Part 9
Il avait trop à surveiller chez lui pour faire la cuisine lui-même; d’ailleurs, il était maintenant M. Kerhélo, notable commerçant d’Haï-phong, et préférait laisser le détail de la besogne à son personnel. Mais il est toujours bon, quand on commande, d’avoir, comme on dit, mis soi-même la main à la pâte; on se fait mieux obéir et on évite bien des écoles. Il attacha à son établissement un excellent cuisinier chinois, et comme il veillait minutieusement au choix des provisions et aux menus des repas, il eut, en peu de temps, la vive satisfaction de voir renaître à la _Nouvelle-France_ l’ancienne vogue de _la Renommée des poulets frits_.
XIX
--Sais-tu, Yves, ce que me disait tantôt le commandant Verdier? demanda, un beau jour, Mme Jeannette à son époux.
--Comment veux-tu que je le sache? Parle sans tant de préparations.
--Eh bien! il prétendait que tu devrais loger pour la nuit les officiers du bord quand ils viennent à terre.
--Loger pour la nuit? c’est-à-dire avoir un hôtel garni? Hum! c’est un peu gros pour nous, ma chère femme, et si nous ne réussissions pas?
--Qui te parle d’un hôtel? Bien sûr que ce serait trop de frais, quant à présent. Mais, comme le disait M. Verdier, pourquoi n’aurions-nous pas une demi-douzaine de petites chambres, simples mais propres, un peu gentilles, où ces messieurs pourraient passer la nuit au lieu de retourner à bord le soir, ce qui les ennuie à cause du mauvais temps.
--C’est une idée;--tu as peut-être raison;--mais que de dépenses pour commencer! Il faudra faire faire un étage à la maison, penses-tu à ce que cela fera d’embarras et d’argent?
--Pourquoi faire élever un étage? Allonge le bâtiment au rez-de-chaussée, tel qu’il est.
--Ça ne sera pas bien joli.
--Qu’est-ce que ça fait? Crois-tu qu’on s’attend à trouver à Haï-phong l’hôtel du Louvre comme il est sur les catalogues? La brique n’est pas chère dans ce pays-ci, les journées d’ouvriers non plus; avec quelques centaines de piastres pour la bâtisse et le mobilier, nous en verrons la fin.
--Oui, mais après?
--Après, quoi?
--Si les clients ne viennent pas, nous en serons pour nos frais.
--Ils viendront. Et puis quand ils seront là, ils prendront des consommations au restaurant et au café, ainsi nous gagnerons de trois côtés.
Yves ne répondit pas: il réfléchissait silencieusement, selon son habitude.
--Il y a du bon à prendre dans tout cela, finit-il par dire à Jeannette. J’y penserai à loisir. J’ai entendu dire ce matin que nous allons avoir plusieurs bateaux de l’État, dans un mois, ce serait une bonne occasion pour débuter.
--Alors, occupe-toi dès demain de l’affaire, je vais me mettre en quête du mobilier.
--Doucement, ma femme, doucement. Je vais d’abord me renseigner un peu sur ce que cela me coûterait, puis sur les chances que j’aurais de réussir. Tu sais que je ne fais rien à la légère.
... M. Kerhélo réfléchissait, calculait, combinait en toute conscience,--mais quand Mme Kerhélo avait décidé une chose, la chose se faisait généralement vite et bien. C’est ce qui arriva encore cette fois. Quinze jours après la conversation ci-dessus, une nouvelle construction prolongeait les bâtiments du café, et un mois plus tard, on pouvait voir sous une sorte de véranda dallée en briques, couverte en paillotte, des officiers de marine confortablement étendus sur leurs chaises de rotin, fumer leur pipe à côté d’une petite table portant verres, flacons, et l’indispensable seau à glace.
Par les fenêtres ouvertes, on apercevait leurs chambres coquettement meublées d’une façon un peu fantaisiste, mais parfaitement appropriée au climat. Les murs tendus d’étoffes de coton à dessins voyants, le lit enveloppé de sa vaste moustiquaire, la natte servant de tapis, les tables et sièges en bambou, les colonnes de grosse faïence supportant de larges vasques où fleurissaient des plantes vertes, la lanterne chinoise pendue au plafond formaient un ensemble attrayant pour le regard. Les tables de toilette étaient chargées de ces belles garnitures de porcelaine de Chine, considérées en France comme un objet de grand luxe, mais d’un prix beaucoup plus accessible qu’on ne le croirait lorsqu’on les achète en Indo-Chine. La prophétie de Jeannette s’était donc promptement réalisée et l’affluence des clients ne tarda pas à prendre de telles proportions qu’avant un an écoulé, Yves Kerhélo se décidait à entreprendre la construction d’un véritable hôtel.
--Ah! si M. Émile Gerbier me voyait, pensait-il en surveillant ses ouvriers, que dirait-il en retrouvant son ancien boy en train de se faire élever une maison! Il serait bien content, j’en suis sûr, il est si bon! Que de services il m’a rendus! que de sages conseils il m’a donnés! et comme je me félicite de les avoir suivis! Sans lui, je me serais peut-être abandonné à ma passion pour le jeu, et j’aurais fini comme ce malheureux Guillerm dont j’ai vu le nom l’autre jour parmi ceux des condamnés à la déportation. Tandis que moi!--ah! j’ai bien des grâces à rendre au bon Dieu et à tous les braves gens que j’ai rencontrés sur mon chemin. Mlle Martineau, d’abord, et puis le capitaine Simon. Que j’ai eu de plaisir à le recevoir le mois dernier! et que Jeannette a été gentille pour lui! Quelle perle de petite femme j’ai! Et ce bon père Pillot, et mon beau poupon! Allons! la vie est bonne quand on a la conscience nette, et l’âme et le corps vaillants!
XX
--Y en a monsieur, vouloir parler madame, dit un boy en entrant dans la chambre de Mme Kerhélo qui dodelinait son premier-né, un superbe garçon âgé de six semaines environ.
--Un monsieur? Quel monsieur?
--Un monsieur capitaine[39].
[39] Les Annamites appellent tous les officiers: capitaine.
--Et c’est à moi qu’il veut parler?
--Oui; lui avoir dit vouloir parler à Mme Yanesse Kélélo[40].
[40] Les indigènes de l’Extrême-Orient ne peuvent prononcer ni l’_r_ qui n’existe pas dans leur langue, ni la finale _te_ avec l’_e_ muet.
--C’est singulier! Tu peux l’aller chercher.
Et, en un tour de main, Jeannette fit disparaître le semblant de désordre qui déparait sa chambre.
Un pas incertain, mal rythmé, ébranla les marches de l’escalier, puis la porte s’ouvrit et un lieutenant d’infanterie de marine s’arrêta sur le seuil le casque à la main[41]. C’était un homme d’une trentaine d’années, de taille moyenne, d’une figure énergique et sérieuse. Il s’appuyait sur une canne et semblait à peine convalescent de quelque grave maladie.
[41] Les officiers et soldats au Tonkin portent toujours le casque blanc, léger, indispensable dans les pays chauds pour garantir des insolations.
Jeannette, interdite, le regardait avec une inquiétude mêlée de pitié.
Il fit deux ou trois pas.
--Six mois de campagne et deux blessures changent donc bien terriblement un homme, dit-il d’une voix qu’il s’efforçait de rendre gaie. Est-ce que tu ne reconnais pas ton cousin François, Jeannette?
--François?--François Pillot!--Est-il possible?--Il y a plus de quinze ans que nous ne nous sommes vus, il n’est pas étonnant que je ne t’aie pas reconnu tout de suite! Je te savais au Tonkin,--tu nous l’avais écrit; mais tu étais là-bas, du côté de Lao-Kai;... et puis, tu nous avais laissés sans nouvelles;--comme papa va être content! et Yves aussi! Je vais te présenter mon mari! Tiens voilà mon bébé, mon gros Émile, il a les beaux yeux noirs de son père,--n’est-ce pas, bijou?--et elle embrassa le poupon. Il commence à rire, vois-tu?... Mais assieds-toi; tu as l’air fatigué, tu viens d’être malade?--Tu vas prendre quelque chose,... je vais te faire apporter à déjeuner.
--Merci, j’ai déjeuné à bord, mais j’accepterai avec plaisir un verre de vin d’Espagne. La course m’a paru longue, du port ici.
--Tu as été blessé?
--Oui, une balle dans le genou, et une autre dans l’épaule; on les a retirées toutes les deux, mais l’hôpital ne vous refait pas vite, tu sais!
--Ah! oui, je sais! nous en voyons tant de ces pauvres officiers qui n’en finissent pas de se remettre. Yves et moi nous les soignons bien, les meilleurs plats et les meilleurs vins sont pour eux.
--J’en suis convaincu; mon oncle Pillot est bien la meilleure pâte d’homme qui soit au monde. Tu tiens de lui, ma petite cousine, et ton mari est digne de toi, paraît-il. Il me semble que vous faites joliment vos affaires!
--Yves est si capable, si travailleur, si rangé!... mais il va venir, il est près d’ici, au port, avec papa, je vais les faire prévenir de ton arrivée.
Quelques instants après, M. Pillot et son gendre accouraient et, à leur tour, faisaient l’accueil le plus cordial au nouvel arrivant. Quelques petits verres d’excellent xérès avaient ranimé ses forces et il put répondre au déluge de questions dont il était assailli.
Le bruit de la mort du commandant Rivière s’était répandu à Haï-phong depuis peu de jours seulement et sans aucun détail. Les colons n’étaient pas encore revenus de la douloureuse stupéfaction où les avait jetés cette nouvelle qui présageait de terribles événements et, comme un coup de foudre, était venue troubler les espérances et les projets de la colonie naissante.
--Que va-t-il en advenir? que pensez-vous qu’il en résulte? dit Yves inquiet.
--Je n’en sais rien; rien du tout. Dans tous les cas, on ne peut laisser les choses où elles en sont, répondit le lieutenant. L’audace de nos ennemis s’accroîtrait chaque jour; la situation des Français, civils et militaires, deviendrait insoutenable. Il faut qu’on agisse, et promptement et avec fermeté.
--Mais enfin, qu’est-il donc arrivé? Comment tout cela s’est-il passé? Nous voyons tous les jours accourir ici de malheureux négociants d’Hanoï à demi affolés;--ils ont été pillés, leurs maisons incendiées; le commandant Rivière et plusieurs officiers tués; cinq cents hommes hors de combat; voilà ce qu’ils racontent... mais leurs récits sont si décousus!
--Et exagérés évidemment, sauf en ce qui concerne le pillage et l’incendie qui ne sont que trop réels.--Après la triste affaire du _Pont de Papier_,--dont je puis vous parler en connaissance de cause, car j’y étais,--les Pavillons-Noirs sont entrés à Hanoï, les habitants ont presque tous pris la fuite et il y a eu des milliers de cases brûlées. Quant à nos pertes en hommes, en voici le chiffre exact.
Et le lieutenant, tirant de son portefeuille un petit papier, lut tout haut:
Combat du 19 mai:
Morts: le commandant Rivière, trois officiers,--vingt-neuf soldats.
Blessé mortellement: le commandant Berthe de Villers.
Blessés: six officiers, quarante-quatre soldats. Pertes de l’ennemi: cent treize hommes.
--C’est un désastre, un vrai désastre, s’écrièrent Yves et M. Pillot consternés.
--Oui, nous n’avons même pas pu emporter nos morts, le corps du commandant Rivière a été enlevé et emmené par les ennemis.
--Mais vous n’étiez donc pas en nombre?
--En nombre? Nous étions quatre cents contre quinze, vingt mille gredins peut-être,--et bien armés, ils avaient des fusils à tir rapide, des remingtons, des revolvers,--je m’en suis bien aperçu!
--Mais comment est-on allé se fourrer ainsi dans la gueule du loup?
--Est-ce qu’on les savait là? Dans ce pays-ci avec les talus des rizières, les digues, les touffes de bambous, on peut dissimuler toute une armée de tirailleurs.--Ils nous avaient déjà attaqués dans les derniers jours de mars, à deux lieues environ d’Hanoï; le pauvre commandant de Villers les avait repoussés. Rivière était revenu de Nam-Dinh, et, pendant cinq semaines, on avait été assez tranquille; mais on se méfiait tout de même, et on avait bien raison; le 9 mai ils arrivèrent tout à coup avec de nombreuses troupes et de l’artillerie et se mirent à canonner la concession française. Nous n’étions pas assez de monde pour tenter une sortie; il fallait bien cependant se débarrasser de toute cette engeance de Pavillons-Noirs; à chaque heure il en arrivait de nouveaux, ils étaient bien commandés par le général Hoang, et le bruit se répandait que nous allions être investis. C’est ça qui n’aurait pas été drôle! Alors le commandant s’est décidé à demander à l’amiral Meyer de lui prêter ses compagnies de débarquement.
L’amiral a envoyé une compagnie de la _Victorieuse_, une du _Villars_ et puis trois pièces de campagne qui étaient conduites par un lieutenant de vaisseau, et l’aspirant Moulin, un tout jeune homme qui est resté là-bas avec Rivière.
--Ah! nom de nom!--un gros soupir souleva la poitrine du lieutenant et une larme coula sur ses joues creuses.
Ils arrivèrent à Hanoï le 13 au soir; on fut bien content de les revoir comme vous pensez, on les laissa se refaire un peu, et puis le 14 on se remit en mouvement sur la rive gauche.--Nous entrions dans les villages, on n’y trouvait presque personne, on enclouait les pièces, on tuait un Pavillon-Noir par-ci par-là, mais ça n’avançait pas à grand’chose, et même l’ennemi avait, du 16 au 19, attaqué la Mission aux portes mêmes de la ville, brûlé les bâtiments et rasé les arbres.
[Illustration: Une rue à Hanoï.]
Il fut décidé que nous irions déblayer la rive droite, et le 19 au matin, à quatre heures et demie, la colonne commandée par le commandant Berthe de Villers se mit en marche vers la pagode de Balny. A huit heures et demie nous y arrivons, et nous passons un joli pont, appelé, je ne sais trop pourquoi, le Pont de Papier. Jusque-là on avait vu clair; mais de l’autre côté du ruisseau que nous venions de traverser, c’étaient des rizières, des roseaux, des bambous, on ne s’y reconnaissait plus. Le commandant Rivière allait devant, tâtant le terrain avec sa canne, car c’était le fond d’un ravin et presque un marais.
Tout à coup la fusillade éclate, à droite,--à gauche,--en avant. M. Moulin est tué raide, M. de Villers tombe grièvement blessé, nos servants de pièces aussi; les Pavillons-Noirs se précipitent sur nous de tous les côtés et veulent s’emparer de nos canons; alors on s’est battu corps à corps; c’était une terrible empoignée! Le capitaine Jacquin s’est fait hacher sur sa pièce; le commandant Rivière a été percé de coups, moi je me trouvais à quelques pas de lui,--c’est un peu après que j’ai été blessé. Les lieutenants de vaisseau Brisis et de Ravinères ont réussi à dégager nos canons, on les a ramenés comme on a pu à Hanoï,--je ne peux pas dire que ce soit en bon ordre, car on se tirait de là plutôt mal que bien. Et puis avec ma balle dans le genou, je ne pouvais plus faire un pas; les camarades m’ont transporté, à demi mort, et ma blessure à l’épaule me causait de si cruelles souffrances, que je ne savais plus où j’étais. Il faisait une chaleur atroce, je me souviens seulement que je n’avais qu’une pensée: de l’eau, de l’eau fraîche à boire. Heureusement les Pavillons-Noirs ne nous ont pas poursuivis. Mais quelle amertume que de rentrer à Hanoï presque en déroute et sans le corps de notre chef! Mais tout n’est pas fini! Nous n’en resterons pas là! on va nous envoyer de France des renforts et nous réglerons le compte de ces brigands-là; il sera lourd à payer. A votre santé, cousin Pillot!
Et le lieutenant vida le reste du xérès dans son verre.
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Six mois plus tard, à l’assaut de Son-Tay, le brave lieutenant gagnait brillamment ses épaulettes de capitaine. Entré parmi les premiers, il avait eu la joie d’enlever bon nombre de drapeaux ennemis, plantés sur les défenses de la place, et de voir sa compagnie infliger aux Pavillons-Noirs les représailles sanglantes qu’il appelait de tous ses vœux.
Une troisième blessure était venue malheureusement lui ôter toute possibilité de continuer une carrière active. Il est maintenant vice-résident dans un poste de la province d’Hanoï. Quand il y est arrivé, ce n’était qu’une sorte de village, ramassis de huttes en paillotte. Grâce à son dévouement, à sa persévérance, à sa fermeté, à sa modération, il a obtenu des prodiges de ses administrés, et sa bourgade est devenue une petite ville des plus prospères. Il trace des rues... et les baptise, ce qui est une vive satisfaction pour lui; il dessine des places, il crée des écoles, il fonde des foires et marchés. Avant dix ans, du train dont il va, il aura là une résidence de première classe.
XXI
Ma-Kung (Pescadores).
Juillet 1885.
Mon cher Yves,
La date de cette lettre t’apprendra que nous ne sommes plus séparés par la moitié du monde. Je suis presque dans ton pays, et, peut-être, aurai-je le bonheur de t’embrasser dans quelque temps, si les hasards de la guerre me conduisent de ton côté. Depuis six mois, je fais partie de l’équipage de la _Triomphante_.--Un beau nom, n’est-ce pas!--Et si tu savais comme nous l’aimons, notre bateau, comme nous en sommes fiers! Il vient de faire une fameuse campagne, mais tu la connais, car certainement tu as entendu parler de Fou-Tchéou, où l’amiral Courbet--je ne puis écrire son nom sans un serrement de cœur,--sa mort a été pour nous comme une blessure, et elle saigne encore...--où l’amiral Courbet l’a vue déboucher au bon moment dans la rivière Min, faisant gronder ses gros canons de vingt-quatre.
Moi, je n’étais pas là malheureusement: je ne suis arrivé que peu de jours avant notre départ pour les Pescadores. C’est un groupe d’îles situé au sud de Formose. Jamais je n’oublierai que c’est là que j’ai reçu le _baptême du feu_, comme nous disons, et c’est un beau moment dans la vie d’un marin.
Le 29 mars, à cinq heures du matin, aussitôt après le déjeuner de l’équipage, les bateaux se sont mis en mouvement. C’étaient le _Bayard_, la _Triomphante_, le _d’Estaing_, le _Duchaffault_ et l’_Annamite_; à six heures cinquante-cinq, chacun est venu prendre sa place devant le fort ou la batterie qu’il était chargé de démolir; le nôtre était celui de l’île Plate. Nous n’avons pas eu grand’peine tout d’abord, il nous a tiré quelques obus, nous avons répondu, il a cessé le feu, et alors nous sommes allés aider le _Bayard_ qui avait grosse besogne. Là, par exemple, il a fait chaud; jusqu’à dix heures, le tir n’a pas ralenti un moment. J’avais eu la chance d’une bonne place, j’étais dans la hune de misaine pour faire le service des hotchkiss[42]; nous allions un train d’enfer, bim! boum! piff! paff! ça pleuvait comme grêle sur les Chinois. On était joliment bien là-haut pour voir tout ce qui se passait, et notre aspirant, M. Henry, en a profité pour prendre des croquis des forts. Il y en avait cinq en tout; nous ne les avons lâchés que lorsqu’ils ont été démolis à fond; mais le soir, vers huit heures, les Chinois, profitant de l’obscurité, sont revenus dans les ruines; ils ont tiré deux coups de canon qui ont pris la _Triomphante_ en enfilade et sont venus tomber à une cinquantaine de mètres derrière elle. Pour éviter le retour de petits agréments de ce genre, toute la nuit, de demi-heure en demi-heure, nous dirigions sur le fort un coup de hotchkiss.
[42] Petits canons-revolvers.
Pendant la journée, l’infanterie de marine avait occupé l’intérieur de l’île. Nous pensions, nous autres, qu’on allait tout bellement entrer en rade de Makung, mais nos officiers en savent plus long que nous; il y avait un barrage en travers de la rade,--un long barrage formé d’une chaîne soutenue de distance en distance par des barriques, et l’on craignait que ces barriques ne fussent des torpilles, car les Chinois avaient fait fortifier les Pescadores par un Américain nommé Nelson qui s’entendait bien à son métier.
Aussitôt qu’il a fait nuit noire, une baleinière[43] du _Bayard_[44] est partie sous la conduite d’un capitaine de frégate pour aller reconnaître ce qu’il en était. Elle se glissait dans l’obscurité, et, pour l’empêcher d’être vue par l’ennemi, on nous fit les signaux d’éteindre nos projecteurs électriques qui éclairaient la rade de temps à autre. La reconnaissance terminée sans encombre montra que nous n’avions pas à craindre d’être torpillés; alors vers six heures du matin, un canot du _Bayard_ apporte un ordre à la _Triomphante_,--c’était nous qu’on chargeait de relever le barrage! Nous voilà bien contents!--Tout de suite, on met à l’eau le canot à vapeur avec son canon-revolver, la chaloupe et deux canots avec une quarantaine d’hommes dont j’étais, et nous voilà partis pour la rade. De Makung, on commence à nous tirer dessus, comme tu penses bien,--mais ils ne sont pas forts pour viser, paraît-il,--les projectiles tombaient autour de nous sans nous atteindre; notre petit canon-revolver ripostait tant qu’il pouvait, et envoyait des obus sans se lasser. Enfin nous arrivons au barrage, et on se met à le relever, empilant la chaîne dans les canots et prenant les barriques à la remorque. Notre aspirant, M. Henry, un tout jeune homme qui n’a pas vingt ans, était à bord du canot à vapeur. Il commandait bien tranquillement: «faites ceci, faites cela, faites comme ci, faites comme ça»; nous autres, nous faisions notre petite besogne, sans nous presser, tout comme si nous avions été dans la Penfeld[45] à arrimer des câbles,--et ces enragés qui tiraient toujours; mais, bien sûr, ils ne faisaient pas mouche à tous coups, leurs dragées n’arrivaient seulement pas à cinquante mètres de nous.
[43] Baleinière, petite embarcation dont la marche est sûre et rapide.
[44] Le vaisseau amiral.
[45] La rivière qui forme le port de Brest.
Mais voilà où la chose se complique,--c’est qu’il y en avait terriblement de cette gredine de chaîne, et lourde! et encombrante! Nos canots ont été pleins en très peu de temps; alors nous sommes allés porter tout notre bibelot à bord, on a hissé le tout sur le pont, et nous sommes repartis à la provision, lestes comme une ménagère qui à son panier vide. Quand on a eu enlevé une centaine de mètres du barrage, la marée qui montait a repoussé à droite et à gauche les deux bouts avec les barriques qui les soutenaient; cela a fait un beau passage, et le _Bayard_ a pu entrer en rade pour achever la destruction des forts. Malheureusement, en revenant de notre second voyage, nous avons perdu un de nos camarades; un projectile lui est entré dans la poitrine, il n’a pas seulement poussé un cri, il est même resté sur son banc... Deux ou trois soupirs, une figure toute bleue, et puis pan! il s’est affaissé. Pauvre garçon! Il avait au plus vingt-cinq ans: c’est jeune pour mourir, mais quand on va à la guerre, il faut bien s’attendre à quelque mauvais coup. Et puis mourir pour son pays, en faisant son devoir, c’est une belle mort.
Le 1er avril, à onze heures du matin, les compagnies de débarquement sont descendues à terre; on a parcouru toute l’île en combattant, mais la résistance n’a pas été longue et à cinq heures du soir, le pavillon français était hissé sur les débris du fort principal.
Alors, à bord de tous les bateaux, les clairons ont sonné, les tambours ont battu, saluant les couleurs nationales, pendant que la musique du _Bayard_ jouait la Marseillaise. C’était un beau moment, vois-tu, ami Yves! et jusqu’au dernier jour j’en garderai la mémoire; il faisait oublier tout ce qu’on avait souffert: le terrible hiver de Formose, les nuits de tempête, les jours de fatigue sans relâche, les privations, les maladies, les deuils sans cesse renouvelés. Nos officiers étaient aussi émus que nous, et tous les cœurs, depuis le dernier matelot jusqu’au commandant, battaient de fierté et d’admiration pour notre illustre chef, celui dont je ne prononcerai plus le nom sans me découvrir,... l’amiral Courbet!...
Qu’allons-nous devenir sans lui maintenant? La paix est signée, beaucoup d’entre nous vont retourner en France, la _Triomphante_ ira d’abord se refaire au Japon, à Nagasaki. Elle a rudement souffert de sa campagne, elle ne pourrait pas entreprendre la traversée d’Europe dans l’état où elle est.