Part 3
Un canot va porter le courrier à terre; j’en profite pour faire un paquet de toutes les feuilles que j’ai écrites depuis Aden et te les envoyer. Tu vois que ton frère devient un fameux écrivain. Je dois ma science en littérature (vois comme je sais faire de belles phrases maintenant!) à ce bon M. Gerbier, qui depuis que je lui ai repêché son portefeuille est plein de bontés pour moi. Toutes les fois que j’ai quelques heures de libres, il me fait venir près de lui pour travailler; il m’apprend le français, l’anglais, un peu d’histoire et de géographie, et aussi l’arithmétique. Il m’a même dit, l’autre jour, que je faisais beaucoup de progrès et que, si le métier de mousse ne me va pas, il me fera entrer dans les bureaux de son père, comme petit employé. Tu penses bien que j’aime mieux cela que de servir les maçons ou de carguer des voiles. Je suis donc plein d’espérance et de courage. En attendant mieux, je ne néglige pas la besogne du bord. Je vois bien que le capitaine Simon est content de moi parce que, de temps en temps, il me tire l’oreille,--si fort qu’il me fait crier,--mais ça me fait plaisir tout de même. Il faut que je termine ma lettre, car nous allons partir dans un moment. Je t’embrasse très vite, très fort, et je te prie de présenter mes respects à Mlle Martineau.
Surtout n’oublie pas mes amitiés pour Alain.
Yves Kerhélo.
NOTES DE VOYAGE
Je n’ai pas vu Suez de près, car j’étais resté dans le canot avec le capitaine. Aussi ne puis-je t’en faire une longue description.
La ville s’étend au milieu d’un vaste désert de sable, au pied de grandes montagnes tristes et dénudées. Le mont Sinaï, si célèbre dans l’histoire des Hébreux, s’aperçoit quand on entre dans la mer Rouge. Je ne sais pourquoi on l’appelle la mer Rouge. Ce n’est sûrement pas la couleur de ses eaux qui lui a fait donner ce nom, car elles sont d’un beau vert d’émeraude. Les bords, c’est du sable, et toujours du sable, jusqu’à ce qu’on approche du détroit de Bab-el-Mandeb. Nous avons rasé de très près l’île de Périm, roc absolument aride où les Anglais ont une garnison qui change tous les trois mois. Le manque d’eau et la chaleur y rendent la vie intolérable. Les hommes deviendraient fous s’ils y restaient plus longtemps.
De Périm à Aden, la côte est très pittoresque; elle est formée par des montagnes rocheuses fort élevées et découpées d’une façon tout à fait bizarre. Nous sommes arrivés le 16 au soir à Steamer-Point, qui est le port d’Aden; il faisait un clair de lune magnifique, et M. Gerbier a voulu descendre à terre pour aller voir Aden. Il a demandé au capitaine la permission de m’emmener, et comme celui-ci a des affaires qui le retiendront à Steamer-Point toute la journée de demain, il y a consenti; tu penses si j’étais content! Nous voilà partis tous deux dans une bonne voiture, marchant au galop de deux chevaux vigoureux. Au bout d’une demi-heure de ce train-là, nous arrivons à une porte fortifiée gardée par des Anglais. M. Gerbier leur a si bien parlé qu’ils nous ont laissé passer et nous entrons dans un défilé de dix mètres de large, entre des rochers à pic de cinquante mètres de haut, au moins. Il m’a semblé d’abord qu’il y faisait très noir; peu à peu mes yeux se sont habitués à l’obscurité et j’ai commencé à distinguer sur le bord de la route des masses grisâtres qui étaient des maisons. A la sortie du défilé nous étions devant Aden. Une petite ville toute blanche, sous les rayons de lune, des constructions basses et carrées à un seul étage, s’étendant sur une plaine entourée de tous côtés par des collines rocheuses très hautes. On nous a dit que, pendant le jour, ces rocs taillés à pic renvoient la chaleur comme les parois d’un four. Il n’y a ni source, ni rivière à Aden. Pour donner de l’eau à la ville, on a construit de vastes réservoirs qui se remplissent pendant la saison des pluies et peuvent contenir la provision d’eau pour trois ans. Nous avons été les voir le matin après avoir passé quelques heures à dormir à l’hôtel. On a profité, pour les établir, d’une sorte de crevasse très évasée, creusée contre deux immenses rochers, dont la pente est telle, que toute l’eau qui tombe sur les rochers voisins la suit et vient s’écouler au pied. Pour l’empêcher de se perdre et créer ainsi une sorte de bassin, on a cimenté les parois du rocher et construit, du côté qui regarde la ville, une énorme digue en maçonnerie.
Nous avons déjeuné à Steamer-Point. M. Gerbier a eu la bonté de me faire déjeuner avec lui. J’étais d’abord un peu embarrassé; il y avait sur la table un tas de choses que je n’avais jamais vues et dont j’ignorais l’usage, car le service de la table dans un hôtel anglais ne ressemble pas à la gamelle de la _Vendée_, mais je me suis souvenu de nos repas chez Mlle Martineau, et comme elle nous apprenait à nous bien tenir et à manger convenablement.--Pour le reste, c’est-à-dire pour les choses nouvelles, j’ai regardé faire M. Gerbier et j’ai tâché de faire comme lui, le moins maladroitement possible.
Nous sommes revenus à bord vers une heure et nous avons trouvé le bateau entouré de petites pirogues creusées dans un tronc d’arbre et montées par des enfants indigènes qui criaient comme des mouettes. Je ne comprenais pas d’abord ce qu’ils disaient; c’était: _A la mer! à la mer! dgita! dgita!_ (jette), et puis ils piquaient une tête, plongeaient et remontaient dans leurs pirogues.
M. Gerbier qui connaissait leurs talents a jeté une petite pièce blanche de monnaie du pays valant environ 20 centimes. Aussitôt une douzaine de gamins couleur de bronze se précipitent pour la rattraper pendant qu’elle coule; et voilà des batailles, des empoignées à trois ou quatre mètres sous l’eau... on les voyait très distinctement, la mer étant d’une limpidité extraordinaire. Le vainqueur, revenu enfin sur l’eau, a montré sa pièce d’un air triomphant et l’a fourrée dans le coin de sa bouche, tout prêt à recommencer un nouveau combat.
A trois heures, la _Vendée_ appareillait, et nous nous sommes dirigés entre Socotora et Guardafui. Là nous avons pêché un requin. Oh! la vilaine bête avec son immense gueule, presque sous le ventre, et ses dents tranchantes qui vous coupent une jambe ou un bras en une seconde. Brrr..., cela fait frémir rien que d’y penser! On n’ose pas se baigner en mer à cause de ces gaillards-là, qui vont après le navire comme les mendiants de chez nous, après les enterrements. Pour les prendre, on jette à la mer un _émerillon_[12] fixé solidement au bout d’une chaîne et amorcé avec un gros morceau de lard. Le requin happe tout avec avidité, le croc s’engage dans ses entrailles, on laisse filer la chaîne et le monstre suit le bateau en faisant des bonds, des soubresauts si violents que l’eau de mer rejaillit jusqu’au bordage. Quand il a épuisé ses forces, on le hale sur le pont; mais il faut avoir la patience d’attendre qu’il soit bien mort ou, au moins, mourant. Le nôtre ne l’était qu’à moitié, il donnait encore des coups de queue terribles. On l’a éventré et dépecé; nous avons fait la soupe avec des morceaux de sa chair; ce n’était pas un régal, tant s’en faut! On a gardé la peau qui est très résistante et sert à confectionner beaucoup d’objets utiles.
[12] Hameçon très fort.
Le 19 nous avons passé devant le cap Guardafui, et nous sommes entrés dans l’océan Indien. Le 25, nous avons vu à quelque distance les îles Laquedives et Maldives. Le 27, nous étions au sud de Ceylan, les 28, 29, 30 rien que le ciel et l’eau; le 31 au soir, un feu a brillé à l’horizon, c’était celui du phare qui s’élève à la pointe nord de Sumatra. Le lendemain nous entrions dans le détroit de Malacca. Oh! que c’est beau à voir! on ne se lasse pas de regarder! Du côté de la Malaisie, d’immenses forêts, couvrant les montagnes, descendent jusqu’à la mer. Sur les eaux, flottent des troncs d’arbres, des branchages, des lianes et même des îlots mouvants qu’ont formés les mousses, les gazons, les herbes détachées du rivage: des milliers d’oiseaux, fatigués sans doute d’avoir traversé la mer des Indes, s’y reposent. De loin en loin, on voit, au milieu de la verdure, des groupes d’habitations, ou, sur quelque petit promontoire, un phare entouré d’une haute muraille comme une forteresse. M. Gerbier m’a expliqué que ces murs sont faits pour défendre les gardiens contre les tigres, très nombreux dans ce pays-là. Il m’a, à ce propos, raconté une histoire très drôle arrivée à un de ses amis, employé des postes. Ce jeune homme, le jour même de son arrivée à Saïgon, était allé vers deux heures de l’après-midi à l’estacade pour chercher un canot et s’amuser à faire un tour de rivière. En approchant de l’appontement, il aperçoit une énorme masse étendue en travers. C’était un tigre qui dormait au soleil le plus paisiblement du monde. Le voyageur n’eut garde de le troubler; pris d’une terreur folle, il s’enfuit à toutes jambes et courut s’enfermer dans sa chambre à l’hôtel.
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_3 avril._--Depuis hier, nous naviguons dans les eaux de Singapoor. Notre bateau suit des petits canaux qui font mille détours, passe entre des îles parées d’une végétation splendide; il y a là des arbres, des fleurs dont je n’ai jamais vu les pareils. Je suis dans l’émerveillement. Et quel beau temps! quel beau ciel! quelles belles vagues claires et vertes!...
Demain, nous serons dans la mer de Cochinchine, et dans quelques jours à Saïgon.
Mes notes cessent ici, car mon voyage maritime est presque terminé.
X
A M. Alain Le Pennec, chez M. Le Pennec, charpentier à Fouesnant (Finistère).
Saïgon.
Mon cher Alain,
C’est toi que je charge cette fois-ci de donner de mes nouvelles à Corentine; elle n’en sera pas jalouse, car elle sait bien quel ami tu es pour moi. Je te rends bien ton amitié, va! Je pense tous les jours à toi, et plus d’une fois par jour. Quand je vois quelque chose d’intéressant, je me dis tout de suite: Ah! si Alain était là! Mais comme tu n’y es pas, je veux que de loin tu puisses voir par mes yeux, autant que possible, ce pays si différent de notre Bretagne. Il est six heures du matin, nous sommes à dimanche, tu n’en es encore qu’à samedi. Nous avons vu le soleil sept heures avant toi. Pendant que je t’écris, tu dors à poings fermés sur ta couette de balle; quand tes yeux s’ouvriront, ils verront la grande cheminée avec son banc, le coffre et l’armoire, et par la petite fenêtre, les poiriers du courtil tout couverts de fleurs blanches. Les miens pour l’instant regardent les rizières verdissantes, les palétuviers baignant leurs racines dans l’eau boueuse de la rivière, et les bosquets de bambous et de palmiers entourant les petites cases rouges à toits de chaume. C’est qu’il y a plus de la moitié du monde entre toi et moi, et le soleil nous montre sa face rayonnante bien longtemps avant qu’il se lève sur la France.
Hier nous sommes entrés dans la rivière de Saïgon; il faut la remonter pendant quatre-vingts kilomètres pour arriver à la capitale de la Cochinchine; elle coule entre des berges basses qui, sans cesse, s’écroulent, et, délayées dans l’eau, lui fournissent de la vase dont celle n’a certes pas besoin. A Saïgon même, il n’y a pas de quais à cause du peu de solidité de la rive[13].
[13] Dans tout ce qui va suivre il faut remarquer que le récit dépeint l’Indo-Chine il y a vingt ans; ce n’est que dans les derniers chapitres qu’il parlera de choses contemporaines.
A peine notre bateau était-il mouillé, que nous avons été entourés d’une foule de petits sampans, c’est-à-dire de petites barques du pays qui venaient chercher des passagers pour les transporter à terre.
M. Gerbier étant très pressé d’aller voir son père, n’a pas voulu attendre un des canots du bord; il est donc descendu dans un sampan et m’a pris avec lui à ma grande joie.
Imagine-toi une barque assez longue avec une voile en paille, oui, en paille tressée comme un paillasson, et deux petites plates-formes, l’une à l’avant, l’autre à l’arrière. Sur celle de devant se tenait un homme qui faisait marcher la barque avec un seul aviron; sur celle d’arrière, sa femme manœuvrait un autre aviron, et, tout en le maniant, elle dirigeait très adroitement le gouvernail avec son pied. Sous un toit de paille, une _paillotte_, comme on dit ici, dans un petit espace de deux mètres de large, sur trois mètres de long environ, était blottie toute sa nichée. Ils étaient là dedans, je ne sais combien d’enfants de tous les âges et de toutes les tailles; on ne voyait que des têtes; pour les bras et les jambes, je ne sais vraiment pas où ils avaient pu trouver de la place pour se loger. Les sampans--comme chez nous les barques--servent à une foule d’usages. On y fait la pêche; on y transporte des personnes, des animaux, des pierres, des briques, du riz, du sel, des légumes, des poteries, enfin tout ce qu’on veut envoyer d’un endroit dans un autre. Comme il n’y a que peu de routes, pas du tout de chemins de fer[14], et, qu’au contraire, les cours d’eau (qu’on appelle _arroyos_) abondent, il est bien plus facile de se servir de barques que de voitures et de chevaux pour les transports. M. Gerbier, qui a beaucoup voyagé, m’a dit qu’en Hollande et à Venise, il en était de même. Les _treschuyten_ et les _peate_[15] sont les sampans européens.
[14] Yves écrit en 1872.
[15] Le treschuyt est le bateau hollandais, la peata le bateau vénitien.
Aussitôt débarqué à Saïgon, nous avons couru chez M. Gerbier père. Il habite un petit hôtel tout près de son chantier.
Pendant que M. Émile était avec sa famille je suis resté à l’attendre tout en regardant travailler les ouvriers, qui sont pour la plupart des gens du pays. Au bout d’un quart d’heure, environ, un domestique est venu me chercher pour me conduire auprès de M. Gerbier. J’étais un peu intimidé, mais la vue de son fils qui se tenait près de lui, l’air tout joyeux, m’a donné de l’aplomb. Ces messieurs ont été excellents pour moi et m’ont dit de revenir les trouver demain vers dix heures du matin. Ce soir, je suis retourné à bord de la _Vendée_ que je ne quitterai pas sans regret, car j’aime beaucoup le capitaine Simon.
Adieu, mon brave Alain, je suis ton ami pour la vie.
Yves Kerhélo.
XI
Sur le pont de la _Vendée_, Yves, le béret à la main, son petit sac posé à côté de lui, se tenait debout devant le capitaine Simon, et, très ému, lui faisait ses adieux.
--Je suis content de toi, mon garçon, et te donne bien volontiers le certificat que tu me demandes, disait le capitaine. Je regrette de ne pouvoir te garder, mais tu es trop avisé pour te condamner à faire toute ta vie le métier de matelot, et puisque M. Gerbier t’offre une bonne position qui peut t’ouvrir un joli avenir, n’hésite pas, accepte-la tout de suite. Voilà ton billet de cent francs, prends garde de le perdre ou de le laisser voler, et voilà aussi une pièce de vingt francs que je te dois bien pour le service que tu m’as fait à bord. Maintenant, une bonne poignée de main. Allons! c’est de tout cœur, de ton côté aussi bien que du mien; voici tes papiers, ne les perds pas. Bonne chance, et n’oublie pas le capitaine Simon.
Et le rude marin se moucha bien fort,--si fort qu’il en devint cramoisi,--pour ne pas laisser deviner que ses yeux s’étaient tout à coup trouvés humides, ce qui sied mal à un capitaine au long cours.
Yves, le cœur un peu gros, mais l’esprit fort en éveil, à son ordinaire, prit congé de ses camarades de bord, portant sur son dos le sac qui contenait toute sa chétive garde-robe, il sauta dans un sampan et, de nouveau, se dirigea vers cette ville de Saïgon qu’il avait vue l’avant-veille en compagnie de M. Gerbier.
Il était sept heures du soir, le soleil s’enfonçant à l’horizon, dans une sorte de nuée poudreuse, jetait sur les rizières des reflets rougeâtres; les buffles rentraient du labourage[16], hideux avec leurs gros yeux farouches, leurs ventres énormes souillés de boue, leur pelage couleur de cendre. Très doux avec les gens du pays, ces bêtes colossales ont l’horreur des étrangers et l’on court de véritables dangers en passant près d’eux. Le matin surtout, quand, au lever du jour, on ouvre les barrières du parc où ils sont renfermés pendant la nuit, ils se précipitent avec fureur, tous ensemble, écrasant tout ce qui se trouve sur leur passage. La troupe entière passe comme une trombe, faisant voler la poussière sous les sabots qui piétinent le sol. Il n’y a pas de force humaine qui puisse résister à cet élan sauvage.
[16] Les troupeaux de buffles employés au dépiquage des rizières appartiennent non pas à des particuliers, mais à des villages en communauté et l’ordre des travaux est réglé par les anciens du pays, de façon que chaque rizière ait à son tour une part équitable du travail de ces formidables laboureurs. Le riz étant la grande richesse et la base de la nourriture dans l’Indo-Chine, il importe à tout le monde que sa culture soit prospère, et il n’y a ni rivalités ni contestations entre voisins. Quand la récolte est faite, on lâche dans les rizières les buffles qui arrachent les pieds de riz pour les manger. En très peu de temps le sol, débarrassé des racines, est tassé par leurs pieds et prêt pour l’irrigation. On inonde alors les rizières en ouvrant de petites vannes qui laissent pénétrer l’eau du fleuve ou des arroyos. Elle séjourne sur le terrain pendant une quinzaine de jours. Quand la terre détrempée n’est plus que de la boue, sur une épaisseur de quinze à vingt centimètres environ, on y repique les plants de riz. Ce sont presque toujours les femmes qui font ce travail assez pénible, car il oblige à passer des journées entières les jambes dans la vase et le corps constamment courbé. On ne se sert ni de bêches ni de plantoirs, il suffit de prendre dans la main quelques tiges de replant, puis on creuse la boue avec la main fermée, et on laisse le petit paquet d’herbes dans le trou ainsi creusé; Il se ferme de lui-même et emprisonne le replant; On espace les trous de 20 à 30 centimètres; les Annamites sont si habiles à aligner leurs plants qu’on les croirait tirés au cordeau. Quand la rizière est bien verdoyante, elle présente l’aspect d’un beau champ de blé; plus tard, elle se couronne de légers panaches de graines d’un joli effet.
Pour le moment, ils paraissaient fort paisibles et n’avaient pour conducteurs que de jeunes enfants, à demi nus, assis entre leurs deux cornes, ou allongés paresseusement sur leur vaste dos.
--Où vais-je gîter pour cette nuit? se disait Yves, en jetant un regard inquiet sur les paillottes d’aspect assez misérable qui s’alignaient le long des berges. Il n’y a pas là, il me semble, d’auberges comme à Concarneau, où, pour une pièce de vingt sous, on peut avoir bon dîner et bon coucher. Quant aux grands hôtels, ils ne sont pas faits pour un mousse de mon espèce. Et puis, si j’allais mal tomber, et me faire voler, et peut-être étrangler, par quelqu’un de ces petits diables à face brune, enjuponnés comme des femmes, que je vois accroupis devant leurs portes. Je sais ce que je vais faire! je vais aller au chantier, il y a sûrement du monde pour le garder; on me renseignera, je l’espère du moins.
En effet, il ne se trompait pas; un conducteur des travaux qui n’avait pas fini sa besogne, veillait encore dans le bâtiment destiné aux bureaux. Il reçut avec assez de bienveillance le jeune garçon.
--J’ai ton affaire, lui dit-il, et tu ne pouvais mieux tomber; mon beau-frère tient tout près d’ici une auberge pour les ouvriers, tu seras là très bien. Vas-y de ma part, ou plutôt, attends; je vais te conduire moi-même, voilà que j’ai terminé mes comptes.
Yves le remercia avec effusion, et le suivit. Au bout de cinq minutes, ils arrivèrent devant une maison d’assez médiocre apparence, bâtie en briques noires faites avec de la vase séchée au feu. Un toit de tuile, porté sur des charpentes vermoulues dont le bout se relevait au coin et, en haut du toit, une crête bizarrement découpée indiquaient une maison chinoise. Elle était habitée par le beau-frère et la belle-sœur du contremaître, qui en avaient fait un cabaret avec logements au-dessus, rien de plus. Yves leur fut présenté et s’arrangea avec eux pour une chambre ou plutôt un petit galetas sous le toit à raison de 1 piastre 50 cents[17] par semaine. Puis, pensant qu’il serait convenable de reconnaître la complaisance du contremaître par une politesse, et aussi de se mettre bien avec lui, il lui offrit de prendre quelque chose.
[17] Environ 7 fr. 50. On compte dans tout l’Extrême-Orient par piastres et cents (prononcez sènnts). La piastre est censée valoir cinq francs et se divise en cent _cents_,--mais elle suit le cours de l’argent et sa valeur varie de 4 fr. 50 à 3 fr. 80.
--Très volontiers, dit celui-ci. Jacques, donne-nous une bouteille de ta fameuse bière; M. Kerhélo ne sera pas fâché de faire connaissance avec.
[Illustration: Ils arrivèrent devant une maison de médiocre apparence.]
Monsieur Kerhélo! Jamais Yves n’avait entendu rien de pareil de sa vie. Il devint tout rouge de plaisir et pour se montrer digne du brevet de gentleman qu’on lui accordait, invita l’hôtelier à prendre sa part du régal, puis il se fit servir à souper, mangea de bon appétit, souhaita le bonsoir à ses hôtes et monta dans son grenier où il dormit d’un profond sommeil jusqu’au lendemain matin.
Aux premiers feux du jour qui pénétrait difficilement à travers le papier huilé tendu sur sa petite fenêtre, il se mit sur son séant, se frotta les yeux, tout étonné de ne pas se trouver dans son hamac à bord de la _Vendée_ et regarda autour de lui: la pièce où il avait passé la nuit, sorte de galetas sans plafond autre que le toit, n’était meublée que de sa couchette, d’une chaise boiteuse et d’une table éclopée. Il n’y avait pas même de cuvette et de pot à l’eau.
Il se leva, s’habilla, descendit dans la cour où quelques ablutions à la pompe complétèrent sa toilette du matin; puis il entra dans la salle basse. Elle était déjà remplie d’une foule bigarrée: ouvriers européens à la figure bouffie et pâle, décolorée par l’anémie; marins à face bronzée, au parler brusque, aux gestes énergiques; soldats en tenue de campagne, matelots anglais, moroses et revêches; Annamites vêtus de coton bleu ou brun, avec de grands chapeaux coniques; Chinois corrects et actifs avec leur mine rusée, leurs yeux bridés, leurs lèvres minces, leur teint jaune, et la longue tresse noire, moitié soie, moitié cheveux, qui leur pend presque jusqu’aux talons.