Chapter 8 of 11 · 3993 words · ~20 min read

Part 8

La _Nouvelle-France_, solidement construite et bien assujettie par des cordes de liane, tenait bon, mais une formidable bourrasque s’abattit sur les casernes, fit une rafle complète des toits et souffleta si rudement la paillotte d’Yves, qu’elle chancela, se disloqua sous l’effort qu’elle avait fait pour résister, et s’affaissa tout entière d’un côté, comme arrachée du sol par une force surnaturelle. C’était, semble-t-il, le dernier méfait du typhon, celui par lequel il couronnait son œuvre de destruction. La violence du vent se ralentit par degrés; vers trois heures, une lueur pâle éclaira le ciel, du côté d’où le monstre était venu, les rafales s’éloignèrent tout en devenant moins fortes; le soir, après douze heures de durée, le cyclone[36] avait disparu, allant porter ailleurs les ravages, la désolation et la mort.

[36] Typhon est le nom chinois du cyclone.

[Illustration: La paillotte s’affaissa tout entière.]

Le bon M. Pillot n’avait pas attendu jusque-là pour s’inquiéter de son jeune voisin. Aussitôt qu’il avait pu ouvrir la porte et faire quelques pas dehors, il avait chaussé ses énormes bottes de marais et, couvert d’un caoutchouc, s’était dirigé vers la paillotte renversée. Heureusement ni Yves ni son boy n’étaient blessés, et tous deux, à grand’peine, essayaient de se frayer un passage à travers l’inextricable enchevêtrement des bambous, des pieux, de la charpente du toit. Ils y parvinrent enfin, avec l’aide de quelques soldats qu’on envoya de la caserne, et, trempés de pluie, les mains et la figure ensanglantées par les écorchures, bleuies par les contusions, les vêtements souillés de boue et ruisselants d’eau, ils vinrent se réfugier à la Nouvelle-France, où leur excellent hôte aurait voulu les retenir; mais Yves, aussitôt qu’il eut avalé un grog bouillant et repris un peu ses sens, retourna sur le lieu du sinistre pour voir ce qu’il pouvait sauver.

Après beaucoup de travail et d’efforts, il tira des décombres sa malle, son coffre (celui de Saïgon), quelques caisses de marchandises: le reste écrasé, couvert d’eau et de boue n’avait plus aucune valeur. Le père Pillot donna asile à ces épaves de la catastrophe et recueillit chez lui le pauvre Yves.

Celui-ci était brisé de corps et d’âme. Encore une fois, la destinée venait de l’arrêter cruellement sur le chemin de la fortune. Il n’avait pourtant pas tout perdu, comme dans l’incendie; en quelques jours sa paillotte pouvait être reconstruite, son mobilier reconstitué, sa clientèle lui restait et il lui suffirait du gain de trois mois pour se remettre à flot. C’est ce que lui répétait le bon cafetier, après un souper auquel ni l’un ni l’autre des convives n’avait fait honneur.

--Allons, Kerhélo! mon garçon! du courage! lui redisait-il pour la centième fois. Quand on n’a perdu ni bras ni jambes dans des coups pareils, il faut encore s’estimer heureux, que diable! Vous êtes jeune, bien portant, c’est l’affaire d’une huitaine de jours pour tout réparer. Cette fois-ci, vous me ferez le plaisir de construire solidement votre paillotte; dans ce pays maudit, on vous a des typhons tous les six mois; vous le savez aussi bien que moi; il est prudent, il est indispensable de s’y prendre de façon à leur résister; voyez ce que j’ai fait pour la _Nouvelle-France_... Mais le pauvre garçon ne m’entend pas;--il dort..., il est épuisé, éreinté,--il y a bien de quoi, certes! Il a une triste mine;--c’est drôle comme il est changé!--Yves! donc! Yves Kerhélo!!!

Il dormait en effet, d’un sommeil lourd et douloureux. Il rêvait qu’il était là-bas, au pays, sur les côtes de Bretagne. Sa mère et Corentine, debout sur un rocher, lui tendaient les bras: il voulait s’élancer vers elles, mais ne le pouvait pas, ses jambes étaient retenues par les madriers d’une épave,--cette épave qu’il avait cherché à dépecer autrefois, il y avait bien longtemps, avec Alain, quand ils étaient enfants;--il faisait de vains efforts pour se délivrer de cette dure étreinte, et la lame furieuse venait rouler sur lui, remplissant ses yeux de sable et ses oreilles de bourdonnements. Il se courbait, elle passait, puis une autre arrivait, aussi lourde, aussi froide, aussi brutale, et une autre encore,... et une autre encore,... il tentait de remuer,... respirer,... crier,... impossible!... Il entendit sa mère l’appeler, fit un effort désespéré pour lui répondre, se réveilla,... ouvrit les yeux,... se leva,... un nuage passa devant sa vue, une nausée subite lui fit monter un peu d’écume aux lèvres, un frisson de mort courut dans ses veines, tout sembla tourner autour de lui; il essaya de marcher,... le sol se dérobait sous ses pas; il étendit les bras, poussa un faible cri et vint tomber comme une masse aux pieds de M. Pillot.

C’était le début d’un accès de fièvre pernicieuse.

On le transporta à l’hôpital. Pendant trois jours il fut entre la vie et la mort, mais la jeunesse a des ressources infinies, et puis, c’est le privilège des vies sobres, saines et sages, de conserver au corps toute sa force de résistance contre la maladie. Un débauché eût été emporté au second accès. Yves avait le sang pur et vigoureux; il absorba, sans en trop souffrir, la quinine à doses _massives_, suivant l’énergique expression en usage, et le quatrième jour, comme au sortir d’un rêve, il se vit couché dans un lit blanc, un vrai lit, sous une longue paillotte où s’alignaient des lits semblables. Un médecin de la marine lui tâtait le pouls d’une main, tenant de l’autre sa grosse montre à secondes; une sœur de Saint-Vincent-de-Paul, sous sa blanche cornette, regardait le malade avec compassion.

--Quatre-vingts, quatre-vingt-un, quatre-vingt-deux... Ce gaillard-là est sauvé, ma sœur, mais il revient de loin! Il nous a donné du fil à retordre avec son délire! Il faut maintenant qu’il reprenne des forces, il en a rudement besoin! Me reconnaissez-vous, mon garçon?

--Oui, docteur, dit Yves d’une voix faible qui semblait venir de bien loin, vous êtes M. Bathelin, le médecin de la _Comète_, c’est vous qui m’avez dit, l’autre jour, de faire toujours bouillir l’eau pour..., pour..., ah! je n’y suis plus...

--Bon! bon! ne vous fatiguez pas;--pour tuer les microbes;--je suis bien aise de voir que vous ne m’avez pas oublié. Allons! ça va bien, faites tout ce que la sœur vous dira et vous serez sur pieds d’ici peu.

Ceci était plutôt un encouragement bienveillant qu’une prédiction. Il se passa un long mois avant qu’Yves pût quitter l’enceinte de l’hôpital. Il était resté pendant plus d’une semaine faible comme un petit enfant, ne pouvant se servir de ses membres, ayant peine même à suivre le fil de sa pensée, et plus grand’peine encore à la formuler. Puis les forces étaient lentement revenues, mais sans ramener le désir de l’action. Il ne trouvait jamais trop longues les heures passées dans son lit; il prenait un singulier plaisir à attendre l’heure du repas, à regarder les sœurs allant de droite et de gauche, distribuer des soins, des consolations, des paroles caressantes comme celles des mères.

Des amis venaient le voir; tous les jours, la bonne face du père Pillot apparaissait au seuil de la salle. Il racontait les histoires de la ville, les désastres causés par le typhon, le vide que faisait l’absence d’Yves, et comment les soldats se lamentaient de ne plus avoir leur restaurateur.

Il n’ajouta pas, cependant, qu’un Chinois bien avisé avait déjà établi près de la caserne une maisonnette de briques fort ornementée de dragons de faïence, où il débitait une cuisine digne de rivaliser avec celle d’Yves. «Les mauvaises nouvelles se savent toujours assez tôt», pensait le digne homme, et d’ailleurs, ce n’est peut-être pas un mal. Ce brave garçon-là a trop de mérite pour faire toute sa vie ce métier de petit traiteur. J’ai mon idée, j’ai mon idée!...

Une épidémie de dysenterie vint frapper les soldats, mal défendus contre l’humidité dans leurs paillottes défoncées, au sol fangeux, aux murs crevassés. Chaque jour amenait à l’hôpital des fournées de nouveaux malades; Yves, à peu près remis, dut céder la place, et recourir à la bonne hospitalité du père Pillot.

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La chaleur avait cessé, la saison des pluies commençait, il ne faisait pas bon à vivre en plein air, surtout pour un convalescent. Assis devant un feu de bois auquel il présentait ses mains blanches et amaigries, le pauvre garçon regardait d’un air sombre la flamme qui léchait les parois de la cheminée et s’envolait en fines étincelles. Il se sentait faible, incapable, sans courage, même sans espoir. Des larmes qu’il n’avait pas la force de retenir coulèrent sur ses joues creuses, et un soupir, une sorte de sanglot souleva sa poitrine.

Jeannette Pillot, qui allait et venait pour mettre le couvert, s’arrêta devant lui, toute bouleversée de cette grande douleur mal contenue.

--Il ne faut pas vous décourager ainsi, monsieur Kerhélo, dit-elle d’une voix plus douce que de coutume. Vous avez déjà eu bien des traverses dans votre vie, vous les avez surmontées, vous ferez de même cette fois-ci.

--Les autres fois, mademoiselle Jeannette, j’avais de la jeunesse, de la force, de la santé et de l’énergie, mais aujourd’hui...

--Eh bien! aujourd’hui, vous avez toujours la jeunesse, la force reviendra, la santé aussi, et, quant à l’énergie,... si elle ne veut pas revenir toute seule,... aidez-la un peu! dit-elle avec un petit coup de tête résolu.

--Je ne demanderais pas mieux si je pouvais, dit Yves d’un ton dolent, mais je ne me reconnais plus, je suis fini...

--A vingt-trois ans! Voilà bien les hommes! Aussitôt qu’ils sont un peu malades, ils se croient perdus, ils sont tous des poules mouillées!... Ah! si les femmes étaient comme eux!

--Si vous aviez eu un accès de fièvre pernicieuse, mademoiselle Jeannette, reprit Yves, que les reproches de la jeune fille tiraient un peu de son apathie, vous ne traiteriez pas si facilement les gens de poules mouillées!

--Si vous croyez que je n’ai jamais rien eu! J’ai été très, très malade de la dysenterie; c’était du temps où vous viviez comme un ours et où vous ne veniez jamais nous voir, c’est pour cela que vous ne le savez pas. Voilà une maladie qui vous enlève les forces! Mais je ne me suis pas effrayée, j’ai pris sur moi tant que j’ai pu, parce que je savais combien mon pauvre cher papa avait besoin de moi. J’ai pourtant bien été six semaines sans pouvoir m’occuper activement du ménage, mais je travaillais tout de même; aussitôt que j’ai pu remuer les doigts, je me suis mise à faire de la charpie pour nos soldats blessés, et les sœurs en étaient bien contentes! Et puis, quand j’ai été plus forte, j’ai repris mon tricot et mon ouvrage au crochet. J’ai fait vingt-trois carrés de ma couverture! c’est ça qui l’a avancée!

--Mais moi, je n’ai pas de couverture au crochet à faire, et dites-moi un peu si je suis capable de reconstruire ma paillotte avec ces mains-là? Elles ont assez abattu de besogne, certes! mais maintenant, que voulez-vous qu’elles fassent?

--N’importe quoi,--des écritures, des choses tranquilles.

--C’est ça! je vais demander une place dans les bureaux, et j’irai gratter du papier à la résidence.

--Mon oncle, et bien d’autres le font, dit Jeannette d’un ton grave; mais il ne s’agit pas de cela.

--Je ne peux cependant pas rester à la charge du père Pillot, à mon âge, comme si j’étais un vieillard infirme, dit Yves amèrement.

--A la charge! Quel vilain mot! vous n’êtes pas une charge pour nous, et quand même vous le seriez,--ce qui n’est pas,--dit la jeune fille avec un air d’autorité, est-ce qu’on ne doit pas s’entr’aider dans ce monde et secourir ceux qui sont dans la peine? Vous y êtes aujourd’hui, et nous vous aidons de notre mieux, et de tout cœur;--qui sait si nous n’y serons point demain? et alors ce sera votre tour de nous aider. Mais voilà! jusqu’à présent, vous vous êtes tiré d’affaire grâce à votre force, à votre habileté, et vous croyiez qu’il en serait toujours ainsi, que vous seriez toujours le maître de votre vie, et Dieu vous a envoyé la maladie pour vous faire voir que l’homme ne doit pas compter sur lui seul et qu’il est à la merci des événements.

Yves ne répondit pas; il regardait avec une admiration respectueuse la jeune fille qui lui parlait avec cette téméraire franchise. Ses yeux noirs, brillants, éclairaient sa jolie figure, elle était, dans sa noble simplicité, la personnification même du courage moral.

--Vous avez vraiment raison, mademoiselle Jeannette, dit enfin le jeune homme, vous m’avez parlé comme l’aurait fait Corentine ou Mlle Martineau, et je vous en remercie. Je ne veux plus vous donner le droit de m’appeler poule mouillée,--je vais tâcher de me secouer.--Je ne peux pas vous offrir de fendre du bois comme dans mon pays, d’abord je n’en aurais pas la force, et puis, ici, on ne fend pas des chênes; je ne peux même pas laver des bouteilles, je craindrais de les casser,--mais je vais, si vous voulez bien, m’occuper de vos livres de comptes; je sais que ça ne vous amuse pas toujours de tenir les écritures, vous êtes si vive! Moi, je ne m’en tire pas mal parce que j’y ai bien souvent travaillé du temps où j’étais chez M. Gerbier; ce sera un vrai plaisir que de vous rendre un petit service. Vous m’en rendez de si grands! Voulez-vous me permettre de vous serrer la main d’amitié? Ça me fera du bien.

--Volontiers, monsieur Yves, dit Jeannette en rougissant, je serai bien sûre alors que vous m’aurez pardonné de vous avoir dit des choses... si... dures.

Elle lui tendit sa petite main brune, pas trop déformée vraiment pour une main qui faisait tant de besogne...

XVIII

Les semaines succédaient aux semaines, les mois aux mois, et Yves Kerhélo ne quittait pas la _Nouvelle-France_... D’abord, il avait été longtemps trop faible pour reprendre son trafic, puis le père Pillot avait été malade pondant six semaines, d’une furonculose[37]. Criblé de clous, ne reposant ni jour ni nuit, il était hors d’état de diriger sa maison. Sa fille le soignait avec une tendresse infatigable et Yves le remplaçait de son mieux. Puis Haï-phong se peuplait rapidement: colons, ouvriers, employés, soldats y arrivaient en foule, autant de clients pour le café Pillot qu’on avait dû agrandir. Yves s’était rendu fort utile pour les travaux, pour l’aménagement, pour la surveillance, devenue plus compliquée, par suite de l’affluence des consommateurs et de l’augmentation du personnel des boys. Sous sa direction jeune et ferme, tout marchait rondement et la gaîté était revenue au logis...

[37] Maladie commune au Tonkin.

--Eh bien! Yves, voilà le beau temps tout à fait solide, dit, un joli matin d’avril, le père Pillot qui fumait béatement sa pipe, allongé dans un fauteuil de rotin, tandis que son compagnon, après avoir terminé le rangement de toute une cargaison de bière, arrivée dès l’aube du jour, se reposait, assis sur une natte à la manière annamite. Est-ce que tu ne me parles pas de tes projets pour l’avenir? (Il le tutoyait paternellement.)

--Mes projets? Je ne sais pas trop si j’en ai... Je suis si heureux avec vous qu’il me semble que je ne pourrais plus vivre content hors d’ici.

--Hem! hem! fit le bonhomme en tirant une grosse bouffée de sa pipe, c’est très bien, mon garçon: ce que tu me dis là me fait grand plaisir; moi aussi, je t’aime beaucoup et tu me rends de fameux services, mais enfin, ça ne peut pas toujours continuer ainsi. Tu es jeune, il faut penser à te pousser dans le monde, et à mettre de côté quelque chose pour tes vieux jours. Tu ne gagnes rien avec nous, je ne puis pas te payer ce que tu vaux, je n’en ai pas le moyen; tu n’es ni mon domestique, ni mon associé, ça ne te fait pas une position, mon enfant. Je parle dans ton intérêt, car, enfin, j’aurai gros cœur quand tu nous quitteras, mais on doit aimer ses amis pour eux et non pour soi, n’est-ce pas, boy?

--Certainement, monsieur Pillot, je sais que c’est pour mon bien tout ce que vous me dites, répondit Yves d’un ton où il entrait beaucoup plus de conviction que d’enthousiasme.

--Et puis, on ne sait qui vit, qui meurt. Si je m’en allais retrouver là-haut ma pauvre Geneviève, qu’est-ce que deviendrait la _Nouvelle-France_? Jennnette ne pourrait pas la gouverner toute seule, il faudrait donc vendre, et le nouvel acquéreur...

--Quant à ça, s’écria Yves, subitement ranimé, si ce malheur-là arrivait, l’acquéreur ne serait pas loin. J’ai un petit fonds de quelques centaines de piastres, je reprendrais la _Nouvelle-France_ et vous savez bien que je paierais jusqu’au dernier sou tout ce qui reviendrait à Mlle Jeannette. Ce n’est pas moi qui voudrais lui faire tort d’un centime, certes! Je me mettrais au feu pour elle!

Un sourire malin éclaira la figure du bon homme; il cligna de l’œil, tout en débourrant sa pipe avec un soin tout particulier.

--Oui, je le sais, mon ami! J’en suis bien sûr, mais il y à encore une grosse épine.--Ce petit bijou de fille-là est à marier; on me l’a déjà demandée plus d’une fois, et même j’ai trouvé pour elle des partis très avantageux. Elle dit toujours non; mais, un jour ou l’autre, elle dira oui, tu comprends, et alors, quand il y aura un gendre dans la maison...

--Je n’y resterai sûrement pas une minute, s’écria Yves en bondissant. Vous n’avez pas tort, père Pillot, de me parler si franchement, et je vous prouverai tout de suite que je sais faire mon profit d’un bon avis. Pour ma paillotte, il n’y faut plus penser. Le Chinois a pris toute ma clientèle et puis les choses ont tant changé depuis trois ans! Il y a maintenant des maisons de commerce de bien des sortes à Haï-phong, je n’y pourrais réussir qu’en vendant des boissons, je ne veux pas vous faire concurrence. Je m’en vais partir pour Hanoï, j’en ai entendu parler ces jours-ci, peut-être bien que j’y monterai un petit café; je l’appellerai la _Nouvelle-France_,--ce sera un souvenir d’ici, ajouta-t-il d’une voix tout à fait lugubre.

M. Pillot le regarda en dessous d’un air de bonhomie narquoise.

--Qu’est-ce que tu as besoin d’aller devenir patron d’une _Nouvelle-France_ à Hanoï quand tu en as une sous la main? dit-il.

--Comment! balbutia Yves, vous voulez vous retirer, monsieur Pillot?

--Me retirer? pas du tout! mais je m’alourdis, je ne suis plus ce que j’étais autrefois, un associé jeune et actif m’irait tout à fait, et puisque nous nous entendons si bien toi et moi, pourquoi ne serais-tu pas cet associé?

--Mais,... monsieur Pillot,... mais... le gendre?

--Si le gendre et M. Kerhélo ne font qu’un, crois-tu qu’ils se battront?

--Jézuz ma Doué! s’écria Yves,--revenant au langage breton dans l’excès de son émotion. Est-il bien possible? Vous êtes bon comme le bon Dieu, monsieur Pillot! Tout mon sang ne serait pas de trop pour payer ce bonheur-là!... Mais Mlle Jeannette!

--Est-ce que je t’aurais parlé comme ça, si je n’étais pas d’accord avec elle? Il y a longtemps que vous vous connaissez, que vous vous estimez, que vous vous aimez tous deux. Tu es le mari qu’il lui faut, elle est la femme qui te convient; moi je t’ai vu à l’œuvre, dans la prospérité et dans la peine, tu sais faire face à l’une et à l’autre, tu es un homme de cœur, tu rendras ma fille heureuse.

--Ah! monsieur Pillot!... monsieur Pillot, dit Yves éclatant en sanglots, et il se sauva suffoquant sous une joie trop lourde à porter.

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La noce fut superbe. «Je veux que rien n’y manque et qu’on se croie dans notre pays dijonnais, avait dit le vieux Bourguignon. Il y aura bal, festin et tout le tremblement. Jeannette sera vêtue de soie blanche et couronnée d’oranger et deux violons conduiront le cortège.»

On parla longtemps à Haï-phong des splendeurs de cette fête-là. M. et Mlle Pillot étaient allés faire les emplettes à Saïgon. Yves s’était fait habiller de pied en cap par un tailleur chinois d’un talent hors ligne. M. et Mme Royer avaient accompli des prodiges d’élégance; la flotte, l’armée, la résidence avaient fourni un personnel tout à fait éblouissant au point de vue des uniformes, et on avait pu se procurer les violons, chers au père Pillot, parmi les matelots d’un bateau en rade; un cornet à piston et une clarinette étaient même venus apporter un appoint très notable aux flons-flons de l’orchestre. Le plus fameux cuisinier chinois d’Haï-phong prêta ses talents au repas de noces, qui fut sans pareil pour la variété des mets, la dimension des plats et le nombre des bouteilles vidées.

Le bal dura jusqu’au jour; il avait lieu sous une tente fort joliment ornée de fleurs, de feuillages, de draperies et surtout de ces lanternes en papier que l’imagination des Orientaux, infiniment plus féconde que la nôtre sous ce rapport, sait varier de mille façons, tant pour la forme que pour la couleur.

La _Nouvelle-France_ en était toute enguirlandée. De grands mâts en bambou plantés de distance en distance étaient reliés par des chaînes de feuillages auxquelles pendaient de grandes étoiles lumineuses; les arbres étaient chargés de ballons rouges, verts, bleus, violets, semés à profusion dans leur verdure sombre. A dix heures du soir, un feu d’artifice vint inonder de sa pluie de feu les eaux du Song-tan-Back, au ravissement des indigènes accourus en foule pour contempler ces merveilles, et une large distribution de sapèques mit le comble à l’allégresse générale.

Le mariage d’Yves Kerhélo fut le début d’une période d’années heureuses pour lui et sa famille. La Providence récompensait enfin son courage, son honnêteté, toutes les grandes vertus dont il avait donné la preuve pendant les temps difficiles. Parfaitement heureux en ménage avec sa chère femme, qui partageait toutes ses idées et lui en fournissait même de nouvelles au besoin, traité comme un fils par son excellent beau-père qui lui laissait une entière liberté dans toutes ses entreprises, il avait pu donner l’essor à tout ce que son esprit inventif lui suggérait pour attirer la clientèle et étendre son commerce.

La _Nouvelle-France_ n’était plus reconnaissable. A la paillotte avait succédé une construction en briques presque élégante. Ce n’était encore qu’un rez-de-chaussée, mais les murs étaient solides, le toit de chaume bien peigné, les fenêtres garnies de volets, le sol pavé de briques, nettoyé à fond et sablé de frais tous les matins, comme dans les petits cafés flamands. Devant la porte, Yves avait fait établir une chaussée, en briques également (la pierre est fort rare dans le pays), ce qui évitait les amoncellements de boue, et rendait plus facile le maintien de la propreté à l’intérieur.

Aux alentours, un joli jardinet alignait ses plates-bandes entourées de petites palissades en bambou. Mme Kerhélo qui adorait les fleurs le soignait avec amour. Elle avait même fait venir des graines de France et se montrait justement fière de ses corbeilles de zinias, d’œillets de Chine, de chrysanthèmes. De belles touffes de cycas, cette plante splendide qui rappelle les forêts des temps primitifs, décoraient de leurs majestueuses palmes vertes l’entrée du café et même l’intérieur; des aralias, des lataniers formaient des massifs verdoyants, et un jeune banyan[38], planté par Yves la veille de son mariage, promettait de nombreux rejets pour l’avenir.

[38] Arbre singulier dont les branches poussent de longs rejets qui en touchant terre y reprennent racine.

Les officiers de marine avaient pris à gré le gai café Pillot et leurs instances décidèrent Yves à joindre un restaurant à son débit de boissons.