Chapter 5 of 11 · 3977 words · ~20 min read

Part 5

Et les deux jeunes gens partirent bras dessus, bras dessous.

Deux heures plus tard, attablés sous l’auvent de toile du café Lambert, ils savouraient une tasse de café, où, il faut l’avouer, l’eau-de-vie entrait pour une bonne moitié. Yves, peu habitué aux boissons alcooliques, commençait à être plus qu’émoustillé. Il avait les joues ardentes, les yeux brillants; il parlait, parlait sans arrêter, invitait les survenants à _prendre quelque chose_ pour fêter son pays, «son bon camarade, son ami d’enfance, Guillerm Menez,--ce bon Guillerm», répétait-il la langue pâteuse et la voix attendrie.

Celui-ci ne sourcillait guère et continuait à boire et à fumer presque sans mot dire. Trois ou quatre matelots de sa connaissance étaient venus s’asseoir à la même table que lui; après quelques pipes fumées et quelques verres d’absinthe bus, la conversation devint languissante et Guillerm proposa de faire un _trois-sept_[22]. L’idée fut reçue avec acclamation; on apporta un paquet de cartes graisseuses, et la partie commença.

[22] Jeu de cartes pour lequel les Bretons sont passionnés.

Yves aimait le jeu, comme tout vrai Breton. Bien des fois, il s’était arrêté à regarder les Annamites jouant au Ba-couan[23]. Il avait parfois risqué de petites sommes, mais sans jamais perdre son sang-froid, s’arrêtant après le gain, et ne cherchant point à forcer la veine. Il était même un peu vaniteux de sa supériorité en ce genre et de la force d’âme qu’il déployait pour limiter la perte, de sorte qu’elle ne dépassât en aucun cas la somme qu’il avait prévue. Que de fois, les mains dans ses poches, il avait haussé les épaules devant les désespoirs, les cris de rage, les fureurs des joueurs malheureux.

[23] Ce jeu a quelque analogie avec celui de la roulette. Il est tenu par un banquier qui a devant lui une table sur laquelle sont écrits en croix les chiffres 1, 2, 3, 4. Dans un coin se trouve un tas de sapèques. Le banquier en sépare un certain nombre sous une tasse renversée, puis les joueurs misent sur un des quatre chiffres. On découvre les sapèques, on les compte; suivant que leur nombre est un multiple de 4 plus 1, 2, 3 ou 4, c’est le chiffre 1, 2, 3 ou 4 qui gagne. Dans tous les cas, le banquier paie 3 fois la mise.

«Faites comme moi, disait-il. Quand j’ai gagné deux piastres, j’en retire une du jeu, et je joue avec l’autre; si je gagne encore, je mets de côté la moitié de mon gain, si je perds, je m’en vais et tout est dit.»

M. Émile Gerbier, un jour que le jeune garçon lui expliquait sa théorie, et, comme preuves à l’appui, lui montrait un petit revolver qu’il avait acheté avec le produit de ses gains, avait froncé le sourcil.

--Prends garde à toi, Yves, avait-il dit, tu es sur une mauvaise voie; elle va en pente rapide, on ne peut pas toujours s’y arrêter, et quand on glisse, on tombe si bas qu’on se casse le cou. Tu dis que tu es assez fort pour te retenir à temps, tu n’en es pas sûr. Quand la fièvre du jeu vous saisit, elle vous affole, on n’est plus maître de soi. J’en sais quelque chose, je ne suis pas joueur, pas du tout. Eh bien! un soir à Monte-Carlo, j’ai perdu cinq mille francs, tout ce que j’avais sur moi, et il m’a fallu engager ma montre pour payer ma dépense à l’hôtel. Et puis, en mettant tout au mieux, en supposant que tu gagnes toujours, crois-tu que cela soit une chose honorable de s’enrichir des dépouilles d’autrui? L’argent du jeu est un bien mal acquis: c’est le fruit du vice et non le produit légitime du travail. Un honnête homme n’a point de plaisir à s’en servir pour se faire des cadeaux.

Yves avait baissé la tête, et s’était éloigné mécontent de M. Gerbier et de lui-même, mais au bout de quelques pas:

--Il a beau dire, je n’en ai pas moins ce bijou-là, sans qu’il m’en coûte rien, pensa-t-il en faisant jouer la gachette de son revolver,--et toute envie de se corriger disparut absolument.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La nuit descendait, amenant la fraîcheur sur la rivière; les feux allumés pour le souper tachaient de grands points lumineux les masses sombres des sampans déjà groupés; les cris des femmes, les rires ou les pleurs des enfants, les aboiements des chiens sur les rives, jetaient une note vivante non dépourvue d’un charme étrange.

Peu à peu, cependant, le mouvement cessa, le bruit fit place au calme, le sommeil vint régner sur la terre et sur l’onde, et la lune, qui brillait dans un ciel pur, répandit ses rayons paisibles sur le fleuve silencieux...

Yves et ses compagnons jouaient encore. Ils étaient rentrés dans l’intérieur du cabaret, et, à la lueur d’une lampe fumeuse, au milieu du nuage épais sortant de leurs pipes, ils échangeaient d’une voix rauque les termes du jeu, coupés par de violents jurons. Yves était dégrisé depuis longtemps; un vice avait chassé l’autre, d’ailleurs il n’était pas buveur, mais le démon du jeu l’avait saisi dans ses griffes. D’abord gagnant, puis perdant, puis regagnant encore, poursuivant la chance qui semblait à chaque instant lui faire de séduisantes avances, il oubliait tout, dans l’enivrement d’un espoir avide, sans cesse renaissant et sans cesse déçu. Il avait affaire à forte partie: trois de ses adversaires étaient des joueurs de profession, rompus à toutes les ruses du jeu; à minuit, quand on mit tout le monde dehors pour fermer boutique, il avait dépensé tout ce qu’il avait d’argent sur lui et perdu sur parole une centaine de francs.

--Tu auras ton argent demain, dit-il d’un ton brusque à Guillerm qui lui offrait une revanche et insistait pour la lui faire accepter. Que te faut-il de plus? Toi et tes camarades vous m’avez dépouillé ce soir de tout ce que j’avais mis de côté à grand’peine depuis six mois, mais tant pis pour moi, je n’avais qu’à ne pas jouer. J’ai perdu, je paierai, mais laissez-moi tranquille!

Ceci fut dit en d’autres termes et d’une façon si énergique, que les matelots qui avaient commencé à se moquer de lui, cessèrent leurs plaisanteries grossières et échangèrent un regard d’intelligence.

--Il n’est pas commode, le petit gars, dit l’un d’eux à demi-voix.

--Bah! s’il nous paie, c’est l’essentiel, mais je crois bien qu’il n’y a plus rien à tirer de lui.

Guillerm donna à Yves une poignée de main très peu cordiale et s’éloigna avec ses camarades pour regagner le bord.

Notre héros avait fait bonne contenance tant qu’il s’était trouvé en compagnie, mais une fois seul, n’étant plus soutenu par son orgueil, ses nerfs se détendirent, il se laissa tomber sur un monceau de bambous à quelques pas du fleuve, et... faut-il l’avouer! se mit à pleurer amèrement. D’humiliation, d’abord; lui qui se croyait si fort, qui se moquait des joueurs imprudents, n’était-il pas descendu à leur niveau maintenant? Qu’elle s’était promptement réalisée, la prédiction de M. Émile Gerbier! Ah! la pente! comme elle était glissante! comme elle vous entraînait! Et puis quel désastre dans sa vie! Ce pauvre petit pécule, amassé sou à sou avec des soins de fourmi diligente, au prix de tant de privations, où était-il?... disparu, en quelques heures,... anéanti comme s’il s’était englouti dans l’eau vaseuse qui formait des remous à ses pieds.

Et ce n’était pas tout! il avait perdu plus qu’il ne possédait,--dix-huit francs de plus! Où les trouver? tout son mobilier ne valait pas deux piastres. Et cependant, les dettes de jeu on les paie tout de suite, tout le monde sait cela. La loi ne les reconnaît pas, c’est pour cela qu’on les appelle des dettes d’honneur. Certes, c’est un nom qui ne leur convient guère, car il n’y a point d’honneur à se livrer à ses passions, mais quand on a promis, il faut tenir: c’est là que l’honneur est en question, et quand on s’assied devant une table de jeu et qu’on commence une partie, il est convenu qu’on paiera si l’on perd; c’est une parole donnée d’avance; si on y manque, on est un coquin. Yves avait entendu un jour le capitaine Simon et M. Gerbier causer sur ce sujet et ce qu’ils avaient dit s’était gravé dans son esprit...

La fraîcheur le gagnait; il se leva, se secoua, et se mit à marcher à grands pas le long de la rivière.

--C’est assez pleurer comme cela, se dit-il, je ne suis plus un enfant! Ce n’est pas avec des pleurs que je mettrai ordre à mes affaires. J’ai fait une sottise, il faut que j’en subisse les conséquences. C’est comme le jour où nous avions été, Alain et moi, pour dépecer l’épave et où nous avons failli y rester. J’en suis sorti et j’ai même tiré mes souliers du fond de l’eau, mais je crois bien que cette fois-ci je ne tirerai pas même mes souliers, car il faudra tout vendre au Juif pour avoir ces dix-huit francs! Et mon argent qui est chez M. Gerbier! Je serai forcé d’aller le lui demander, et lui dire pourquoi encore! C’est ça qui sera une rude corvée!

Les édifices en construction dessinaient leurs masses noires sur la nuit claire. Yves les considéra et poussa un gros soupir.

--Oui, dans quelques heures, je serai là, au pied de ces bâtisses,--pas fier! oh! non!--à la porte du bureau, attendant M. Émile pour lui faire ma confession. Ah! hier matin, quand je me suis levé si joyeux, que j’ai mis mes habits du dimanche avec tant de plaisir, qui m’aurait dit qu’aujourd’hui ils ne seraient plus à moi! car il faudra bien que je les vende aussi... Dix-huit francs! c’est une grosse somme! Personne ici ne peut me la prêter; et puis, quand la rendrais-je? Mais je n’ai rien fait pour être renvoyé du chantier, je n’ai pas perdu ma place; en travaillant bien et en économisant, je me referai un petit magot, et celui-là je ne le perdrai pas au jeu! ah! mais non, par exemple!

La campagne était déserte, les sampans réunis en groupes compacts faisaient de grands espaces noirs sur l’eau du fleuve, où tremblotaient les rayons de la lune. Le silence n’était rompu que par les aboiements des chiens annamites ou la courte et lugubre mélopée des matelots de quart à bord des navires de l’État, annonçant toutes les demi-heures: bon quart à tribord!--bon quart devant!--bon quart à bâbord!--bon quart derrière.

--Quand je rôderais là toute la nuit comme un malfaiteur, pensa Yves, à quoi cela m’avancera-t-il? Je serai éreinté demain et hors d’état de faire mon service. Ce ne sera pas le moyen de me rendre agréable à M. Gerbier. Allons dormir!

C’est bientôt dit: «Allons dormir!» ce n’est pas aussitôt fait quand on a la conscience troublée. Jamais notre gars n’avait trouvé son oreiller si dur et son lit si peu confortable. Jamais les moustiques ne l’avaient tenu éveillé ainsi avec leur intolérable zomm, zomm.

En temps ordinaire, moulu de fatigue, il dormait à poings fermés, mais le sommeil, cet ami bienfaisant, ne clôt pas les yeux brûlés par l’alcool, la fumée des tabagies, les regards fiévreux sur les cartes. Les heures sonnaient à l’horloge du chantier; qu’elles semblaient longues au pauvre Yves!

Enfin, une bande claire, d’un gris rougeâtre, étendit une zone lumineuse à l’horizon: les coqs chantèrent, les coolies commencèrent à arriver...

C’était la vie de tous les jours qui reprenait son cours.

A huit heures, Yves, dans sa tenue la plus soignée, frappait à la porte du bureau de M. Émile.

Par un sentiment de délicatesse inné chez lui, il avait deviné que, dans un cas aussi grave, il n’était plus Yves, le boy, arrivant avec ses sandales de paille et son costume de coton, pour se mettre aux ordres du patron, mais Yves Kerhélo, déjà presque un homme pour la raison si ce n’est par l’âge, venant avouer ses fautes et demander aide et protection à un ami.

--Entrez, dit une voix, et, le cœur serré d’une angoisse très douloureuse, Yves poussa la porte et s’arrêta sur le seuil.

[Illustration: Yves poussa la porte.]

M. Gerbier le regarda avec étonnement...

--Comme te voilà beau! mon garçon! s’écria-t-il. Est-ce que tu es de noce? Tu viens demander une piastre ou deux, je gage? Ton petit trésor est là, nous allons y puiser.

Yves devint très rouge.

--Monsieur, dit-il d’une voix altérée, vous êtes bien bon pour moi... C’est vrai que je viens vous demander de l’argent... Mais ce n’est pas pour ce que vous croyez...

Alors, sans faiblir, sans biaiser, sans chercher à atténuer ses torts, avec un grand accent de sincérité, il raconta les scènes de la veille et comment il avait perdu au delà même de ce qu’il possédait. Il dit aussi son intention de vendre le peu d’objets de valeur qui lui appartenaient pour se libérer immédiatement.

M. Gerbier l’avait écouté sans l’interrompre, le front soucieux et l’air attristé...

--Je pense que tout reproche serait inutile, lui dit-il. Ta conscience a dû t’en faire d’assez cuisants depuis hier soir, et tu as reconnu par une dure expérience où conduit l’entraînement du jeu. Tu es resté cependant, et resteras, je n’en doute pas, un honnête garçon; ta courageuse franchise en est une preuve convaincante. M’as-tu dit toute la vérité?

--Oh! oui! toute! toute!! monsieur.

--Tu ne dois rien de plus que la somme dont tu me parles?

--Rien, rien au monde, je vous en donne ma parole.

--Eh bien! je veux te venir en aide,--pas par un cadeau fais-y bien attention,--mais par une avance. Il ne faut pas que tu vendes tes souliers ni tes habits du dimanche. Tu n’en trouverais qu’une somme dérisoire et tu risquerais de perdre les habitudes de tenue décente que t’ont données tes parents et qui sont une si bonne chose dans la conduite de la vie. Tu ne vendras pas non plus ton revolver. C’est une arme utile en pays étranger, et puis sa vue sera pour toi une continuelle leçon; elle te rappellera ce que valent les gains du jeu...

Voici ton argent et voici cinq piastres, car tu ne peux rester sans un sou devant toi. Tu vas aller payer ton matelot tout de suite, et me jurer que d’ici à ce que tu m’aies rendu mes cinq piastres, tu ne toucheras pas une carte...

--Ni après non plus, monsieur Gerbier, je le jure! devant Dieu qui m’entend.

--C’est bien, je te crois. Pour me solder ta dette, tu laisseras tous les samedis, sur ta paie, une demi-piastre; cela te gênera un peu, mais il est nécessaire que tu sentes le poids de ta chaîne, cela t’empêchera d’oublier que tu l’as forgée toi-même. Maintenant, donne-moi une poignée de main, tu n’as rien perdu dans mon estime... Mais ne recommence plus!

Yves, les yeux humides de reconnaissance, serra timidement la main qui lui était tendue, et partit le cœur déchargé d’un grand poids; mais pendant bien des jours les coolies s’étonnèrent de ne plus l’entendre siffler comme un oiseau des bois, dans ses courses à travers le chantier.

XIII

Le temps avait passé rapidement pour notre ami Yves Kerhélo; il devenait un jeune homme robuste et bien pris dans sa taille un peu courte, et comme il avait gardé ses cheveux bruns bouclés et ses beaux yeux brillants, c’était un fort joli garçon, et, ce qui vaut mieux, un brave garçon.

La parole donnée à M. Émile Gerbier avait été scrupuleusement tenue,--Yves n’avait plus touché une carte; il avait payé toutes ses dettes, rempli sa malle de linge et de vêtements, augmenté peu à peu le confortable de son logis et même amassé de petites économies.

Il n’avait qu’un regret,--celui d’être si loin de sa sœur, et qu’un chagrin,--chagrin profond et sans remède, il est vrai--: un accident d’enfance en lui faisant perdre un doigt de la main droite, l’avait rendu impropre au service militaire. Il avait cru qu’il pourrait entrer dans la marine de l’État,--la mutilation de sa main ne lui enlevant ni force, ni adresse; mais son illusion fut cruellement dissipée lorsqu’il se présenta pour se faire inscrire comme engagé volontaire. Il sortit la tête basse et le cœur navré des bureaux du commissariat maritime; toutefois sa nature énergique reprit promptement le dessus. «Si je ne puis pas être un bon soldat ou un bon marin, rien ne m’empêchera d’être un bon Français, se dit-il, et quant à ce qui est de se battre, il n’y a pas besoin d’avoir dix doigts pour tirer un coup de revolver, et donner un coup de hache bien tapé,--au besoin je le ferai voir!»

Cependant le souci de son avenir commençait à l’inquiéter.

Les travaux du chantier touchaient à leur fin, M. Gerbier père était déjà rentré en France, son fils ne tarderait pas à le suivre, et puis ce travail de boy, bon pour un enfant, était au-dessous des forces d’un homme. Yves désirait faire mieux et gagner davantage. Mais faire quoi?... Il ne savait aucun métier; entrer en apprentissage à son âge, c’était assez dur, et puis quelle perte de temps! Se placer dans les bureaux ne lui souriait guère, lui si actif, si alerte, si habitué à la vie en plein air, il mourrait d’anémie s’il lui fallait rester assis et enfermé.

... Un soir qu’il rêvait à tout cela en préparant le souper sur son petit fourneau annamite, un de ses camarades qui passait se planta devant lui comme s’il avait tout à coup pris racine et reniflant fortement s’écria:

--Ça sent diantrement bon ta cuisine! Fichtre! tu te nourris bien! Qu’est-ce que tu fricasses là?

--Un poulet, dit Yves flatté de l’hommage rendu à ses talents.

--Un poulet! quel luxe!

--Pas tant que ça!--j’en ai acheté une demi-douzaine pour une demi-piastre (2 fr. 30), je les nourris avec mes restes et du riz, ils sont plus gras que ceux du marché.--Si seulement j’en avais deux, je t’inviterais à dîner[24], mais viens dimanche et je te régalerai à ma façon.

[24] Les poulets annamites sont très petits.

--Bien volontiers, dit l’autre qui était un bon garçon; j’apporterai le dessert, des bananes et des ananas--je connais un Annamite qui en a de fameux--et puis nous irons prendre le café chez Lambert...

--Non! non! dit Yves en tressaillant comme si un serpent l’eût piqué, pas de ça!--Je ne t’invite pas pour que tu me rendes tout de suite ma politesse, mais si ça t’ennuie de ne rien m’offrir, apporte du café et du sucre, j’ai les bibelots qu’il faut; nous serons bien mieux chez nous, tu verras, que dans toutes leurs sales baraques!

--Comme tu voudras! à dimanche sans faute!...

Une invitation mène beaucoup plus loin qu’on ne pense. Yves rencontra justement, le dimanche matin, ce matelot de la _Vendée_ qui lui avait rendu si grand service le jour de son début à Saïgon. «Puisque je donne un dîner, pensa-t-il, je mettrai un poulet de plus, et nous serons plus gais à trois qu’à deux. Pierre est un bon camarade, et un honnête homme, il ne sera pas de trop»; et il le pria de venir souper chez lui, ce que le matelot étonné et ravi accepta avec enthousiasme.

Tous les tracas d’une jeune maîtresse de maison qui va donner son premier dîner, vinrent alors assaillir notre homme.--La table serait-elle assez grande? oui, on pourrait même y dîner à quatre, mais le dessus n’était guère joli; on avait beau la raboter, les planches jouaient, il y avait des fentes lamentables. Que ce serait beau d’avoir une nappe! Ici Yves tomba dans une profonde méditation. Il n’était pas assez novice pour ignorer que le linge ouvré venant de France, coûtait un prix fou, et pourtant quelle bonne tournure donneraient au festin une nappe et des serviettes!...

Une idée merveilleuse lui traversa l’esprit. «Avec six mètres de cotonnade annamite j’aurai tout ce qu’il me faut», pensa-t-il, je n’ai pas besoin de faire des ourlets, je ferai une frange au bout comme il y en a aux serviettes de toilette de M. Émile Gerbier dans le bureau, ça ne me ruinera pas; pour une piastre, j’en verrai la fin. Je pense bien en dépenser deux pour recevoir mes amis; puisque j’ai de l’argent de côté, il me restera encore bien assez pour acheter deux verres et trois assiettes, et même deux couverts de fer battu... Comme ils vont être surpris!!

Le dimanche vers sept heures, Joseph Roy et Pierre Postel, les invités d’Yves, arrivaient; tous deux s’étaient faits beaux. Joseph portait d’une main une corbeille annamite d’où débordaient les grappes de bananes, et de l’autre, pressait sur son cœur un petit paquet de papier bleu exhalant l’arome du moka; Pierre avait sous le bras une bouteille à cachet d’un brun rouge, à étiquette jaune, sur laquelle on pouvait lire: _fine champagne_.--Tous deux poussèrent un cri d’admiration à la vue du couvert d’Yves. Il l’avait disposé en plein air, sous un bosquet de bambous, à quelques pas de sa case. La table, avec sa nappe, ses serviettes, ses fourchettes étincelantes et le charmant bouquet de fleurs qui ornait le milieu, offrait un coup d’œil hospitalier et gracieux, et le parfum succulent qui s’échappait des écuelles posées sur les fourneaux de terre, promettait aux conviés des satisfactions d’un ordre plus solide.

--Mâtin! qu’il fait bon chez toi! Yves, dit le marin en se laissant tomber sur une escabelle et en s’essuyant le front. Tu as toujours été un débrouillard; je me rappelle, sur la _Vendée_, tu avais déjà une foule de petites inventions pour arrimer ton bagage, mais ici tu es au large! Alors voilà ta case là-bas,--et tous ces meubles-là?...

--C’est moi qui les ai faits! dit Yves, et ils sont solides, je m’en flatte! Allons, Joseph, assieds-toi là, et à la besogne!

Le festin débutait par une assiette de _camarons_, grandes crevettes d’un goût moins délicat que leurs pareilles d’Occident, mais les convives n’étant point difficiles y firent fête. Vinrent ensuite un plat de poisson bouilli assaisonné de nhoc-man[25], puis un ragoût de porc bien rissolé dans sa graisse et entouré d’une couronne de haricots verts, enfin les fameux poulets, frits dans du saindoux et relevés, eux aussi, d’un peu de nhoc-man. Quel régal!--C’était plaisir d’entendre les exclamations, de voir les mines gourmandes des invités. Les plats étaient vides jusqu’à la dernière miette, et Yves accablé d’éloges.

[25] Le nhoc-man, très en usage dans toute l’Indo-Chine, est une liqueur faite avec du poisson séché et réduit en poudre. C’est un condiment d’une forte saveur.

--Je vous traite à l’annamite, disait-il modestement; vous avez du thé pour boisson, et du riz au lieu de pain; je ne suis pas millionnaire, et ici, il faut être riche pour se payer du pain et du vin.

--Ton thé est excellent, dit Pierre.

--Et ton riz est si bien cuit à point! reprit Joseph, il est aussi bon que celui des Annamites.

--Ah! c’est que je fais bien attention à ne pas mettre trop d’eau et à le laisser se gonfler, et crever tout doucement à petit feu.

--Où as-tu appris à devenir si bon cuisinier que cela, donc?

--En regardant faire des Annamites; et puis à bord de la _Vendée_, tu sais bien, Pierre, que le capitaine Simon n’aimait pas qu’on fît de la gargote. Il avait l’œil à la cambuse!

--L’œil! tu peux bien dire le nez plutôt! Une fois que j’étais de quart dans ces parages-là, et que j’avais laissé brûler le rata, il l’a senti, il était dans une colère! ah! nom de nom!

--Et nos fruits! dit Joseph, est-ce qu’on ne va pas leur dire deux mots? La cong-gaï[26] les a cueillis tout frais pour moi.

[26] Femme du peuple, paysanne.