Chapter 11 of 12 · 3958 words · ~20 min read

Part 11

Si nous ne savions pas, par expérience intérieure, que le cerveau sert à penser, nous en serions encore à l’ignorer. Si l’invincible pente de nos esprits ne nous conduisait à considérer chacun comme responsable, en une certaine mesure, de ses actions, nous n’aurions pas encore découvert qu’il y a du bien et du mal. On ne peut tirer ces notions d’aucune cornue, ni les mettre à découvert par aucun scalpel. Pour se renseigner sur l’humanité, il faut s’adresser à elle, dans les meilleurs de ses membres. La vérité sur nous, notre but, notre devoir, notre destinée se trouve dans la conscience de nos frères supérieurs. De leur idéal, de leurs pensées mises en commun, du trésor de leurs actes, peut venir le plus de lumière sur notre nature et notre conduite. C’est là aussi qu’est, pour l’humanité, l’aboutissant, la synthèse de tout ce que nous possédons de renseignements sur l’univers, le véritable foyer de la révélation.

CLARTÉS CONVERGENTES

L’AMI.--En ce foyer, il ne faut oublier aucun élément de clarté, ne rien exclure, ne rien perdre. Toutes les vérités humaines, de quelque domaine qu’elles sortent, sont convergentes. Ceux qui les ont découvertes ont beau s’ignorer mutuellement, ils sont collaborateurs. Ils ont beau s’anathématiser, ils sont solidaires. Disons-nous cela, et ventilons notre âme, afin d’en chasser l’air confiné, les étroitesses sectaires et cette rage de mettre les pionniers en concurrence, qui vous fait perdre le meilleur fruit de leurs travaux! Des esprits de toutes les formes sont nécessaires. Mais ils ne restent vraiment bienfaisants, que si la largeur des conceptions permet de coordonner leurs services. Pris isolément, ils sont tous mauvais, insuffisants, bons, tout au plus, à nous faire perdre cet équilibre qui est la condition même de la vie.

L’UNIVERS EXPLIQUÉ?

L’AMI.--L’oiseau, dans la conception mécanique du monde, est plus grand que la cage; l’homme, plus grand que le monde; l’effet, supérieur à la cause.

Trop expliquer détruit le charme. Et c’est une pure illusion. Expliquer c’est dominer. On n’explique que ce qui nous est inférieur. Pour nous comprendre parfaitement, avec notre destinée, il nous faudrait pouvoir nous dépasser. Absurde prétention! Si donc nous construisons, avec des éléments à notre portée, une théorie sur notre propre nature, l’homme, par nous construit, sera notre créature. Quoi d’étonnant si nous désespérons de nous-mêmes, réduits à une telle mesure? Nos explications, d’ailleurs, aboutissent au même résultat, chaque fois que l’esprit s’enferme dans un système clos. Les philosophies qui expliquent, et les religions qui expliquent, n’évitent pas l’écueil. Ce que nous expliquons est au-dessous de nous. Le penseur spiritualiste, ou l’homme d’une doctrine religieuse, enfermés dans leur formule, finissent par y étouffer. L’air manque, l’espace manque, la lumière manque.

Tout univers fait de main d’homme, est caduc. Quelques bons chocs, et c’est la fin du monde!

--Mieux vaudrait donc renoncer à expliquer. Comment y parvenir? La soif de connaître est-elle mauvaise? Le tourment de l’infini, l’angoisse de la destinée, qui donc les fera taire? Pour moi, je m’endors et m’éveille en leur compagnie, et toute action, toute pensée les cache à l’arrière-plan.

L’AMI.--Personne ne peut réprimer ce qui est foncièrement humain. Ne renonce donc pas à expliquer, à te rendre compte de toi et de ce qui se passe en toi, comme de tout ce qui t’entoure. Mais rends-toi compte en même temps de ta condition, comme de tes moyens! Chercher, se rendre compte, c’est bon, salutaire. Mais se contenter de ce qu’on a trouvé, s’arrêter, se priver de ce que d’autres, près de vous, ont rencontré sur d’autres chemins, voilà qui est mauvais. Faire une copie, et penser ensuite qu’on a créé l’original, voilà l’illusion. Nos explications sont des efforts, incertains du succès; des aspirations, non de la possession. Leur caractère d’infériorité doit rester constamment chose entendue.

--Alors c’est l’incertitude, l’aléa perpétuel. Rien de définitif, jamais, nulle pensée qui ne soit une erreur?

--L’AMI.--Mais non, ce serait du scepticisme et du plus mauvais. Toute pensée juste est en route vers la vérité. Toute explication motivée se trouve en chemin vers la solution. En chemin nous-mêmes, c’est de telles conceptions, comme nous perfectibles, que nous avons besoin. La vie c’est l’évolution perpétuelle. Mais au sein de cette mue des idées, un point solide demeure: la foi. On ne sortira jamais de là. Nous ne saurions vivre par la vue seule. Toutes nos explications souffrent d’insuffisance. Pas une ne peut nous nourrir. Elle ne contient pas l’élément d’infini qui doit entrer, comme part essentielle, dans toute nourriture d’âme. La foi donne cet élément: elle fait crédit à Dieu. Et certes ce n’est pas trop s’avancer que de le croire solvable. Voilà le programme humain: un chercheur ardent, ouvert à toute clarté naissante; un croyant assuré en Dieu.

HUMBLE ET FERME

L’AMI.--Il y a une suffisante raison à tout ce qui est, autrement ce serait l’effondrement dans le néant. L’équilibre vital consiste à se reposer dans sa raison d’être. Au fond, toute existence normale et pondérée a, sans le savoir, le poids de cette raison, comme lest. En elle, chaque destinée s’harmonise, et la paix est possible, même au sein de l’ignorance, pourvu qu’il puisse être admis que quelqu’un sait ce que nous ignorons, et que le sens et le but de notre vie, tout inconnus qu’ils demeurent à nos yeux, existent pour Celui «en qui, pour qui et par qui sont toutes choses». Que le moindre objet réel nous apparaisse, à la réflexion et à l’étude, comme une lucarne ouverte sur l’incommensurable. Voyons-y un signe de la profondeur des choses et de la dimension de nos propres destinées. Et concevons de jour en jour une idée plus haute et plus respectueuse de toute réalité, même humble et subalterne.

Dans un grain de sable, une goutte d’eau, un rayon de lumière, une secousse électrique, il y a plus de choses à noter et à comprendre que l’esprit de l’homme n’en peut saisir. Mais si nous sommes hors d’état de faire le tour de ce qui nous est inférieur, de quelle hauteur nos moyens de comprendre ne doivent-ils pas être dépassés par notre propre personne? L’homme est plus grand que sa capacité de comprendre. Ceux qui prétendent qu’ils en ont vu le fond et qui, horlogers pleins de suffisance, matérialistes ou spiritualistes, religieux ou athées, nous en démontent les rouages, ont mis leurs prétentions plus haut que leur pouvoir. Ils prennent leurs formules pour des réalités. Leurs affirmations, comme leurs négations, sont empreintes d’une outrecuidance à laquelle il faut préférer la réserve, la timidité même. Devant la grandeur des problèmes, non seulement la modestie est bienséante, mais elle est salutaire et donne de la force. L’aplomb n’équivaut pas à la confiance authentique, et l’humilité n’exclut pas la fermeté. Une certaine retenue est inhérente à la mentalité des grands savants, comme des croyants de première main. Le contact avec les sources rend circonspect et en même temps confère de l’assurance. Il n’y a pas d’incrédulité à constater des abîmes pour lesquels nous n’avons pas de sonde, et des étendues rebelles à nos mesures. La raison humaine a des bornes qui se retrouvent partout, dans la science comme dans la croyance, dans l’axiome comme dans le symbole: la réalité, elle, n’a pas de bornes. Manquerions-nous de respect à la science d’une part, à la croyance de l’autre, en reconnaissant avec sincérité que toutes deux demeurent au-dessous de leur objet, et qu’elles demeurent au-dessous, non pas d’un dernier reste, d’une infime fraction, mais de tout un infini? N’est-ce pas là au contraire le signe même du parfait respect, et dans ce respect, ne puisons-nous pas un nouveau motif de prendre courage?

Irrévérencieuse à la fois et ruineuse, est la prétention de tout savoir, soit par observation, soit par intuition. Elle met une _solution_ définitive à ce qui demande à être sans cesse renouvelé, purifié, élargi, sanctifié. Elle nous habitue à nous mouvoir dans une création factice, où se fait de plus en plus rare le contact vivifiant avec la source intarissable. La richesse infinie d’une réalité dont nul n’a touché le fond est plus consolante que celle, toute relative et d’apparence, des systèmes ayant réponse à tout. C’est un perpétuel aiguillon, pour le chercheur, de sentir qu’il a devant lui l’infini, et un réconfort, pour le croyant, de penser selon la parole du Prophète: «Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins et mes pensées au-dessus de vos pensées.»

CONSEIL

L’AMI.--Au demeurant, veux-tu mon conseil sur tant de façons laborieuses, ingénieuses, contradictoires, terre à terre ou sublimes de concevoir le monde où nous sommes? Que chacun s’y exerce et s’y applique de son mieux; mais que personne ne s’en rende esclave, et ne les prenne comme prétexte à inquiéter, à molester, à persécuter son prochain! Surtout, à certaines heures de grande lassitude, où les systèmes embrouillent la pensée, aie le courage de te mettre au-dessus, avec sérénité!

As-tu créé le monde? es-tu chargé de le gouverner? en es-tu responsable?

Non. Alors calme-toi. Donne-toi une heure de répit!

C’est une fatigue à laquelle rien d’autre ne peut être comparé, que de remuer ces vastes pensées, de rouler à travers son âme leurs masses gigantesques, de plonger dans l’inconnu, d’explorer les lointains. Mais n’y a-t-il pas un certain abus et de l’illusion à ces opérations titanesques, accomplies par des êtres de notre taille? Après tout, qui t’empêche de déposer, par instants, les rênes du gouvernement universel, de cesser de penser à tout à la fois? Quel mal peut-il y avoir à se comporter comme si l’on n’était pas préposé à la marche des soleils? Se lèveront-ils d’une seconde plus tard? Sachons cesser de toucher à ce qui nous dépasse et nous déconcerte de parler de ce que nous ne comprenons pas, de justifier Dieu, de lui offrir nos conseils!

Crois-moi, les vastes spéculations sont un des ornements de l’humanité; mais il est honorable aussi de s’occuper de ce qui nous regarde, de se mêler de ce que l’on comprend, de marcher sur le sentier qui est là sous nos pas, en quittant les orbites stellaires.

Soyons donc, à nos moments du moins, sinon toujours, des hommes; acceptons-nous tels que nous sommes, et employons-nous de notre mieux! Ne serait-ce qu’à titre d’essai et sans renoncer à l’incommensurable, restons quelquefois à notre place, faisons notre métier. Redevenons nous-mêmes, redevenons enfants. _Soyez fidèles dans les petites choses_, a dit le Christ. Comme il ferait bon de s’asseoir à ses pieds, lorsque, chargé du fardeau des vastes combinaisons cosmiques, exténué de tout caser, concilier, prévoir, embrasser, on ne sait plus où donner de la tête. Je vois son long regard où brille la confiance divine et la pitié pour toutes nos langueurs; je vois son bon sourire vivifiant, et je crois l’entendre nous dire: «_Laissez à chacun sa part, mes enfants: au Père, à remplir le monde de sa présence, de tout savoir et de tout mener; à vous, d’avoir confiance en Lui, de vous aimer et vous servir les uns les autres._» Là est le chemin qui, de notre faiblesse mène à la puissance, de nos ombres à la clarté.

* * * * *

Ce serait si simple pourtant, si, par une vieille aberration, nous n’étions pas tous pris du vertige des grandeurs. Chacun travaille en grand, réforme la société, gouverne les empires, régit le monde. Très peu s’occupent de leur affaire. C’est au-dessous d’eux. Les hommes religieux ont ce tracas comme les autres. On est homme, on est de la famille, on a son goût de terroir. Avez-vous remarqué de quel noble mépris certains contemplent l’humble morale, du haut des dogmes? On n’est pas plus dédaigneux, à l’altitude, des modestes replis du vallon. Ils ont, certes, raison, tous ceux qui travaillent à étendre l’horizon humain. Toute pensée nous donnant plus d’air, plus de lumière et plus d’espace est une messagère du monde supérieur. Et l’on ne parviendra jamais à fermer au-dessus de nos têtes la trouée sur l’infini. En vain rognerez-vous les ailes de l’âme, en vain direz-vous à l’esprit: tu souffleras jusqu’ici et pas plus loin. D’instinct il s’élance au pays de l’inconnu et du mystère. Mais pourquoi transformer en chaîne ce lien libérateur qui nous joint à l’au-delà? Pourquoi s’égarer et s’épuiser aux régions vertigineuses, dans l’air irrespirable?

Par quelle illusion l’homme se croit-il plus près de Dieu, lorsqu’il a escaladé quelques échafaudages de dogmes? L’humble chemin du cœur, serait-il terre à terre? Le souci du mieux, dans la conduite, le soin de la maison et des enfants, le service de ceux qui souffrent, l’emploi scrupuleux du temps et des forces, seraient-ce là choses exemptes de grandeur? Remettre à Dieu l’inconnu et l’avenir, pour s’appliquer avec énergie au devoir présent clairement indiqué, serait-ce une méthode moins sûre que de remettre les besognes pratiques au lendemain douteux où nous saurons enfin ce que nous ignorons?

CONTRADICTIONS

L’AMI.--Quand il y a contradiction entre les aspirations légitimes du cœur humain et les constatations de la science positive, il faut en conclure qu’il y a erreur. L’espérance et la réalité sont faites pour s’accorder. Une réalité désespérante serait un non-sens. La réalité suprême, seule vraie, c’est la plénitude absolue, dépassant toute conception, défiant toute espérance. Nulle aile n’est assez hardie pour en atteindre la limite, car elle n’a pas de limites. Nous émanons de l’être; il nous environne et nous porte. Sa richesse infinie contient de quoi combler tout ce qui en nous est aspiration vraie et juste. Aucune contradiction ne doit donc nous arrêter, ni nous troubler. La seule conclusion à en tirer est celle-ci: il faut ou bien que l’espérance trouve un autre chemin, ou la réalité une autre interprétation.

Quelquefois tous les deux sont désirables.

L’ÉVANGILE INCONNU

L’AMI.--La plus large habitation offerte à l’âme, la patrie spirituelle la plus compréhensive, est l’Évangile. Son esprit n’est réfractaire à aucune tendance foncièrement humaine. Il offre la plate-forme où peuvent se rencontrer tous les intérêts supérieurs, fraterniser toutes les formes d’intelligence, se lier tous les efforts. Hélas! qu’ont fait de cette habitation les hommes à vues courtes, rapides à trancher, à clore les questions, à dénoncer la solidarité de l’adversaire? Ils en ont muré les fenêtres, verrouillé les portes, épaissi les remparts: ils l’ont transformée en cachot pour l’esprit, en citadelle hérissée et menaçante d’où l’anathème se lance à ceux du dehors. Et de temps en temps, de l’intérieur, quelque frère ayant cessé de penser selon la formule, est jeté par-dessus la muraille.

Ils ont agi à l’égard de la maison comme à l’égard du maître.

«Je suis le fils de l’homme», avait-il déclaré. Ils en ont fait un chef de parti, ou tout au moins, même en le divinisant, un homme comme les autres, tenant à ses particularités, à son nom, à son moi, accessoires inclus. Et qui donc a compris que le Fils de l’homme n’était ni à comparer, ni à mettre en concurrence avec personne? Car de tout ce qui fut grand et saint à travers les âges, dans n’importe quel contingent de l’humanité, il aurait pu dire: Celui-là est avec moi, et je suis avec lui; bien plus, celui-là est un peu moi, et moi je suis lui.

Ne s’est-il pas identifié avec les petits, les enfants, les malades, les pauvres, les prisonniers? Quel est ce _moi_, à qui est fait tout ce qu’on fait aux autres, bien ou mal? Est-ce le moi d’un _particulier_, ayant des intérêts privés, dirigeant une raison sociale, en rivalité avec d’autres? Non, il est le Fils de l’homme, et rien d’humain ne lui est étranger.

Quand ses champions fanatiques attaquent la science, c’est _lui_ qu’ils attaquent. Quand ils persécutent les hommes en son nom, c’est _lui_ qu’ils persécutent. Quand vous méprisez les humbles, les simples, c’est _lui_ que vous méprisez. Quand vous abaissez les prophètes pour le grandir; quand vous diminuez les sages païens pour augmenter son éclat; c’est _lui_ que vous abaissez, diminuez et voilez. Il n’a pas concouru pour le prix de sainteté, ni pour celui de sagesse, ni pour celui de grandeur. Vos comparaisons, vos petites rivalités, les couronnes que vous arrachez à d’autres, pour les jeter à ses pieds, sont des procédés odieux et méritant d’être condamnés par la parole: «Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes animés!»

JE SUIS LE CHEMIN, LA VÉRITÉ, LA VIE

L’AMI.--L’essence de la foi chrétienne est la certitude que l’Invisible se fait homme. L’aboutissant le plus parfait de l’Esprit besognant derrière le voile des choses sensibles, se trouve, pour l’homme, dans une conscience d’homme animée de son souffle et remplie de sa présence. La Foi au Dieu-Nature est difficile. Il y a trop de distance entre lui et nous. S’il est gracieux, doux, apaisant aujourd’hui, demain il est sauvage, dévastateur, sans entrailles. Ses brutalités choquent notre conscience. On ne peut pas se nourrir du roc. La formidable divinité naturelle, active dans les forces mécaniques du monde, offre à l’homme une pierre, lorsqu’il demande du pain.

Plus près de nous est le Dieu traduit en humanité, Dieu visite l’homme par l’homme. Justice, sainteté, tendresse, pardon: ni les astres, ni les plantes, ni les bêtes, ni aucun spectacle de la création, ne nous révèlent ces réalités comme nous le révèle un être humain animé de la vie supérieure. A celui-là nous pouvons dire: En toi mes problèmes sont résolus, mes dissonances changées en harmonie, les passages obscurs de la vie, de l’histoire, des écritures, interprétés. Tu me traduis Dieu, et le monde, et moi-même, en vérité assimilable et nourrissante.

UNE CHOSE EST NÉCESSAIRE

L’AMI.--Mais, en tout cela, il n’y a d’essentiel que la vie et la puissance. Les mots pour en parler, les formules pour enfermer ces expériences, sont riches et variées. Leur office est de traduire, faiblement et de loin, l’intraduisible, d’exprimer, en bégayant, l’ineffable. Leur attitude vraie est l’entière humilité, je dirais presque l’effacement. Elles ne sont jamais plus efficaces que lorsqu’elles demeurent à tout moment prêtes à se retirer devant la grandeur de ce qu’elles essaient de faire pressentir.

Si la parole, la doctrine, la croyance se substituent à la foi vivante, elles sont usurpatrices.

Regardez vivre et enseigner le Christ. Jamais il n’a _endoctriné_ personne: il embrasait les cœurs par son contact. Son Évangile n’est pas un corps de doctrines qu’il impose et dont il confie la garde à des scribes jaloux d’exactitude littérale. C’est une force de tendresse, de lumière, de courage, de joie, de paix. C’est de la vie infinie et divine, palpitant dans la poitrine d’un homme, vibrant dans sa voix, brillant dans son regard. L’âme, déconcertée par les étrangetés et les contradictions du monde, se sent envahie comme par un souffle de la patrie. Les yeux s’ouvrent, le cœur se dilate, l’espérance renaît. Les vieilles souillures et les vieilles méchancetés cèdent sous cette influence, comme la glace fond au rayon de juin. L’auditeur même d’un seul jour, sentant passer dans l’air une vertu libératrice, se dit: «Dieu a visité son peuple. Ceux qui étaient assis dans l’ombre de la mort ont vu une grande lumière.»

BONNE NOUVELLE

L’AMI.--Dieu t’aime, et le monde est à Dieu. Toutes choses devront, en fin de compte, tourner à bien.

Pauvre humanité perdue, errante, usée de fatigues, chargée de fautes et de misères, le Père te parle et t’appelle. Surgis de ta poussière! Lève ton regard vers les hauteurs!

Tu es une espérance de Dieu, donc tu ne peux périr. Ta destinée, commencée dans la peine et les larmes, s’achèvera dans une lumière immortelle. Toutes tes souffrances seront oubliées dans la gloire qui doit être manifestée en toi. Crois cela! Fais cet honneur à Dieu de penser que tes affaires sont les siennes et qu’aucune puissance, aucun malheur, aucun événement ne peut t’arracher de sa main, ni empêcher sa volonté d’amour de se réaliser à ton égard! Cherche, travaille, combats, laboure et sème, mais ne te soucie pas, ne t’inquiète point!

Au sein de tes ignorances, trouve le calme dans la pensée que Dieu connaît ce qui t’échappe! Il ne te demande pas de te présenter devant lui avec une explication correcte de l’Univers. Il n’est pas le Sphynx, proposant une énigme et dévorant ceux qui ne peuvent la résoudre. Aie confiance, abandonne-toi à lui!

SI VOUS CROYEZ EN DIEU, CROYEZ AUSSI EN MOI!

L’AMI.--Il en est qui croient en Dieu et désespèrent de l’homme.

Ne pas croire à l’homme, à la vie, au labeur utile, à l’effort combiné de la conscience et de l’intelligence. Considérer la terre comme une colonie perdue, une entreprise manquée. Ne pas croire à la victoire de la Justice, de la Fraternité, du Bien sous toutes ses formes, c’est la pire incrédulité.

L’incrédulité ne consiste pas dans l’impuissance à se mettre en tête certaines formes de doctrine ou certains faits présentés comme historiques: elle consiste à penser que la vie n’est qu’une grande vanité dont on ne tirera jamais rien de bon et dont il est préférable de souhaiter la fin.

Nous sommes ici pour faire une œuvre, une œuvre avec Dieu.

... «Et nous avons pour nous ce quelqu’un d’inconnu «Dont on voit par moments passer l’ombre sublime «Par delà la muraille énorme de l’Abîme.»

L’honneur de Dieu est engagé dans nos affaires.

Malgré toutes les fautes et les tares des hommes, l’auteur responsable de ce monde, en définitive, c’est Lui. Donc nous ne saurions faire faillite.

Notre esquif, ballotté par mille tempêtes, a de meilleures garanties que n’en offrait au pilote effrayé le fameux imperator en disant:

Tu portes César et sa fortune.

En haut les cœurs! Ouvrons nos voiles aux souffles d’espérance! Tout ce qui encourage, tonifie, augmente l’entrain et la joie est bon, est vrai. Toute doctrine réconfortante est un flambeau de vie allumé au foyer éternel.

L’erreur, c’est ce qui décourage, accable, assombrit, fait tomber les bras et hausser les épaules devant l’œuvre humaine.

_Il faut avoir la Foi._ C’est le trésor des trésors, la racine de la vie, le lien nourricier qui nous rattache à la Source des êtres.

Rien de beau, de grand, de durable, rien d’humain ne se fait sans la foi.

La Foi transporte des montagnes. La croyance est elle-même souvent une montagne à transporter. Il faut donc que la croyance s’amende, s’épure sans cesse et demeure toujours au rang d’humble instrument de la Foi.

Communiquée et provoquée par des signes visibles, des faits transitoires, que la Foi en devienne, à la longue, indépendante! Née de certaines conditions, qu’elle s’élève au-dessus de toutes les conditions! Ainsi tombe la coquille protectrice quand éclôt l’oiseau.

DIEU EN CHRIST

L’AMI.--_Ce qu’il y a de meilleur en Dieu c’est l’homme._ Un Dieu qui ne se traduirait pas en humanité, n’existerait pas pour nous. C’est l’être en soi, trop haut et trop loin, trop chaud et trop froid. Il faut qu’il se mette à notre niveau et à notre température, et pourtant qu’il nous dépasse de toute la hauteur de l’infini. Voilà le mystère, rapproché de notre horizon par la révélation en Jésus.

Le Dieu qui nous a regardés par ces yeux, touchés par cette main, appelés par cette voix est plus grand que tout le monde visible. Aucune force naturelle, aucune majesté terrible ou souriante, aucun tonnerre de Sinaï, aucune sérénité de l’Olympe n’en approche.

Mais il est là, tout près de nous. Avec nous, il souffre. Il pleure de nos larmes, et afin qu’elle soit moins obscure, avec nous il se couche dans la tombe. Il regarde toute notre destinée douloureuse et sublime et dit, à chaque étape: J’en suis!

LE FILS DE L’HOMME

--Qui donc es-tu?

--Je suis le Fils de l’Homme. Toute vierge pure m’enfante.

Tout coup frappé sur le faible et l’innocent meurtrit ma face. Pas de larme dont je ne pleure; pas de rayon de soleil dont je ne me réjouisse.

Je suis dans l’assemblée de ceux qui s’aiment, dans la solitude de ceux qu’on oublie.