Part 4
«_Et nul ne se connaît, avant d’avoir souffert._»
La douleur d’avoir mal fait, ouvre un jour imprévu sur ce que nous sommes. Dans cette douleur nous est enseignée notre noblesse originelle, se trouve affirmée cette part d’initiative dans nos affaires qui est proprement notre liberté. Enfants de la seule poussière, résultats des seules forces mécaniques, nous ne connaîtrions pas la douleur d’avoir mal fait, parce qu’il n’y aurait pas pour nous de mal. Ne dites pas: c’est de l’atavisme. Car si ma douleur provient de mes ancêtres, des coutumes, de l’éducation, d’où donc la tenaient-ils? Même implantée, d’ailleurs, si la plante du repentir grandit au champ de nos âmes, c’est qu’elle y trouve de la nourriture. Et parfois, épouvanté par la grandeur du mal, j’ai repris courage, en pensant qu’après tout, il n’y avait pas de plus forte preuve d’une vie supérieure que lui. Comment dirions-nous: «il fait nuit», si nous n’avions pas connu le jour? Comment le mal existerait-il pour nous, si nous n’étions apparentés avec le bien? Et ainsi cet abîme nous prouve qu’il en est un autre. Dans le sentiment même de la faute, poignant, tragique, est un _sursum corda_.
* * * * *
Celui qui n’a jamais tremblé devant le mal qu’il a fait, ni pleuré sur ses fautes passées, ignore toute une face du monde et de l’âme. Il est moins homme qu’un autre. Je ne puis me figurer ce que serait l’humanité sans péché. Elle perdrait du même coup, avec sa misère, ce grand charme de lutte, sa beauté principale. Je voudrais pouvoir mesurer toute la profondeur de vérité contenue dans cette exclamation de saint Augustin: _Felix culpa!_»
LE DIEU DES PAUVRES PÉCHEURS
L’AMI.--Dieu est grand, insondable, adorable, soit qu’il rayonne au front des étoiles ou sourie au calice des fleurs. Il est beau dans les nuits sombres et le jour éclatant; plus beau dans la conscience des justes; plus beau dans la pitié pour ceux qui souffrent. Mais il n’y a pas de Dieu comparable à celui des pauvres pécheurs.
REPENTIR
L’AMI.--Que fais-tu là dans la poussière?
--Je me voile la face et je pleure de honte. Comment est-il possible? C’est moi qui ai fait cela. Le dégoût de moi-même s’empare de ma pensée. Je ne voudrais plus me montrer. Disparaître dans le repentir; je serais heureux d’en avoir la faculté.
L’AMI.--Tu as tort. Le regret passif est une faute de plus. Un mauvais orgueil se cache dans cet étonnement d’avoir failli. Eh oui, c’est toi qui as fait cela; tu feras bien de t’en souvenir, afin de ne pas mépriser les autres. Mais à quoi peut servir le dégoût de toi-même? C’est du soin, du courage, de la clairvoyance et non du dégoût qu’il faut, pour guérir les malades.
Lève-toi, secoue-toi, essuie tes larmes pour y voir plus clair. Sois un homme, porte ta misère! Dieu remet la faute; toi répare, profite de la leçon, sème et laboure, veille et prie, marche et combats! Malheur à ceux qui surissent dans les repentirs stériles et les molles tristesses! Ils passent la moitié de leurs jours à se lamenter sur les fautes de l’autre moitié, et leur vie tombe inutile au gouffre du passé.
ET JÉSUS REGARDA PIERRE
Ce regard! chargé d’ombre, au spectacle des douleurs, des souillures, des méchancetés, de tous les fardeaux que porte la pauvre humanité, de tous les liens écrasants ou honteux qu’elle traîne! Nos âmes enténébrées lui apparaissaient comme les grands yeux vides et creux de l’aveugle, ces pauvres cavernes pleines d’une obscurité morne, semblant porter le deuil du jour perdu. Et les disciples, par moments, y voyaient se dessiner quelque mystérieux Calvaire devant lequel leurs cœurs s’emplissaient d’épouvante!
Mais il était aussi, ce regard, comme un jour ouvert sur le monde supérieur dont le souvenir l’imprégnait. Il rayonnait de la certitude paisible que procure au cœur la présence divine. Et son calme disait: «Soyez tranquilles, j’ai vaincu le monde!»
Transparences du royaume de Justice, clartés d’aube éclairant un avenir transformé, paix, tendresse, pitié, pardon, dans ce regard vivait tout cela... Aucun chant inspiré, aucun verbe enflammé des prophètes, aucune forme de beauté créée par les arts pour représenter la splendeur de l’invisible, n’a jamais apporté aux hommes la clarté qui était dans ce regard. Nous vivons de sa lumière. Et lorsque en nous son éclat faiblit, l’ombre grandit, la joie disparaît, les crépuscules effrayants envahissent nos sentiers, et le froid de la mort nous enveloppe, de l’autre mort, de celle qui ne connaît pas d’espérance.
Que ce regard te trouve, qui que tu sois; tombé, te relève; blessé, te guérisse; égaré, te ramène! Sens-le fixé sur toi, lorsque le tien se fermera! Et mourir sera, pour toi, t’endormir sous le regard de Celui qui a dit: «Je suis la résurrection et la vie.»
SOUS TON AILE!
O Dieu! sauve-moi du monde incompréhensible et fatal, effrayant de ténèbres! Fais-moi pénétrer dans ton royaume lumineux où tout est clair par la confiance en toi! Ne laisse pas tomber mon âme vivante aux griffes des nécessités impassibles et mortes! Que je sois affligé, pourvu que je sente que tu le sais! Que je marche dans la nuit, pourvu que tu y sois! Accorde-moi le calme intérieur, et à défaut de la joie, l’abandon filial! Cache-moi sous ton aile, quand passe la rafale, et rassure ma faiblesse par ta présence! Si je m’égare, trouve-moi; si je tombe, reste près de moi!
IV
DEVANT LA MORT
Vivre n’est pas tout; mourir moins encore.
L’essentiel est que l’Esprit transparaisse à travers la vie comme à travers la mort.
LES DEUX SOMMEILS
Assieds-toi près des berceaux où sommeille l’enfance!
Assieds-toi près de la couchette où dorment les morts!
Dans le berceau, l’avenir est couché, comme aux sillons la semence.
Une promesse est dans chaque tête bouclée. Autour d’elle, c’est comme un battement d’ailes: l’essaim des espérances prend son vol, et les rêves y murmurent, pareils aux abeilles sur la bruyère.
Un jour, tout aboutira à l’autre sommeil.
As-tu regardé les morts dormir? Qui donc attendent-ils?
Car ils attendent, et sur leurs lèvres fermées cet appel voltige:
«Les jours sont accomplis. Nous avons marché, lutté, souffert.
«Où donc est Celui qui nous dira pourquoi?...»
Les morts attendent Dieu...
Et maintenant, Seigneur, la parole est à toi. Tu sais ce que l’homme ignore. Tu sais ce que promet le berceau, ce que recouvre la tombe. En toi est notre espérance.
Si nous n’avions pas cette sécurité, le sourire des petits nous étreindrait le cœur. Il faudrait pleurer sur les berceaux plus encore que sur les tombes.
OH! LA MORT!
--Oh! la mort des aimés! Oh! cette misère, avant! ce pauvre corps sculpté par la douleur, ces yeux caves, cette parole qui s’éteint! Puis ce silence, cette nuit, cette poussière! Avec quelle brutale insistance nous est fournie la preuve de notre néant! Quelle fureur d’effacer jusqu’à nos traces! Afin qu’il soit bien entendu qu’il ne reste rien de nous et de notre espérance. Même quand tout paraît fini, la démonstration continue et s’acharne. Aux vivants, tout crie: Tu es poussière; aux morts, la tombe le ressasse. Après cela, que nous reste-t-il, si ce n’est les yeux pour pleurer?
L’AMI.--Dans vos larmes vit l’espérance. Le désespoir même qui ne pleure plus est une forme de l’espérance qui ne peut mourir. Désespérer, c’est avoir vu son étoile se voiler. Au delà du voile, elle brille.
Vous avez l’espérance tenace. Les puissances de destruction ont beau faire abonder leurs témoignages; leur victoire sur vous est de celles qui se crient si fort parce qu’elles sont douteuses. Il est des morts qu’il faut tuer. Vous en êtes. Mais que peut-on contre eux? Leur répéter qu’ils sont morts? Cela ne prouverait-il pas au contraire qu’ils sont vivants?
Elle est vieille comme le monde, la leçon de choses qui affirme et proclame votre incurable néant. Mais malgré tout ce qu’elle vous a fait souffrir, vous ne l’avez pas retenue. Votre néant, vous n’y croyez pas, puisque vous êtes toujours là. Si vous aviez ajouté foi à la révélation de mort écrite à travers la création, flamboyante dans les rougeurs d’incendie, hurlante dans la tempête, béante dans le gouffre, il vous serait arrivé selon votre foi. Convaincus de néant, vous seriez rentrés dans le néant. Mais que vous viviez encore, après avoir été consumés par mille fournaises mortelles, cela provient de votre foi à la vie. D’où vous vient-elle? De cette grande mécanique universelle qui vous broie? Non. Elle vous vient de Dieu. Elle est en vous son ineffaçable signature. Ne la protestez pas vous-mêmes! Dieu vit en vous, voilà votre secret. Vous êtes de sa race. Sa pensée s’agite sous votre poussière. Vous êtes une espérance de Dieu.
--Comment ce qui n’est plus serait-il encore? Comment, dévorés et digérés par la tombe, subsisterions-nous? Notre vie est effacée comme s’efface sous le coup d’éponge une écriture sur le tableau.
L’AMI.--On peut effacer l’écriture, mais non pas l’esprit, le sens de l’écriture. Que la matière fragile, où s’est incarnée pour un temps une pensée divine, s’oblitère et s’évanouisse sous le coup d’éponge du temps, l’espérance qui est en vous, la pensée divine qui anime votre poussière, demeure. De par l’esprit éternel besognant en vous, vous êtes esprit. En Dieu est votre vie, votre identité garantie. Son souvenir où rien ne meurt, entretient votre souvenir. As-tu médité parfois la profondeur limpide et infinie de cette vieille parole de psaume? _Par sa lumière nous voyons la lumière._
Si par notre aspect extérieur et visible nous vivons dans le temps et l’étendue, c’est-à-dire dans l’éphémère, par notre aspect intérieur, invisible, nous vivons en Dieu, dans l’éternel, par conséquent. A sa lumière nous voyons la lumière. Aveugles et morts serions-nous, malgré la perfection de cet organisme, si rien de divin ne le pénétrait. Cette merveille ne serait qu’une lettre morte. Or, c’est un verbe vivant. Que la lettre s’efface, l’esprit subsiste. Ne t’embarrasse pas dans les ruines de ce qui est passé, comme passera la figure de ce monde! Lève tes regards vers la lumière! Ils ne sont pas là dans l’ombre et la poussière, ceux que tu pleures. Ils sont en Dieu, comme toi aussi, par l’esprit qui t’anime, tu es en Dieu. Le lien n’est pas rompu.
Ne consens pas à leur néant! Ceux qu’on aime ne meurent point. La tendresse qui les suit, devient, pour notre espérance, le pont jeté de ces bords mortels vers le rivage impérissable. Tu reverras tous ceux que tu as aimés. Tu les reconnaîtras. Les as-tu connus ici dans l’argile sous laquelle palpitait leur âme? Non. Tu les connaissais uniquement par la forme et la vie imprégnée à cette argile. Et parfois tu soupirais de je ne sais quel mur de séparation entre eux et toi, les cherchant, et tenu à distance par ce qui n’était pas eux, tout en faisant partie d’eux, matériellement. Au grand revoir l’obstacle sera tombé. Plus rien de passager ne nous séparera. La soif d’union qui tourmente ici toute âme ferme et pure sera enfin apaisée. Ne te confonds pas avec ce qui n’est pas toi! Connais-toi mieux! Cet univers mécanique et tout ce qu’il contient, comparé à toi n’est qu’un symbole, une fragile similitude, où s’enveloppe une pensée immortelle. Saisis-toi dans ce que tu signifies! car en cela tu demeures vraiment. Pleure! tout ce qui est simplement et sincèrement humain est bon. Les larmes sont la rosée de cette fleur des cieux, nommée l’espérance. Pleure, mon fils, mais espère; ose espérer! De tous les courages c’est le plus beau. Tu ne l’auras jamais assez. On ne saurait trop attendre de Dieu. Toute attente sera infiniment dépassée. La plus pure clarté qui pour nos âmes éclaire l’au-delà, le pressentiment du plus heureux revoir, ne sont qu’une pauvre image, un lointain et pâle crépuscule en comparaison de l’immortel matin.
--Oh! merci, répète-le-moi, encore, toujours! Je suis le voyageur couvert de poussière; tu es l’oasis. Je suis la soif; tu es la source. Ne taris pas! Loin de toi je doute; près de toi je crois, et l’antique parole s’accomplit: mes brebis entendent ma voix!
SOURIRE
--Comme elle nous souriait au dernier jour, cette bonne mère!
L’AMI.--Souviens-toi de ce sourire! C’est un reflet de la victoire sur la mort. Évangile libérateur! pour t’annoncer, un dernier souffle de voix est plus puissant qu’une voix retentissante.
Toute belle vie demeure parmi nous comme un don de Dieu. Puisse le parfum en être gardé! Ce qu’ils nous ont laissé, les chers envolés, reste à jamais notre trésor. Leur paix nous environne, apaise nos cœurs au sein des luttes, trempe notre courage aux heures difficiles. Vaillante patience, bonne humeur inaltérable, confiance en Dieu; dans la figure de ta mère tout cela te sourit.
Et nous n’entrons pas seuls dans le mystère dernier. Ils sont tous là, les morts aimés. Leur présence nous soutient, leurs âmes nous accueillent et nous disent: Bon courage, amis, la tribulation augmente, mais le but est proche; voici la grande paix, voici le port, voici la patrie!
* * * * *
Dans l’ombre planant sur nos sentiers, les regards des morts aimés se lèvent comme des étoiles. Sources d’espérance et de réconfort, ils nous aident à vivre et à souffrir, à marcher dans la certitude de l’invisible et dans l’affranchissement des éphémères vanités.
QUE LEUR DIRAI-JE?
Que dire aux écrasés, à ceux qui n’ont plus rien à attendre, que la mort détruit, s’ils ne savent ni espérer, ni prier, ni croire?
L’AMI.--Aime-les et tais-toi! Dans l’amour, toutes les questions sont résolues. Le silence de l’amour vrai, contient tout l’infini des révélations. Toute parole comparée à lui n’est qu’un effort inégal au but. Tais-toi! Si tu parlais, tu dirais ce qu’on ne comprend pas, tu ajouterais une misère au fardeau des misères. Tu n’expliquerais rien et ne prouverais rien à cet être dans la fournaise, incapable de t’écouter, et tu le quitterais, l’ayant plongé dans la nuit plus avant. Tu le quitterais, pensant peut-être que tu as dit de bonnes choses et content de toi-même, ô ironie! A ceux qui se débattent aux griffes du malheur, offrir une formule est cruel. Et parfois il ne leur est prouvé par là qu’une chose, c’est que nous restons sur le rivage, tandis qu’ils sont dans les flots.
Tais-toi! Le silence est dans ce monde une grandeur inconnue. Il règne volontiers aux abords du royaume de paix. C’est un des messagers qui environnent l’Esprit. Quand le silence se fait, grand, sacré, sois sûr que Dieu n’est pas loin. Tais-toi!
Mais aime-les bien, ceux qui souffrent! Prends sur toi leur fardeau, entre dans la fournaise, souffre avec eux. Et dans ce saint silence, actif et dévoué, tu briseras la chape étouffante où le malheur isole et enferme ses victimes. Ils te sentiront près d’eux, dans le désert d’angoisse qu’ils traversent. Près de quelqu’un qui vous aime, on n’est pas loin de Dieu. S’ils ne le connaissent pas, ils en sentiront l’immense douceur, innommée, passer comme un souffle des cieux sur leur front enfiévré.
* * * * *
L’AMI.--Couche les morts dans Ses bras, quelque terrible que soit leur fin!
DIEU M’A PRIS MON ENFANT
--Dieu m’a pris mon enfant.
L’AMI.--Ne dis pas cela!
--Job l’a bien dit: «L’Éternel l’a donné, l’Éternel l’a ôté, que le nom de l’Éternel soit béni!»
L’AMI.--N’abusons des paroles de personne! Job voit fondre sur lui des malheurs inexplicables. Comme il sait que tout est dans la main de Dieu, il garde sa confiance et le bénit, dans les jours mauvais comme dans les beaux jours. En cela il a raison.
Mais, relis les textes! Disent-ils que Dieu avait décidé de prendre à Job ses biens d’abord, ses enfants ensuite, en dernier lieu sa santé? Dieu est-il considéré comme l’artisan de ses malheurs? Non. Il y avait là-dessous une machination de Satan. Job pouvait-il s’en douter? Évidemment, il se trompait.
--Mais n’est-il pas consolant de pouvoir s’associer à sa parole? Quel autre refuge avons-nous dans les obscurités de la vie? Quoi qu’il arrive, pouvoir nous en remettre à Dieu absolument, n’est-ce pas le recours suprême du croyant?
L’AMI.--Certes, oui! Ici nous sommes d’accord. Il est bon de savoir que tout se ramène à Dieu, en définitive. Mais prenons garde! C’est dépasser le but et sortir du vrai que de dire avec l’assurance d’un témoin oculaire: Dieu a fait ceci ou cela. Pour parler ainsi en connaissance de cause, il nous faudrait une envergure d’esprit qui nous manque totalement. Peux-tu poser ton pouce sur le Silberhorn et ton index sur le Davalaghiri?... Ce serait là cependant une moins téméraire entreprise que de vouloir enfermer dans les limites de ton esprit certains domaines, entre eux contradictoires, de l’action divine. Crois au Père, crois à son amour! C’est ce que tu peux faire de plus conforme à la fois à ta raison et à ton cœur. Ne te laisse dire ni insinuer par aucun désordre de ce monde, par aucun malheur, aucune ignominie, aucune douleur affolante, que le Père t’oublie et ne t’aime pas! Garde fixée sur toi sa face qui rassure et console!
Or tu changes sa figure, en voyant en lui un ravisseur d’enfants. Son front se durcit. Il devient le despote se jouant de nos affections et de nos vies selon son bon plaisir, et devant qui rien ne vaut, si ce n’est «obéir et se taire».
* * * * *
Ici, je ne sais quel bon instinct nous guide mieux que des paroles tombées au rang de formules. Si ton fils meurt assassiné, tu ne diras pas que Dieu l’a tué. S’il meurt victime de sa témérité, attribueras-tu sa mort à Dieu? Non. Pourtant au fond de tout, il y a Dieu.
Mais voilà, ton fils est mort de maladie et couramment nous disons que Dieu l’a ainsi voulu, qu’Il a envoyé ce mal.
Est-ce Dieu qui a organisé la vie telle que nous la menons? Notre hygiène fait-elle partie de sa création, nos grandes villes de son plan? Est-ce que la femme et les enfants croupissant dans les usines malsaines, au fond des troisièmes cours d’un faubourg sans air, souffrent et meurent selon une loi fixée par Dieu? Certes Dieu est au fond de ces choses-là aussi et c’est là notre espérance pour en sortir. De ces cloaques, son esprit nous mènera vers les pures hauteurs. Mais si je pouvais croire le mal et la misère conformes à sa volonté, tout mon entrain pour les attaquer tomberait. Dans une pensée humaine, l’idée que Dieu fait directement tout ce qui arrive, comme nous voyons un homme organiser et produire ses actes, est une idée intolérable, paralysant toute action, transformant la vie religieuse en un bagne. On n’évaluera jamais les angoisses et les tortures infligées au pauvre cœur humain par la religion ainsi comprise. Du fond de quel enfer Job crie-t-il des paroles comme celle-ci: «_Et quand il m’exaucerait, si je l’invoque, je ne croirais pas qu’il eût écouté ma voix_, lui qui m’assaille comme par une tempête, qui multiplie _sans raison_ mes blessures... Suis-je innocent, il me déclarera coupable... Il détruit l’innocent comme le coupable... Il se rit des épreuves de l’innocent. La terre est livrée aux mains de l’impie; il voile la face des juges. Si ce n’est lui, qui est-ce donc?» Hélas! que de pauvres créatures souffrantes vivent dans la fournaise asphyxiante de semblables idées!
Cela est tellement horrible qu’en face de certaines formes du mal, la conception dualiste du monde, malgré ses sombres terreurs, me paraît plus consolante, plus assimilable à nos esprits, et surtout moins déconcertante que cette tentative impraticable de manœuvrer avec la cause première comme avec une grandeur connue et délimitée. On prie avec plus de conviction: _Délivre-nous du mal!_ quand on ne s’engage pas dans ces impasses de l’esprit où l’on est contraint de considérer Dieu comme l’auteur responsable du mal.
Il y a des affirmations dont l’assemblage produit un mélange détonnant. Elles ne peuvent être enfermées sous le même crâne sans le faire éclater. L’homme ne peut supporter cette pensée que Dieu est à la fois dans l’innocent qu’on persécute et dans le juge inique qui le condamne. Si c’est Lui le grand semeur de bacilles et berger de microbes, comment pourras-tu l’invoquer contre la maladie et la mort? J’aimerais mieux, pour ma part, dire: _C’est l’ennemi qui a fait cela._ Autrement c’est à en devenir fou.
--Que dirai-je donc dans mon affliction et que penserai-je pour calmer mon âme?
L’AMI.--Dis-toi d’abord qu’il est arrivé un malheur, un grand malheur! Car c’est un malheur que de perdre un enfant aimé: vouloir le nier serait un indigne sophisme. Et puis rappelle-toi cette parole du psaume: «Le malheur peut atteindre le juste, mais l’Éternel le sauve _toujours_.» Il n’y a rien de plus ferme pour un cœur meurtri. Invoque Dieu contre les désordres de la nature et contre ses brutalités! Invoque-le contre la mort, contre toutes les forces de destruction et de découragement! Crie: A moi Éternel, voilà l’ennemi!
Ne dis pas: Dieu m’a pris mon enfant. Dis plutôt: Mon enfant a succombé à une terrible maladie. Mais ni la maladie ni la mort ne pourront nous arracher de la main de Dieu, ni détruire notre place dans son plan. Pense ensuite que Dieu veut te fortifier, t’apaiser, te rendre en esprit ce que tu as perdu dans le monde visible.
Ton malheur devra produire du fruit et contribuer au bien. De cette nuit, de la lumière et de la force doivent surgir.
Ensuite pense très simplement et avec une certitude absolue: Le Père fait siennes les misères de ses enfants. Il souffre avec toi; il est sous ton fardeau. Ainsi tu pourras pleurer ton fils et suivre cette ligne du cœur dont il est toujours néfaste de s’éloigner. Va, pauvre père, Celui qui est le Père, comprend. Ne te violente pas, reste un homme! Ne crains pas d’offenser Dieu par ta douleur! Ne fais pas cet horrible tour de force d’arriver à trouver doux ce qui est amer, heureux ce qui est malheureux! Évite l’inhumain et le monstrueux! Garde le bon sens avec la foi! Il nous faut un Dieu faisant vivre, et non un être implacable, froidement cruel qui écrase sans broncher, tue sans sourciller. C’est _le Père_. On ne te le dira jamais assez, pauvre et douloureuse humanité, car, plus que tes malheurs, tes faux dieux t’exterminent.
PLACES VIDES
L’AMI.--Pour l’amour même de ceux qu’elle t’a ravis, ne fais pas à la mort l’honneur de lui assigner une trop grande place, ni surtout la première dans ton cœur et à ton foyer. A cette place-là, invite l’espérance à s’asseoir, avec la tendresse humaine, avec la foi. Invites-y Dieu et toutes les puissances amies! Et ceux que tu pleures seront au milieu de vous.
SOUFFRANCE INERTE
L’AMI.--Il y a une manière de souffrir, inerte, qui aggrave la douleur et la corrompt, comme se corrompent les blessures mal tenues. S’en garder. S’habituer à la souffrance active qui est la souffrance transformée en ressort moral. Il n’est pas bon qu’une douleur devienne la force dominante dans l’existence. Paralysie et désordre, voilà ce qui en résulte. Peut-on livrer le gouvernement de la maison aux larmes d’enfant, même exemptes de caprice? Ce serait la démoralisation et l’incohérence. La douleur indomptée, livrée à elle-même, exerce des ravages irréparables. Il faut la combattre comme un mal. Ce qui est sans frein ni loi, devient toujours un agent de désorganisation. Éclairons donc nos douleurs et qu’elles rentrent dans le rang!
* * * * *
Le travail est un excellent contrepoids à la douleur. A lui seul, il ne suffit pas. Négliger, réprimer, étouffer son cœur en se plongeant dans une activité sans trêve, c’est se manquer à soi-même. La douleur a des droits à notre attention. S’en occuper, écouter ses leçons, mais trouver un élément qui lui tienne la balance et maintienne l’équilibre.