Chapter 6 of 12 · 3885 words · ~19 min read

Part 6

--Nos grandes filles discutent avec nous à perte de vue. Les choses ne se passaient pas ainsi de notre temps. Nous respections nos parents.

Par quels moyens éviter ces pénibles rencontres d’opinions, ces échanges de paroles trop vives, regrettées ensuite? La paix familiale en est troublée, les bons rapports altérés.

L’AMI.--Pour discuter, il faut être deux, au minimum. Une discussion commence lorsque la fille répond à la mère et formule un avis différent. La mère s’efforce de ramener la fille sur son terrain; la fille défend ses positions... Dès lors il n’y a pas de raison que cela finisse.

--On ne peut cependant pas laisser le dernier mot à une enfant inexpérimentée.

L’AMI.--Avoir le dernier mot est effectivement le désir passionné de la jeunesse. C’est de l’enfantillage. Il est mauvais d’y tenir. Donnons l’exemple! Laissons-leur le dernier mot! Mais que ce dernier mot soit au début de la discussion. Établissons nettement notre idée, qu’il n’y ait point de malentendu! Cela fait: restons tranquilles! Les paroles inutiles font toujours du mal.

--Alors les enfants triomphent.

L’AMI.--Non; si nous restons fermes. Deux mots nets, appuyés par un esprit calme et une résolution sûre, valent mieux qu’un flot de paroles vives, précipitées, dont le sens premier, s’il fut équitable, s’altère et se ternit bientôt par la vivacité.

Vous parliez d’autrefois, de vos mères. Autrefois les parents étaient plus calmes et, par cela même, leur ascendant plus positif. Une résistance de la part des enfants pouvait les faire souffrir; mais ils gardaient le sang-froid et ne descendaient pas sur le terrain des opposants. Leur méthode était préférable.

Il faut laisser les enfants manifester leurs idées, les écouter, méditer leurs objections, en tirer ce qui est juste; mais non se mesurer avec eux en paroles: ils seraient les plus forts, étant les moins raisonnables.

La discussion cultive _l’obstination_. Discuter c’est s’exposer à prononcer des paroles où se lie notre faux amour-propre. Mieux vaut réfléchir sans parler: les pensées ont plus de chance de se rencontrer.

UN PROPHÈTE NOUVEAU

La joie vraie est une grande libératrice, un filtre merveilleux où toute souillure s’élimine. Mais son secret nous est voilé, autant que les énigmes de l’univers. Et nos cœurs sont pareils aux harpes muettes.

Il nous faudrait un Prophète de la vraie Joie. Je me le représente vieux, avec les balafres de la vie sur la figure, ayant passé par de rudes combats, et laissé un peu partout des lambeaux de son cœur aux épines de la route. Sa joie ne serait pas celle du matin de l’existence, pure et brillante pour n’avoir pas connu encore les atteintes des orages. Ce serait une sérénité intérieure éprouvée au creuset, quelque chose comme l’or des beaux soirs, après la chaleur du jour. Son sourire ne pourrait pas être interprété comme celui des satisfaits, remercîment à la chance libérale qui leur a jeté en passant l’obole du privilège. Ce serait un signe de victoire de l’Esprit sur tous les pouvoirs oppresseurs. Un tel homme serait réconfortant, encourageant, bienfaisant pour tous. Il ranimerait dans chacun le pauvre lumignon de joie qui fume encore. De la plus tourmentée des destinées, de celles qui nous apparaissent comme des rébus impossibles, il ferait sortir un sens lumineux. Il enseignerait à la jeunesse la joie virile, la joie des vaillants et braves cœurs, dégagés des peurs viles et des basses jouissances. Il leur donnerait son élan, son nerf, son indomptable énergie et sa douce foi d’enfant. Et nous entendrions sous ses doigts l’âme humaine vibrer de cordes inconnues, de cordes d’or et de cristal, où chante l’amour sans fond et l’espérance sans limites.

VI

CEINS TES REINS!

L’homme est très petit et très grand. Il est grand du côté de Dieu et de sa destinée, par où il s’ignore et se méprise. Il est petit du côté de lui-même, dans son rôle factice et sa gloire empruntée. Et c’est là qu’il se gobe. Tel ce fou qui avait élu domicile dans le chenil de son propre château.

LA ROUILLE

L’AMI.--Le fer se couvre de rouille, et les meubles de poussière. Quiconque a un outil, un instrument de précision, un objet d’art à garder, doit craindre cette lente invasion des oxydes et des poussières.

L’esprit a les siennes, comme le corps. Tout homme est guetté par la rouille.

Les membres ont l’ankylose; l’intelligence, la routine; la volonté, l’imperceptible amollissement.

Personne n’est à l’abri, s’il ne veille. Sans cesse il faut s’exercer, astiquer, se dégourdir. Jamais on ne peut se flatter d’être brossé pour plus d’un jour. Le lendemain, c’est à recommencer.

Tant pis, si le laisser-aller a pour toi du charme! Il est le prodrome de toutes les décadences. Je serais ton ennemi, si je ne sonnais le clairon d’alarme à travers ton esprit assoupi.

Regarde les hommes qui se négligent, les peuples qui dorment sur leurs lauriers, les Églises qui dorment sur leurs doctrines.

Leur sentence de mort est écrite, par le doigt du destin, sur la poussière dont se couvre leur tête.

L’avenir est aux vaillants qui ne souffrent point de nuage au métal de leurs armes.

Debout, mon fils, ne te relâche point. Toute main qui nous secoue est une main amie. Guerre à l’indolence! guerre à la rouille!

BONNE HUMEUR

L’AMI.--La mauvaise humeur où nous plongent les choses est une preuve de la victoire qu’elles ont remportée sur nous. Elles nous font porter la livrée grise des vaincus et des forçats.

Garde ta bonne humeur! C’est un signe de défaite pour tous les ennemis de l’âme; un honneur rendu à Dieu, du sein des obscurités; un acte de foi parmi les plus hauts et les plus purs.

CHAINES

--Oh! ces chaînes!

L’AMI.--Plonge-les au feu, au feu vivace de l’amour! Forge-les d’un marteau vaillant sur l’enclume de la patience! Et tes chaînes deviendront des armes. Ce qui fut une entrave se convertira en force.

HEURES MOLLES

L’AMI.--C’est par l’effet de la même faiblesse que nous sommes sans défense devant la douleur, et sans résistance devant le plaisir. Hier, la tristesse te noyait; aujourd’hui, l’ivresse des sens t’emporte... A la surface tout est changé. Tu n’es plus le même. Et pourtant, tu as seulement changé de maître. Sous ta livrée nouvelle bat ton vieux cœur d’esclave.

SOIS PRÊT!

L’AMI.--Sois prêt! L’imprévu nous guette; attends-le sous les armes! Et lorsque l’heure t’appelle, réponds-lui: Me voici! L’essentiel n’est pas d’être heureux ou malheureux, bien portant ou malade, mais de rester disponible. Il ne faut pas que l’occasion frappe à ta porte et trouve visage de bois. Nous sommes, à travers les phases changeantes de la vie, les exécuteurs d’une volonté qui nous dépasse et par là même nous soutient. Mettons-nous de bon cœur à son service comme des instruments dociles! Maintiens sèche ta poudre, et ton épée fourbie!

LE BEAU RISQUE

L’AMI.--La peur empêche l’homme de connaître le bonheur, car c’est dans les entreprises qu’elle déconseille que se rencontrent les grandes et fortes émotions dont vibrent les cœurs généreux. Se mouvoir calme au milieu des circonstances redoutables, préoccupé par le seul souci de marcher vers le but, quelle belle vie libre et purifiée! De combien d’humiliantes misères s’affranchit la volonté qui sait virilement accepter le beau risque!

LA PEUR

S’il m’était donné de formuler un vœu, je demanderais que la peur me soit ôtée et que la paix règne dans mon cœur.

L’AMI.--Tu ne saurais rien souhaiter de meilleur et de plus rare.

La fausse sécurité, celle qui dort sur les deux oreilles, en s’imaginant posséder des «valeurs de tout repos» est assez ordinaire. La majorité des hommes se reposent sur ce qui n’a que l’apparence de la solidité. Mais ils ne connaissent pas la paix résultant, pour le cœur, de la certitude qu’on peut se fier à la divine volonté qui besogne au fond des choses, et lui accorder un crédit sans limites. De cette méfiance sur le point essentiel naît le grand mal de la peur. La peur est la reine des maux. On a nommé la mort le roi des _épouvantements_! Mais sans l’épouvante, que serait le roi? Tout son prestige vient de la peur. C’est d’elle aussi que tiennent leur puissance la tyrannie humaine, les malheurs, les calamités, tout le mal qui nous menace.

La menace vit d’emprunts audacieux; la peur est son bailleur de fonds; mais que le prêteur ferme sa caisse, et la menace n’est plus qu’une lettre de change refusée.

La plupart des hommes sont esclaves de la peur. S’ils s’en rendaient compte, la liberté pourrait être par eux conquise. Ils sont malheureusement si rongés par le mal qu’ils ne le sentent même plus.

J’ai parfois essayé de faire un parallèle entre les peurs du sauvage et celles du civilisé. Une telle comparaison peut jeter de la lumière sur ce que nous appelons: LE PROGRÈS. Un sauvage a quelques peurs rudimentaires. Des fauves redoutables lui disputent l’usufruit de la forêt: il peut craindre leur visite. D’autres sauvages convoitent son gibier, ses armes, sa femme, la peau d’ours qui le garantit du froid. L’orage, la foudre, l’inondation, le froid peuvent être par lui justement redoutés. Mais somme toute, semblable en cela aux oiseaux, le sauvage, toujours sur ses gardes, l’oreille tendue, l’œil ouvert, n’en connaît pas moins, comme l’oiseau lui-même, le calme et la tranquillité d’esprit. Ses craintes sont de nature simple, de nombre réduit.

Le civilisé, lui, armé de moyens extraordinaires de se garantir, se protéger, se mettre à l’abri, devrait avoir l’esprit plus en repos que le sauvage. Tant de lois veillent sur lui, tant d’institutions appuient son droit. A comparer son sort à celui du sauvage, il jouit de privilèges exceptionnels. A sa place, le sauvage serait entièrement rassuré. Et cependant le civilisé a des peurs plus nombreuses, plus raffinées que son ancêtre des bois.

S’il est riche, que n’a-t-il à redouter? Il a beau enfermer ses titres: la rente baisse au coffre-fort sans que personne y ait touché. Aujourd’hui vous y enfermez une fortune. Demain, parce que des spéculateurs auront conspiré à l’autre bout de la terre, vous en retirerez du papier sans valeur. Conservateur, le civilisé est livré aux plus effrayants cauchemars. Il tremble pour l’état social présent, le voyant battu en brèche de toutes parts. En quel recoin tranquille peut-il se tapir? Partout les novateurs ont pénétré. Au-dessus des toits fragiles établis par les institutions des hommes, et dont les abris troués recouvrent des murs pleins de brèches et de lézardes, il redoute l’écroulement de l’édifice vénérable des croyances. Cette crainte, si ridicule aux yeux de nos ancêtres gaulois, la crainte que le ciel ne s’écroule, il l’éprouve et la savoure. Il voit dans l’avenir le ciel s’effondrer, les astres pâlir et choir dans l’abîme, pêle-mêle avec les divinités mortes.--Le civilisé découvre les dangers de si loin, qu’il se rend malheureux pour des accidents à survenir après son décès, sinon après la disparition du genre humain. L’angoisse de voir le soleil se refroidir, la terre perdre sa fécondité, les mines de charbon tarir en ses entrailles, il en connaît la torture. Il a tant appris de choses que sa science le traque et le suit comme une meute en forêt suit le gibier. Dans chaque goutte d’eau, le guettent des myriades de microbes, il les respire, les mange, les boit, les nourrit de son sang. Sans doute il leur oppose l’antisepsie, mais il sait bien que ce n’est jamais qu’une précaution imparfaite. On ne saurait fermer les portes à un ennemi pour qui la plus petite fissure est une route nationale, et le moindre coin invisible un vaste continent.

Le civilisé cultive-t-il les lettres? Pendant ses études, il craint les examens; après, il tremble devant ses supérieurs. Qui mettra dans une balance les terreurs d’un fonctionnaire subalterne, ses craintes de déplaire à celui-ci, à celui-là, qu’on ne peut satisfaire tous deux cependant, leurs exigences étant contraires! La civilisation, prise par un certain côté, est la culture de l’inquiétude, de l’agitation. Il n’y a plus ni repos ni répit pour personne. Partout où elle règne en maîtresse, il n’y a plus ni jour ni nuit. Elle obscurcit le jour par sa fumée, ses bâtisses et ses poussières. Elle profane la nuit par ses engins d’éclairage, et de tout cela résulte une mentalité noctambule, affolée, impatiente, trépidante, qu’excite de son mieux et qu’exaspère encore l’usage des liqueurs fortes, des lectures capiteuses, l’incessant chauffage des passions par les exploiteurs et les meneurs de l’opinion. Quant à ceux-ci, ils connaissent leur public et savent que si la peur le ronge, il ne saurait pourtant s’en passer. Comme les enfants, le soir, demandent avec insistance aux nourrices de leur raconter des histoires de revenants, qui les empêcheront ensuite de dormir, nous demandons à notre journal de nous faire peur. Sous une forme ou une autre, c’est par la peur que chaque parti croit avancer ses affaires. Aussi les citoyens ont peur les uns des autres et s’attribuent mutuellement les plus noirs desseins. Dans l’obscurité favorable aux folles imaginations, chacun apparaît à l’autre comme un monstre. Notre politique est celle de la peur; notre morale n’a pas de plus puissant ressort. La peur est aussi la clef de voûte de la religion. Agiter des spectres diversement habillés, voilà la méthode de la plupart de ceux qui parlent au peuple pour l’endoctriner, le convaincre, l’améliorer. Aussi nos progrès en _terreur_ sont-ils incessants. Nous sommes montés si haut dans l’art de faire et d’avoir peur, que le moment est venu d’aspirer à descendre.

Comment se convertir de la peur?

Copierons-nous le sauvage? On perd son temps à regretter ce qui ne saurait nous être rendu. N’avons-nous pas d’autres moyens de retrouver la paix du cœur? Connaître son mal est déjà une chance d’en être un jour délivré. Entraînons-nous à la confiance, au calme. La peur se trompe et nous trompe. Avoir peur, c’est avoir tort. Notre sagesse, faite de craintes sans nombre, mériterait plutôt le nom de folie, étant basée sur la croyance à un univers livré au hasard et à l’anarchie. Le sage, c’est celui qui, parmi toutes les voix frappant son oreille, parvient de plus en plus à distinguer celles qui lui disent: _ne crains rien_; car la vérité doit être rassurante. La fleur qui pousse en paix, l’oiseau qui dit son chant, l’étoile qui suit sa course, l’homme qui suit sa conscience, sont d’accord avec la source des êtres et se reposent en elle. La paix les enveloppe, et d’eux se communique à qui sait les comprendre.

Fuir ce qui augmente la peur, rechercher ce qui fait naître et cultive la haute confiance, voilà la règle à suivre, pour quiconque est las de trembler.

CONTRARIÉTÉS

L’AMI.--Ne te plains pas des contrariétés, des difficultés! Les choses déplaisantes font notre éducation.

Une vie régulière et facile serait la meilleure condition de progrès, si l’homme n’avait pas besoin d’être excité pour travailler. Mais les natures qui peuvent se passer d’aiguillon sont rares. Existent-elles?

Presque toujours, ce qui nous pousse en avant, a sa source à l’extérieur. Le ressort intérieur, sans doute, est la chose essentielle. Mais fonctionnerait-il, sans être préalablement tendu, comprimé? Les actions les plus énergiques sont souvent des réactions, et nous devons une grande partie de nos conquêtes aux nécessités qui nous font violence.

Plus d’un, faisant un retour sur lui-même, s’est aperçu de ceci: Combien de temps précieux et calme n’avais-je pas à tel moment de ma vie, et quel emploi médiocre en ai-je tiré!

On travaille, non parce qu’on a le temps de travailler, mais parce que la vie vous y contraint. Un homme doué, quand il est sollicité, fournit plus dans ses heures de loisir, qu’un homme engourdi de repos, dans sa journée entière. L’activité, une fois stimulée, a une tendance à augmenter. Une entreprise soutient et provoque l’autre. Mais si l’existence entière est seulement loisir, on ne trouve plus le temps de rien faire. Il est bon de lutter, de souffrir, d’être jeté à l’eau avec obligation de se débrouiller. Ce que vous perdez en confort, vous le gagnez en énergie. Or, de toutes les armes de l’homme la plus précieuse est l’énergie.

SERVITUDES

--Je veux bien combattre, mais pourquoi ces entraves? Je veux bien gravir le sentier ardu, mais que ce fardeau me soit ôté!

L’AMI.--Tu ne serais pas un homme, si tu n’éprouvais ce désir. Mais resterais-tu semblable aux autres, si ce désir s’accomplissait? Les servitudes, grandes ou petites, ont dans l’existence un caractère accidentel. Mais l’accident, par sa régularité, se rapproche de l’essentiel. Qui donc est exempt de servitudes? Lorsque les grandes difficultés s’éloignent, les petites misères apparaissent. Nous passons le temps à changer de servitudes. Demande son secret à chacune d’elles! Ne les retiens pas inutilement, mais profite de leur passage! Si elles deviennent chroniques, apprivoise-les; qu’elles se rendent utiles dans la maison! Selon leurs aptitudes, fais-leur cultiver ton âme ou cirer tes souliers!

Il faut des servitudes! afin de s’initier à la vie, et surtout pour comprendre les embarras des autres. Tout joug est une révélation à celui qui le porte en conscience. Chaque misère, de quelque nom distingué ou vulgaire qu’elle se nomme, est une messagère capable de nous expliquer ceux de nos frères qui en sont atteints. Elle nous offre la clef d’un mystère. Profite de la clef; ouvre la porte fermée! Ce que tu apprendras sera le prix de ce que tu auras souffert. Ne te plains pas d’être astreint à des soins vulgaires, indignes d’un homme d’esprit; ne te plains pas des irritants détails, des heures perdues à entendre bavarder des fâcheux! A supposer qu’on te force tous les matins à balayer une rue, balaye de bon cœur et fraternise avec ceux qui balayent comme toi! Ce sera là ta prière du matin, ton élévation en fraternité.--Arrive l’occasion ensuite de parler à tes semblables ou de prendre la plume, ta pensée aura ce goût authentique conféré par l’expérience directe, et que rien ne remplace. C’est au _balai_ que tu le devras.

MÉCONTENT

Je suis mécontent, archimécontent.

L’AMI.--Sais-tu pourquoi? Dans ce cas il n’y a que demi-mal. Car il y a des nuances dans le mauvais. Le pire mécontentement est celui qui ignore sa cause.

--Je n’en suis pas là. Je sais fort bien pourquoi je suis mécontent, et tu vas voir qu’il y a de quoi:

J’ai averti, on ne m’a pas écouté, signalé les dangers, on s’y est précipité. J’ai donné aux jeunes des conseils excellents, qui les eussent gardés des pièges. Mes conseils ont été méprisés.

Et maintenant, tout ce que je craignais est arrivé. Oh! la triste chose de prêcher aux sourds, de montrer l’évidence aux aveugles!

Quand je pense que tout ce qu’ils se sont attiré dans leur folie eût pu être évité, je suis indigné.

Et les suites, pour qui donc sont-elles? Pour moi.

Autant ils méprisaient mes avertissements, autant, à cette heure, ils comptent sur moi.

Ils se sont jetés à l’eau avec préméditation et presque en me narguant, alors que je leur criais: casse-cou! Maintenant ils se noient et m’appellent au secours. Et je devrais me jeter à l’eau pour cette espèce-là?

L’AMI.--Tes raisons d’être mécontent sont bonnes. Je le reconnais. Mais peut-être as-tu tort quand même.

--Cela me paraît difficile à soutenir.

L’AMI.--Cependant c’est simple. On peut avoir d’excellentes raisons de faire une chose, et des raisons encore meilleures de ne la point faire.

Ton mécontentement est légitime, il ne saurait l’être plus. Ce qui t’arrive est tout bonnement révoltant, mais ici comme en toute autre circonstance, la règle à suivre est celle-ci: faire ce qu’il y a de mieux.

Dans le cas présent, ta juste indignation, est-elle ce que tu peux fournir de plus utile? Et peut-il en sortir du bien et le plus grand bien dont tu sois capable?

--Voilà une question que je ne me suis pas posée. On a, je pense, le droit de s’indigner; cela soulage.

L’AMI.--Certainement, et tu uses de ce droit en pleine liberté. Personne ne peut te le disputer. Mais, y renoncer serait peut-être plus digne de toi que de t’en servir. Et d’abord, cela te rend-il très heureux d’être mécontent? Trouves-tu à cet état d’âme des charmes qui méritent qu’on se livre à leur attrait?

--En aucune façon. Quand je suis mécontent je suis malheureux. Il me semble que tout est sorti de l’harmonie: chaque objet fait une figure déplaisante. Le monde grimace autour de moi. Je suis, en outre, dégoûté de tout et voudrais ne plus jamais rien entreprendre.

L’AMI.--Un pareil état d’esprit est abominable. Pourquoi se l’infliger?

--C’est plus fort que moi.

L’AMI.--Je m’en aperçois. Mais pour irrésistibles que soient ces mouvements intérieurs qui s’emparent de notre personne, ne peut-on, du moins, les haïr en raison du mal qu’ils nous font? Et si d’aventure ils nous surprennent, pourquoi nous y complaire?

--Voudrais-tu par hasard que je sois content?

L’AMI.--Comment le serais-tu, sans mentir? Avant tout, soyons francs! Mais je veux seulement te préserver du danger de submersion. Un flot noir monte autour de ton esprit. L’assaut est organisé contre ta bonne volonté. A l’abri d’une juste indignation, l’ennemi pénètre dans la place. Prends garde à toi! Fais serrer les rangs à toutes les puissances amies! Élève ton regard vers les hauteurs! Pense à tout ce qui peut te réconforter! Cherche les contacts amis! Sors-toi de cette atmosphère où l’asphyxie te guette!

Et s’il s’est fait du mal que tu avais prévu, si des fautes ont été commises, graves, et par des gens dûment avertis, essaie de réparer le dommage, même celui qui arrive par mépris de tes conseils! Ne va pas répétant ces paroles d’une sagesse mesquine: «_Je vous l’avais bien dit!_» Renonce à ces médiocrités! Si le dégât est réparable, répare! S’il est irréparable, regrette-le sans amertume! Passe ton chemin et sois un homme, ne perds pas le temps à maugréer! S’ils ont organisé le désordre et le gâchis, fais en silence une œuvre d’avenir! Plante un arbre, sème une graine! Cela vaut mieux que le plus magistral mécontentement.

Surtout que Dieu te préserve de devenir un mécontent de profession! Ces gens-là sont des pestes.

Et s’il te faut être mécontent de temps en temps, afin de ne pas laisser inactive cette corde de ton âme: sois mécontent de toi-même! Cela, du moins, peut avoir un bon côté, à condition qu’on n’en fasse pas son pain quotidien.

RÉSIGNATION

--Que faut-il penser de la résignation?

L’AMI.--Expliquons-nous! Si, par ce mot, tu devais entendre la disposition passive, décidée à tout supporter, je te mettrais en garde contre ce vice. Être d’avance décidé à se laisser faire, à accepter tout ce qui plaira aux événements ou ce que décréteront sur nous les volontés des hommes, n’est pas digne de nous. Es-tu un instrument aux mains d’un autre, une pâte à pétrir selon son caprice? Non, tu es quelqu’un, et tu dois compter. Même en passant sur toi, les forces supérieures sentiront que tu es là. Il ne leur est pas accordé de t’annihiler. Sois donc ce que tu es, une énergie consciente se sentant tenue d’agir pour le bien! Garde avec soin le tourment du mieux qui habite en toi! Ose affirmer ce que tu aimes, ce que tu sais juste! Ne crains pas de dire ta conviction et, s’il le faut, de la crier! Sache qu’il est des heures où se résigner au silence est une lâcheté! Lève-toi, insurge-toi, et si la force de compression grandit, que ta résistance grandisse avec elle jusqu’à l’explosion!