Part 7
L’emménagement ne fut pas long. Après avoir bien battu la terre qui allait être le sol de sa demeure, Yves installa dans un coin, comme jadis à Saïgon, un lit annamite, c’est-à-dire une claie posée sur quatre pieux; dans un autre, sa malle, bien peu remplie, hélas! dans le troisième quelques planches montées en étagère et soutenant un peu de vaisselle grossière; enfin près de la porte, le fourneau de terre fondement de sa future prospérité...
A l’heure présente, l’état de sa fortune n’était pas brillant. L’achat du bois et des bambous pour sa paillotte, l’argent donné aux ouvriers qui l’avaient construite montaient à une dizaine de piastres. Les quelques objets mobiliers dont il avait dû faire emplette, sa nourriture et son logement pendant une semaine avaient achevé d’épuiser son petit stock de monnaie; il lui restait en tout, le 10 juin au soir, cinquante cents: une demi-piastre! C’était peu pour fonder un commerce de restaurateur!... Il soupa d’une portion de riz qui lui coûta deux cents, se refusa même du thé pour ne pas entamer davantage son minuscule trésor, se coucha avec le soleil, et se leva avec lui.
Il n’avait guère dormi; l’inquiétude le tenait éveillé, et pourtant c’était avec un sentiment de sécurité qu’il se disait: «Je suis chez moi, dans _mes_ quatre murs, je ne suis pas un vagabond, le toit qui m’abrite m’appartient, et nul n’a le droit de me l’enlever.»
L’avenir, pour qui est jeune et vaillant, semble rarement redoutable, mais quelle somme d’énergie allaient réclamer les débuts! Il n’était plus là comme à Saïgon en pays connu, entouré d’amis et de camarades, soutenu par la bienveillance et l’estime publiques. Il allait falloir conquérir tout cela peu à peu, à force de travail, de probité, sans faiblir, sans se lasser, sans se décourager.
Fidèle à ses habitudes d’esprit pratique et sensé, il ramena ses pensées sur le présent. «Commençons par le commencement, se dit-il. Que ferai-je _demain_, pour gagner quelque argent, puisque je n’en ai pas assez pour acheter du charbon et des provisions et pour mettre en train ma cuisine? Attendons la chance ou plutôt l’aide que la Providence m’enverra, je suis bien sûr qu’elle ne me laissera pas dans la peine...»
Le jour était venu pendant sa longue insomnie; il se leva et courut au bord de l’eau pour attendre les sampans. Le premier qui arriva était tout chargé de bananes et d’ananas superbes faisant plaisir à voir. Yves les marchanda. Le sampanier, petit Tonkinois actif et entendu, comprenant très bien l’avantage qu’il y avait pour lui à se débarrasser promptement de sa cargaison, se montra peu exigeant pour le prix. Yves déchargea lui-même son achat afin d’éviter que les fruits ne fussent maltraités, et après avoir disposé artistement ses plus beaux ananas dans une corbeille, il alla se présenter à la résidence. Le cuisinier chinois, connaisseur émérite, admira les fruits et, après avoir fortement marchandé suivant sa coutume, finit par en offrir un prix qui assurait à Yves un petit bénéfice; celui-ci eut la sagesse de s’en contenter et revint, la corbeille vide, rechercher une provision de bananes qu’il vendit presque immédiatement aux maîtres d’hôtel des canonnières, parmi lesquels il retrouva d’anciennes connaissances de Saïgon. Les braves gens se récrièrent bien fort en apprenant les malheurs dont venait d’être accablé l’ancien propriétaire de la _Renommée des poulets frits_; ils lui promirent de s’intéresser à son nouvel établissement et de lui envoyer des pratiques.
Avant midi, notre ami avait écoulé tout son achat de fruits du matin, et avec une partie de son gain s’était procuré une nouvelle provision dont il se débarrassa très facilement chez ses voisins des casernes. Le lendemain, il allumait deux petits fourneaux et débitait aux troupiers enchantés des portions de riz et de ragoût de porc. Il n’avait pas oublié ses amis du bord du lac et leur avait offert généreusement un festin d’inauguration, c’est-à-dire deux écuelles remplies jusqu’au bord de morceaux choisis. Cette générosité bien placée lui avait valu la visite de nombreux amateurs, désireux de s’assurer par eux-mêmes si les récits enthousiastes des camarades à l’endroit du nouveau colon français et de sa cuisine reposaient sur un fond de vérité...
Trois mois plus tard, grâce à son énergie et à son savoir-faire, Yves Kerhélo, par une belle matinée de septembre, arborait triomphalement une large banderole, sœur jumelle de celle de Saïgon, et les quatre fourneaux de rigueur envoyaient largement aux passants leurs parfums succulents. Mais que d’efforts, que de travail, que de privations, que de prudence il avait fallu pour en arriver là! Pendant deux mois, il n’avait vécu que de riz, de patates et de thé, trop heureux de vendre jusqu’au fond le contenu de ses marmites. Du gain de chaque journée, il faisait trois parts: l’une pour l’achat des denrées, l’autre pour l’augmentation de son matériel, l’autre enfin réservée en cas de perte ou de maladie. Il gagnait peu, mais son commerce ne chômait pas, c’était l’essentiel. A Haï-phong, comme partout ailleurs, sa probité, sa bonne humeur, son obligeance lui avaient fait des amis et attiré l’estime générale. Il vivait donc aussi heureux qu’il pouvait l’être, si loin de sa sœur et de son pays; et puis, il n’avait pas le temps de se faire des idées noires: les achats, la cuisine, la vente, occupaient toutes ses heures, et la nuit, accablé de fatigue, il dormait d’un sommeil de plomb.
XVI
A une cinquantaine de mètres environ de la paillotte d’Yves, se trouvait un café modeste mais bien achalandé, et tenu par un fort honnête homme, un ancien aubergiste bourguignon, ruiné sans qu’il y eût de sa faute, par des malheurs de famille, et qui était venu s’établir à Haï-phong où son beau-frère était interprète à la résidence. Il avait amené sa femme; mais la pauvre créature, déjà brisée par les chagrins et par le voyage, n’avait pu résister à un climat si différent de celui où elle avait toujours vécu: elle était morte de la dysenterie, laissant à son mari pour tout soutien, et toute consolation, une fillette d’une quinzaine d’années. Celle-ci, petite Bourguignotte active et capable, s’était faite à la vie coloniale d’une façon vraiment surprenante; sa nature bonne, franche et dévouée la défendait d’ailleurs contre les rêveries vides et sentimentales; elle aimait son père de tout son cœur et avait juré à sa mère de ne jamais le quitter. Jeanne ou Jeannette, comme on l’appelait, était une de ces âmes droites et fortes qui vont au bien tout naturellement et haïssent le mal comme une souillure; et puis le désœuvrement, mauvais conseiller, n’avait point de place dans sa vie. Du matin au soir elle s’occupait de la maison, y faisant régner une rigoureuse propreté et un ordre parfait, dirigeant les boys, surveillant les tables et tenant les comptes. Son père n’avait pas voulu qu’elle servît les clients; mais, de son petit comptoir en bois, elle avait l’œil à tout et ne laissait oublier à aucun consommateur la désagréable nécessité de faire tomber les cents dans la fente du tiroir.
Le père Pillot avait vu avec un peu d’inquiétude l’installation d’Yves; il n’augurait pas grand’chose de bien de cette paillotte, de ces fourneaux, et puis ce garçon brun aux yeux brillants d’où venait-il? Qui était-il? Qui sait si ce n’était pas quelque vaurien, ami du bruit et des disputes, quelque individu n’ayant rien fait de bon dans la mère patrie et venant recommencer au Tonkin?
Ses craintes ne furent pas de longue durée: le nouveau voisin évidemment était travailleur, rangé, discret, et même un peu sauvage, semblait-il. Jamais il ne venait prendre un verre de bière ou faire une partie avec les sous-officiers et les marins. Le bruit se répandait qu’il faisait très bien ses affaires; en effet, les abords de sa paillotte étaient toujours fort animés, et même, le va-et-vient des amateurs de poulet frit avait amené un très notable regain de clients au _Café de la Nouvelle-France_: tel était le nom pompeux dont le père Pillot avait décoré son établissement. Et puis, il ne se contentait plus de vendre des aliments; il avait élevé près de sa porte un petit appentis très ingénieusement fabriqué avec des planches, et disposé comme les boutiques des marchands forains: il y étalait de la mercerie, des bibelots, de la papeterie ordinaire, tout cela propre, soigné et rangé avec goût sur les étagères en bambou.
Le cafetier prit un intérêt toujours croissant aux faits et gestes de son jeune voisin, et bientôt un échange de petits services, de bons procédés, de causeries amicales s’établit entre eux. Yves trouvait une grande douceur à l’affection quasi paternelle que lui témoignait le brave Bourguignon et ne manquait pas une occasion de lui être agréable. Quant à Mlle Jeannette, il osait à peine lever les yeux sur elle et devenait fort rouge, rien que pour la saluer et répondre à ses remarques sur la chaleur, la pluie, les désagréments des moustiques ou la fraîcheur des ananas.
La veille de Noël, au soir, enfermé dans sa paillotte, à la lueur d’une petite lampe, il écrivait une longue lettre à Corentine, maintenant institutrice adjointe à Concarneau. Il lui donnait de minutieux détails sur son genre de vie, lui parlait de sa prospérité renaissante, lui demandait des nouvelles de tous les amis du pays, puis, par un retour bien naturel sur lui-même, il comparait son isolement aux réunions joyeuses du pays breton à pareil jour; deux larmes qui obscurcissaient sa vue depuis un moment tombèrent sur son papier, il les regarda sécher, triste, le cœur serré d’un sentiment pénible... Des voix qui l’appelaient au dehors le tirèrent de sa rêverie, il courut soulever sa porte, le père Pillot entra.
--Toujours à l’ouvrage, voisin Yves? dit-il. Quel garçon laborieux vous êtes!
--J’écrivais à ma sœur Corentine. Que de temps ma lettre mettra à lui arriver! je l’écris la veille de Noël, elle ne l’aura peut-être qu’au commencement du carême! C’est dans des jours comme ceux-ci qu’on sent tout ce qu’il y a de dur à être si loin des siens...
--C’est ce que je me suis dit, il y a un moment, reprit d’un ton compatissant le brave cafetier. J’ai pensé que vous étiez là tout seul, sans amis, ni parents... Moi j’ai ma fille, ma Jeannette, ça va, ça vient, ça rit, ça chante, ça caresse son papa, ça met de la gaîté dans la maison; et puis mon beau-frère et sa femme sont de bonnes gens, on s’entend bien en famille, on se voit tous les jours, on a toujours quelque chose à se dire, quelque souvenir de là-bas à rappeler... Mais vous ce n’est pas de même... Enfin, mon garçon, pour tout dire en un mot, je viens vous inviter à souper demain avec nous.
--Je vous remercie bien, monsieur Pillot, balbutia Yves, mais...
--Il n’y a pas de mais..., il ne faut pas à votre âge vivre comme un ours; on se fait des idées noires, on devient sombre et morose avant le temps. C’est très bien d’être rangé et travailleur, mais un petit moment de délassement honnête, de temps à autre, ne fait que du bien à la santé et même à la besogne; on a plus de cœur pour s’y remettre après...
--Certainement j’aurais un grand plaisir à passer la soirée avec vous... Seulement...
--Seulement quoi?
--Je suis devenu si sauvage... Et Mlle Jeannette...
Le père Pillot eut un gros rire.
--Ah! Mlle Jeannette, avez-vous peur qu’elle vous mange? Est-ce qu’elle ne sait pas ce que c’est qu’un colon? On n’a pas des habits comme les beaux messieurs et les belles dames qui vont à la musique sur l’Arquebuse[32], bien sûr, mais qu’est-ce qu’on en ferait ici? et puis vous avez tout ce qu’il vous faut pour être bien mis, ce n’est donc pas cela qui vous arrête; et quant à être sauvage, voilà justement la chose à éviter. Dans des pays comme ceux-ci, on oublierait vite tout ce qu’on a été si on ne se tenait pas un peu. Toute la semaine, je tracasse comme un autre avec mes pantalons de coton et ma blouse annamite! mais le dimanche, j’aime bien à être rasé de frais et à mettre un veston de coutil bien repassé. Eh bien! est-ce décidé? venez-vous, oui ou non?
[32] Très belle promenade à Dijon.
--Oui, monsieur Pillot, dit Yves un peu confus de s’être tant fait prier, je viendrai; je vous remercie de tout mon cœur de votre bonté;--et il serra énergiquement la main de son visiteur.
--Bon! bon! je savais bien qu’il fallait vous secouer. Je connais la jeunesse, toujours extrême dans ses idées. On fait cinquante folies, ou bien on vit comme un loup. Mais bonsoir! à demain, à six heures, et apportez-moi un bel appétit...
On n’a maintenant que l’embarras du choix entre les boutiques de coiffeurs à Haï-phong; mais, en 1878, l’embarras était tout opposé. Yves, fort soucieux de sa toilette pour une occasion aussi solennelle qu’un dîner en ville, se mit à la recherche d’un figaro. Il finit par découvrir dans la grande rue Chinoise[33] un jeune Français qui alignait sur une table de bambou, devant sa paillotte, une demi-douzaine de fioles de vinaigre de Bully et même d’eau de Lubin, autant de boîtes de savon et quelques cravates d’un goût plus ou moins irréprochable. Un client était un oiseau rare, aussi M. Arthur Cabassis se montra-t-il aussi bavard qu’officieux. Il raconta au silencieux Breton tous ses déboires et comment il s’était embarqué pour faire fortune avec une pacotille de parfumerie extra-fine (selon lui),--comment il n’avait eu que des misères dans ce pays de malheur où il n’y avait rien à faire pour un élève du Grand Léonidas Lestoupez, le premier coiffeur de Marseille, c’est-à-dire du monde entier,--comment il avait dépensé pour vivre et s’installer tout le petit héritage de son oncle Isidore, et qu’il ne lui restait plus qu’à se jeter dans le Song-tan-Back[34] à moins que... et d’un air plein de sous-entendus il laissa sa phrase en suspens.
[33] La rue commerçante d’Haï-phong.
[34] Cours d’eau qui passe à Haï-phong.
Mais Yves n’était pas d’humeur à provoquer les confidences. Voyant cela, M. Arthur poursuivit...
--A moins que la chance tourne! Un bon mariage peut me remettre à flot. Il y a votre voisine, Mlle Jeannette Pillot, une jolie brunette, ma foi!
Les noirs sourcils d’Yves se contractèrent.
--Qu’est-ce que je vous dois? dit-il d’un ton rogue.
--Ce sera une demi-piastre pour la coiffure, autant pour la cravate, et autant pour le mouchoir puisqu’il est chiffré,--ça fait une piastre et demie.
--Peste! comme vous y allez!--Je ne m’étonne plus si vous ne faites pas d’affaires. Quand on écorche la pratique, elle crie, elle s’exécute, et ne revient plus.
Il jeta 7 fr. 50 sur le coin de la table et partit comme un trait.
«Il n’est pas aimable,--le jeune homme,--dit le bel Arthur en frisant sa moustache d’un geste prétentieux. Et fier comme Artaban! se mêler de me donner des conseils! à moi! Un méchant gargotier qui ne devrait parler que de ses casseroles! Son argent est bon tout de même, il arrive bien à propos pour remplir mon porte-monnaie. Bah! ma journée est faite, je n’ai pas besoin de rester ici à me griller, je vais rentrer mon bibelot, aller dire deux mots à la bière du père Pillot, et faire la partie de Simounin à qui je dois une revanche.»
Arthur Cabassis était un de ces colons amateurs qui se plaignent de tout et de tout le monde, à qui rien ne réussit: commerce, industrie, agriculture, parce qu’ils ne font rien pour amener le succès. Ils partent étourdiment, à l’aventure, sans s’être renseignés, sans s’être préparés à la rude vie de pionniers. Ignorants, vaniteux, entêtés, ils s’imaginent que le monde entier est fait comme leur petite ville, et quand la réalité vient les désabuser et les éclairer, au lieu d’ouvrir les yeux, de se rendre compte des choses et des circonstances, et d’en tirer le meilleur parti possible, ils préfèrent maudire le sort et se laisser aller à la dérive.
Au bout de quelques années, parfois de quelques mois, leurs ressources sont épuisées, leur santé compromise par les fatigues, les privations... ou les excès; ils meurent d’anémie, ou sont rapatriés par les soins du Gouvernement;--tristes épaves de la vie coloniale, contre laquelle leur insuccès ne prouve rien d’ailleurs...
A six heures sonnantes, M. Kerhélo franchissait le seuil de la _Nouvelle-France_. Il était beau comme un astre, avait repris toute sa bonne grâce, et sauf un peu d’embarras, rappelait Yves d’autrefois, le gentil compagnon de M. Émile Gerbier. La famille Pillot l’accueillit avec une si franche cordialité qu’il se sentit tout de suite à l’aise et contribua pour sa part à la gaîté de la petite fête.
Le dîner était plantureux et excellent; le père Pillot tira du fin fond de ses armoires une bouteille de vieux mâcon que la traversée avait respecté. Le café apporté de Moka même par M. Royer, l’interprète, était exquis, et le choum-choum couronna dignement le régal. Yves, qui avait une fort jolie voix, chanta deux noëls bretons, M. Royer, des noëls normands; mais le triomphateur de la soirée fut le père Pillot, qui alla chercher dans ses souvenirs de vieux noëls bourguignons pleins de verve et de bonne humeur. Il les disait d’une manière si drôle, avec des airs, des gestes, des éclats de voix si amusants, qu’il mit tout son monde en joie, et à minuit bien passé, on répétait encore en chœur les refrains du temps jadis. Jeannette avait préparé du vin chaud, précaution indispensable pour braver l’air humide de la rivière, et après qu’on y eut fait honneur, on se sépara gaîment en se disant: «au revoir.»
XVII
--Quel temps étouffant, voisin Kerhélo! on suffoque! Il n’y a pas un souffle d’air, et quelle chaleur!--trente-quatre degrés, à l’ombre,--dit le père Pillot en regardant le thermomètre pendu au-dessus du comptoir.
--J’en ai bien trente-neuf dans ma paillotte, répondit Yves, peut-être quarante, elle est moins grande que votre café, l’air s’y renouvelle moins aisément. Je n’ai pas fait grande cuisine aujourd’hui, tout se gâte, par ce temps orageux, et d’ailleurs personne n’a le courage de se promener ni même de manger.
--Pour moi, j’ai déjeuné avec une tasse de café noir et un croûton de biscuit, reprit M. Pillot, et je n’ai de cœur à rien. Jeannette est chez sa tante, elle passe là tout son temps depuis la naissance de sa filleule; vous savez comme elle est! Elle soigne la mère, elle dorlote le poupon, elle range la maison, elle fait marcher le ménage au doigt et à l’œil. Pendant ce temps-là, je suis seul au logis, et ce n’est pas gai!--Ouf! ouf!--ouf! et le bon homme s’éventait avec son large chapeau de paille annamite.
--Ça ne sert à rien de s’éventer par un temps pareil, dit philosophiquement Yves, c’est de la chaleur qu’on rabat sur soi. Mais voyez-vous ces nuages là-bas comme ils s’amassent? Eh! on dirait que le vent se lève.
--Ce ne serait pas trop tôt! on me trouvera mort sur la porte de la _Nouvelle-France_ si cette chaleur-là continue.
--Comme Théodore Meunier, qu’on a ramassé ce matin sur le quai.
--Bah! Meunier est passé de vie à trépas? d’une insolation alors?
--Et puis de trois verres d’absinthe qu’il avait bus coup sur coup, pour se rafraîchir, disait-il.
--Il a été rafraîchi pour de bon. C’est tout de même bien triste de mourir comme ça tout de suite, sans avoir le temps de se reconnaître, et si loin des siens. Vous êtes donc allé en ville ce matin?
--Oui, j’avais une commission pour Midan, l’employé des ponts et chaussées. Il est ici maintenant, et bien installé dans une paillotte neuve, solidement amarrée avec des liens de rotin retenus par des piquets.
--Oui, crainte des typhons; vous auriez dû en faire autant à la vôtre qui est isolée et offre de la prise au vent.
--Je regrette de ne pas l’avoir fait quand je l’ai construite. Tous les jours, je me dis qu’il faut m’y mettre, et puis vous savez comme je suis occupé; le temps passe, et les choses restent comme elles sont.
--Oui, le temps passe! voilà bientôt six ans que je suis arrivé avec ma pauvre femme. Jeannette avait quinze ans, elle court sur ses vingt et un...
--Et moi, il y a trois ans que j’ai débarqué là-bas, un beau soir de juin, avec une demi-piastre pour tout avoir.
--Et aujourd’hui, vous êtes à la tête d’un bon petit établissement.
--Qui grandira, j’espère...
--Vous faites bien vos affaires, vous avez de l’argent de côté; ce n’est pas comme Durand le marchand de liqueurs qui n’a pas tenu douze mois, et Arthur Cabassis, le coiffeur de la rue Chinoise qui est parti en laissant des dettes de tous les côtés. Il m’a fait perdre une vingtaine de piastres, cet animal-là.
--Durand buvait son fonds, et Cabassis est un écervelé, joueur et paresseux. On n’arrive à rien sans peine, ici comme ailleurs, ici plus qu’ailleurs même. Mais sentez-vous comme le temps changé depuis un instant? le vent s’est levé; il souffle du nord.
--Du nord! de l’est plutôt, je le sens sur ma joue droite.
--Ma foi, on le croirait du midi; voyez-vous comme le drapeau de la caserne flotte? Bon! le voilà revenu au nord.
--Et la pluie commence.
--Je rentre chez moi, j’y ai à faire. Bonjour monsieur Pillot.
--Bonjour, Kerhélo.
Yves, aidé de son boy, s’empressa de mettre à couvert son étalage et ses fourneaux, et n’ayant pas de besogne pressée pour l’instant, se mit à regarder tomber la pluie; c’était une occupation peu divertissante, mais un lourd malaise pesant sur lui le rendait nerveux et incapable de tout travail suivi. Il décrocha son surtout ciré, s’en enveloppa et retourna à la _Nouvelle-France_ demander si l’on n’avait pas besoin de ses services pour quelque coup de main d’extra; mais là aussi, tout le monde était à la somnolence et au farniente, jusqu’à Jeannette elle-même, qui, étendue dans une berceuse de rotin, jouait nonchalamment avec la longue queue de son joli chat gris[35]. Quant au père Pillot, debout devant son baromètre, il considérait d’un air soucieux la colonne de mercure, arrêtée au plus bas de l’échelle.
[35] Les chats annamites, doux et gracieux, ont une queue très longue.
--Savez-vous ce que ceci nous annonce? dit-il, en tapotant du bout de son gros doigt sur le tube de verre. Un typhon, et pour bientôt, pour ce soir peut-être.
--Croyez-vous? la pluie semble diminuer.
--Mais le vent souffle!...
--J’ai tout fermé chez moi, je ne risque rien, ce n’est pas la première fois qu’un typhon passe sur ma paillotte.
--Celui-ci sera fort, écoutez...
Une sorte de grondement continu rugissait sourdement, et l’averse recommençait.
Il plut toute la nuit, et le lendemain matin, le jour naissant éclaira un ciel gris, chargé de lourdes nuées, rayé obliquement par les ondées que le vent chassait avec une violence toujours croissante. Par instants, une rafale furieuse balayait le sol, emportant dans son tourbillon tout ce qu’elle rencontrait sur son passage et les murs frêles des paillottes tremblaient sous son brutal coup d’aile.
A mesure que la matinée avançait, le ciel s’obscurcissait davantage; une sorte de crépuscule sombre enveloppait la ville d’une teinte sinistre, la pluie et le vent faisaient rage. A midi, le typhon était dans toute sa grandiose horreur, la tempête éclatait en hurlements sauvages, entrecoupés de sifflements, de roulements de tonnerre, de coups sourds et redoublés. Parfois quelques minutes d’accalmie se produisaient, il semblait que l’ouragan fît provision de nouvelles forces. Alors, quand il reprenait, c’étaient des catastrophes soudaines, brusques, irrésistibles; les toits des paillottes, enlevés comme des plumes, allaient tomber cent mètres plus loin; les constructions en planches, disjointes en une seconde, s’écroulaient ou couvraient l’espace de leurs débris dispersés. On voyait çà et là courir quelque être humain affolé, le visage meurtri par les grains de sable que le vent incrustait dans la peau, cherchant un abri et ne le trouvant que pour le perdre un instant après.