Part 9
L’AMI.--Celui qui mène Orion comme un troupeau a mis pour limite à sa puissance la liberté d’une âme. Il n’en violente aucune, même dans l’intérêt du salut. Pour toucher un misérable qui se souille et s’égare, il se fait petit, presque suppliant. Quelle leçon donnée à l’homme toujours enclin à imposer sa volonté; aux justes regardant les pécheurs du haut de leur justice! Nous sommes trop grands devant les petits, c’est le meilleur signe de notre médiocrité morale. Dominer, régenter, diriger, contraindre, voilà notre méthode à nous! Les résultats sont déplorables: soumission feinte, adhésions superficielles, indifférence, révolte.
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Peser sur les consciences, est de pratique courante. Chacun fait intervenir les mobiles qui lui paraissent qualifiés pour provoquer une détermination. Les parents pèsent sur leurs enfants. Ils remplacent la juste autorité par l’abus de leur privilège d’aînesse. Ils déforment le caractère et la volonté de leur propre chair.
Les Églises font de même. Partout l’âme est sacrifiée à l’alignement. L’Écriture a dit: «Tu ne passeras pas le rasoir sur la tête de mes prophètes!» Ce sont ces têtes-là qu’on rase le plus. Bien mieux: on les supprime.
Ne contraignons personne, n’endoctrinons personne! C’est un abus immoral de peser sur les esprits. Faisons de la lumière, simplement! Éclairons la vie par cette clarté que propage l’amour vrai! Ainsi notre influence sera libératrice, vivifiante, créatrice d’activité nouvelle et de conviction personnelle. Nous n’éteindrons pas l’esprit. Nous enfanterons des âmes à la vie supérieure, au lieu de transformer quelques semblables en automates, et quelques germes d’âmes en momies.
LA BIBLE ET LA CRITIQUE
L’AMI.--On fait à plaisir une mauvaise réputation à ces deux puissances.
La Bible prétendrait à des privilèges. La critique aurait à son égard des intentions malicieuses.
Faux bruits, fumées que tout cela! Mettons les choses au point!
La Bible _est_. La critique s’emploie à la reconnaître en elle-même et par elle-même, non sur la foi de tierces personnes. Il faut très simplement penser que la Bible doit gagner à être connue telle qu’elle est. Cela peut mettre d’accord tous les esprits droits et qui n’ont point d’intérêt «_à côté_».
--Je suis entièrement de ton avis. Mais j’en ai un autre encore que je ne me laisserai pas prendre. Les questions d’authenticité sont fort intéressantes. Toutefois, avant qu’elles soient résolues, il coulera bien de l’eau sous les ponts. Alors, après m’y être appliqué de mon mieux et selon le devoir strict, je reprends ma vieille Bible, et je lui dis: Telle quelle, je t’aime, toi qui pleures de toutes nos larmes et chantes de toutes nos joies. Il m’est doux de te relire comme te lirait un ignorant, grande de ton anonymat et de ton éternité. Tes auteurs et tes actes de naissance me sont indifférents. L’âme humaine t’a enfantée, dans sa douleur comme dans son espérance. Tu donnes la mesure de sa misère et de sa noblesse. Et j’aime en toi tous ceux qui ont bu à tes sources, reposé sous tes abris, posé sur toi leur tête pour le dernier sommeil.
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La Bible est fourmillante de paroles de vie, comme le ciel d’étoiles. Et, pareilles aux étoiles, ces paroles sont des mondes.
PRENDS GARDE!
--Que l’Évangile est plus simple que les conciles, les Pères, les théologiens de toute race! Comme une parole du Christ est plus fortifiante que leurs doctes broussailles! Qui nous délivrera du fatras des scribes, pour nous faire entendre encore la Voix sur la montagne?
L’AMI.--Prends garde! ne commets pas d’injustice. Il faut beaucoup de bonne théologie, pour nous empêcher d’en faire de la mauvaise. Par méfiance du médecin, on risque de tomber dans les rebouteurs.
Tout le patrimoine humain a besoin d’être contrôlé. Pas de bon pain sans bon blé. Pas de blé net sans crible. Cribleurs de textes, trieurs d’idées, fonctions indispensables. Rendons-leur justice, tout en constatant leur insuffisance à donner la vie!
De temps en temps, d’ailleurs, ce travail, je te le concède, est agaçant. Il produit l’effet des moulins dont le tic-tac et les grincements assourdissent. Alors jouis de ta liberté, va ailleurs! Redeviens enfant, épanouis ton âme au soleil de Dieu, et bois sa rosée sans te soucier du reste!
ATHÉISME
--C’est un athée!
L’AMI.--Hum! Que crois-tu avoir dit par là? Il ne faut pas confondre les diverses sortes d’athéisme. Les distances entre elles sont capitales. Autant de façons de croire en Dieu, autant d’athéismes. De quel Dieu êtes-vous athée? C’est ce qu’il importe de définir. On a appelé Socrate un athée, Jésus un blasphémateur. Dieu certainement doit être athée de toutes les fausses divinités, c’est-à-dire de bien des formes sous lesquelles il est invoqué, enseigné, caricaturé dans le monde.
L’athéisme a une racine mauvaise quand il est le fruit de l’impiété. L’homme entier se trouve vicié par l’impiété. Elle est l’absence de tout respect, de toute vénération, de tout sentiment de la valeur des êtres. Un esprit de souillure et de profanation l’anime. Sous cette forme, l’athéisme n’est pas une doctrine, mais une dépravation criminelle. Il n’est pas permis de confondre avec lui des états d’esprit respectables. D’ailleurs, cette sorte d’athéisme, qui n’est que profanation et impiété, peut se rencontrer chez des hommes faisant profession de croire en Dieu. Ne nous y trompons point! Croire en Dieu, ce n’est pas prononcer son nom et jurer par un credo. Si le cœur est impur, haineux, méprisant des droits, des idées, des croyances d’autrui, dépourvu de respect, de tendresse, de scrupule, nous sommes en face du pire athéisme, hypocritement décoré, à la surface, d’une étiquette religieuse. Cette forme d’athéisme, je le crains, est très répandue.
Une autre l’est encore plus. Quand une routine séculaire a pétrifié la croyance, elle se maintient chez des milliers d’hommes à l’état de corps étranger, sans lien avec l’organisme, sans action sur la vie. C’est de l’athéisme pratique. La majorité des hommes n’ont pas d’autre religion. Ils sont frères des athées routiniers, niant Dieu avec indifférence comme les autres y croient.
L’athéisme philosophique provient de plusieurs causes. Certains esprits engagés dans la conception mécanique du monde, considèrent l’idée de Dieu comme une inutile superfétation. Elle ne leur paraît répondre à rien de positif. Ils l’éliminent, par conséquent, ou s’imaginent l’éliminer. Ils ont souvent l’athéisme jovial.
Chez d’autres, l’athéisme est le résultat d’une impossibilité de croire, douloureusement ressentie.
Mais, au fond, quel Dieu nient-ils? La plupart nous prouvent par leurs écrits et leurs propos que c’est une simple abstraction, une image imprécise, divinité mort-née tombant de l’arbre comme un fruit maladif. Leurs négations ne détruisent qu’un fantôme. Le noyau résistant de l’idée de Dieu, ils le gardent et, sous d’autres noms, en font des pièces essentielles de leur pensée. La mort des dieux est une de leurs thèses favorites. Mais ils travaillent, sans le savoir, à leur résurrection.
La forme la plus intéressante de l’athéisme est celle où une conception, jusqu’alors acceptée, de la divinité s’effondre devant les progrès de la conscience humaine. Quand l’homme est devenu plus grand, plus désintéressé, plus équitable, et en somme meilleur que son Dieu, l’image de celui-ci pâlit et s’éteint au for intérieur. Ces cas d’athéisme supérieur existent. En regardant de près le Dieu officiel, on est obligé d’avouer qu’il n’a que ce qu’il mérite. Si l’ancienne mythologie attribuait aux dieux des mœurs dont rougiraient des humains quelque peu propres, nous ne surprenons que trop souvent dans l’enseignement religieux courant, des doctrines sur Dieu, injustifiables devant la conscience. Puérile, tracassière, rancunière, arbitraire, sa mentalité rappelle celle du despote oriental n’ayant de compte à rendre à personne. Il exige une justice qu’il ne pratique pas, impose des douleurs dont il est lui-même exempt. Sa partialité tient du prodige; son inaltérable sérénité fait un scandaleux contraste avec la misère humaine. Devant un cœur d’homme sincère, dévoué, droit, équitable, clément, cette figure manque de prestige moral. Et l’attitude de ses défenseurs achève de la compromettre. Ils ont mêlé leur Dieu à trop d’affaires injustes, ils ont trop souvent solidarisé sa cause et la leur, substitué leur masque à son visage.
Qui sait si le vrai Dieu n’a pas rompu avec ses champions attitrés pour aller habiter incognito le cœur de ceux qui ne le nomment pas, mais vivent de sa vie? En tout cas la situation est grave. Elle exige les réflexions et les efforts de tous les hommes religieux, et principalement de ceux qui ont charge d’âmes. Par quel filtre de repentir, de douleur, de labeur obstiné, ne devra pas passer notre conception de Dieu, pour ressortir limpide, salutaire, libératrice, comme elle jaillissait du cœur des vieux Prophètes et de Jésus.
Mais ils se trompent, les athées convaincus qui parlent de la disparition de Dieu, ou qui pensent devoir le déraciner de nos âmes, afin d’en extirper les tares d’une religion momifiée, démoralisante, schismatique, étroite, adversaire de la liberté et du progrès humain. L’homme a besoin de Dieu. Plutôt que de s’en passer, il serrera dans ses bras de pauvres fétiches. Si vous voulez le délivrer de l’esclavage des doctrines étouffantes, donnez-lui une conception de Dieu où l’on respire à l’aise.
Le mal ne doit pas nous faire oublier le bien. L’idée de Dieu a brillé sur l’humanité d’une immense clarté. Vous-même, par atavisme, en restez imprégnés. On ne la remplacera jamais par rien que par elle-même, purifiée, remise au point du degré nouveau de conscience et de vie sociale. Que tous les hommes de bonne volonté suivent chacun leur chemin, fassent leur œuvre désintéressée! Un jour, ils auront amassé dans la peine et l’angoisse les matériaux d’un édifice religieux nouveau, largement ventilé, hospitalier, digne de Dieu et de l’humanité.
Ce jour-là, nous devrons une reconnaissance particulière aux travailleurs de la première heure, y compris les pieux athées, que l’insuffisance des religions existantes avait jetés dans la négation et fait se replier sur eux-mêmes pour chercher mieux.
SOCIALISME
--Es-tu socialiste?
L’AMI.--Non.
--Pas possible! Moi qui te croyais corps et âme acquis à cette grande cause du peuple, de la femme, de toutes les libérations et de toutes les réparations! Et tu n’es pas socialiste? Quelle contradiction!
--C’est plutôt de la logique.
--Tu es conservateur, alors, et bourgeois?
L’AMI.--Encore bien moins. Pour éviter de me perdre en Charybde, me précipiterai-je dans Scylla? Écoute: si le socialisme n’était que la tendance désintéressée vers une plus haute justice pour tous, je serais socialiste avant la lettre. Mais le socialisme est tant d’autres choses, que je dois fuir cet _isme_ comme tous les autres. La cause du peuple, j’en suis. De ceux qui s’en attribuent l’intelligence unique et la défense exclusive, je n’en suis pas. Les uns sont violents, injustes, haineux; comment les suivrais-je? Les autres sont à tel point particularistes, que leur penchant naturel les entraîne sans cesse aux scissions. Ils ne s’entendent, même entre partisans, qu’à titre provisoire. L’excommunication est une de leurs principales formes d’activité.
Lorsque l’un d’eux se distingue, il devient aussitôt suspect. Je trouve leur fraternité trop batailleuse, leur égalité trop soupçonneuse, leur liberté trop éprise d’alignement. On peut admettre des fautes, et tout le monde en commet; mais il n’y a pas d’anomalie, à exiger d’un homme la mentalité de son idéal. Plus le grand idéal d’humanité m’attire et me fascine, plus ses champions attitrés m’apparaissent mesquins. Je crains que le socialisme actuel ne soit antisocial par plusieurs de ses tendances prédominantes.
--Tu es d’une sévérité excessive. Pense à toutes les difficultés de la lutte pour l’avenir, au misérable point de départ, aux ténèbres sociales où les esprits sont plongés. Ceux-là, sortis du milieu, peuvent-ils n’en pas porter les tares? Que deviendrait le bourgeois, si tu lui appliquais la mesure que tu appliques aux socialistes?
L’AMI.--Nos sévérités les plus grandes, nos scrupules les plus exigeants doivent être du côté de la cause préférée. Contre une foule de socialistes d’étiquette, j’ai ceci: qu’ils sont aussi bourgeois que les bourgeois, avec l’hypocrisie en plus. Ils revendiquent un autre monde, mais ils sont conservateurs des principaux vices de celui-ci. Où est le désintéressement? Désirer une situation meilleure dont les frais seraient pour autrui, et pour vous les avantages, ne me semble pas un mérite suffisant. Depuis quand l’arrivisme est-il une vertu? Je vois ici, dans la foule, des appétits; chez les meneurs, de l’ambition. Par quel privilège ces appétits valent-ils mieux que ceux du bourgeois; par quelle grâce de parti cette ambition est-elle moins impure? Pas plus que l’esprit repu et satisfait, l’esprit de revendication ne constitue une force libératrice.
--Tu ne vois que le mal. Est-ce moi maintenant qui te montrerai le bien? Tant de généreuse dépense de soi-même, tant de souffrances endurées pour la cause, d’esprit de sacrifice mis en œuvre et patiemment semé, en vue de temps meilleurs! Une somme incalculable de courage, d’endurance, une invincible poussée en avant, malgré la misère du présent et ses charges écrasantes! Le peuple a pris tout mon cœur. Je le trouve si bon, si magnanime, si prompt au pardon, si lent à la colère, si admirable dans son espérance d’une humanité plus belle.
L’AMI.--Le peuple est une chose, la politique et l’économie politique des partis socialistes en est une autre. Vivre du peuple n’est pas vivre de la vie du peuple. Se réclamer du peuple, n’est pas lui appartenir de cœur. Exploiter une cause n’est pas la servir. Si l’on passait au crible du bon sens et de l’équité tous ces socialismes laïques et ecclésiastiques, il ne resterait pas beaucoup de bon froment pour les semailles de l’avenir. Dans tout cela, j’aperçois en outre un partage inégal: les uns font le bruit, ils sont au premier plan et prétendent tout conduire; les autres font la besogne, et tout le monde les ignore. Nous enrôlerons-nous parmi les mouches du coche?
--Hélas! évidemment il y a beaucoup de vrai dans ces critiques; mais le socialisme n’en est pas moins une des grandes forces pour le bien et le progrès, actives à l’heure présente.
L’AMI.--D’accord; mais il aura du mal à se dégager de ses _patrons_, les socialistes attitrés, et de leurs formules. A supposer que ne règne ici qu’un esprit détaché des bas appétits et des vulgaires ambitions, un immense désir de voir le mieux se réaliser, et naître une société moins criminelle et moins incohérente, que peut-on attendre de bien de cette rage de théorétiser? La plupart de ces prétendus hommes d’avenir sont ivres de formules, fanatiques de symétrie. La société qu’ils rêvent est un casier à musique. De plus, ils balaient du domaine de l’esprit tout ce qui, à première vue, ne cadre pas avec leur système. On tarit les sources de la vie avec ces procédés-là. Au commencement des grands mouvements, il y a les pionniers, les éclaireurs, les prophètes, beaucoup de souffle, de ressort, de puissance expansive. Les mandarins viennent sur le tard. Ils creusent à l’idée des canaux pour y circuler, en attendant qu’ils lui creusent une tombe qu’ils scelleront de leur sceau. Ici, les doctrinaires, les marchands de formules, les scolastiques et les pédants encombrent le début.
Ne vois-tu pas aussi l’incohérence de leur philosophie? Champions de l’opprimé, défenseurs du faible, la plupart adoptent en bloc une doctrine matérialiste. Ils sont en lutte contre l’égoïsme, le droit du plus fort, et proclament une théorie de l’Univers où la faiblesse est le vice par excellence, où l’égoïsme est la première des vertus. Pour faire surgir une société nouvelle, large, altruiste, fraternelle, de l’utilitarisme inférieur, tel qu’il sévit sous nos yeux, un autre idéal est nécessaire, d’autres motifs d’action, une vue plus nette et plus sûre de la vraie nature humaine. Je vois nos tares profondes, nos plaies horribles. Tu ne me rencontreras jamais au rang des satisfaits, ni des résignés à l’iniquité et à la misère. Il faut que ce monde soit vaincu et qu’il n’en reste pas pierre sur pierre. Mais on vaincra le monde mauvais par l’Esprit, l’injustice par la justice, la haine par l’amour, l’esclavage par la liberté, l’exploitation par le sacrifice, le mensonge par la vérité. La bête humaine ne fondera pas la Cité de l’Avenir. Voilà pourquoi je ne me convertirai pas au socialisme existant. J’estime, au contraire, qu’il a lui-même le plus urgent besoin de se convertir au socialisme supérieur, comme les médecins à l’hygiène, les juges à la justice, la Synagogue aux Prophètes, et les Chrétiens à l’Évangile.
* * * * *
L’AMI.--Si chacun voulait vivre et pratiquer la centième partie de son socialisme, nous serions sauvés. Les joueurs de flûte sont légion, les danseurs très rares, et par une perversion fâcheuse de l’altruisme, chacun fabrique du socialisme... pour l’exportation, pour le prochain.
AIME L’IDÉAL!
L’AMI.--Au sanctuaire de l’âme, prépare le royaume des cieux! Mets en honneur ce qui sur terre est à la peine! Environne de beauté ce que la vie courbe et flétrit! Libère les opprimés; à l’exilé donne une patrie, un foyer au déshérité, un compagnon au solitaire! Pose la couronne sur la tête des vaincus; répare les injustices, comble les distances!
C’est en nous que commence la victoire sur le monde, si d’abord nous avons en nous lavé, effacé la vieille tache d’iniquité, rejeté la haine, voulu le bien de toute la force de nos résolutions, accepté le sacrifice. Ne fais pas baisser pavillon à l’idéal, devant les démonstrations d’une réalité grossière! En haut ton cœur, mon fils! Lorsqu’en dehors le fait brutal triomphe, que la sottise ou la méchanceté s’étalent, unies à la force, et reçoivent l’hommage qui va au succès, le moment est venu d’offrir à l’idéal un hommage intérieur. Fais-lui fête, pavoise, illumine! Ne l’aime pas à moitié, avec mollesse et regret, comme une chose impossible et d’avance condamnée! Aime-le de toute ta foi! Marche à sa clarté! Et la nuit même, autour de toi, deviendra le jour.
Il faut que l’œuf soit couvé, pour éclore. Aimé, réchauffé dans nos cœurs, l’avenir plus beau, lentement prend figure. Un jour, la coque pesante, la prison où le retiennent ses ennemis coalisés, se rompt sous la poussée vivante, et l’idéal déploie ses ailes en pleine réalité.
HAUTE ÉGLISE
L’AMI.--Vers la sainte Église, une, universelle, toutes les autres devraient être des voies ouvertes, amenant du Nord et du Midi, de l’Orient et de l’Occident, à travers les diversités de la vie et des pensées, les fragments d’humanité à l’humanité intégrale. Vestibules visibles d’un invisible sanctuaire, visant toujours plus haut qu’elles-mêmes, et plus loin, ainsi m’apparaissent dans leur beauté, humbles mais collaboratrices d’un dessein grandiose, les Églises.
Pratiquement, elles sont de vieilles et respectables raisons sociales, cultivant, sous des formes différentes et en concurrence, la religion mise en formules. Elles enferment leurs adeptes dans le vestibule, et la porte est murée qui devrait conduire au sanctuaire supérieur. Abaissement regrettable!
Mais voici qui l’est plus encore. Les Églises constituent des milieux conservateurs bien clos, où se pratique, par la concentration de toutes les peurs, l’obstruction à tous les progrès.
Le bien très réel, accompli dans ces milieux, est neutralisé par leurs mutuelles rivalités. L’esprit d’étroitesse s’y installe à la longue, presque fatalement. La pratique est si loin de l’idéal, qu’elle en est à peu près la négation. De fait, les Églises comptent parmi les principaux agents de division entre les hommes. Il n’y a pas d’obstacles plus décidés sur le chemin qui conduit à l’universelle fraternité.
--D’une semblable réalité comment passer à l’idéal?
L’AMI.--Ce sera long, car le mal est chronique, et il se considère comme le plus grand des biens. Il n’y a qu’un remède: la douleur des croyants, pacifiques et fraternels. Rien n’est ingénieux comme la souffrance. Je vais te signaler un moyen qu’elle m’a suggéré.
Tu sais quel âpre combat les êtres se livrent entre eux pour le pain. C’est une de leurs principales causes de conflits. Qu’ont-ils trouvé de plus significatif dans le but de symboliser une autre mentalité que celle du féroce acharnement autour du pain? Ils ont trouvé l’hospitalité. L’hospitalité consiste à dire pendant une heure à son semblable: Ma maison est ta maison, ma table ta table, mon pain ton pain. L’hospitalité nous apparaît donc au milieu du conflit sauvage des appétits comme une pierre d’attente d’une société meilleure, pacifiée dans l’entente et le mutuel dévouement.
Il y a là une indication à noter. Les Églises devraient faire ce que font les particuliers: exercer l’hospitalité mutuelle, large, généreuse, bienveillante, telle qu’elle s’exerce à certains foyers bienfaisants où l’hôte, même d’un jour, se sent chez soi, parce que accueilli, compris, aimé.
--Oh! mon ami, que tu es jeune, toi qui as tant vu d’hommes! Les galets du rivage déploieront leurs ailes parmi les blanches mouettes, avant que les cœurs endurcis, aigris, portés à l’antagonisme violent, ne suivent la pente de douceur où tu prétends les mener.
L’AMI.--Il me plaît d’aspirer avec force aux progrès difficiles. Sachons vouloir ce qui est légitime, espérer ce que nous aimons!
Désirons le bien avec une ardeur complète! Regardons-le, décrivons-le! Pour moi, lorsque la réalité grossière s’enfle sous mes regards, je salue en esprit ce qui devrait être.
Je rêve donc d’Églises, se recevant entre elles. La synagogue, aujourd’hui, ouvrirait toutes larges ses portes aux fidèles chrétiens. Demain, les chrétiens recevraient les Juifs dans leurs cathédrales et leurs temples. On ferait régner, ce jour-là, une cordialité générale, quelque chose de l’esprit qui devait souffler sous les tentes d’Abraham, lorsqu’il accueillait, le soir, des hôtes mystérieux. S’ouvrirait-il quelque part un culte nouveau, se bâtirait-il un sanctuaire neuf, on pendrait la crémaillère spirituelle en présence des frères des autres cultes. Tout cela, non avec l’arrière-pensée de se convertir mutuellement, mais pour marquer avec force ce qui unit les hommes et pour nous reconnaître frères en douleur comme en espérance, en misère comme en grandeur.
--Hélas! tout cela est fort touchant, mais y penses-tu sérieusement? Va faire ta proposition aux chefs, de part et d’autre! C’est du mépris et de hautains refus que tu recueilleras.
L’AMI.--Il nous faut monter, avec notre volonté de bien faire, plus haut que les refus et les mépris. Les rivalités, les oppositions d’idées, les atavismes, sont comme des montagnes séparées par des crevasses. Élance-toi dans la région sereine de l’humanité réconciliée! Baigne ton corps dans la lumière clémente qui tombe de l’infini sur les pics neigeux, les gouffres noirs! Vis dans ce qui doit être, et tu transformeras ce qui est! Tu rapporteras, de tes séjours dans l’idéal, la force de ne jamais négliger le moindre détail pouvant conduire à mieux.
La virulence de l’esprit sectaire est incroyable, le monde aujourd’hui en est empoisonné. Raison de plus pour nous attacher à tout ce qui peut le combattre. Vivre et agir par la foi vaut mieux que de se laisser démoraliser par ce qu’on a sous les yeux de peu réconfortant. Te crois-tu seul? Ne suis-je pas avec toi? Ne penses-tu pas ce que je pense, ne le désires-tu pas? Aie donc le courage d’espérer la victoire pour ce qui est l’objet de ta profonde et invincible conviction! Certainement tu as des compagnons. Sors ton drapeau, ils s’assembleront! Que ceux qui croient à l’humanité pacifiée et fraternelle se reposent de temps en temps des scandales de l’esprit sectaire, en se rencontrant entre eux pour partager ce qu’ils ont de meilleur! Les droits de l’Idéal sont imprescriptibles.
Elle existe, quoique invisible, l’Église idéale, l’Église de Dieu. Des âmes vivent un peu partout, dans les milieux divers, qui ont plus de bonheur à constater un seul point commun, qu’à signaler cent motifs de division. Les pierres sont prêtes, d’une haute et lumineuse cité, où les âmes sevrées d’amour pourront lui chanter un hymne nouveau. A cet hymne grandiose, public, préludons par de chaudes fraternisations familiales, mettant le cœur au large! Et l’heure viendra où ce qui timidement se dit à l’oreille se criera sur les toits.
HUMANITÉ TRIOMPHANTE. HUMANITÉ MILITANTE
L’AMI.--Nous pouvons concevoir de loin, comme une figure idéale, l’humanité accomplie. Tous les travailleurs de l’avenir marchent à cette lumière. Dans les jours de tempête, comme dans ceux, plus énervants, de calme plat, cette haute figure de beauté les soutient.
--Et pourtant, malgré les splendeurs de l’idéal, malgré ce doux rayon qui tombe sur notre route, la marche m’intéresse plus que l’arrivée.