.
--Je la voudrais, cette paix profonde du cœur; j’en ai soif. Mais qui donc la possède?
L’AMI.--Elle vient de Dieu, par les fils du grand amour et de la grande confiance.
--Hélas! où sont-ils?
L’AMI.--Partout où une semence de vie éternelle a germé dans une âme. Je t’en parlerai, non en fervent d’une doctrine exclusive, appliqué à établir qu’un seul milieu est capable de les fournir, mais en observateur qui les a vus vivre un peu partout, dans de grandes différences de latitude et de doctrines. Une transformation s’est accomplie en eux, qui a mis toutes choses au point. Ils ont vu clairement ce qui importe et compte, et ne sont plus embarrassés du reste. De leur moi inférieur, notre pire ennemi à tous, ils ont délogé vers le moi supérieur où la vie consiste à aimer. D’esclaves, ils sont devenus libres; de tremblants, ils sont devenus fermes, amarrés au roc, ne passant plus leur temps à attendre ou à redouter des événements. Leur cœur est à l’abri. Mais ce ne sont pas des formules toutes faites qui les ont sauvés du néant des jours perdus et de la stérile agitation qui fait notre malheur. Un rayon de douce lumière est tombé dans leur âme, de lumière si riche qu’il leur en est resté un reflet pour toujours. Ils ont bu à la source qui désaltère à jamais, et perdu le goût de boire à celles que les hommes entre eux se disputent. Ils n’ont plus craint ce que redoute la foule, ni placé leur amour dans ce qui périt. La paix a inondé leur âme, leur donnant la patience. Ils sont devenus calmes, et sentent que l’essentiel est à l’abri.
Ces hommes, entre eux, ne se ressemblent pas. Chacun est une création nouvelle. Et cependant, qu’ils se connaissent ou non, quelque chose leur est commun: ils ont le don de calmer et de pacifier. Il est rare qu’on se dispute en leur présence. Ils paraissent, et les mauvais sentiments se taisent.
Ils sont respectueux aussi de l’âme humaine. Subjuguer, endoctriner, commander n’est pas leur affaire. Et pourtant, par une force intérieure et sans contrainte, les cœurs vont à eux comme tend la plante vers la lumière.
En eux, cette parole de la montagne s’accomplit: «Heureux les pacifiques, ils posséderont la terre!»
SOUHAIT
L’AMI.--Pour le bien de ceux qui vivent près de toi, autant que pour toi-même, je te souhaite la chose suivante:
Une humeur de bon soldat, au cœur chaud, à la tête calme.
Après les batailles gagnées ou perdues, si l’on est valide, on prend un repos mérité. Puis on astique et l’on repart. Si l’on est blessé, on se soigne, en rêvant de recommencer.
Mort, on a laissé aux autres un exemple vaillant. Et le courage leur revient en pensant à nous.
--Si je pouvais être un semblable petit soldat! Je commencerais mes jours par quelque chant vibrant qui serait la prière du matin. Et les cœurs les plus lassés reprendraient vigueur en l’écoutant. Dieu éternel, n’est-ce pas là vraiment la vie, la vie heureuse, la vraie vie, malgré toutes les misères?
VII
LES PIONNIERS
Quitte ta famille et ta patrie pour aller au pays que je te montrerai!
GENÈSE, XII, 1.
* * * * *
Suis ta consigne; laboure et sème. Mais ne demande pas: pourquoi? Tu peux bien poser la question, mais tu n’es pas à la hauteur de la réponse. Un seul sait pourquoi, et celui-là t’aime. Que cela te suffise!
VA, DIS-LEUR!
L’AMI.--Va, dis-leur!
--Hélas! tu me demandes l’impossible: ces choses-là ne se disent pas!
L’AMI.--Quelle est cette raison: «cela ne se dit pas»? Je ne t’en fais pas mon compliment. Dans un certain monde, la déclaration est péremptoire. Il y est pourtant bien porté de mentir. Faire ce que la conscience défend est un signe de souplesse d’esprit. A cela se reconnaît un caractère émancipé. Ce même monde a pour signalement de porter des vêtements sur mesure, et de se contenter d’idées toutes faites. Mieux vaut avoir des idées à sa mesure et se contenter de vêtements tout faits.
Ce que je te demande est-il juste? Y a-t-il quelque nécessité, quelque franchise, quelque courage à le dire? Voilà la question. Après cela, si ces choses ne se disent pas, tu trouveras peut-être, dans cette routine même, un motif nouveau et puissant de t’en charger une bonne fois!
DE QUEL DROIT
--Si le scribe me demande: «De quel droit fais-tu cela?» Que lui répondrai-je?
L’AMI.--Ne t’inquiète pas du scribe. Peut-être faut-il des scribes aussi. «_Es muss auch solche Käuze geben[3]_», a dit Gœthe, d’un autre et fort malicieux personnage.
[3] De ces particuliers-là, il en faut aussi.
Le scribe est gendarme de la pensée. Peut-on se passer du gendarme? Je t’accorde que sa poigne est lourde, et que la forme ordinaire de son action est la gaffe. Pour lui, tout libre croyant est un vagabond: il mettrait la main au collet de l’Esprit, s’il soufflait en dehors des consignes.
Mais, ne t’inquiète pas du scribe et ne le redoute pas! Réponds-lui, si cela te convient, mais ne te figure pas qu’il t’écoutera!--Réponds-lui: De quel droit je fais cela?--Du droit qu’a le brin d’herbe de devenir flambeau sous le rayon du matin, du droit dont la source murmure, dont rugit le chêne, dont choit le caillou, d’où s’élance l’aile.
Si le scribe, après cela, n’est pas satisfait, envoie-le demander ses papiers à la brise, et son passeport à l’ouragan.
AVANT LE COMBAT
--Le combat sera rude. Sommes-nous en nombre, au moins?
L’AMI.--Pour quels biens allons-nous à la bataille? Pour des sacs de riz, de charbon ou d’argent?
--Non; nous défendons le bon droit, la vérité, la paix, la liberté.
L’AMI.--Dès lors, à quoi bon demander combien nous sommes? S’il s’agit d’exercer des violences, le nombre est la grosse affaire. Jamais on n’est assez de monde. Après la bataille, le danger une fois passé, les difficultés commencent. La question se pose de faire durer ce qu’on a établi par la force, de transformer, par l’accoutumance, l’iniquité en justice, le mensonge en vérité, le rapt en possession légitime. Besogne colossale; aucune multitude, aucune arme n’y suffit: elle est toujours à refaire.
Le bon combat se livre dans des conditions tout autres. Tant mieux s’il y a des compagnons; mais ne nous plaignons pas d’être seuls. Il suffit d’une voix pour signaler une imposture, ou annoncer que le soleil se lève. Si cette voix se taisait, les pierres clameraient. Si elle crie, les pierres lui font écho.
OSE ÊTRE!
(FÉLIX PÉCAUT.)
--Combien il est donc difficile de se retrouver au milieu des attaques, des critiques, surtout lorsque la crainte de se tromper nous anime! Si les adversaires étaient des hommes mauvais, dépourvus de lumières, on n’aurait que la douleur d’être assailli par l’injustice, ou d’être mal compris. Mais se trouver combattu par d’honnêtes gens, de braves cœurs, et des têtes éclairées, quelle épreuve! L’honnêteté des antagonistes m’impressionne. Je sens la force de leurs arguments. Parfois je voudrais qu’ils aient toute la vérité, pour pouvoir leur rendre les armes.
L’AMI.--Attention! La fauvette dit son chant, la rose donne son éclat. As-tu vu pour cela l’alouette renoncer à sa mélodie, l’œillet quitter sa parure, afin de leur devenir semblables? Prends exemple! Tu comprendras alors que d’aucuns aient raison de te combattre, et toi, de leur résister. Votre devoir à tous est de vous affirmer dans ce que chacun a de plus individuel, afin de réaliser le maximum d’utilité pour l’ensemble. Prends garde à toi! Donne ta couleur, fais vibrer ta note! Tu es là précisément pour cela. Reste ferme, remplis ta fonction: sois toi-même et sois vrai! Vrai surtout, dans ta pensée, dans l’expression par laquelle tu la traduis. Avec la plus parfaite vénération envers le trésor traditionnel, le plus filial attachement au passé, fuis, comme la peste, les conventions vides, choses mortes qui font mourir! Évite les ornières de la vie où les meilleures forces s’embourbent; les ornières de la pensée qui font dévier du chemin droit! Être soi-même, être sincère, donner sa pensée authentique, voilà le salut!
Mais qui donc est simple, limpide? Qui donc ose l’être? Qui donc a compris que la vérité sauve? qu’elle seule est forte, belle, puissante? L’avenir germe et veut naître; mais le poids du mensonge l’écrase. Chacun suit sa sagesse myope, son intérêt mal vu, le mirage d’une grandeur illusoire. Pourtant une seule chose est sage, nous importe vraiment et nous fait grands: être un témoin sacrifié et heureux de cette vérité qui fait vivre tout ce qui meurt pour elle. Ne te laisse intimider par personne! Trace en paix ton sillon!
Ne dis pas non plus: il en viendra de meilleurs, de plus forts après nous, des jeunes gens, des hommes nouveaux, nos fils peut-être. Est-ce là ton affaire? Renvoyer au jour de demain est mauvais. Plus mauvais encore est de remettre à l’avenir et laisser le présent s’écouler stérile. C’est faire acte de médiocre citoyen envers la cité d’aujourd’hui comme envers la cité future. Comment la fleur pourrait-elle paraître, si le bourgeon ne se forme à son heure? Et toi, bourgeon obscur où s’agite et se prépare ce qui doit être un jour, te trouveras-tu trop petit pour oser accomplir ton œuvre? Si aujourd’hui ne fait pas la tâche d’aujourd’hui, comment naîtra l’avenir? Il périra dans l’embryon.
Courage! c’est par la splendeur intérieure du feu sacré que vivent les pionniers, non par l’éclat de l’œuvre accomplie et du succès. Qu’ils marchent par la foi! Une voix les a appelés, qu’ils répondent: «Nous voici!» Qu’ils suivent la consigne sans s’occuper des commentaires! Sans doute, le semeur d’avenir, humble ouvrier, peut se dire: Qui suis-je pour accomplir cette œuvre? Mais un plus grand inspire le semeur et lui répond: «Ne crains rien, je suis avec toi!» Le monde est plein de mystères, l’histoire pleine d’énigmes. L’Esprit souffle où il veut. Cela te regarde-t-il? Laisse-le agir en toi! Il nous rend capables d’accomplir des œuvres qui nous dépassent de toutes parts.
DISCUSSIONS
--Ces maudites discussions m’énervent et m’attristent. Et cependant comment faire avancer la vérité, sans se mesurer avec les adversaires, réfuter leurs raisons, les pousser dans leurs derniers retranchements?
L’AMI.--Discuter c’est trop souvent perdre son temps. Prouve le mouvement en marchant; on te suivra. Si, par arguments dialectiques, tu essaies de persuader les autres que le mouvement existe, un plus habile que toi leur prouvera peut-être par sophisme qu’il n’existe pas. J’ai vu bien des discussions. Quand elles sont finies, le vainqueur triomphe; l’autre, le vaincu, s’en va, confus mais fortifié dans son idée. A défaut de bonnes raisons, l’entêtement maintient l’homme dans ses positions.
Quant aux assistants, ils comptent les coups, ils parlent de la joute comme d’une rencontre sur le terrain. Ils ont pris parti pour l’un ou l’autre, mais le fond du débat les touche peu: avoir raison, voir son champion l’emporter, voilà leur désir! A quoi cela les avance-t-il? A devenir pires qu’avant. Et dans tout cela où est la vérité? Elle s’est voilé la face et pleure à l’écart.
La méthode sûre pour amener ses semblables à profiter des convictions que l’on peut avoir, c’est de faire porter à celles-ci leurs fruits, c’est de les vivre. Que la parole ne soit que le commentaire des actes!
Endoctriner les uns et les marquer ensuite aux initiales du troupeau auquel soi-même on appartient; harceler et combattre les idées des autres: deux formes courantes de propagande. Dans l’une, les idées servent de licou pour guider les esprits et les tenir en laisse; dans l’autre, ce sont des armes dont on transperce le prochain ou dont on l’assomme. Si le rare bonheur vous est échu d’avoir une idée, quel dommage de l’employer à pareille besogne!
Comme il y aurait plus de profit pour tous à la faire rayonner par la vie, la bonté active, le sacrifice libérateur!
Ne discute pas, sois!
FAUX DIEU
--Il y en a dont le Dieu est toujours du côté du plus fort. Quand les affaires se gâtent dans un parti, il l’abandonne. Ce Dieu doit être riche, car il se met contre le pauvre et, pour prouver sa grandeur, broie les petits. Dans les conflits d’intérêt, il se trouve parmi les plus habiles; dans les conflits d’opinion ou de croyance, il est avec les autorités. Et lorsqu’un innocent succombe, il approuve, par amour de l’ordre établi, la sentence qui l’accable.
C’est le Dieu des diplomates, des conquérants, des vainqueurs, des hommes de proie, des hommes d’Église, le Dieu du fait accompli et du _statu quo_. Il a de la surface, de l’influence, des places à donner. Il soigne ses adorateurs, les aide à se pousser dans le monde et leur fait en outre, à des conditions avantageuses, des promesses d’outre-tombe fort brillantes.
L’AMI.--Méfie-toi de ce Dieu, quels que soient les quartiers de noblesse exhibés par ses champions! Ne te laisse pas intimider par sa foudre! Perce à jour son imposture! Brave sa colère et ris-toi de sa rancune! Lorsqu’il t’appelle, fuis-le! Fuis-le, car il ment! Il prend ce qui ne lui appartient pas, ses mains sont teintes de sang. Un mot le juge et le précipite de son trône usurpé: _Ce Dieu n’est pas un honnête homme._
AIME LES VAINCUS!
--Fils de mon temps, je l’aime de tout mon cœur. Mais il est bien déconcertant. Sa science établit, par droit de sélection, la prééminence du plus fort. Il déduit des faits, très sérieusement, qu’il est bon, juste que certains disparaissent.
Mais son cœur est doux aux vaincus. La violence lui fait horreur. Se trouver du côté du manche lui apparaît comme une bassesse. Comment sortir de cette contradiction?
L’AMI.--Aime les vaincus. Ils sont plus intéressants que les vainqueurs. La victoire est hideuse d’orgueil. Le meilleur homme et la meilleure cause y dégénèrent. Il y a une fatalité contre le triomphateur. Le jour de sa gloire est celui de son jugement. Et dès qu’il a posé le pied sur la cime dominatrice, ses actions commencent à baisser aux yeux de l’Esprit. Terrassée, la cause la plus odieuse devient sympathique, par un côté; triomphante, la plus belle cause devient subitement laide, d’une laideur jusqu’alors inconnue. L’or pur se change en plomb.
Aime les vaincus! Donne ton cœur à ceux qu’on outrage et qu’on persécute! Sois du côté de l’enclume et non de celui du marteau!
Oh! l’horrible divinité que celle qui se manifeste contre les petits, les faibles, les déshérités, les opprimés et les misérables; propice aux puissants, aux satisfaits! Je la hais, elle, ses temples, ses autels, ses encens, ses prêtres et ses fidèles!
Bas sectaires de la Force, qui allez promenant par le monde ce dogme: _nous sommes les plus forts parce que les meilleurs_. En vain essayerez-vous de mettre de votre côté la science! Vous ne nous convertirez pas au _Dieu des victoires_, à sa religion obséquieuse, à ses _Te Deum_ hypocrites.
Depuis que la croix est devenue dans ce monde un symbole, les vaincus se sont éclairés dans l’âme humaine d’un jour nouveau.
Ce sont précisément les meilleurs qui succombent dans cette vie injuste et brutale. La terre est fécondée par le sang des martyrs. Les vaincus sont le sel de la terre et la lumière du monde. Sans eux, il y a longtemps que l’humanité aurait péri de ses tristes victoires.
Quelles sont les idées les plus fortes dans le monde? Celles qu’on a le plus persécutées.
Quelles sont les idées qui déclinent et perdent du terrain dans l’âme? Celles qui ont célébré le plus de triomphes, opprimé le plus de consciences, réduit au silence le plus de penseurs indépendants.
QUITTE TA FAMILLE ET TA PATRIE!
--J’ai de toute forme ancienne une vénération invincible. Elle s’étend aux vieux meubles et même aux vieux habits. Et pour les symboles vénérables de la foi des pères, mon respect est plus grand encore. Pourquoi toute ma vie a-t-elle consisté en adieux?
L’AMI.--Ne te plains pas! Il en est qu’une voix appelle à quitter leur famille et leur patrie. Que chacun écoute sa voix! A ceux qui savent lui être fidèles, l’humanité doit tous ses abris. Le sort de ceux qui les trouvent ou les construisent est d’avoir dû souvent coucher à la belle étoile. Cela aussi est nécessaire, et si tu paies ainsi ta dette, ne le regrette pas! Après tout, les vieux symboles ne valent que par leur esprit, et celui-là ne peut se perpétuer que si quelques-uns ont le courage de le suivre partout, même au delà de la lettre. L’essentiel est de rester fidèle à l’inspiration première. As-tu songé parfois que pour obéir à l’esprit du maître qui vous dit: «_Va_», il faut s’éloigner de lui selon la chair? Partir pour demeurer près de lui «en esprit», voilà ta vie d’adieux et de fidélité! Qui est le plus fidèle aux traditions des Pères? Celui qui respecte leur demeure au point de ne la point réparer, sous prétexte qu’il faudrait y toucher, ou celui qui hardiment y met la main et répare? Qui est le plus fidèle encore aux mêmes traditions? Celui qui voyant la maison menacer ruine, la quitte et en construit une autre, comme ses pères jadis, ou celui qui se cramponne aux murs croulants, au toit délabré, dût-il y perdre la santé et la vie et celles de ses enfants?
Cette question se répond à elle-même.
Va, ne pense pas aux pères avec tristesse. Pionniers ils furent, ils aiment les pionniers. Ils reconnaîtront leur sang.
--Ce ne sont pas les Pères que je redoute, ni le Christ, ni les Prophètes, ce sont les frères, mes contemporains, chair de ma chair et qui croient servir Dieu en nous appelant des infidèles. Je souffre de leur exclusion bien plus que si elle était juste.
L’AMI.--Les frères n’ont jamais apprécié les travailleurs d’avenir. C’est une loi du monde qu’il faut subir en homme. Ne demande pas l’impossible aux autres, ni même ce qui est difficile! Aime-les, mais ne les écoute pas! N’écoute que la voix qui, depuis Abraham, a dit aux croyants: «Je suis le Dieu tout-puissant, marche!»
DANS LES PATURAGES
--L’alpage immense ondule sous le ciel. Les troupeaux épars y pâturent. Ils ont, vus de ces hauteurs, l’aspect de bandes de fourmis. Là-bas, perdu dans ce creux désolé, un troupeau de moutons noirs fait l’effet d’une poignée de suie tombée de la main du ramoneur.
Au son des clochettes, que les échos des rochers se renvoient, tout cela broute, broie, rumine.
L’herbe a sucé la terre, la bête mange l’herbe. L’homme boira le lait de la bête et consommera sa chair.
L’AMI.--Tout cela n’est qu’une similitude. Elle traduit et rend sensibles des faits du monde intérieur. La vérité brute, non encore humanisée, ressemble à la terre massive, à la matière inorganique. Les éléments capables d’alimenter l’esprit y sont renfermés, mais inaccessibles au commun des mortels et totalement indigestes. Il faut des organes spéciaux pour en profiter et les rendre assimilables à d’autres. La pensée robuste de certains hommes, munis d’une faculté particulière, remplit cette fonction. Ils vivent là où d’autres périraient; des pierres ils font du pain. Quand ils ont passé dans un domaine jusque-là inhospitalier et infertile, ils l’ont en quelque sorte rendu habitable et fécond. Ce sont les initiateurs et les pionniers. Le reste des hommes vit à leur ombre et de leur main; ils sont leurs nourrissons. Mais le nourrisson est ingrat de nature: il frappe le sein qui l’allaite. Et l’humanité persécute et tue ceux qui la font vivre.
RESPECT DE L’AME