Part 10
L’humanité militante, c’est l’humanité héroïque. Je la trouve plus belle de ses blessures et de ses luttes, qu’environnée de l’auréole de victoire. Aspirer me touche infiniment plus que posséder, et les promesses de l’aube naissante ont plus de charme à mes yeux que la clarté du plein midi.
«NUNC DIMITTIS»
--Enseigne-moi l’art de partir!
L’AMI.--Au petit nombre de ceux qui l’exercent, mesure sa difficulté!
Plusieurs savent presque tout, excepté s’en aller. Ils ne s’entendent pas à cesser en temps utile, l’œuvre accomplie. Ils ne peuvent se résigner à ramasser leurs outils pour quitter. Souvent ils gâtent le meilleur de leur travail par cette obstination à rester là.
Sachons cesser de bon cœur, et non lorsque la force des choses nous arrache de notre place pour nous signifier un congé brutal!
A l’orateur sacré, Luther donne ce conseil: «_Tritt frisch auf; thu’ den Mund auf, und hör bald auf![4]_» Ce conseil pourrait s’étendre de l’art de parler à l’art de vivre.
[4] Parais avec entrain; ouvre bien la bouche, et termine vivement.
Il en est qui ne trouvent pas leur péroraison. Ils s’endorment dessus, et leurs auditeurs de même.
Pareils aux orateurs qui ne savent pas conclure, sont les hommes qui ne savent pas se retirer, une fois l’heure venue.
Les institutions sont comme les individus. Le monde est encombré de vieilleries depuis longtemps mûres pour la retraite. Leur fonction terminée, elles sont restées là, se cramponnant à leur place, barrant la route de l’avenir, faisant un accueil féroce à tout ce qui veut naître et grandir.
_Nunc dimittis!_ Laisse aller maintenant ton serviteur! Qu’elle est belle de douceur et de sérénité, la parole du vieux Siméon demandant à s’en aller en paix! Paraître avec entrain, tracer son sillon vigoureusement et, le labeur fourni, s’effacer, afin de ne pas gêner par son ombre le blé qui veut pousser, voilà la seule pratique virile, conforme à l’intérêt supérieur et au bonheur personnel!
Renoncer à temps, évite bien des misères, d’impuissants efforts, pour allier ces deux choses incompatibles: être et avoir été. Mais comme toutes les sciences, celle-ci est longue. On en acquiert les éléments dans les petites occasions. Si tu veux t’initier à ses secrets, applique-toi, en toute occurrence, à ne traîner sur rien. Les longues paroles, les longues lettres, les adieux interminables, les explications qui n’en finissent pas, tout ce qui, fait pour durer son temps précis, s’installe, s’éternise, devient chronique, doit être sévèrement évité. Ne nous attardons nulle part; c’est un excellent entraînement pour les heures décisives, où il s’agit de démarrer pour de bon.
VIII
PAR LA FOI
Je ne suis qu’un atome tourmenté; mais j’ai, par moments, entrevu le grand calme rassurant qui gît au fond des choses, et je sais qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter.
* * * * *
Je crois, viens en aide à mon incrédulité!
PRIÈRE
Père, garde-nous, enveloppés de ta tendresse puissante! Notre esprit vacillant en a besoin. Trop de choses l’impressionnent. Rassure-le! Ne sommes-nous pas à toi dans les passages sombres, comme sur les sentiers lumineux; dans l’incompréhensible, comme dans ce qui nous paraît clair?
LA FOI QUI CHANCELLE
L’AMI.--Dussent les formes de notre pensée demeurer soumises à d’incessantes modifications et rester à jamais distantes de la vérité totale, ceux-là se trompent le moins, qui ont confiance, qui croient à l’au-delà sans limites, à tout ce qui ranime et console, élargit le cœur et l’horizon, complète et clarifie cette existence fragmentaire. En eux fleurit l’humanité; à leur chaleur s’épanouit l’âme. Humble foi, timide tout ensemble et hardie, foi qui chancelles comme l’enfant en ses premiers pas, comme lui tu es pleine de tout l’avenir. Rien ne t’égale. Ta simplicité confond les sages, éclaire les ignorants, trempe les forts, soutient les faibles. Et si la vie nous apparaît souvent comme un abîme obscur, n’as-tu pas des ailes pour le franchir?
POUR TRANSPORTER LES MONTAGNES
--Jamais nous ne résoudrons tous ces problèmes, ils sont trop!
L’AMI.--Alors pourquoi les compter? Pourquoi t’obstiner à vouloir faire du gros?
C’est en détail qu’il faut aborder et vaincre le monde, avant de comprendre ce qu’est la victoire sur lui, sur son engrenage terrible, son déterminisme, ses fatalités. Tout acte de vraie bonne volonté et de foi authentique est un acte de libération et de création. Il réalise un état de choses supérieur et, par la déchirure produite dans l’épaisse trame de mal, de haine et de servitude où nous sommes retenus, fait entrevoir la terre de liberté. Ne néglige pas les occasions prochaines de faire ce qui te paraît possible, pour regarder au loin, vers l’occasion problématique où tu seras mis en mesure de tenter l’impossible même. Par l’imperceptible et lente accumulation des efforts ajoutés aux efforts, se bâtit l’univers nouveau. A force de déplacer des atomes, vous aurez transporté les montagnes.
SOLA FIDE
Le monde est inexplicable, car il est sans bornes, et toute explication chemine entre deux haies. La confiance seule, absolue, est la base de la grande vie: _Le Juste vivra par la Foi._ La mesure manque pour déterminer la grandeur de semblables paroles: elles sont des univers. Ceux qui les prononcèrent les premiers, ont débarqué sur un rivage inconnu. Mais, découvrir un continent nouveau, ce n’est pas encore l’avoir exploré. Quel chemin, d’Habakuk, le vieux Prophète, à saint Paul, et de saint Paul à Luther! Ils ont marché sur une terre nouvelle, mais nul n’en fera le tour. Il reste de la place pour la carrière de tous les âges.
LA VIE PAR LA FOI
«_Ne crains rien, crois seulement._» «_Ta foi t’a sauvé._» «_Le juste vivra par la Foi._» Que nous veulent ces paroles vénérables, usées de redites, et le plus souvent incomprises? Elles signifient ceci, qui est aussi net que sans bornes: «_Aie le courage de te fier au pouvoir en qui repose l’Univers!_» C’est le grand pas, la grande affaire. Se confier ainsi largement, tranquillement, c’est un acte de vaillance spirituelle. Mais n’est-ce pas en se jetant dans l’espace libre pour la première fois, que l’oiseau s’aperçoit qu’il a des ailes?
Cet acte d’initiative et de courage, ce pas résolu de l’absolue confiance, est en même temps la démarche la plus raisonnable que puisse tenter une créature. Faire crédit à Dieu, nulle sagesse, nul calcul prudent ne saurait être plus sûr. Ce n’est pas trop s’avancer, ni construire sur le sable: c’est choisir le roc. La solvabilité dépasse les limites de notre pensée.
CONFIANCE
La Foi est la Confiance en Dieu, et non la complaisance d’un esprit prêt à tout accepter, ni cette élasticité de l’aptitude à croire, permettant de l’étendre jusqu’à l’invraisemblable et même l’absurde.
L’homme de peu de foi est celui qui se méfie de la solidité de l’Univers et de son organisation. Il n’a qu’une médiocre confiance dans le résultat final. L’impression qu’il reçoit du spectacle universel, comme de la vie des hommes, est une impression de désordre et d’incohérence, à laquelle il ne peut opposer aucun contrepoids.
L’homme de foi, lui aussi, voit le chaos, l’injustice de la vie, l’impassible brutalité des lois naturelles. Mais il ne se résigne pas à la sentence de la Fatalité aveugle. Les vestiges de l’Esprit qu’il sent en lui, l’empêchent de s’abandonner et de se soumettre. S’il est plongé dans la nuit, assailli par la tourmente, la boussole l’empêche de se désorienter. Il n’admet pas que la cause soit jugée, et reste en appel. Sous le coup même qui l’assomme et semble péremptoire, il dit: Je maintiendrai! Au fond, la foi c’est l’audace poussée jusqu’à l’infini: _Notre Foi, c’est la victoire qui a vaincu le monde._ (Jean, 5, 4.)
* * * * *
Celui qui meurt pour sa foi ne donne pas sa vie pour un article de catéchisme, lors même qu’il en aurait l’apparence. Au fond, il s’offre en sacrifice, afin d’affirmer ce qui, seul, fait le prix de l’existence, à savoir sa fin dernière et son but supérieur, sans lesquels la vie n’est elle-même que de la mort déguisée.
Ravir sa foi à son semblable est pire que de lui voler son argent ou sa maison, pire que de lui prendre la vie. C’est détruire le toit sur sa tête, le sol sous ses pieds. Vous tremblez à l’idée que vos enfants se trouvent un jour dans la vie, sans nourriture et sans abri. Comment pouvez-vous supporter l’idée qu’ils soient sans foi? Celui-là seul qui ne croit pas à sa destinée, est véritablement sans feu ni lieu.
Ce qu’un homme a de plus précieux, c’est la Foi. Tout est contenu là. L’Amour n’est si grand que parce qu’il contient la Foi implicitement. Si vous ne croyez ni au monde, ni à l’homme, ni à l’avenir, si votre _credo_ tient en ce cri: _Tout est vanité!_ vous aimez dans le néant, d’un cœur mal assuré. Tous ceux qui aiment pour de bon, définitivement, ont mis dans leur amour quelque chose de ce pain de vie que procure la Foi invincible.
Où est le bien, où est le mal, où est la norme des idées et des actes? La voici: Tout ce qui augmente en nous la Foi, agrandit notre horizon, donne à l’homme une plus haute conception du prix de la vie, et un plus ferme courage pour travailler en espérant, est bon.
Tout ce qui diminue sa confiance, ralentit son entrain, raccourcit sa vue, l’abaisse à ses propres yeux et le décourage, est mauvais.
CRÉDULITÉ--INCRÉDULITÉ
La crédulité est une disposition à accepter facilement ce qui nous est présenté. Elle se caractérise avant tout par une grande absence de jugement.
La foi est un acte de confiance éclairée dans le pouvoir qui mène le monde, dans la destinée humaine, dans les bonnes causes, liées à la cause même de l’humanité.
La crédulité est de tous les temps. Faisant partie du «laisser-aller»; elle est à la portée du grand nombre.
La foi est de tous les temps aussi. Mais comme elle implique de la résolution, de l’énergie, une extraordinaire dépense de soi-même, elle est le lot d’une élite.
Lorsqu’elle consiste à ne former sa conviction que de bonnes et solides raisons, à se méfier d’affirmations péremptoires et d’autorités non justifiées devant la conscience, l’incrédulité est une vertu de premier ordre.
Si elle doit consister au contraire à penser médiocrement de l’Univers, de l’Esprit, de la destinée humaine, ce n’est plus qu’une infirmité d’esprit.
CONFUSIONS
L’AMI.--Les incertitudes de la foi ne proviennent pas seulement de l’obscurité de la vie, du nombre et de l’étendue des problèmes dressés devant nous. Une de leurs sources les plus fécondes est la confusion d’idées.
Il y a dans les esprits d’étranges préventions et de bizarres malentendus au sujet de la Foi.
Ce seul vocable: «_je crois_», par la diversité des sens qu’il comporte, peut donner lieu à toutes sortes de méprises. Je crois peut signifier: je suppose. La foi, dans ce cas, serait l’_hypothèse_. Et plusieurs l’entendent bien ainsi. Mais l’hypothèse n’offre qu’une sécurité relative, et beaucoup préfèrent n’en point faire.
Nous avons ensuite la Foi du charbonnier, qui accepte sur parole et sans contrôle. Tout le monde ne peut s’y résigner.
On confond encore la foi et la croyance: erreur parfois dangereuse. La croyance est l’enveloppe intellectuelle de la Foi.
Par un procédé légitime et conforme à nos besoins, la foi, d’âge en âge, enfante la croyance. Secrète en elle-même, incommunicable en son essence, la foi se manifeste et se répand dans le monde par le symbole. Toute croyance est un symbole. Sa valeur dépend de la vigueur avec laquelle elle exprime, nourrit, provoque la foi.
Mais si elle est indispensable, la croyance est modifiable. Les croyances passent, la Foi demeure.
C’est un grand malheur, quand la croyance, cristallisée, perd la souplesse qui lui permet de traduire la foi, conformément à la mentalité changeante des époques successives. Son office est de parler la langue de chacun, se faisant tout à tous, afin de faire vibrer à travers les voix éphémères des générations «un son d’éternité». Mais le plus grand malheur arrive là où la croyance demeure quand la foi s’est enfuie. Alors c’est le mensonge déconcertant installé en plein sanctuaire. La croyance morte tue la foi et l’empêche de renaître.
CROIRE ET SAVOIR
L’AMI.--Un très ancien conflit se remarque et se continue entre ce qu’on appelle le savoir positif et la Foi. Ce conflit est sorti de l’abus invétéré que certains font de la Foi, lorsqu’ils l’érigent en science de l’inconnaissable. Alors la connaissance qui repose sur l’observation se dresse devant celle qui sait ce qu’elle n’a pas appris et ce que l’on ne peut expérimenter.
Un semblable conflit est inévitable et fait tort à la Foi autant qu’au savoir positif. Il est d’un intérêt capital pour l’humanité que toutes ses aptitudes soient respectées dans leur rôle. Elle a besoin de toute sa clairvoyance pratique et de toute sa puissance d’intuition.
Si la Foi est une science à exposer en paragraphes, où s’expliquent et s’exposent, par le menu, les secrets rouages des choses, son travail est en concurrence illégitime avec celui de la raison expérimentale, et l’Univers qu’elle bâtit est à la merci de tous les accidents. Une découverte nouvelle peut bouleverser l’édifice.
Si la science positive prétend, à elle seule, fournir aux âmes le pain de vie, elle risque de tarir les sources où nous puisons la sève spirituelle, et pour la perte desquelles elle ne saurait offrir de compensation.
Nous touchons ici au nœud central de la vie intérieure. Rien d’essentiel en nous ne doit être mutilé. Il faut qu’une solution intervienne, équitable, respectueuse de l’équilibre humain, où ne soient contrariés ni ce besoin de chercher, de contrôler, de voir, de définir d’où la science est sortie avec tous ses fruits, ni la soif de certitude fondamentale en ce qui touche l’ensemble de notre destinée, soif que la science est aussi incapable de satisfaire que de détruire. L’homme est plus grand que sa science. Admirable, puissante, digne de toute notre connaissance, mais limitée à son domaine, la science ne peut porter cet infini qui se nomme la vie. Celui qui voudrait vivre de ce qu’il _sait_, et rationner son être en ne lui offrant que des certitudes de l’ordre dit positif, périrait d’inanition.
Tant que la Foi se confondra avec un corps de doctrines accompli en lui-même, au caractère définitif et s’affirmant en face du savoir historique ou naturel, il y aura comme une scission dans l’âme, une guerre ouverte entre des choses également dignes de vivre, également indispensables.
Que de luttes, d’angoisses, cette confusion a fait naître, que de ruines elle a accumulées! Pour le croyant, il ne peut résulter, d’une semblable confusion, que de l’agitation et de la crainte perpétuelle. Aux hommes de science, la Foi apparaîtra comme une puissance d’obstruction. A la place d’une collaboration féconde entre des aspirations destinées à se compléter mutuellement, nous avons deux puissances ennemies cherchant à s’entre-détruire.
Il faut vivre. Nous ne saurions attendre que les problèmes soient résolus. Nous n’avons, d’autre part, ni le droit ni le pouvoir d’installer définitivement l’humanité dans un édifice de croyances désormais exempt de revisions, ou dans un système scientifique.
La situation du conservateur religieux est terrible. Il a identifié son salut avec une conception stricte du monde.
Celle de l’homme résolu à ne plus sortir des limites du savoir positif est terrible également. Nous avons des contemporains qui cumulent dans une même âme ces deux détresses.
L’ÉPÉE DE DAMOCLÈS
L’AMI.--Un doute--et combien en est-il de justes, de légitimes, que la raison et la conscience nous inspirent et qu’il n’est pas bon d’écarter?--un doute sur un point de doctrine suffirait-il pour couper un homme de sa base d’approvisionnement spirituel? Une découverte physique, une question d’authenticité de textes, résolue contre notre croyance, auraient-elles le pouvoir de faire écrouler dans une âme ce qui fait sa force, son soutien, sa vie?
Est-il admissible que d’une cornue de laboratoire sorte cette déclaration qu’il n’y a pas d’avenir ni d’espérance pour l’humanité? Que, par impossible, un parchemin inconnu surgisse d’un couvent d’Asie, un papyrus d’un tombeau d’Égypte, et détruise par la base nos idées sur les Évangiles et ses miracles principaux, y compris des faits, jusqu’ici tenus pour certains, de la vie de Jésus! Quels que soient l’ordre et la portée d’un semblable événement, est-il tolérable de penser que l’humanité en soit atteinte dans ses œuvres vives? Non, un tel état de choses ne saurait s’admettre.
L’épée de Damoclès peut être suspendue sur nos têtes, s’il s’agit du succès d’une entreprise déterminée.
Mais l’Univers et la Destinée humaine ne dépendent pas d’un fil qui se rompt ou résiste.
Or, nous vivons sous l’épée de Damoclès, tant que la chute d’une croyance peut entraîner celle de notre base même; tant que le coucher d’un astre, si brillant qu’il fût, si longue qu’ait été sa carrière, peut amener pour nous la nuit éternelle.
Où est le Salut? Dans la Foi seule.
MIRACLES
Das Wunder ist des Glaubens liebstes Kind.
(Le miracle est l’enfant le plus cher de la Foi.)
(GŒTHE.)
L’AMI.--Les miracles sont comme les fleurs de la prairie. Pour les bœufs, les fleurs, c’est du foin. Pour l’abeille, munie d’organes subtils, ce sont des calices pleins de miel. Un récit merveilleux contient un trésor d’âme, appréciable pour l’âme seule qui s’en nourrit. Broyé par la meule et jeté dans la cornue des constatations massives, il ne révèle pas son divin secret. Il reste un fait vulgaire, ou une fiction absurde.
Au fond, le miracle est l’affirmation de cette vérité: Aucune situation n’est sans issue. Malgré l’étreinte de la fatalité, et les impasses du désespoir, il reste toujours une porte de sortie. L’Esprit, ici, affirme sa victoire sur le monde.
--Est-ce arrivé? Est-ce possible?
L’AMI.--Questions à côté. Demande plutôt quel est le sens. Les faux miracles se reconnaissent à ceci: Ils n’ont point de sens.
NOBLESSE ET ROTURE
L’AMI.--Noblesse descend de roture. Ce qui est saint, sacro-saint, fut d’abord laïque et familial.
Si la noblesse ne se retrempe, de génération en génération, dans la roture, elle s’anémie et meurt.
Si le sanctuaire ne se retrempe aux sources de la vie laïque et familiale, il se transforme en sacristie.
La sacristie est au sanctuaire ce qu’est l’éteignoir au feu sacré. Je dirais volontiers: Profane comme un sacristain.
LA QUESTION
L’AMI.--Au fond, la question des questions est celle-ci: _L’Univers est-il vivant, ou bien est-il mort?_ Si l’univers n’est qu’une grande mécanique, l’homme se sent plus grand que lui, par la pensée. Seul éveillé dans la nuit universelle, il est envahi par l’atroce angoisse qui doit saisir, dans la tombe, les malheureux enterrés tout vivants. L’homme voit, l’univers est aveugle; l’homme entend, l’univers est sourd; l’homme pense, l’univers pèse. Comment celui-ci peut-il être l’enfant de cela? Rien n’est fatal et strict comme un mécanisme. Par quelle dérogation à sa loi a-t-il enfanté son contraire? Si l’univers est mort, l’homme est inexplicable. Il n’a pas de père. Nous sommes en plein miracle, en pleine incohérence plutôt.
Croyons donc au monde vivant! L’esprit besogne au fond des choses. Ce n’est pas une hypothèse surajoutée. C’est l’essentiel.
Pourquoi crier à l’anthropomorphisme? Que prétend-on dire de sérieux en affirmant que notre Dieu est à notre image? Tout ce qui passe par notre pensée ne se reproduit-il pas à notre image? C’est humainement que vous parlez de la cellule, et non comme en parlerait une cellule elle-même. C’est humainement que vous pensez de Dieu, et non comme il se connaît lui-même. Quoi d’autre est possible? Serait-ce une faiblesse? Non, c’est une force. Dès que vous faites effort pour penser comme si vous n’étiez pas des hommes, mais des pierres, des gaz, des molécules, vous tombez en dessous de vous-même. Votre univers prend je ne sais quel aspect gauche et artificiel, qui distingue le mannequin de l’homme vivant. C’est une misère et une pitié.
Ayons donc le courage d’être des hommes, de penser comme des hommes! Par quoi d’autre, mieux que par nous-mêmes et les trésors infinis concentrés en nous, apprendrions-nous lentement à remonter vers notre source? Croire en Dieu, c’est humain. Et plus notre Dieu sera largement, simplement, saintement humain, plus il sera divin, en route du moins vers la divinité mystérieuse et secourable qui emprunte, pour nous parler, les signes à notre portée.
Vers le _Père_! Tout est là. Accumulez les pouvoirs, mettez en faisceau les majestés, que l’esprit rayonne, que l’infini s’entr’ouvre, rien n’est assez beau ni assez grand! Mais tout cela n’est que la frange de son manteau. Allez au cœur même, vous trouverez le Père!
SI TU PENSES A DIEU
L’AMI.--Si tu penses à Dieu, ne t’inquiète pas de ton horizon borné, du miroir imparfait où ton âme le reflète! Dis-toi surtout qu’il est la grande puissance favorable, et ne pense à lui que d’une âme rassurée! Car il n’est terrible qu’au méchant, ou plutôt au mal qui est dans le méchant. Et sa haine même du mal n’est que de l’amour pour le méchant. Aimer l’ennemi est un amour que l’homme essaie, mais que Dieu pratique. S’il haïssait quelqu’un de ses enfants, il se haïrait lui-même.
RECHERCHE DE DIEU
L’AMI.--La Recherche de Dieu est le mouvement de l’Ame vers sa source et vers l’ensemble.
Tous les êtres se nourrissent de la substance universelle et lui empruntent de quoi vivre. L’âme vit d’une nourriture intérieure qui, sous plusieurs formes, n’est que l’essence éternelle et spirituelle, pénétrant, soutenant les êtres particuliers. Être coupé de sa source, c’est le grand malheur.
Heureusement il y a des formes sans nombre, conscientes et inconscientes, par lesquelles l’homme parvient à se ravitailler. Si l’on pouvait discerner, au fond de chacun, la fonction nutritive et les procédés qu’elle emploie, on s’apercevrait qu’à travers les plus étranges aberrations de la conduite, les superstitions les plus grossières, les pratiques les plus incohérentes, nos âmes, après tout, cherchent la Source de Vie.
Comme les corps, en tombant, cherchent le centre de la terre, comme la plante encavée cherche la clarté du jour, comme l’hirondelle cherche le midi, et l’aiguille aimantée le nord, la créature cherche Dieu, par essence, invinciblement. Cette tendance se confond avec la volonté même de vivre. Aspirer à la plénitude, à l’union, à l’harmonie, du sein de la misère, de l’isolement, des ténèbres, c’est la résultante profonde à laquelle se réduisent, en définitive, tant d’agitations et d’efforts où se dépense la vie.
PESSIMISME
L’AMI.--Tout pessimisme de la pensée et un signe de rupture du lien essentiel. L’homme devient pessimiste, quand il a perdu contact avec les forces vives qui portent le monde.
OÙ EST LA VÉRITÉ?
L’AMI.--La Vérité dont l’homme se nourrit, ne peut exclusivement appartenir à aucun des domaines dont lui-même relève, ni dans ces domaines à aucune des provinces, ni dans ces provinces à aucun des clochers. On ne saurait nous demander de vivre par la pensée dans un univers, ramené aux proportions d’un système philosophique, d’une doctrine religieuse exclusive, ou d’une conception scientifique. Car toutes les théories clochent, et tous les catéchismes sont borgnes. Que si, pour sortir des catéchismes, on nous conduit vers les sciences naturelles, nous changeons de prison. Quelle prétention de vouloir nous faire vivre dans un univers chimique et mécanique, nous qui pensons! Nous lui appartenons pour une part; mais nous le savons, et nous en souffrons. Et c’est la preuve que nous n’en sommes pas, de cette grande mécanique. Ceux qui en sont pour de bon, ne le savent pas et n’en souffrent pas: ils sont chez ceux.
Non, quelque intéressante que soit l’histoire à nous contée par les pierres et les plantes, elle ne suffit pas pour expliquer l’homme à lui-même. Consulter les singes et les fourmis, mène plus loin, mais il reste beaucoup de chemin à faire, avant d’arriver au but.