Part 6
--Tiens, ils auront la place d’honneur, dit Yves en enlevant le bouquet qu’il remplaça par la corbeille, et ils la méritent bien! qu’ils sont beaux! voilà deux ananas gros comme ma tête, et des mangues! oui! ma foi, de belles mangues dorées! Tu fais des folies! camarade, on ne voit ça que sur la table du patron. Tu les as payées au moins quatre cents la pièce?
--Ne pense pas à ce que je les ai payées, c’est pas ton affaire; quand on se régale entre bons amis, on peut bien se permettre un petit extra, n’est-ce pas?
--Sûrement, sûrement, et voilà aussi quelques petites douceurs: des bonbons et des gâteaux de chez Lan-long, le fameux marchand du port.
--Toutes leurs sucreries, ça ne me va pas, dit Pierre; leurs bonbons, c’est de la mélasse et de la farine, j’aime encore mieux les gâteaux, ils ressemblent aux craquelins de chez nous.
--Où vas-tu comme ça, Yves?
--Faire le café donc! Joseph a apporté tout ce qu’il faut, nous allons prendre notre café chez nous, dans nos tasses, comme des bourgeois.
--Et voilà de la fine champagne, et de la bonne! je m’en flatte, s’écria Pierre; ce n’est pas de la drogue comme on en vend ici dans les boutiques;--que ça fait mal au cœur à un vrai matelot de donner son bon argent pour pareille chose! Celle bouteille-là elle vient de La Rochelle, du pays de l’eau-de-vie, je la gardais pour une bonne occasion,--on n’en peut pas trouver une meilleure.--A ta santé, Yves!
--A ta santé, répéta Joseph,
--Merci bien, merci bien, dit Yves en trinquant,--à la vôtre!
Une heure plus tard, la table était débarrassée, et nos trois braves gens, tout en fumant leur pipe, savouraient à tout petits coups leur tasse de choum-choum[27], liqueur délicieuse, d’un parfum léger qui rappelle celui du kirsch et d’une saveur douce et traîtresse. On la boit sans défiance, mais, comme tous les alcools de grains, elle amène promptement l’ivresse, et une ivresse assez dangereuse. Yves et ses hôtes la connaissaient assez pour s’en défier, et rien ne vint troubler leur parfaite harmonie.
[27] Eau-de-vie de riz.
--Tu nous as donné un fameux souper, mon gars, dit Pierre, en tapotant doucement, pour la vider, sa grosse pipe en bruyère, dont le fourneau à demi carbonisé attestait les longs services; tu ferais ta fortune si tu voulais t’établir restaurateur.
--Tiens! pourquoi pas? dit Joseph, c’est une idée, ça! je te promets ma pratique et celle de bien d’autres. Le patron va partir, on ne sait pas qui le remplacera, tu es trop grand aussi pour faire ce métier de commissionnaire avec un autre que M. Gerbier; tu as amassé un petit magot, si j’étais toi, je me mettrais à faire une popote et à vendre des portions aux ouvriers, aux soldats et aux marins.
--Seulement, dit Pierre, il ne faudrait pas rester dans ce coin-là, c’est trop retiré.
--Et puis, je ne pourrais pas à cause des bureaux, dit Yves, qui était devenu tout rêveur.
--Écoute, dit Joseph, ma paillotte est bien trop grande pour moi qui suis seul, elle est à mi-chemin entre le port et le chantier; viens t’établir là, je ne te tracasserai pas, je suis bon garçon, et d’ailleurs, tu sais bien que je suis retenu ici depuis le matin jusqu’au soir; pourvu que j’aie une place pour mon lit et mon coffre, ça me suffit, tu ne paieras pas de loyer, tu me nourriras avec tes restes, ça te va-t-il?
--J’y penserai, dit Yves...
XIV
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A la Renommée du poulet frit. Yves Kerhélo
Une banderole de toile de coton attachée à deux bambous étalait cette majestueuse inscription au-dessus de la porte d’une paillotte d’assez grande dimension, située sur le bord du chemin de la cathédrale à la rivière; elle était répétée en caractères annamites et chinois sur deux pancartes suspendues à des mâts de bambous; plus d’un passant, attiré par la curiosité, était retenu par les effluves appétissants sortant des marmites, et se faisait servir une portion de un, deux, trois ou quatre cents suivant l’état de sa bourse. Il fallait aller jusqu’à dix cents pour goûter au fameux poulet frit, honneur de l’établissement; mais de l’avis général, on ne regrettait pas l’argent dépensé chez Yves Kerhélo tant la cuisine était bonne, et les parts bien servies. Devant la porte, sous l’auvent[28], quatre grands fourneaux, toujours en activité, supportaient trois vastes jattes de terre où mijotaient des ragoûts variés, porc, légumes et poissons, et un grand bassin de cuivre rempli de riz; enfin une énorme bouilloire, entourée de petites tasses, se tenait prête à verser le thé, et les consommateurs ne manquaient pas.
[28] Les portes des paillottes sont des claies en bambou garnies de feuilles. Le jour, on les relève en auvent soutenu par deux piquets de bambou.
Le petit trafic d’Yves réussit au delà de ses espérances; mais aussi, c’est qu’il ne plaignait pas sa peine! Avant l’aube du jour, il courait au-devant des Annamites pourvoyeurs du marché, choisissait bien, achetait à bon compte, et revenait au plus vite allumer ses fourneaux. De grand matin, les ouvriers trouvaient chez lui du thé bien chaud et du riz bien cuit; plus d’un qui, autrement, se serait contenté d’un petit verre d’eau-de-vie, préférait se lester l’estomac avant le travail; la besogne n’en allait que mieux et la santé aussi. Et quand les matelots descendaient à terre, la bourse bien garnie, se payer un régal à _la Renommée des poulets frits_ était un de leurs plaisirs. Ils ne marchandaient pas, prenaient double ou triple portion et amenaient une clientèle sans cesse renouvelée, par conséquent, facile à satisfaire.
Au bout de six mois, non seulement Yves avait payé ses premiers frais d’installation, mais encore, il possédait une centaine de piastres. De plus, il se trouvait au large, son camarade Joseph ayant quitté le pays. Il en profita pour étendre son commerce et vendre une foule de petits objets de mercerie et bimbeloterie d’un usage courant: aiguilles, fil, épingles, lacets, boutons, couteaux, miroirs, brosses, cirage, blanc à astiquer, etc. Plus tard, il y joignit la vente de l’épicerie ordinaire, mélasse, sucre, café, bougies, boîtes de sardines et même de la bière et de l’eau-de-vie. Ses affaires devinrent si prospères qu’il dut prendre un boy pour l’aider, et que, parfois, il avait peine à suffire aux demandes des clients, chaque jour plus nombreux. Pendant deux ans, il régna seul sur la route du port, mais la ville augmentait d’importance, les colons arrivaient en foule, les Chinois toujours à l’affût des bonnes occasions, commençaient à élever de tous côtés leurs bizarres maisons en briques noires, cloisonnées de lignes blanches, couvertes de toits en tuiles dont la charpente se recourbe aux angles. Le faîte est orné de dragons de faïence, bleus, rouges et verts, portant des antennes et des queues en spirale toutes garnies de clochettes que le vent secoue avec un tintement étrange. La paillotte Kerhélo semblait bien modeste au milieu de toutes ces splendeurs exotiques; néanmoins sa renommée lui restait fidèle, et sa clientèle ne diminuait pas trop en ce qui touchait la cuisine. Pour la vente d’épicerie et de mercerie, un déficit notable finit par s’accuser et s’accentuer de jour en jour, et Yves se demandait s’il n’allait pas employer ses économies, à se faire construire une vraie maison, une vraie boutique avec comptoir et devanture. Il n’avait jusqu’alors modifié en rien la simplicité de ses habitudes; ses fourneaux de terre, quelques tables pliantes, quelques étagères en planches ou en bambous formaient tout le mobilier de son établissement, et le seul meuble meublant qu’il possédât était un coffre annamite qu’il avait acheté à un Chinois pour quelques piastres. Ces coffres, fort primitifs, ne sont qu’une caisse en bois dur et épais, plus ou moins orné de moulures suivant la richesse du propriétaire, et clos par un solide cadenas en cuivre. Ils mesurent environ un mètre de long sur soixante-dix centimètres de large, et portent sur quatre roues, ce qui rend leur transport plus facile en cas d’incendie, événement qu’il faut toujours prévoir, une paillotte flambant en quelques minutes. La lourde machine remplie de vêtements précieux, de bijoux (sans compter le coffre à sapèques et les barres d’argent)[29], serait impossible à enlever à bras; avec un coup d’épaule, elle roule hors du brasier.
[29] Les barres d’argent sont fort usitées pour les transactions commerciales importantes et pour l’accumulation des économies. Leur valeur n’est point conventionnelle, on l’estime au poids et au cours de l’argent. Ce sont d’ailleurs de véritables lingots marqués de caractères chinois. Il y en a depuis 3 piastres jusqu’à 15 piastres.
Un soir, Yves assis sur le seuil de sa paillotte se reposait et pensait. Il était dans une mauvaise veine et les contrariétés, grandes et petites, pleuvaient sur lui depuis quelque temps. Il n’avait pas de nouvelles de France, le dernier courrier n’ayant pas apporté de lettres; deux ou trois habitués auxquels il avait fait des crédits un peu longs étaient partis sans payer, on ne savait ce qu’ils étaient devenus; la chaleur avait fait tourner une centaine de bouteilles de bière; son boy l’avait volé, il avait fallu le congédier; celui qui le remplaçait était bête et maladroit, enfin un concurrent, le matin même, venait d’ouvrir une auberge à la française toute flamboyante de peinture et portant pour enseigne: _A la Renommée du bon Lapin sauté._ Sur cette enseigne, un peintre avait figuré, avec une grande hardiesse de touche, un fourneau entouré de flammes rouges, surmonté d’une casserole où s’élançait un animal à quatre pattes et à longues oreilles. «Ça ne peut pas continuer comme ça, se disait Yves, il n’y aura bientôt plus de place pour moi ici. Ah! que les temps sont changés!... Autrefois, tous les passants s’arrêtaient devant ma paillotte et lisaient en riant ce qu’il y avait d’écrit sur la banderole, maintenant, c’est le _bon lapin sauté_ qu’ils regardent, et c’est là aussi qu’ils porteront leur argent... La vente va toujours baissant, je le vois bien sur mon livre...»
Il alla prendre ses registres de commerce qu’il tenait avec beaucoup d’ordre et de netteté; mais la nuit était venue, il ne pouvait distinguer les chiffres...
--Boy, allume la lampe, cria-t-il. Eh! bien, qu’est-ce que tu attends? Elle est vide? Entêté petit drôle, je l’ai dit cent fois que je ne voulais pas qu’on la remplisse le soir, laisse-la, je prendrai une bougie...
Un jet de flamme lui coupa la parole; le pétrole débordant de la lampe venait de tomber sur un fourneau encore incandescent. L’enfant effrayé s’enfuit, jetant la lampe derrière lui, elle se cassa en touchant le sol... En moins de cinq minutes tout était en feu! Yves lança ses livres sur la route, se précipita dans l’intérieur, et, avec une force centuplée par le péril, attira son coffre vers la porte et le poussa dehors. Il était temps! les barils d’eau-de-vie faisaient explosion, les provisions d’épicerie offraient un aliment terrible au feu qui grandissait toujours, empourprant les alentours de ses lueurs sinistres.
Cependant les voisins accouraient; l’eau manque à Saïgon quand on est loin de la rivière, et d’ailleurs, est-ce qu’on peut lutter contre l’embrasement d’une paillotte?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand le jour se leva, Yves debout devant les tristes épaves de ce qui avait été sa petite fortune, se demandait comme trois ans auparavant: que vais-je faire? Il ne lui restait de toutes ses marchandises qu’une trentaine de boîtes de conserves placées dans un coin défendu contre les atteintes du feu par l’écroulement de la paillotte. Il avait sauvé, comme nous l’avons vu, ses livres et son coffre, mais presque tout son avoir en argent allait être mis à réquisition pour solder des traites dues à la fin du mois.
Pour comble de malchance, le pauvre garçon venait de renouveler ses approvisionnements, et l’incendie avait dévoré le plus clair de son capital.
Il lui faudrait donc pour reconstruire une demeure, racheter du matériel et des marchandises, emprunter,--mais à qui? sur quelles garanties? à quel prix?
Et puis les circonstances rendaient le succès de moins en moins probable, il avait maintenant tant de rivaux mieux outillés que lui!
--J’ai réussi à Saïgon quand il n’y avait que peu de concurrence, se dit-il, après de longues et pénibles réflexions, je réussirai ailleurs dans les mêmes conditions. Le Tonkin est sous le protectorat français depuis un an; les marins m’ont raconté des merveilles sur Haï-phong, Hanoï et toutes ces villes si peuplées et si commerçantes; il n’y a plus de place pour moi ici, et pour tant faire que de reprendre tout à nouveau, autant essayer dans un pays neuf. Me voilà encore une fois _sous la vague_; avec un vigoureux effort, j’en sortirai, s’il plaît à Dieu. Allons, c’est assez rêvasser sur ces décombres,--je ne suis ni estropié, ni blessé, ni malade,--je n’ai perdu que de l’argent. Mon courage et mon travail m’aideront à en gagner d’autre! A l’œuvre!
XV
Appuyé au bastingage du paquebot, Yves regardait d’un air pensif le pays nouveau où il allait encore une fois tenter la fortune.
On approchait d’Haï-phong, après trois jours de navigation. A l’horizon, moins monotone que celui de Saïgon, se découpaient en bleu sombre, sur le ciel d’un gris doux, les montagnes dentelées du Yu-nam. Sur les rives, s’étendaient les éternelles rizières, animées pour l’instant par la présence de nombreux travailleurs occupés au repiquage du riz; les palétuviers bas, un peu rabougris, bordaient la rivière de leurs massifs d’un vert glauque d’où s’élançaient les troncs grêles des cocotiers; les bananiers étalaient au soleil leurs larges feuilles déchirées par les bords, et les palmiers, leurs éventails découpés en lanières. Partout, car le pays est très peuplé, les villages annamites entourés de bosquets de bambou, montraient leurs toits jaunâtres au milieu de la verdure; les sampans allaient et venaient avec une activité incessante, échangeant ces appels doux et inarticulés qui répondent au cri de «gare! gare!» dans nos rues encombrées de voitures.
Un coup de sifflet fendit l’air et fit tressaillir Yves...
Une canonnière de l’État, toute peinte en blanc, passa rapide, fendant les flots boueux et laissant derrière elle un long sillage. A sa corne, flottaient fièrement les trois couleurs!...
[Illustration: Vue d’Haï-phong.]
--C’est là la France, pensa-t-il... et moi aussi, je porte un peu du pays avec moi! Ma jeunesse, ma force, mon intelligence, je vais tout dépenser sans compter, pour fonder dans ces terres lointaines un établissement français. Grand ou petit, qu’importe! ce sera toujours un coin de patrie. D’autres feront comme moi, sans doute, et, dans vingt-cinq ans, Haï-phong sera une ville grande et prospère comme Saïgon!... Et il se découvrit gravement tandis que la canonnière répondait au salut de l’_Aréthuse_ en amenant ses couleurs[30]...
[30] Amener ses couleurs, c’est faire descendre lentement le pavillon jusqu’à demi-hauteur de la drisse (la corde sur laquelle il est attaché). Tout bateau de commerce doit le premier le salut aux bateaux de guerre.
Une heure plus tard, il débarquait du sampan qui l’avait pris à bord pour l’amener à terre.
Il n’y avait à cette époque ni quais ni appontements; le fleuve--(Haï-phong est à trente kilomètres de la mer)--ronge incessamment ses berges. On l’a vu, en deux mois, à Hong-Yen, reculer le rivage de huit mètres au moins. On essaie avec des claies de bambou, liées solidement à des piquets, d’opposer une digue à ses ravages, mais quand arrivent ces fortes crues qui, deux fois par an, aux époques de syzygie, couvrent d’eau des espaces de cinq à six kilomètres de part et d’autre de la rivière, tout est emporté, et la vase demeure maîtresse de la terre et de l’eau.
En 1878, le Tonkin, ouvert aux Français depuis deux ans seulement, n’avait encore aucune empreinte de civilisation étrangère. Haï-phong, la belle ville, qui offre maintenant aux étrangers des boulevards, des promenades, des rues larges et bien dessinées, des magasins élégants, des hôtels confortables, n’était qu’une bourgade annamite, alignant sans grande rigueur les _cai-nhas_ en paillotte de chaque côté des ruelles boueuses. Quelques maisons chinoises ou européennes, seules, rompaient la monotonie des lignes basses en dressant leurs murs blancs au-dessus des toits de chaume.
Yves regarda autour de lui, se demandant par où il allait débuter. Des soldats d’infanterie de marine flânaient sur le port, l’air ennuyé et tout endormis par la chaleur; il s’enquit de la résidence, on lui indiqua une grande pagode isolée. Un essai de jardin l’entourait et contrastait avec l’aspect dénudé de la ville qui n’avait guère d’arbres à cette époque. Yves fut bien reçu dans les bureaux où on se montra sympathique au jeune Français, et on lui promit de faire régler en peu de jours sa situation de colon.
Le sol des pays de protectorat, Annam et Tonkin, n’appartient pas à la France; il est resté la propriété de l’empereur d’Annam, qui est considéré par ses sujets comme le seul maître de tout l’empire. Moyennant une redevance, soit en espèces, soit en nature, il prête ou il loue pour ainsi dire le territoire aux habitants des villes et des villages. Lorsqu’un colon veut obtenir une concession, il s’adresse au résident français, qui lui assure, dans les conditions réglées par les traités, les terrains demandés. Depuis 1888, les villes d’Haï-phong, Hanoï, Quin-hone et Tourane, et une certaine zone du territoire environnant sont devenues possessions françaises.
Quelques jours s’écoulèrent avant que notre ami Yves Kerhélo, reconnu comme colon sérieux et citoyen d’Haï-phong, pût planter le premier pieu de la palissade qui devait enclore sa concession. Le choix de l’emplacement n’avait pas été une mince affaire, mais, dans cette circonstance, le bon sens d’Yves et son esprit judicieux et avisé l’avaient encore une fois servi à souhait.
Les grands travaux n’étaient pas commencés à cette époque; donc point de chantiers, point d’ouvriers étrangers, désireux d’une nourriture plus substantielle et plus soignée que celle des naturels. Un incident fortuit le mit au courant de ce qu’il y avait à tenter pour s’assurer une clientèle régulière.
Harassé de fatigue, après une journée de courses dans la ville, énervé par l’incertitude, anéanti par l’humidité chaude qui s’élève du fleuve comme une buée, il s’était laissé tomber lourdement sur le gazon, au bord d’un petit étang situé derrière la résidence, le seul endroit d’Haï-phong où il y eût un peu de verdure et un semblant de fraîcheur. Deux soldats, couchés à quelques pas de lui, causaient nonchalamment et d’un ton maussade.
--Viens-tu? dit l’un deux en se levant.
--Où ça? répondit l’autre sans bouger.
--Chez le père Pillot, donc!
--Ah! ma foi non! on n’y vend qu’à boire, ça coûte trop cher, et puis, ce n’est pas soif que j’ai, c’est faim.
--Où veux-tu trouver à manger?
--Je n’en sais rien. La popote annamite me dégoûte, rien que de la regarder. Ah! si j’avais un bon morceau de lard aux choux comme chez nous!... Satané pays! va!...
--C’est pas la peine de crier après le pays; nous y sommes, faut y rester jusqu’à ce que le service soit fini.
--Et mourir de misère, hein? Si seulement nous avions ici, comme à Saïgon, un gargotier installé à la porte de la caserne; sans sortir aux heures défendues[31], on pourrait, pour une poignée de sapèques, avoir de quoi se mettre sous la dent.
[31] A cause de la chaleur, on ne permet la sortie aux soldats qu’avant 10 heures du matin et après 8 heures du soir.
Yves se rapprocha des soldats.
--Bonjour, camarades, dit-il. Sans le vouloir, j’ai entendu ce que vous disiez, et vous pouvez me donner un bon avis. Entre compatriotes, on se doit ça, quand on est si loin du pays.
Les deux troupiers étaient de bons garçons, ils répondirent à Yves avec beaucoup de cordialité. Celui-ci leur raconta ses aventures et ils lui fournirent quelques détails utiles sur la façon de vivre à Haï-phong, si bien que, dès le soir même, il les accompagna jusqu’à la porte de la caserne, c’est-à-dire de la réunion de paillottes où les troupes s’étaient installées tant bien que mal,--plutôt mal que bien. A quelques pas de l’entrée principale, se trouvait un espace de terrain d’une étendue plus que suffisante aux projets du jeune colon. Il n’y avait guère de concurrence en ce temps-là pour disputer les bonnes places; il obtint sans la moindre difficulté la permission de s’y établir, et trois jours après son arrivée à Taï-phong, il avait la vive satisfaction d’entrer en possession de son petit domaine.
Le 7 juin 1878, à cinq heures du matin, le cœur plein d’une certaine fierté, il traçait sur le sol un rectangle de 4 mètres sur 5 mètres, plan de sa future habitation; un Annamite, pendant ce temps, déchargeait d’un sampan six poutrelles en bois dur, hautes de 2 mètres, et grosses de dix centimètres carrés environ, plus une vingtaine de pieux moins gros, et enfin une grande quantité de bambous longs et flexibles.
On enfonça solidement quatre des six grands pieux aux quatre coins du rectangle et les deux restant, de part et d’autre de l’endroit où devait se trouver la porte; puis, sur la ligne des murs, on planta les montants, écartés d’une distance d’environ quarante centimètres. Il ne restait plus alors qu’à entrelacer les bambous fendus, de façon à faire un clayonnage serré.
Le soir du second jour, ce travail était terminé et même on avait posé l’enduit des murs: une sorte de mortier fait avec la boue du fleuve et de la paille hachée.
Le lendemain fut occupé entièrement par la confection du toit, c’est-à-dire de la charpente en bambou sur laquelle s’appliquent le chaume, ou les feuilles de latanier ou de palmier qui leur serviront de couverture. Cette charpente, aussi légère que solide, est faite sans clous ni chevilles. En effet on ne peut percer le bambou que difficilement; c’est un grand roseau qui se fend au lieu de résister; on se contente de lier les pièces de la charpente entre elles avec des ligaments de rotin.
Le rotin est une liane d’une flexibilité et d’une ténacité extraordinaires; on la découpe en lanières plus ou moins larges suivant l’usage auquel on les destine; elles tiennent lieu de cordes, de ficelles, de clous, de vis, de tout ce qui sert à faire tenir ensemble des pièces juxtaposées. Les Annamites ont une dextérité merveilleuse dans l’art de nouer, de croiser, d’enlacer le rotin; ils savent en tirer les services et les effets les plus variés.
Mais revenons à Yves que nous avons laissé en contemplation devant sa case enfin couverte. La porte seule restait à faire, mais l’aide du menuisier et du serrurier sont inutiles dans ce cas, au Tonkin; une porte de paillotte ne demande ni planches, ni gonds, ni serrures, ni verrou, pas même un simple loquet. Elle ne s’ouvre point, comme nos portes européennes, sur un plan vertical, mais on la relève de bas en haut, et on la maintient sur deux hauts piquets de bambou, de façon à en faire une sorte de grand auvent protégeant le seuil à l’extérieur durant le jour. Le soir on retire les piquets, la porte retombe, on est chez soi. Cette porte n’est d’ailleurs qu’une claie en bambou bourrée de feuilles de latanier et de paille de riz comme le reste de la construction.