Chapter 7 of 12 · 3988 words · ~20 min read

Part 7

On a fait tort à la résignation, en abritant sous ce nom la paresse d’esprit, l’indifférence, l’amour de la paix à tout prix, la perpétuelle capitulation devant les obstacles et la menace. L’humeur passive qui jamais ne résiste a été appelée: bon esprit. Mensonge que tout cela, pour excuser les âmes sans vigueur et rendre faciles toutes les tyrannies! Arrière cette résignation qui souvent, ô ironie! est tout simplement la résignation à la douleur des autres! Ce qu’il faut crier sur les toits, c’est l’insurrection de l’esprit contre toutes les forces contraires. Jamais ne nous contentons du _statu quo_, sous prétexte qu’il est le calme, l’ordre, la convention respectée, car il est, hélas! un oreiller de mollesse pour les satisfaits et une couronne d’épines pour les opprimés! La résignation au _statu quo_, c’est l’injustice perpétuée, le droit tombé en prescription, l’iniquité sociale érigée en ordre social, les vieilles erreurs consacrées en formules et imposées comme vérités.

Qui donc nous a dit que le christianisme enseignait cette résignation-là? Il serait bien loin de ressembler à son fondateur. Jésus était un lutteur toujours prêt, un arc toujours tendu, indomptable, animé d’une immense espérance de vaincre, un jour, le mal et de transformer la terre en un royaume de Dieu. Il a comparé son esprit au levain, c’est-à-dire à la chose du monde la plus active et la plus énergique, n’ayant de repos que lorsqu’il a fait lever la pâte. Et cet esprit n’a jamais accepté de compromis avec rien ni personne. Intangible, incorruptible, il n’a pas abaissé son idéal sublime au niveau des égoïsmes et des prétentions d’un monde résigné à sa propre médiocrité. Aucun effort ne lui a semblé trop dur, aucune bataille trop rude, aucune souffrance ne l’a fait reculer.

Depuis qu’il est entré dans l’histoire, il a été de toutes les levées de boucliers pour la lumière, la liberté, la fraternité. Le bien a toujours été accompli par ceux qui ne pouvaient prendre leur parti d’un état de choses offensant leur conscience. Et de ceux-là, il faut en être.

Mais eux seuls aussi connaissent la résignation véritable. Et voici en quoi elle consiste: Elle consiste à accepter les conditions de l’existence, quitte à en tirer le meilleur parti possible. Les révoltés n’acceptent pas la vie, ils la maudissent, la méprisent et passent leur temps en récriminations. Ils perdent la vie aussi bien que les trop résignés.

La vraie résignation prend la vie telle qu’elle est, comme inévitable point de départ. Mais elle commence aussitôt à la transformer. Je compare l’existence, avec ses douleurs et ses difficultés, à un champ à défricher. L’être passif se couche dessus, le révolté s’y promène en maugréant. Nous autres, nous l’acceptons: en attendre un autre serait une illusion vaine; mais nous y mettons immédiatement la pioche et la charrue.

L’HOMME.--N’y a-t-il pas cependant des choses auxquelles on ne peut rien changer? La mort de ceux qu’on aime, par exemple.

L’AMI.--Non, ces faits n’existent pas. Même la mort est transformable. Toute calamité, toute douleur, tout deuil est un champ inculte. Ce que vous appelez la fatalité, dans votre esprit enténébré, est un terrain où il s’agit de porter le pic. Notre espérance de vaincre est illimitée. Toute chose dépend de la forme qu’elle prend dans l’esprit. Même la mort peut s’y transformer en vie, et la fatalité peut devenir un élément de libération. Il nous faut labourer.

Vois ce rocher nu, aride. Rien n’y germe. Demain, grâce aux spores qu’apporte le vent, un lichen presque imperceptible y naîtra. De sa poussière se nourrira une mousse. Elle vivra d’air et de l’eau du ciel, mais le rocher lui cédera des parcelles. Après la mousse, une graminée germera, et les végétations mourront les unes sur les autres, laissant après elles de quoi en faire vivre d’autres. Un jour, sur cette pierre, une forêt surgira. De leur effort, les plantes auront créé la terre. Voilà ce que l’homme fait de la fatalité. Pas de caillou qui ne finisse par le nourrir!

Résignons-nous donc au champ austère, à la pluie, au vent, mais labourons, labourons toujours, labourons tout, et le désert lui-même fleurira!

VOLONTÉ DE DIEU

L’HOMME.--Heureux celui qui peut dire avec simplicité: «Que ta volonté soit faite!»

L’AMI.--Oui, car il se repose dans l’éternel, et l’agitation éphémère ne trouble plus sa paix. Il a jeté l’ancre sur le roc. Prenons garde, cependant, de ne point nous abuser! Pour quelques-uns, la volonté de Dieu c’est le «fait accompli». Il suffit qu’une chose soit arrivée, pour qu’ils y voient le doigt de Dieu. Il l’a voulue, permise du moins, autrement elle ne serait pas. Ceci est très grave. Il y a là de quoi nous plonger dans le marasme, l’immoralité, le doute horrible. Mais il faut reconnaître que le raisonnement est simple et paraît irréfutable.

Un pays se gouverne lui-même par le concours de ses enfants, et jouit de toutes les libertés. Soutenu par une conspiration, un tyran entreprend de renverser les institutions que ce pays s’est données. Si les citoyens font bonne garde, sa tentative échoue. Mais si le contraire arrive, si elle réussit, ce nouveau gouvernement sera-t-il légitime par cela même qu’il a pratiqué l’usurpation avec succès? Pourra-t-on, en vérité, lui appliquer la parole singulièrement facile à exploiter: _Toute autorité vient de Dieu_? La veille, tous les honnêtes gens avaient pour devoir de le combattre. Le lendemain ils doivent acclamer leur vainqueur. Quelle est la conscience droite qui ne se soulève en face d’une semblable prétention? Je crois qu’il faut suivre sa conscience et faire opposition.

Tu t’es bâti une maison, à force d’économies, et tu l’habites en paix avec tes enfants. Le feu du ciel y tombe et la consume, que feras-tu?

Il est des contrées où de telles demeures ne sont jamais rebâties. Non pas que leur emplacement ait été reconnu dangereux à la suite d’une première catastrophe. Mais le feu du ciel semble une manifestation directe de la volonté divine. Relever ce qu’il a détruit est un acte de révolte contre Dieu.

Lorsque Franklin trouva le paratonnerre, on vit son invention de mauvais œil dans certains milieux dits pieux. Cet homme ne tentait-il pas d’enlever à Dieu une de ses principales armes de châtiment? A suivre ce raisonnement, dont la forme est loin d’être absurde ou impie, on en arriverait à considérer comme sacrilège l’arrosage des jardins ou l’irrigation des prairies en temps de sécheresse. S’il plaît à Dieu de refuser la pluie à la terre, de quel droit y supplées-tu par ton industrie?

Dans le même ordre d’idées, assainir un marais, percer un tunnel, détourner le lit d’un fleuve, sont des infractions à l’ordre établi par Dieu.

Quelques-uns n’usent d’aucun remède dans leurs maladies, et réprouvent l’art du médecin. D’autres soignent les malades, mais il suffit que ceux-ci meurent pour que leur fin apparaisse comme un accomplissement de la volonté de Dieu. Si tel est le cas, pourquoi soignez-vous les malades? N’est-ce pas une façon d’entraver la volonté divine? Si elle veut leur guérison, ils se rétabliront même sans soins; si elle veut leur mort, tous vos soins seront inutiles. Que pourrait-on bien objecter contre ce raisonnement? Absolument rien. Pourquoi donc n’a-t-il jamais prévalu, même auprès des hommes les plus résignés à la volonté de Dieu? C’est parce que, juste en apparence, il est impie au fond. On ne saurait ériger le fatalisme en règle de l’homme. Si de telles théories sont vraies, pourquoi donc as-tu une intelligence, un vouloir?

La volonté de Dieu est que le bien soit. A notre égard, elle est le salut. Voilà qui est vrai, d’une vérité absolue. Mais c’est une entreprise pleine de péril, de vouloir interpréter en détail cette volonté et de se servir de son propre doigt pour indiquer celui de Dieu. De graves méprises, de cruelles injustices résultent infailliblement de cette prétention. Elle est odieuse surtout, quand elle s’exerce sur la destinée des autres. Dire que Dieu a frappé un tel, châtié telle nation; traduire les intentions divines cachées dans les événements historiques, comme les reporters traduisent la volonté des souverains et des hommes d’État, à travers ce qui apparaît de leurs combinaisons, quelle œuvre d’orgueil et de folie, de la part de la créature! Que le prophète a bien dit, qui a mis dans la bouche de Dieu cette déclaration si vraiment empreinte d’humilité humaine: «Mes pensées ne sont pas vos pensées!»

L’HOMME.--Mais, à ce compte, nous sommes absolument incapables de savoir quelle est la volonté de Dieu?

L’AMI.--Non pas, mais il n’a chargé personne de nous expliquer son plan par le détail. La clef du monde et des destinées est trop colossale pour que les mains d’une créature la soulèvent. N’est-il pas suffisant de savoir que Dieu veut faire concourir toutes choses à notre bien, même le mal que nous font nos ennemis, contrairement à sa volonté. Il n’est donné à personne de sortir de l’Univers, d’organiser une création dans la création. Le poète a dit: «Et l’oiseau le plus libre a pour cage un climat.»

L’homme le plus méchant, le plus absolument insurgé contre l’humanité et contre Dieu, vit et meurt au sein des lois éternelles. Il en arrive à contribuer à l’équilibre qu’il essaie de détruire, comme le menteur, par ses artifices, accumule les matières inflammables pour le jour de la lumière. Personne ne se permettra de dire, cependant, que le menteur ment au service de Dieu et par son ordre. Non, il ment à son compte, mais il tombe malgré lui dans l’addition d’où résultent sa faillite et la victoire de la vérité.

--Et comment me résumeras-tu ma ligne de conduite?

L’AMI.--Voici: Tu es un mousse à bord d’un bâtiment colossal dont les dimensions mêmes t’échappent. Mais tu as ta bonne consigne à exécuter à ton poste. Agis, en toute circonstance, selon tes meilleures lumières loyalement consultées! Tu seras sûrement alors dans la ligne indiquée par celui qui tient le gouvernail. Le vaisseau est solide, le capitaine bon. Tu peux avoir confiance. Rien de définitivement mauvais ne peut t’arriver, ni à toi ni aux tiens. Toutes les plus rudes péripéties ne sont que des incidents de route. La _volonté_ qui nous guide et contre laquelle rien ne prévaudra est «qu’_aucun de nous ne périsse_». Les cheveux mêmes sur notre tête sont comptés. Travaille, lutte, peine, et puis repose-toi sur l’Éternel! Et si parfois tu es obligé de dire en pleurant: «Que ta volonté soit faite!» parce que tu auras les mains en sang et le cœur déchiré, tu ne le diras pas comme un écrasé résigné à l’écrasement, mais comme le vaincu d’aujourd’hui certain de la victoire future.

PRIÈRE

O Dieu, que ta figure paternelle me sauve de la face indéchiffrable des noires fatalités! Ne laisse pas mon âme s’user contre l’incompréhensible, l’incohérence et la brutalité, l’injustice des hommes et des choses! Mets dans mon cœur ta clarté familière; donne-moi ta paix, malgré le chaos où je me débats! Fais-moi comprendre que le désordre tient à mon point de vue! A ma hauteur, tout est embrouillé. Plus haut apparaît l’harmonie. Sauve-moi du désordre de ma pensée!

MAITRISE DE SOI

L’AMI.--Un de tes malheurs consiste à t’identifier complètement avec tes impressions du moment.

--N’est-ce pas là plutôt une force et ce que la franchise réclame?

L’AMI.--Sans doute, c’est une force que de vibrer avec énergie à tout contact et de traduire avec entrain l’impression ressentie. Une des conditions d’une vie saine est là. Ceux-là seuls ont de la chaleur et savent en communiquer, qui ressentent profondément et traduisent avec simplicité et de toute leur âme.

--Alors que me veux-tu? Lorsque je pleure, je ne dérobe pas mes larmes; lorsque je ris, je ne cache pas mes dents. J’y vais de tout cœur. Pour dire ma sympathie, je ne mets pas de sourdine, et pour exprimer mon indignation, je ne mets pas de gants. Tu trouves cela mauvais? Ce jugement me surprend. N’est-ce pas de toi que j’ai appris la vie droite, la parole sans fard, cette vérité de tout l’être qui nous habitue à vivre et penser au grand jour? Aurais-je ton approbation, si je ne me donnais pas avec entrain et tel que je suis; si je m’enveloppais de réserve, de demi-teintes, d’hésitations? Me serrerais-tu la main, si, quand je la donne, j’avais en même temps l’air de la retirer?

L’AMI.--Nous sommes d’accord en tout cela. Je ne te demande pas de dissimuler, mais de te gouverner. Si tu es l’esclave de tes impressions, ta franchise même peut faire du mal. Il ne faut pas se détacher de ce que l’on ressent, ni faire tout ce qu’on fait comme ne le faisant pas. Ce serait inhumain, et tout ce qui est inhumain est mauvais. Mais autre chose est de faire corps avec ses impressions, autre chose de s’y livrer. Dans tes rapports avec tes semblables, si tu veux rester juste, domine-toi, sois maître de toi! Souviens-toi que tu es sujet à te tromper! Souviens-t’en surtout lorsque tu conçois une opinion défavorable! N’as-tu pas fait l’expérience que les impressions se suivent sans se ressembler? Rien n’égale leur mobilité, surtout chez ceux qui les ont vives. A quel résultat prétends-tu aboutir, en te livrant tour à tour et sans réserve aux effets contradictoires ressentis, leur donnant à toutes une traduction aussi énergique que possible? Ce sera de l’incohérence, et ce que tu nommes franchise n’aura servi qu’à faire de toi une énigme pour les autres. Il faut se gouverner, réfléchir à soi, ne pas donner tête baissée dans une direction, et cela par franchise autant que par sagesse. Mais j’avouerai que je ne pensais à aucune de ces choses en t’adressant ma critique amicale. Ta réponse seule m’a conduit à ces réflexions.

Voici ma préoccupation à ton endroit, pour ce qui concerne la vivacité des impressions. Trop facilement, tu suis certaines suggestions sombres des événements ou de la vie humaine. Et devant des faits regrettables et tristes qui te frappent, ta vue se trouble. Une brume noire et froide envahit ton âme. Tout te semble perdu, parce que le soleil s’est dérobé et que les contours familiers des objets se sont altérés. Déconcerté, égaré, tu souffres alors un martyre sans nom. L’épaisseur de tes nuits menace d’étouffer ton espérance. Cela est mauvais: il faut y remédier. Apprends à te dominer, à maintenir tes sentiments à leur rang! Tout ce que Dieu t’a fait voir de lumineux sera-t-il effacé par une heure de ténèbres? Accorderas-tu à tes impressions un tel crédit, qu’il suffira que l’une d’elles soit bien noire pour détruire tout le reste à tes yeux? Et ton âme serait-elle semblable à la surface des eaux changeantes où subsiste seulement le sillage du dernier navire? Aspire à mieux!

--A qui le dis-tu? Je souffre cruellement de cet empire des dispositions momentanées. Toute réalité nette m’en impose. Son empreinte est telle sur le fond sensible de mon être qu’elle prend, pour une heure, toute la place. Or une heure suffit à faire une folie, à s’abandonner au désespoir, à manquer de fermeté dans son devoir. Il y a des jours où je sens le monde crouler sur moi. Comme les messagers de malheur se succédant auprès de Job, des rencontres déconcertantes, des paroles d’égarement, des scènes où triomphent le mal et le désordre, frappent successivement aux portes de mon âme, et bientôt je suis la proie de leurs sinistres annonces. C’est une maladie. Autant au sein des difficultés pratiques je me suis senti encouragé et soutenu parfois au-dessus de toute attente, autant je me sens faible à réagir contre ces dispositions pessimistes. J’en suis venu à admirer comme des héros tous ceux qui savent garder une âme plus égale.

L’AMI.--Ceux-là ne sont pas toujours des héros, mais simplement des êtres aux nerfs épais. Tu ne saurais te procurer leur cervelle, ni changer la tienne. Mais surveille-toi mieux d’abord; ensuite appuie-toi sur Dieu! Sache te souvenir que si tes impressions du moment sont noires, elles n’ont qu’une valeur relative et très limitée! Ne leur permets pas de voiler le monde! Ce sont des lambeaux de brouillard qui traînent sur toi. La nuit que tu aperçois n’est qu’une tache dans le jour infini.

NE T’ÉCOUTE PAS!

La préoccupation du moi devient à la longue le pire des esclavages. La culture du moi est la culture de notre surface vulnérable; une complication pour vivre, aussi bien que pour mourir. Se détacher, c’est être vraiment. Se libérer de soi, c’est vivre largement, devenir capable de se réjouir de toutes choses en ne dépendant d’aucune.--Mon Dieu, que le bonhomme «Nous-même» est donc encombrant, pour nous encore plus que pour les autres!

Connais-toi, mais ne t’écoute pas! Marche, et ne te consulte pas!--Monsieur n’est pas disposé?--Qu’il marche tout de même! La disposition lui viendra ensuite.

CONFESSION MÉCANIQUE

L’AMI.--J’estime dangereuses pour la vie intérieure ces formules où l’on s’accuse en bloc de tous les péchés imaginables.

--Pourquoi? n’y a-t-il pas un fruit à espérer de ce retour navré sur notre misère morale?

L’AMI.--S’il était vrai, oui. Et encore ne faut-il rien exagérer. Accentuons dans le sens de l’encouragement! Relevons l’homme en lui inspirant confiance en son moi supérieur! Ne le replongeons pas perpétuellement dans sa souillure, sous prétexte de le sanctifier!

Prenons exemple sur Jésus! Il connaissait nos tares; et cependant il emploie des procédés plutôt optimistes. Quand il dit: «Va, ne pèche plus!» on sent qu’il nous en croit capables.

--Mais ces déclarations, ces aveux en gros ne m’inspirent qu’une médiocre confiance. Avec un peu d’exercice, vous parvenez à les répéter, sans sortir de l’attitude confortable d’une âme de juste endurci.

A ces habitués de la confession globale, se proclamant en théorie des monstres devant Dieu, signalez une faute pratique, une tache fraîche, et voyez comme on vous recevra! C’est un fait d’observation courante que les milieux où la corruption générale de l’humanité est le mieux admise et enseignée, sont extrêmement pointilleux quand il s’agit de reconnaître simplement une erreur, une faute, une simple vétille. L’humilité ne consiste pas à s’accuser des plus graves généralités, mais à convenir de ses manquements de détail. Or ici, je le crains, le gros nuit au détail.

CRITÉRIUM

L’AMI.--Ne conclus pas à la modestie d’un homme parce qu’il aura baissé les yeux devant l’éloge! Rien de plus commun, de plus facile et de plus fallacieux!

Regarde plutôt s’il ne relève pas la tête devant une juste critique!... Tu peux t’appliquer la règle à toi-même. Comment supportes-tu le blâme? Tout est là.--Ils sont rares, ceux dont la modestie résiste à l’essai.

SURPRISES

--La vie nous surprend à chaque instant. Dans l’ardeur de l’action, d’une minute à l’autre, on se trouve avoir dit ou fait des choses injustifiables devant les principes les mieux reconnus. Quelle misère! Je suis honteux d’y penser.

L’AMI.--Tu aurais tort de prendre à la légère ces inconséquences. Rien n’est humiliant comme de constater que nos mouvements irréfléchis jurent avec notre idéal. Se vouloir pondéré, équitable, large d’esprit, détaché des petites vanités, et se surprendre en flagrant délit de déséquilibrement, d’étroitesse, d’amour-propre vulgaire ou de sensualité, c’est un témoignage de faiblesse, douloureux à enregistrer. Aspirer à la vie haute et vraie et se sentir indécrottable, comment s’y résigner sans abdication?

Ta peine me paraît donc justifiée. En une certaine mesure elle t’honore. Mais que ce soit vraiment la douleur d’être insuffisant, injuste, faible ou méchant, et non de l’orgueil blessé. Les meilleurs sentiments sont exposés aux pires contrefaçons.

Ne t’abandonne pas cependant à la douleur d’être mauvais! Tu peux éprouver cette douleur, non lui appartenir. Le remords prolongé est une victoire de plus du mal sur nous. Acceptons-nous tels que nous sommes, mais attelons-nous bravement à l’action réparatrice! Alors nos manquements mêmes deviendront des forces, et d’avoir erré parfois nous servira à faire de la clarté.

Une conscience tranquille aide à dormir en paix. Rien de plus désirable.

Mais si la conscience d’avoir manqué nous tient éveillés, nous aiguillonne vers le mieux, nous anime du désir de réparer et de racheter, cela n’est-il pas bon aussi?

Les fautes qui enseignent à vivre sont préférables à la justice stérile, pleine de la satisfaction d’elle-même.

SIMPLICITÉ

Caché aux intelligents; révélé aux enfants.

--J’adore la simplicité.

L’AMI.--Tu as mille fois raison, c’est le trésor des trésors, mais attention! Méfie-toi de ses contrefaçons! Il y a des humbles rongés d’orgueil, des simples dont la rouerie déjoue l’esprit le plus avisé. Même dans ce qu’on pourrait appeler les milieux simples, rien n’est rare comme la vraie simplicité.

--Pourquoi faut-il que la source pure ait près d’elle la plante vénéneuse et sous le cristal de ses eaux abrite le reptile malfaisant?

L’AMI.--C’est la vie, cela. A la lumière la plus intense répond l’ombre la plus noire. Tu connais la parole du Christ sur les choses cachées aux intelligents, révélées aux enfants. La fausse simplicité peut transformer cette magnifique et véridique déclaration en une source d’erreurs et d’impostures.

--Comment cela?

L’AMI.--Derrière une semblable parole mal comprise, l’ignorance prétentieuse défie le savoir; la superstition grossière se rit de la foi authentique. Il y a un état d’esprit qu’on pourrait ainsi exprimer: Ceux qui n’ont rien appris en savent plus long que ceux qui ont pris la peine d’étudier. Une telle prétention paraît folle. Or, non seulement elle a toujours existé, mais elle a la vie dure et dispose d’un inépuisable crédit. On a pu parler de la faillite de la science; l’ignorance est à l’abri de semblables propos; ses affaires resteront toujours florissantes.

On verra toujours le rebouteur et l’empirique se dresser en face de la science médicale; les hommes n’ayant aucune idée de l’origine et de la composition de la Bible, défier ceux qui ont pieusement peiné sur les questions de critique. L’incompétence en toute matière donne une confiance et un aplomb que le savoir discret et modeste ne connaît pas. Et aux yeux de la foule, si la réserve, la peur de se tromper sont un signe de faiblesse, la suffisance est un indice de puissance.

Caché aux intelligents, révélé aux enfants! Tous les jours une odieuse parodie de cette pensée est fournie dans les milieux où les enfants se croient plus sages que les anciens. Souviens-toi du verbe haut de certains jeunes à table, lorsque les parents les écoutent, muets d’admiration si l’affection les aveugle, consternés s’ils voient clair!

--Dieu nous préserve de ce genre de simplicité d’esprit et de cette espèce d’enfants! Des simples, des enfants, ceux-là? Mais ce sont, au contraire, des vaniteux gonflés de puérilité prétentieuse!

L’homme d’expérience et de compétence, qui a cherché, interrogé les faits, dépensé sa vie à se renseigner, voilà le vrai humbl! Il ne prétend rien savoir par lui-même. Et c’est pour avoir su redevenir enfant, reconnaître son ignorance, recourir au labeur patient, qu’il a pu soulever un coin du voile et apprendre quelque chose.

L’AMI.--Il n’en reste pas moins une vérité de premier ordre dans cette parole: caché aux intelligents, révélé aux enfants.

Et d’abord:

Il y a une disposition d’esprit qui ne permet pas de profiter, de s’éclairer. Je l’appellerai: l’esprit fermé.

Dans cette disposition fermée sont tous ceux, tant perspicaces et intelligents soient-ils, qui sont des gens à systèmes et à formules, des sectaires envahis par l’esprit de parti et les préventions. Ils n’ont rien à apprendre, ils savent. Ils ne cherchent pas la vérité, ils la possèdent. Ils en sont les détenteurs patentés, l’offrent, l’exportent; mais ils n’importent plus. Eux seuls sont les vrais, les purs, les croyants, les intelligents. Aussi rien, désormais, ne peut plus entrer dans de semblables esprits. Imperfectibles, incorrigibles, incapables de s’amender et de réparer leurs tares, ils périssent, armés de la triple cuirasse de leur suffisance. Tous les mandarinats scientifiques, tous les dogmatismes religieux et philosophiques en sont là. Ils font le désespoir de quiconque travaille à établir quelque chose de bien, en dehors de tout ce qui est officiellement reconnu. Tout pionnier de l’avenir les trouve sur son chemin. Et le pessimisme n’est pas exagéré, qui s’exprime dans cette comparaison d’une rigueur presque choquante: «Les publicains et les femmes de mauvaise vie entreront au royaume avant vous.»