Chapter 1 of 11 · 3963 words · ~20 min read

Part 1

Marie DELORME

YVES KERHÉLO

Illustration de G. SCOTT

TROISIÈME ÉDITION

LIBRAIRIE ARMAND COLIN PARIS, 5, RUE DE MÉZIÈRES, 5

1904 Tous droits réservés.

BIBLIOTHÈQUE DU PETIT FRANÇAIS

Volumes in-18 jésus, brochés: 2 fr.; reliés toile, tranches dorées: 3 fr. Richement illustrés.

L’Ami Benoît. L’Apprentie du Capitaine. Les Aventures de Rémy. La Bête au bois dormant. Le bon Géant Gargantua. Au Clair de la Lune. Corsaires et Flibustiers (Chevaliers errants). Le Capitaine Henriot (Chevaliers errants). Chez Mademoiselle Hortense. Chryséis au Désert. Les Colères du Bouillant Achille. Le Droit Chemin. L’Émeraude des Incas. En haut du Beffroi. L’Exil d’Henriette. La Famille Fenouillard. Rita (Les filles du Clown). Tante Dorothée (Les Filles du Clown). Les Fredaines de Mitaize. Frères de lait. Deux Enfants de Londres. Histoire d’un Honnête Garçon. Histoire d’un Vaurien. Historiettes pour Pierre et Paul. Le Hochet d’or. L’Idée fixe du Savant Cosinus. Jacques la Chance et Jean la Guigne. Jamais contents! Journées de deux petits Parisiens; Jacques et Juliette. Jours d’épreuves. Kerbiniou le très madré. Les Lunettes bleues. Les Malices de Plick et Plock. Les Mathurins du «Bayard». Mémoires d’un Éléphant blanc. Les Mémoires de Primevère. Mon Ami Rive-Gauche. Le Monsieur des Antipodes. Le Moulin Fliquette. Le Mystère de Courvaillan. Le Pari d’un Lycéen. Le petit Grand et le grand Petit. Les Petits Cinq. Les Petits Patriotes. Pierrot et Cie. Le Portefeuille rouge. Princesse Sarah. Les Prisonniers de Bou-Amâma. La Providence de François. Le Pupille de mon Ami. Les Robinsons de la Nouvelle-Russie. Robert le Diable et Cie. Le Roi de l’Ivoire. Le Sapeur Camember. Six nouvelles. La Teppe aux Merles. Le Théâtre chez Grand’Mère. Trésor de Guerre. Un Parisien aux Philippines. Une Histoire de Sauvage. Les Vacances de Prosper. Voyage du matelot Jean-Paul en Australie. Voyage du novice Jean-Paul à travers la France d’Amérique. Yves Kerhélo.

Envoi franco, sur demande, du Catalogue Bibliothèque du Petit Français.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande, la Suède et la Norvège.

A

M. HENRI V...

Enseigne de vaisseau.

Mon cher enfant,

Il m’est très doux--et il n’est que juste--d’inscrire ton nom en tête de ce petit volume qui t’appartient autant qu’à moi.

Une anecdote racontée par toi m’en a fourni le sujet; tes souvenirs et tes observations ont dicté les traits de mœurs; tes descriptions ont su me montrer le paysage comme s’il était devant mes yeux.

Ensemble, pendant des heures charmantes, nous avons lu, relu, corrigé notre œuvre jusqu’à ce qu’elle nous semblât parfaite et surtout sans ombre d’inexactitude ou même d’invraisemblance. En l’offrant à la jeunesse de notre cher pays, nous pouvons dire comme le vieux Montaigne:

_C’est icy un livre de bonne foy._

Quimper, 1891.

YVES KERHÉLO

I

Sur un ciel bleu, très bleu, des nuages légers, d’un gris doux et lumineux, s’envolaient, poussés par le vent d’est; les ajoncs aux fleurs d’or embaumaient la lande de leurs senteurs aromatiques, et le gai soleil d’une matinée de juin commençait à boire les gouttes de rosée tremblant aux brins d’herbe. Là-bas, dans le clocher à jour de la vieille église, les cloches tintaient gaîment pour saluer le petit cortège qui venait d’arriver. C’était pour un baptême... En avant, marchaient le parrain et la marraine parés de leurs plus beaux atours, puis le poupon, dans les bras d’une bonne femme toute ridée, sa grand’mère sûrement, et enfin le père, un robuste pêcheur hâlé par le vent de mer; il donnait la main à une fillette de six à sept ans, gentille à croquer, avec sa jolie petite figure ronde et rose, sortant de la large collerette plissée des Fouesnantaises. Elle portait, comme la marraine, la coiffe aux larges ailes, le petit corset de drap, lacé de cordons bariolés et le jupon en drap noir, lourd et épais, avec son bourrelet à la taille et ses gros plis, tombant tout droit. Elle trottinait à côté de son père dont elle serrait la main bien fort, car l’idée de la cérémonie qui allait se passer lui causait une certaine anxiété.

--Qu’est-ce qu’on va faire au petit frère? demanda-t-elle d’une voix timide, quand on eut pris place dans l’étroite chapelle, auprès des fonts baptismaux: une cuve de granit qui, depuis bien des siècles, avait vu sur ses bords les enfants du pays, à leur entrée dans cette vie.

--Chut! lui dit son père. Regarde et tais-toi.

Le petit frère fut très sage, et tout se passa à merveille, le parrain et la marraine se montrèrent généreux; les bambins réunis devant le portail se partagèrent fraternellement les dragées et les taloches, et Yves Kerhélo n’eut qu’à se louer de ses premiers pas sur la scène de ce monde où il devait connaître de si étranges vicissitudes.

C’était pour le moment un beau poupon qui promettait de devenir un joli gars. Sa naissance avait comblé de joie toute la famille: Stenic[1] Kerhélo était si désolé de n’avoir qu’une fille! On fêta joyeusement le baptême, on vida force pichets de cidre, force verres de vin, sans oublier des coups d’eau-de-vie réitérés. On avait acheté des gâteaux de toutes sortes chez les pâtissiers de Quimper, et Corentine, la petite sœur, n’oublia jamais les magnificences de ce régal princier.

[1] Étienne.

Ce brillant souvenir effaça même celui du grand mal de cœur et d’estomac dont elle avait souffert toute la nuit pour y avoir trop fait honneur.

Pendant bien des années le temps marcha d’un pas uniforme pour la famille Kerhélo. Le père, hardi marin, faisait bonne pêche; la mère cultivait le petit champ, tenait la maison en ordre, menait la vache au pré, lavait, raccommodait; Corentine allait à l’école et s’y montrait si travailleuse, si intelligente, que ses maîtresses l’avaient prise en amitié et poussaient vivement ses études. Quant à notre ami Yves, il avait passé des robes aux culottes, des culottes aux pantalons, sans perdre sa bonne figure joufflue, toute couronnée de cheveux bruns bouclés. Il suivait l’école, lui aussi, apprenait vite et bien ce qu’on lui montrait et sa vie se serait écoulée sans grands soucis, s’il n’avait eu des goûts aventureux qui le conduisaient parfois à de fâcheuses extrémités. Les jours de congé surtout étaient désastreux. Trop bon écolier pour faire l’école buissonnière pendant la semaine, il se rattrapait largement le dimanche. Aussitôt sorti de la messe, il courait chez lui se munir d’un gros croûton de pain ou d’une douzaine de crêpes, et partait pour ne plus revenir qu’à la tombée de la nuit;... dans quel état, grand Dieu!

Un jour, son camarade Alain et lui--il était accompagné dans toutes ses expéditions par le plus fidèle, le plus docile, le plus dévoué des amis, Alain Le Pennec, fils du charron--étaient rentrés trempés de la tête aux pieds, ruisselants d’eau de mer, les mains écorchées, les pieds ensanglantés; il était neuf heures du soir!

Le mère Kerhélo et Katel Le Pennec les attendaient à moitié folles d’inquiétude, et Corentine, en larmes, égrenait son chapelet avec une ardeur fiévreuse, à genoux sur la pierre, devant la bonne Vierge en faïence attachée au grand lit fermé.

--D’où venez-vous, bandits?

--Qu’est-ce que vous avez fait, mauvais gars? s’écrièrent les deux mères furieuses, et une grêle de soufflets bien appliqués vint tomber sur les oreilles des délinquants.

--Nous venons de Kerbaader, dit Alain à moitié suffoqué.

--Non, de Mousterlin, balbutia Yves, reprenant haleine entre deux bourrades.

--Qu’est-ce que vous êtes allés tracasser par là?

--C’est un bateau! gémit Alain dont les dents commençaient à claquer.

--Un bateau superbe! s’écria Yves, ou plutôt un morceau de bateau. C’est moi qui l’ai découvert l’autre jour à marée basse dans les roches. Il y a de tout! du bois de teck[2], du cuivre, du fer! on ferait un canot avec ce qui reste! Il est envasé, et je ne suis pas assez fort pour le tirer d’où il est; alors j’ai dit à Alain de venir avec moi et d’apporter des outils. Nous allons le dépecer. Nous avons commencé tantôt, mais c’était grande marée, la mer a monté si vite et si fort que nous ne nous en sommes pas aperçus, et puis, tout d’un coup, elle a soulevé l’épave: nous avons culbuté,--il fallait voir ça!--une grosse lame, oh! grosse comme je n’en ai jamais vu, a passé par-dessus moi... zzzounnn! Je me suis cramponné au rocher, j’ai crié à Alain: «Tiens-toi bien!» et il a tenu bon, et nous voilà!

[2] Bois des Indes très dur qu’on emploie dans la construction des navires.

--Oui, vous êtes de jolis garçons! et beaux à regarder!

--Oh! j’ai mes souliers! dit Yves, je les ai rattrapés au fond de l’eau et je les ai rapportés sur mon cou, parce que je ne pouvais plus mettre les pieds dedans, ils étaient tout retirés.

--Jésus! _ma Doué!_ s’écria Katel Le Pennec, s’il n’y a pas de quoi mourir à entendre des choses pareilles?

--Maman, dit Corentine, ils ont froid, regardez comme Alain tremble! et Yves n’a pas un fil de sec sur lui. Donnez-moi, s’il vous plaît, la clef du coffre qu’il puisse changer de tout.

--Il fera mieux d’aller se coucher sans souper, gronda la mère. Il l’a bien mérité!

--Et mes habits secs serviront à Alain pour retourner chez lui, dit tranquillement le petit garçon.

Corentine avait étalé sur la table la chemise de grosse toile, le pantalon des dimanches, le gilet brodé, la veste bordée de velours, mais Alain ne se pressait pas de sortir du coin où il se tenait blotti, sur le banc, tout au fond de la grande cheminée; un feu clair, alimenté par une large brassée d’éclats de sapin, qui brûlaient et crépitaient en exhalant une odeur résineuse, commençait à le pénétrer d’une bienfaisante chaleur, et ses vêtements mouillés laissaient échapper une buée intense: on le tira pourtant de son refuge et il dut aller se vêtir de pied en cap dans l’angle obscur formé par le lit où Yves s’était déjà inséré entre deux couettes de balle.

Les deux mères, emportées par la violence du caractère breton, n’avaient que momentanément oublié l’état pitoyable de leurs rejetons; l’instinct maternel se réveilla bientôt.

--Au lieu de les quereller, nous ferions bien mieux de leur donner à boire quelque chose de bon pour leur remonter le cœur, dit la grande Sezic Le Pennec. En attendant que leur soupe chauffe, je m’en vais courir à la maison chercher une fiole que je garde pour mes défaillances. Mettez toujours de l’eau à bouillir pour faire un drog, comme dit M. l’adjoint; il n’y a rien de meilleur pour vous ressusciter après des coups comme ça! Nous en prendrons aussi une petite goutte, vous et moi, ça nous fera du bien!

Une heure après, Yves Kerhélo dormait à poings fermés entre ses deux paillasses de balle d’avoine et rêvait qu’il était monté sur un superbe navire dont un coup de vent furieux renversait et brisait le grand mât. Le mouvement qu’il fit pour se garer de la chute des vergues l’éveilla: il était dans son lit à hautes parois et non sur un navire, et au-dessus de lui, dormait sa sœur Corentine; mais le bruit du vent, ce n’était pas un rêve. On l’entendait par rafales, tantôt gémir, tantôt siffler, tantôt gronder sourdement, puis éclater en rumeurs sauvages, en frénétiques hurlements.

«Quel temps! pensa l’enfant. Et papa qui est en mer! les bateaux ne sont pas rentrés à la marée montante, ils n’auront pas pu, bien sûr, à cause de la tempête; ils sont sans doute par là-bas du côté des Glénans.»

Et, là-dessus, il se retourna et se rendormit, l’enfance est si confiante dans la destinée!

II

Le lendemain au soir, des groupes de femmes et d’enfants stationnaient nombreux sur la petite place devant l’église. On parlait beaucoup,--les Bretonnes sont loquaces,--mais à l’air, à la voix, aux gestes des assistants, on devinait un malheur dans l’air.

La foule s’écarta pour laisser passage à un ecclésiastique; c’était le recteur[3], suivi du clerc[4]; il marchait le front baissé et semblait péniblement affecté. Les femmes n’osèrent pas l’arrêter, mais l’une d’elles retint le clerc au passage.

[3] Le curé.

[4] Le sacristain

--Est-ce que c’est fini, Fanche Cadiou? dit-elle.

Le clerc inclina la tête affirmativement.

Un concert de lamentations s’éleva aussitôt.

--Ah! _ma Doué!_ quel malheur! des gens qui étaient si bien chez eux! et comment est-ce arrivé?

--Le gros temps de cette nuit a chassé la barque sur un caillou[5], elle s’est ouverte; le mât a cassé. Stenic Kerhélo et le mousse l’ont détaché à coups de hache et se sont mis dessus pour se sauver; mais il ventait dur, la mer était démontée, ils étaient encore loin de terre; quand ils ont été jetés à la côte, là-bas sur la grève de Cap-coz, le mousse était expirant et Kerhélo ne valait guère mieux. Le pauvre petit gars est mort tout de suite; l’autre a pu être transporté chez lui, embrasser sa femme et ses enfants, raconter ce qui s’était passé, recommander son âme à Dieu et sa famille à M. le recteur, et puis, les prières finies, il a passé, juste comme un fanal qui s’éteint. Il avait eu trop de peine à se battre avec la lame... il était tué...

[5] Un écueil.

Un silence de mort, rompu seulement par quelques sanglots, succéda à ce récit navrant, trop fréquent, hélas! au bord de la mer.

--Et voilà Marie-Josèphe veuve avec deux enfants, dit une femme.

--Heureusement qu’elle a de quoi les faire vivre, reprit sa voisine.

Le clerc haussa les épaules.

--Pas tant que vous croyez, dit-il, et c’est bien ce qu’il y a de plus triste dans l’affaire. Kerhélo, il y a cinq ans, avait acheté une barque neuve; il s’était endetté pour la payer, et au lieu de s’adresser à de braves gens qui l’auraient bien conseillé, il s’était laissé endoctriner par le bonhomme Laz et il lui avait emprunté sur billet une assez forte somme. Une année, la pêche a été mauvaise; une autre, il a perdu dans un coup de mer son grand trémail[6]; une autre, on lui a volé ses casiers[7]. Enfin, c’était toujours une chance noire, ou une autre qui le poursuivait. Le père Laz, sachant qu’il y avait un peu de bien dans la maison, ne pressait pas pour se faire rembourser les intérêts; ils s’ajoutaient au capital, et puis après cela les intérêts des intérêts. Je crois bien que les pauvres gens n’ont plus rien à eux sans qu’ils s’en doutent, et qu’avant un mois tout sera aux enchères. La barque et les filets sont au fond de la mer, le père dormira demain dans le cimetière; il n’y a plus là rien, ni personne pour répondre de la dette, et le père Laz n’est pas homme à se laisser apitoyer. Mais en voilà assez là-dessus, faites-moi place, il faut que j’aille tinter le glas.

[6] Grand filet.

[7] Sorte de panier qu’on mouille au large pour prendre des homards.

III

Dans une toute petite chaumière, devant un triste feu de bruyère sèche, la famille Kerhélo est rassemblée. La mère, assise sur la pierre du foyer, les coudes sur ses genoux, la figure cachée dans ses mains, pleure toutes ses larmes. Corentine, accroupie près d’elle, le front baissé, les mains jointes, est l’image de la douleur muette. Yves, soucieux, regarde sa mère et sa sœur, et parfois aussi, le misérable intérieur qui a remplacé leur confortable logis de jadis. Plus de grand coffre au large couvercle, plus de banc à dossier sculpté; plus de lit à moulures luisantes, plus d’armoire aux portes constellées de clous de cuivre; plus de crédence joyeuse où s’étalent les faïences de Locmaria, et les petits cadres brillants des portraits de famille. Tout cela a été vendu la veille, vendu par le père Laz, le plus impitoyable des créanciers. Vendu aussi le courtil plein de fleurs et de ruches; vendue la bonne vache noire, l’amie de la maison; vendus le pré où elle paissait, l’étable où elle dormait; vendu le toit de ses maîtres, vendus les meubles, les outils, les provisions...

--Ah! mes pauvres enfants! il ne nous reste rien! s’écrie, dans un sanglot, la veuve désespérée, je voudrais être là où est mon Stenic. Au moins, je ne verrais pas votre misère!

--Il nous reste cela, mère, dit Yves en étendant ses deux bras vigoureux.

--Et l’aide de Dieu, dit Corentine.

La veuve se signa.

--C’est peut-être péché que de parler comme j’ai fait tout à l’heure, dit-elle, mais mon cœur est en morceaux, et j’ai l’esprit tout chaviré. Qu’allons-nous faire?

--J’ai treize ans, je sais lire, écrire et compter, je n’ai plus besoin d’aller à l’école. Je vais aller à la pêche, reprit le jeune garçon. Corentin Lanmeur cherche un mousse.

Sa mère se leva frémissante, ses yeux noirs, encore pleins de larmes, lançaient des éclairs.

--Yves! Yves Kerhélo! mon fils! je te le défends! La mer m’a pris ton père, c’est assez! il n’y aura plus de marin dans la famille, du moins tant que je vivrai!

--Il faut pourtant travailler et gagner notre pain, répondit le gars, et notre loyer aussi... puisque nous sommes chez les autres! ajouta-t-il d’une voix altérée.

Je vais chercher à faire des journées, dit la mère, pendant l’été, au moins. Il vient du monde pour les bains de mer, je trouverai bien à m’employer, et toi, Yves, tu iras servir les maçons. Je connais l’entrepreneur qui bâtit l’hôtel Bellevue, il te prendra par amitié pour nous.

--Et moi? maman, dit timidement Corentine.

Yves se tourna brusquement vers elle:--Toi, Corentine, tu seras maîtresse d’école, comme c’était convenu du temps de notre père.

--Nous sommes trop misérables pour cela, mon pauvre Yves, je dois aider notre mère, je sais coudre et repasser, j’aurai de l’ouvrage chez les baigneurs, et vous verrez, maman,--elle embrassa sa mère,--qu’avec du courage, et la Providence aidant, nous sortirons de peine.

--Et je vous rachèterai votre armoire de mariage, dit Yves en lui caressant les mains.

--Et moi, la crédence, reprit Corentine.

--Vous êtes de bons enfants, dit la veuve, c’est une grande consolation dans mon malheur. Soupons puisqu’il y a encore sur notre table un peu de lard et du pain. Demain, le bon Dieu nous enverra le moyen de gagner notre vie, espérons-le.

Et la famille désolée s’assit devant le repas du soir.

IV

L’été passa sans trop de privations pour les Kerhélo. Les deux femmes avaient du travail, et le peu qu’elles gagnaient suffisait à la vie de tous les jours. Yves était moins bien partagé. On ne bâtit pas beaucoup dans les villages, et surtout on ne paye guère les petits aides qu’on appelle _mousses_, aussi bien chez le menuisier, le couvreur ou le maçon que dans les barques de pêche. Le brave enfant s’ingéniait pourtant de cent façons pour apporter quelques sous. Dès la première aube du jour, il allait pêcher aux crevettes, chercher des palourdes, ramasser du goémon; il faisait des commissions, portait du pain aux habitations de baigneurs éparses sur la côte, gardait les chevaux des voitures en excursion, servait de guide aux voyageurs. Infatigable, agile, adroit, honnête et poli, toujours de belle humeur, il était parfois bien payé par des touristes généreux, mais ces bonnes aubaines étaient rares. Avec l’hiver, elles disparurent complètement. Il en fut de même pour les journées de Corentine qui se brûla très gravement en maniant son fer à repasser, et faillit perdre la main droite, la brûlure, mal soignée, s’étant envenimée. Au mois de janvier, tout allait de mal en pis pour la pauvre famille, elle était sans pain, sans feu, elle allait être sans asile, car le loyer n’était pas payé. Yves avait cherché vainement du travail dans tous les environs, partout il avait rencontré la même réponse:

«L’ouvrage ne donne pas, nous n’avons pas seulement de quoi occuper nos ouvriers.»

Il revenait alors au logis, le cœur gros, la tête basse, prétendait n’avoir pas faim pour ne pas diminuer la petite pile de galettes de blé noir ou la chétive portion de bouillie de sa mère et courait à la grève où les moules, les bigorneaux, les patèles lui fournissaient un repas à peu près suffisant.

Plus d’une fois, il se serait couché sans souper, si son ami Alain, à force d’insister, ne lui eût fait partager son croûton de pain noir.

Un soir, la veuve Kerhélo rentra en se plaignant d’un violent mal de tête et d’un point de côté. Depuis trois jours, malgré un gros rhume, elle faisait la lessive dans une maison du voisinage et son malaise augmentait de plus en plus.

Dans la nuit, un frisson terrible vint la saisir, le délire la prit; les yeux égarés, les lèvres tremblantes, les joues empourprées, elle appelait son mari, lui parlait, se croyait revenue dans leur ancienne demeure,--ses enfants épouvantés ne savaient que faire. Dès que le jour parut, Yves courut chez les sœurs de charité qui soignent les malades à Fouesnant, car il n’y a pas de médecin dans le bourg. Mais aucun secours humain ne pouvait sauver la pauvre femme; une congestion pulmonaire l’emporta en quelques heures. Un peu avant de mourir, elle avait repris connaissance. D’une voix entrecoupée, elle fit ses adieux à ses enfants, leur recommanda de rester honnêtes et pieux, de ne jamais mentir ni tromper, ni voler, et mourut en les bénissant.

Yves et Corentine étaient maintenant seuls dans le vaste monde, sans parents, car Stenic Kerhélo et sa femme n’avaient pas de proches dans le pays, sans un sou vaillant, et même sans un métier sérieux. Ils vendirent tout ce qui restait encore dans la maison pour en payer le loyer et aussi pour faire à leur mère des funérailles décentes. Où aller? ils n’en savaient rien... Une vieille demoiselle, habitant le bourg, eut pitié de leur abandon et les recueillit. Elle n’était pas riche la bonne Mlle Martineau, mais elle avait un grand cœur, et du très peu qu’elle possédait, savait encore tirer parti pour faire la charité. Après quarante ans de travail, comme institutrice, elle avait amassé une petite aisance suffisante à ses habitudes modestes et vivait dans une jolie maisonnette, cultivant son jardin, s’occupant de bonnes œuvres, de travaux manuels et même encore un peu d’instruction. Elle aimait beaucoup Corentine et Yves qui lui rendaient de petits services, et elle avait plus d’une fois aidé la malheureuse famille depuis ses infortunes.

--Venez chez moi, mes pauvres enfants, avait-elle dit, quand le frère et la sœur, après avoir vu partir les derniers assistants de la lugubre cérémonie, étaient restés agenouillés sur la tombe de leur mère, secoués par les sanglots. J’ai un petit lit pour Corentine et Yves couchera dans le grenier, sur les bottes de paille. Demain, nous verrons ce que l’on pourra faire pour vous; ce soir, il faut vous reposer, vous nourrir, reprendre des forces pour la bataille de la vie. Vous la commencez seulement, mes enfants; ayez confiance en votre Père des cieux, il n’abandonne pas les orphelins. Viens aussi, toi Alain, ajouta la bonne demoiselle en voyant le jeune garçon, qui, les joues baignées de pleurs, se tenait appuyé à la grande croix de bois. Viens souper avec ton camarade; c’est quand on est dans le chagrin qu’on sent la douceur d’avoir de bons amis...

Les beaux yeux de Corentine se tournèrent vers Mlle Martineau avec une expression si éloquente qu’elle suppléait à tout autre discours et les trois enfants, quittant le cimetière, suivirent en silence leur dévouée protectrice.

V

--Voulez-vous que je vous donne un coup de main, patron?

--Ma foi, oui! mon gars, ce n’est pas de refus, mon mousse vient d’attraper une entorse, en sautant du quai sur le bateau, et voilà la mer qui a fini de monter; si tout notre bibelot n’est pas arrimé avant la marée descendante, c’est un jour de perdu, et de l’argent dépensé à Concarneau.

[Illustration: --Voulez-vous que je vous donne un coup de main?]