Chapter 2 of 12 · 3926 words · ~20 min read

Part 2

O comme nous t’aimions!

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Inattendu, comme tombe du ciel bleu un coup de foudre, le mal te saisit. En quelques jours il fallut rompre le cercle de famille et partir, chercher à l’altitude un auxiliaire contre l’ennemi.

Nous fûmes vaincus. Mais tu n’as jamais murmuré, ni formulé une plainte. Où donc avais-tu appris la patience, l’art difficile de souffrir, le calme dans la misère et la simplicité devant la mort? Dieu seul le sait.

* * * * *

Te savoir en sa main, dans cette main où sont aussi les vivants, voilà notre suprême refuge dans la peine. Que Dieu nous le garde, nous augmente la confiance pour les jours à venir et nous la maintienne, à l’heure dernière.

Cher ami, prématurément parti d’entre nos bras où tu étais et restes tant aimé, ta place vide sera pour nous une cause de deuil et de regrets.

Mais comme ta figure était douce à la mort, comme tu as souffert avec patience, comme ton bon sourire et tes caresses mettent de la lumière sur ces heures sombres! Tu nous as semé de rayons tout blancs la route de la mort et mis aux portes du tombeau comme une lueur d’aube. Que Dieu nous donne de nous souvenir de toi quand nous aurons à souffrir et à partir!

Je ne demande qu’à être comme toi, aussi simplement résigné, aussi confiant, aussi naturel. Tu n’auras pas vécu pour rien, mon cher petit Pierre. Tu resteras vivant et agissant parmi nous, jusqu’au jour où nous nous retrouverons dans le monde invisible, dont toute forme visible n’est que le lointain symbole.

II

HALTES ET SOLITUDES

O Tag, wenn deine Farben blassen Und wenn erlosch dein bunter Schein, Dann kann sich erst die Seele fassen, Der Geist kehrt in sich selber ein! Wenn Stille sinkt auf Wald und Triften Und Schatten ruht auf Stadt und Feld, Dann hört der Mensch aus dunklen Lüften Die Stimmen einer andren Welt.

GEROK (_Palmblätter_).

O Jour, lorsque tes couleurs pâlissent Et que s’évanouit ta clarté luxuriante, L’âme enfin peut se ressaisir, L’esprit rentre en lui-même. Quand le silence descend sur la forêt et la prairie, Et que l’ombre s’étend aux villes, aux champs, Alors dans les airs voilés d’obscurité, L’homme perçoit les voix d’un autre monde.

ASSIEDS-TOI DANS LE SILENCE

--L’avenir est loin; la marche en avant, pénible, la tâche, immense, et nos moyens, misérables. Il y a des heures où la lassitude nous gagne.

L’AMI.--En ces heures, arrête-toi pour reprendre des forces! Ne t’obstine pas, même au labeur sacré! Tu fournirais un travail médiocre dont la fragilité nuirait à la cause et à ton courage. Pense au réconfort! Fais une halte!

Constituons une solitude aimée où notre idéal soit compris, afin de nous y consoler des rudes contacts, des mépris et des anathèmes. Reprenons barre au foyer qui réchauffe notre âme! Exposons-la au rayon bienfaisant, à la rosée rafraîchissante! Quittons la foule dévorante, afin de refaire des provisions; laissons là les contradicteurs, pour la retraite accueillante et l’accord!

O Béthanie! O Thabor! ô nuits sur la montagne! ô douces intimités! agapes où tous sont un même cœur! Nous avons besoin de vous comme l’enfant, du sein maternel; le pèlerin, de l’auberge; l’exilé, de la patrie!

_O selige Oed’ auf sonniger Höh![1]_

[1] O bienheureux désert, sur la hauteur ensoleillée!

AU DÉSERT

L’AMI.--N’aspire pas à fuir le monde! le salut n’est pas dans la fuite. Il est dans la lutte, ardente et magnanime, dans le don de soi; la diffusion du levain à travers la pâte. Mais que peut l’arc affaibli par une tension trop longue? Que devient le levain, si sa puissance de fermentation est perdue, faute de soin?

Les trois quarts du travail sont du travail intérieur. S’affermir soi-même dans son idéal, augmenter sa foi, voilà l’essentiel, la première condition de toute action vraie. Tout pionnier doit connaître le désert. Il est bon qu’il en sorte; mais qu’il y retourne souvent pour s’inspirer, réparer ses armes, écouter la voix du silence, et laisser les flots soulevés et troublés par la lutte se filtrer à travers les gisements profonds du monde intérieur.

HORIZONS FERMÉS

--Il y a des jours où l’esprit semble moins apte à embrasser les grandes vues d’ensemble. Les infinis et les immensités nous échappent. Tout cela est loin, enseveli dans quelque brume impénétrable.

L’AMI.--En ces jours, pour sentir le contact des réalités permanentes, assieds-toi sur la mousse des sentiers, sur la racine des arbres, et regarde près de toi la fourmi courir parmi les minuscules graminées. La goutte qui tremble aux feuilles dentelées du fraisier, est parente de Sirius, scintillant à la frange du ciel. Dieu est si grand qu’il est à toutes les hauteurs: c’est de la poussière que souvent monte sa voix.

Si l’on ne peut correspondre par voie aérienne, on a recours au fil souterrain. Si les deux nous manquent, il reste la télégraphie sans fil. Et la rupture même du câble n’est plus un malheur sans remède.

DISETTE

--Mon âme est comme la steppe aride. J’ai ce sentiment que rien ne vibre, ni ne vit plus. On dirait un hiver morne et glacé, où tout se fige et s’engourdit.

L’AMI.--Comme la terre, l’esprit a ses saisons. Il ne faut pas s’en étonner, mais prendre des mesures en conséquence. Employons les beaux jours à faire des provisions. Il y a un temps pour semer, un temps pour moissonner, un autre pour hiverner et vivre du produit des jours féconds. Lorsque chaque buisson est couvert d’églantines, on ne se doute pas quel plaisir peut vous donner un seul bouton de rose, au cœur des saisons rigoureuses.

Lions des gerbes, cueillons des souvenirs le long des routes, mettons à profit le temps de grâce où l’esprit donne du fruit, la vie des résultats encourageants, où des portes semblent ouvertes sur les mystères surhumains! L’heure arrive de la disette, de la sécheresse. Rien alors ne prospère ni ne marche plus. Si tu attends cette heure pour t’approvisionner, tu es pareil à l’insensé qui, s’étant laissé manquer de pain, mettrait la charrue à la plaine quand le sol est gelé.

Lorsque le contact est établi entre la source de vie et nous-mêmes, toute heure est une heure de grâce. Puisons à l’instant propice, afin de ne pas manquer du nécessaire au moment où la source est verrouillée!

Telle expérience faite en des jours d’épreuve peut empêcher un homme de s’affadir dans le succès. Et tel bon moment de repos, d’expansion, de joie libre et sereine, a le don de nous réchauffer encore intérieurement, après que trois pieds de neige sont tombés sur notre bonheur.--Aimons nos amis quand ils sont là, aimons-les avec usure, afin que le souvenir demeure riche, inépuisable, une fois les séparations venues!

Fortifions-nous dans l’espérance, dans la confiance en Dieu, tant que les occasions existent! Ne laissons pas venir la misère, les détresses morales, pour frapper à la porte de la maison paternelle! Qui sait si nous garderons alors assez de clairvoyance pour en prendre le chemin? Il est si triste de manquer du nécessaire, de se trouver en face du vide intérieur, incapable d’y remédier, et avec cette constatation terrible: trop tard!

SE CONTENTER

Au surplus, il faut apprendre à être pauvre et à vivre de peu. Aurions-nous la mentalité des enfants gâtés qui ne savent se priver de rien? On doit se faire à tout. Croire au Dieu des jours mauvais, c’est plus nécessaire que de croire au Dieu des beaux jours. Une merveilleuse puissance d’adaptation agit dans les hommes de bonne volonté. Ils savent s’organiser selon ce que l’heure demande. L’esprit les met à la hauteur des événements. Les autres attendent que des vents favorables enflent leurs voiles. Le vent tourne, ils sont désorientés; il tombe, les voilà en panne! Roseaux que chaque souffle incline selon sa fantaisie, ils ne connaissent pas le secret de la force intérieure. Ils ne vivent pas, ils se laissent vivre.

Faisons effort! Gagnons la terre solide, la terre de la Foi!

Dieu nous aime, peu importe ce que les jours amènent! Même les choses mauvaises sont obligées de se plier à sa volonté et de nous servir. Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu. Remarque ce beau détail de la traduction de Luther: _Denen die Gott lieben, _müssen_ alle Dinge zum Besten dienen[2]._

[2] _Il faut_ que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu.

Les mains qui nous frappent, les chiens qui nous mordent, les maladies qui nous rongent, les fardeaux qui nous accablent, sont obligés de se transformer en auxiliaires. Le choc reçu devient un coup de main donné; le piège dressé dans l’intention de nous perdre, un moyen de préservation et de salut. Et les pierres mêmes lancées pour nous écraser, s’amoncellent en rempart pour nous défendre.

STA VIATOR!

L’AMI.--Sta Viator! Passant, courbé sous ton fardeau, arrête-toi; arrête-toi, près de ce torrent qui descend au vallon! Assieds-toi sur ce vieux tronc! Ton âme est harassée. Pourquoi attendrais-tu, pour te reposer en Dieu, que telles choses soient accomplies que tu espères, ou d’autres écartées, que tu crains? Ne sais-tu pas de quelle inquiétude tu te rends esclave? Et rien jamais ne te délivrera. Ton espoir s’accomplit, le malheur suspendu sur ta tête est éloigné: combien de temps le ciel restera-t-il pur? Plus il sera bleu, plus tu trembleras de le voir se ternir.

Ce n’est pas un pacte conditionnel qu’il faut conclure, mais un pacte au-dessus de toutes les conditions. Assure-toi en Dieu, non parce que la route est sûre et l’horizon serein; mais que la route soit sûre ou non, le ciel chargé ou limpide, ne fais pas dépendre ta paix d’un rayon de soleil! Que l’essentiel te devienne plus ferme, et les choses qui viennent et vont t’agiteront moins!

L’ESSENTIEL

L’essentiel est d’être affermi en Dieu. Le reste suit.

N’attends pas qu’un regard de soleil t’apporte le droit d’être en sécurité; qu’une haute volonté humaine se décide en ta faveur; que le facteur, un jour, te remette le bonheur dans une lettre! Ne crains pas non plus que le malheur descende sur toi de quelque nuage, te saisisse, par la main d’un ennemi, ou fasse, inattendu, irruption dans ta demeure! Heur ou malheur, tout ce qui t’attend au détour du chemin, derrière les portes fermées, dans les replis cachés de la pensée humaine, ou sous le voile de l’avenir, dépend de ce que tu as dans le cœur. Sache-le, une paix existe que le monde ne donne pas et qu’il ne saurait ravir!

MEMENTO!

L’AMI.--Une fois pour toutes, retiens cela:

Il n’y aura jamais de paix parfaite amenée par les événements. Les causes d’angoisse et de souci changent avec les jours. Et le bonheur te fera peur, si le malheur t’a lâché. Que tes enfants soient petits ou grands, dans ta maison ou établis ailleurs, malades ou bien portants, ils te seront une cause de préoccupations. Et il en est de même de tout ce que l’homme peut posséder ou perdre, prendre ou désirer. Si tu attends, pour être au calme, que l’occasion le permette, tu n’y seras jamais. Sois un homme et aspire à la paix supérieure! Tu marcheras d’un pas plus ferme sur les sentiers changeants. Car tu auras un abri intérieur, un point à jamais stable. Aucun événement isolé, aucun concours de circonstances même graves, ne remettra tout en question. Enracine-toi dans la seule chose nécessaire: l’amour infini du Père! Le bien qui en résultera pour toi sera grand. Et tu deviendras un refuge aux autres, à ceux que tu aimes, à l’étranger même dont la route par hasard croisera la tienne.

LE TROUBLE EST EN NOUS

L’AMI.--Comment ne pas se rendre à l’évidence? La paix de l’homme est-elle dans les circonstances? Les événements peuvent-ils l’apporter et l’emporter? Voilà bien la vieille et funeste illusion!

Lorsqu’un sujet de trouble disparaît, il est aussitôt remplacé par un autre, inaperçu avant. _Le trouble est en nous._ Ce ne sont pas les objets dont, par occasion, il s’entretient, qui le feront disparaître en s’éloignant. Il trouvera toujours des objets, futiles ou sérieux. Que notre pauvre cœur tremblant soit rassuré et guéri, et nous aurons la paix que plus rien n’enlève! Elle est en Dieu seul.

--Je le sens bien, la paix existe; la vraie vie n’est pas si loin de nous. Sans cesse elle côtoie cette pauvre et fragmentaire existence où nous nous égarons. Lorsque pour un seul instant elle apparaît, elle éclaire tout ce qui l’entoure. Si nous pouvions la saisir, la réaliser, il n’est pas une situation, triste, compliquée, perdue, dont elle ne ferait jaillir de la lumière.

*

* *

Je t’aime, ô Fils de l’homme, pour ta force et ta douceur, ta simplicité, ta vaillance, ton infinie tendresse, pour ton regard qui rassure et pardonne, enflamme et soulève, pour tout ce que tu nous as apporté de consolant, de chaud, de réconfortant. Reste avec nous! Enseigne-nous à voir dans chaque pierre de la route l’étincelle divine qui s’y trouve enfouie!

A L’ALTITUDE

--Après l’ascension lente et la montée pénible, le repos, ici, est plein de charmes. Un horizon immense dédommage des fatigues. L’air pur et vif vous régénère.

Tout autour de nous à perte de vue, les pâturages s’étendent ondulés, couverts d’herbe drue et de petites fleurs aux couleurs intenses. Des papillons variés, d’innombrables coléoptères, des oiseaux que la plaine ne connaît pas, frappent la vue. Plus bas s’étendent les belles forêts qui tout à l’heure nous abritaient. Au-dessous d’elles, les vignes, les champs dorés et le fleuve fuyant au loin.

Mais toujours le regard se reporte sur ce cercle de glaciers bordant l’horizon.

En face, voici, autour de l’échancrure sinueuse appelée Val d’Anniviers, le glacier du Rothhorn. Il a la forme d’une large coulée de lave figée, s’épandant vers la vallée. D’énormes murailles l’encadrent, blanches, dentelées. Des arêtes immaculées courent sur des amas de neige. L’œil, en les suivant, parcourt des champs éblouissants, monte sur des sommets, descend en de profondes vallées. C’est le désert silencieux couvert d’un linceul éternellement vierge.

A l’extrême droite, là-bas, plus loin que le mont Pleureur et l’Aiguille rouge d’Arolla, une féerie grandiose éclate sous le soleil. Autour de parterres cotonneux se dressent des crêtes, surgissent des tours, des dents, se voûtent des dômes, toute une assemblée de rocs hauts et sombres, étincelants sous une armure de glace. C’est le mont Blanc hérissé de pics, coupé de précipices et de crevasses béantes confinant aux vastes plaines neigeuses du glacier du Trient.

Tout cela donne une impression de durée, de solidité, de grandeur calme. De ces hauteurs, que le monde paraît grand et l’homme petit!

L’AMI.--Remplis-toi l’âme de ce spectacle! Emporte-le dans ton souvenir! Quand tu respireras l’air enfumé des villes, des salles de spectacle où s’entassent les foules, des chambres où gémissent les malades; quand tu te sentiras empoisonné par les miasmes au sein desquels siègent les diplomates, complotent les hommes d’église, calculent les financiers, pontifient les pédants, se pavanent les sots: ferme les yeux et reporte-toi ici! Cela te réconfortera.

Et si d’aventure l’orgueil te prend, compare ta taille à ce que tu vois ici. Tu pourras en tirer des leçons salutaires qui te remettront à ta place. Et tu ne risqueras pas de devenir semblable, en ta vanité de chair, au moucheron à la fois impudent et fragile, qui s’enivre d’un rayon de soleil.

Mais ne va pas plus loin. N’abaisse pas l’esprit devant le colosse matériel. Ne te laisse pas aller à mesurer l’humanité à l’aune, ni la valeur de ta vie à sa longueur! Mesure-t-on la toile du peintre à la toise? ou l’œuvre du poète à la balance et au boisseau?

Ta taille est de peu de coudées, ta durée de quelques couples d’années. Mais tu n’as pas le droit, devant les monts, géants de l’espace et de la durée, de te déclarer petit. En toi vit une grandeur par eux ignorée. Quelle que soit la majesté de ces lignes, la beauté de ces paysages, ce sont seulement des signes destinés à te révéler à toi-même, à te figurer l’esprit dont tu portes en toi la marque. Tel que tu es, petit, fragile, éphémère, tu n’en peux pas moins, en un instant rapide de ta vie, concevoir des pensées, éprouver des réalités, qui furent avant que les montagnes fussent nées, et demeureront quand elles seront réduites en poussière. Tu peux, dans la souffrance ou dans l’action, atteindre des profondeurs et des hauteurs pour lesquelles il n’y a pas de mesure dans le monde visible.

La pauvre femme accablée de soucis, mais qui espère, aime et travaille; le penseur et le croyant qui marchent dans la nuit, gardant leur confiance à la lumière; le pauvre soulageant le pauvre; l’affligé consolant l’affligé; l’offensé qui pardonne; les martyrs mourant pour la science, la foi, la justice, la patrie, sont plus grands que ces sommets. En eux habite une beauté plus pure que le bleu du ciel et la blancheur des névés. L’homme demeurant ferme en son âme, en face des obstacles ou des entreprises du mal, inaccessible aux menaces comme à la corruption, ne craignant pas d’être seul en face des foules contraires, cet homme-là est un rempart plus solide, et plus digne d’être salué que le mur abrupt de l’abîme, quand il se dresse et dit: Tu ne passeras point!

AIME TES AMIS

L’AMI.--Aime tes amis, et ne t’en prive pas! Dis-le-leur, et répète-le souvent! Prouve-le-leur, et réitère la preuve! Mets ton cœur au large en les aimant royalement! Fais-leur fête, rends-les heureux, mets du soleil sur leur chemin; que ta maison leur sourie! Toute heure passée près d’eux est une heure de grâce. Les occasions qu’on regrette le plus sont celles d’aimer et qu’on a perdues.

AUX OISEAUX

C’est donc bien sérieux, ce que tu dis, petite fauvette, ce que tu chantes en montant toujours, alouette légère. Puisque vous le répétez si souvent, craignez-vous qu’on ne l’ait point compris? Comme on sent, à vous entendre, que c’est _arrivé_! Si vous pouviez en persuader l’homme qui n’y croit plus!

EN FORÊT

--Parmi les plus doux moments de la vie, je compte ceux passés à manger des cerises à l’arbre ou des fraises en forêt. Cela me rappelle d’abord le jeune temps, ce temps au doux visage où l’on vit dans l’accord universel, compris des arbres, des insectes et des fleurs, et les comprenant. Aucun plaisir raffiné n’égale celui de se balancer au faîte d’un cerisier en compagnie des moineaux et des loriots. S’en souvenir plus tard est une joie pure où l’âme se réchauffe comme le lézard au soleil.

Piété pour les jeunes années ou profond attachement à la vie de simplicité, j’aime encore ces plaisirs comme au premier jour. Il me semble vivre, dans cette combe inconnue, un moment d’éternité.

Les sapins antiques lèvent leur tête solitaire parmi de vieilles roches blanchies par le temps. Une épaisse végétation de genêts couvre le sol comme d’une toison d’or, et çà et là, entre des buissons dont le soleil surchauffe les senteurs, quelques pieds de fraisier sauvage ont poussé. Leurs fruits mûrs embaument l’air et s’offrent à la cueillette. J’accepte.

J’en cueille pour toi d’abord, cher enfant, que la douleur tient immobile au logis. Il te semblera, en y goûtant, retrouver dans leur arome une pensée de l’âme des grands bois.

Et puis, à mon tour, j’en mange avec délices, communiant à la grande table universelle: hôte du bon Dieu, convive de la fauvette et du grillon qui boit la rosée au creux humide des feuilles. Le saxifrage et les campanules sont les bouquets de la table; et de siège, en est-il un meilleur que cette grosse racine garnie de mousse qui, non contente de vous porter, vous prend le corps et vous soutient comme un bras?

L’AMI.--Jouis de cette heure, sans trouble, sans regret! Redeviens enfant! Abreuve-toi de force et de simplicité! Laisse-toi dire ce que les fleurs des bois savent mieux que l’homme à la sagesse courte et craintive! Prends racine au cœur des choses; puise de l’énergie pour les futures batailles, les chaudes rencontres, les spectacles douloureux! Clarifie ton âme et l’assainis aux rayons de ce soir clément! Le mystère consolant fleurit dans les genêts et tremble aux rameaux dans une goutte de rosée. Puisse l’esprit qui ranime et soutient, passer de ce coin de forêt au livre de ton âme, en y marquant sa trace indélébile!

L’ÉTERNEL DANS L’ÉPHÉMÈRE

--Le soleil darde sur les sapins. De leurs branches vertes, de leur écorce qui suinte, de leurs cônes distendus par la chaleur, s’évapore la résine. Le sol même, couvert d’aiguilles mortes et surchauffées, dégage un parfum subtil. Au seuil du bois, la prairie alpestre résonne du chant des grillons et du ramage des facétieuses sauterelles. C’est la joie, la vie, l’amour. Le peuple des insectes est en liesse. L’atmosphère leur appartient. La forêt grave et vieille susurre avec les moucherons.

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Où serez-vous dans six mois, papillons folâtres, scarabées cuirassés de nacre, bourdons sonores? Enragés musiciens tourbillonnant dans un rayon de midi, où seront vos crécelles, vos sifflets, vos tambourins?

Un champ de neige nous regarde par les lucarnes de la sapinière voisine. Il m’avertit que tout ce joyeux bruit sera couvert d’un linceul. La forêt chantera encore, mais dans la tourmente cette fois. Le vol capricieux des flocons dansant au sifflement de la bise, remplacera celui des abeilles et des libellules.

L’AMI.--A quels sinistres pensers ton âme est-elle en proie? Ton bonheur exige-t-il qu’il y ait des mouches, même l’hiver, et que les papillons deviennent centenaires? Leur grâce n’est-elle pas dans leur fragilité? Que deviendrait la fraîcheur des roses, si elles avaient la résistance du métal? Et que resterait-il de la beauté des soleils couchants, s’ils devaient durer toujours? Pour te plaire, une chose est-elle tenue d’être longue? Que gagnerait l’éclair à durer? Ce que gagne un cri du cœur à se répandre en un flux de paroles; une heure de joie intense à se délayer dans un déluge de jours.

--Contre ton habitude, tu railles. Je ne te reconnais pas. Toi, représentant de ce qui demeure, sous quel jour ignoré m’apparais-tu? La joie éphémère me désole et m’accable; j’aspire à ce qui ne meurt pas.

L’AMI.--Ce qui demeure, c’est ce qui est. Une chose n’a pas besoin de s’éterniser pour participer de l’éternel. Il suffit qu’elle soit accomplie en elle-même. Ici le temps ne fait rien à l’affaire.

A la joie de cette fête de soleil, rien ne manque. S’il y a une ombre au tableau, elle est en toi. Ne t’attriste pas sur ce peuple éphémère: prends de lui une leçon, prête l’oreille! Aucun son discordant: c’est la plénitude absolue. Tout est fondu en une harmonie immense, vibrante et lumineuse. Ce chant universel dit l’ivresse de vivre, la paix, la confiance. Ils ont une seule goutte de l’Océan, mais cette goutte est pure. Ne les plains pas.

--Ils ignorent leur bonheur; c’est comme s’il n’existait pas.

L’AMI.--En cela encore, détrompe-toi. L’astre connaît-il sa splendeur, l’enfant sa grâce, le ciel sa profondeur? L’âme qui s’ignore ne jouit-elle pas d’une beauté de plus? Pour être généreux et bon, est-il nécessaire de le savoir? Les héros dont nous admirons le courage tranquille se trouvent-ils eux-mêmes héroïques?