Part 11
--Nous pouvons être reconnus par nos familles, rencontrer des colonnes françaises, lui dit-il, tant qu’il y a de la vie, il y a de la ressource, Il eût ajouté sa phrase favorite: «Nous sommes sous la vague, nous en sortirons», si son compagnon eût pu en saisir le sens.
Celui-ci se laissa persuader, et, en geignant bien fort, finit par tremper le pinceau dans le noir liquide et écrire: 1º l’engagement demandé; 2º une lettre à sa femme racontant ses malheurs et les exigences de son persécuteur. Yves fit de même, et, quelques instants plus tard, deux pirates, montés dans un sampan, emportaient leur correspondance.
La journée se passa sans trop de misères. Les deux prisonniers reprenaient confiance en voyant qu’on ne les maltraitait pas et que même on leur laissait une sorte de liberté relative. Évidemment ils étaient considérés comme de précieux objets d’échange et leur vie n’était point menacée. Le soir, on leur fit la gracieuseté d’un souper très confortable auquel les provisions d’Yves avaient largement contribué. Tout en soupirant le brave Chinois y fit honneur.
--Y en a beaucoup, ça bon manger, dit-il, pas tout laisser méchants pirates moi...
Et il acheva le reste du poulet.
Contre l’habitude ordinaire des Annamites, le sampan marche toute la nuit. Elle fut très pénible pour Yves, cette longue nuit passée dans l’atmosphère étouffante de la paillotte où il avait été de nouveau enfermé et étroitement gardé. Ne pouvant s’étendre, à demi couché, à demi assis sur des caisses, des sacs, des paniers, il changeait sans cesse d’attitude sans trouver le repos.
Un peu avant le lever du soleil, la barque quitta les arroyos et déboucha dans le Cua-Cam, qu’elle traversa rapidement pour s’engager dans une série de canaux intérieurs, la plupart complètement déserts. Cette seconde journée fut en tout pareille à la précédente. Avec le jour, les prisonniers furent laissés libres d’aller et venir dans le sampan. Ils n’avaient d’ailleurs à se plaindre ni de mauvais traitements de la part de leurs gardiens, ni du manque de nourriture.
Vers le soir, on arriva au pied de l’île des deux Songs, massif montagneux à l’entrée du _Song-Kin-Tay_. C’est un repaire de pirates, et le _dot Van_[52] y avait son principal dépôt. Le sampan vint donc atterrir auprès d’une sorte de caverne, moitié naturelle, moitié creusée de main d’homme et défendue par d’épais fourrés qui en masquaient l’entrée. C’est là que les hommes allaient décharger leur butin. Ils commencèrent par lier leurs prisonniers de façon à leur ôter toute possibilité de s’échapper, puis ils procédèrent d’une façon très méthodique au déménagement de la paillotte. Le Chinois se serait arraché les cheveux, si sa queue avait été à sa portée, et si ses mains n’avaient été garrottées. Yves restait silencieux. A quoi bon des cris et des emportements?
[52] Chef de bande.
Il méditait un plan d’évasion, plan hardi, téméraire même, et qui demandait, pour réussir, le concours de circonstances presque invraisemblables, sinon impossibles.
Vers le matin du troisième jour, le sampan, allégé de presque toute sa cargaison (on n’y avait laissé que deux ou trois caisses et la malle d’Yves, que le chef avait voulu garder), marcha plus rapidement, et, au soleil couchant, sous une pluie battante, arriva dans la baie d’Along. Yves avait bien souvent entendu vanter ce merveilleux paysage; il lui parut sinistre. Les rochers gris, sortant de la mer en masses colossales, en tours crénelées, en piliers rongés à la base semblaient appartenir à un cimetière de géants. Leurs ombres bizarres faisaient de grandes taches noires où le sampan entrait tout entier pour en ressortir l’instant d’après. Il se glissait entre de sombres colonnades, contournant parfois quelque îlot montagneux, rasant les pics inaccessibles dont une demi-obscurité exagérait les proportions. Ces aspects fantastiques, ces noirs fantômes s’élevant du sein des flots, ce silence, cet horizon voilé de brume saisissaient l’âme comme d’une impression surnaturelle et pesait sur elle comme un cauchemar.
Yves ne dormit pas plus cette nuit-là que les autres. Vers le matin, pourtant, ses paupières appesanties se fermèrent, le sommeil le gagna, et pendant une heure ou deux, il oublia les angoisses de sa situation...
Lorsqu’il se réveilla, il ne put retenir un cri de surprise devant l’admirable spectacle qui s’offrait à ses regards.
Un soleil radieux, brillant dans un ciel du plus bel azur, faisait étinceler la crête des petites vagues et sa lumière, traversant les eaux transparentes, pénétrait jusqu’au sable du fond[53]. Les rochers découpaient hardiment leurs étranges silhouettes et leurs aiguilles de marbres gris. Quelques-uns, couronnés d’arbustes, enguirlandés de saxifrages, piqués de plantes grasses dans toutes les anfractuosités du roc, semblaient de gigantesques vases de verdure. Tout était vie, mouvement, lumière; de beaux oiseaux volaient à tire-d’aile, des poissons aux robes chatoyantes nageaient en troupes dans l’eau limpide, et, sur les rochers, des singes en gaieté se poursuivaient avec des cris stridents.
[53] La baie d’Along est remarquable par l’extraordinaire limpidité de l’eau de mer.
Le sampan, habilement conduit, évoluait contre les massifs rocheux avec une aisance singulière, et chaque instant amenait de nouvelles perspectives toutes plus variées et plus intéressantes.
Vers dix heures, on s’arrêta près d’un grand rocher fort escarpé, où une petite plage de sable se nichait entre deux pointes aiguës. Les pirates descendirent, allumèrent du feu pour faire griller leur pêche, et, mis de bonne humeur par la réussite de leur expédition, permirent au prisonnier de descendre à terre avec eux.
Ils semblaient d’ailleurs en pleine sécurité et ne remontèrent à bord que dans l’après-midi. Ils s’éloignèrent alors à quelques centaines de mètres du rivage, et, étendus sous la paillotte, se donnèrent le plaisir d’une sieste.
Elle avait duré une couple d’heures, quand un cri aigu tira brusquement les dormeurs de leur repos. En un clin d’œil, tous furent sur pied. Le chef, la figure enflammée de colère, debout sur l’avant, montrait le sud d’un geste éloquent. Yves regarda, ses yeux se voilèrent,... son cœur battit à rompre sa poitrine...
[Illustration: Le chef montrait le sud.]
A l’extrémité sud-ouest de la baie, sur l’horizon gris clair, un bateau français dessinait sa forme élégante, couronnée d’un léger panache de fumée!
C’était le salut, peut-être,... l’espoir certainement.
Mais qu’elle était loin cette petite canonnière venue pour faire la chasse aux pirates! Comment penser que dans ce labyrinthe inextricable, elle allait choisir et suivre une route la mettant face à face avec le sampan?
La nuit était claire et calme; les pirates, voulant éviter une lutte de vitesse où ils n’auraient pas eu l’avantage, étaient venus se cacher dans l’ombre épaisse projetée par la masse de rochers où ils avaient débarqué la veille. Yves restait libre de ses mouvements,--on avait jugé sa fuite impossible au milieu de ces rocs taillés à pic,--il se glissa doucement, lentement, jusqu’à l’arrière du sampan et s’y assit. Personne ne bougeait; les matelots, abrutis d’opium, dormaient d’un lourd sommeil. Avec des précautions infinies, il fit glisser sous lui une des longues planchettes posées sur les bords.--Il s’était assuré dans la journée que ni chevilles ni liens d’aucune sorte ne la retenaient.--Elle se déplaça sans bruit et découvrit un espace assez grand pour laisser passer le corps d’un homme; Yves, se cramponnant des deux mains au bordage, inséra ses deux jambes dans l’ouverture, et peu à peu descendit dans l’eau sans que le moindre clapotement eût révélé son audacieuse entreprise; alors, lâchant une main, puis l’autre, il plongea, fit quelques brasses sous l’eau et alla ressortir à cinquante mètres plus loin dans la direction de l’îlot. Il nageait avec vigueur et avançait rapidement; il atteignit sans encombre la petite plage; elle était noyée dans une ombre épaisse; il y aborda en toute sécurité, s’étendit sur le sable et reprit haleine; il en avait grand besoin!
Une fusée traversa le ciel!... et un cri de fureur s’éleva du sampan. La canonnière approchait!... Les pirates firent force de rames,... chaque minute les ramenait plus près de l’îlot.
La lune se levait et commençait à éclairer la baie; sa lueur blanchâtre glissait déjà sur les rocs et contournait peu à peu le coin obscur où Yves avait trouvé un refuge. Blotti dans un angle, il suivait avec angoisse les mouvements du sampan qui longeait le rivage et les progrès de la tache lumineuse qui allait toujours grandissant.
Tout à coup, une dentelure du rocher laissa passer une clarté vive, qui inonda toute la plage et Yves se vit perdu...
Devant lui, la mer, le sampan près d’aborder et vingt bandits pour le ressaisir;--derrière lui, une muraille de marbre à pic de cinquante mètres de haut,--à droite, des rochers creusés à la base, au faîte surplombant,--à gauche, des éboulis hérissés d’arêtes tranchantes et de pointes aiguës. C’est par là pourtant qu’il allait tenter d’échapper à ses persécuteurs.
Harassé de fatigue, gêné par ses vêtements mouillés, les pieds meurtris, les mains tremblantes, il s’accrochait aux aspérités, se hissait sur les pentes, disputait jusqu’à la dernière minute sa vie et sa liberté.
Une pierre se détacha sous son pied, il trébucha, voulut se retenir à un fragment de roc; ses forces l’abandonnèrent, il tomba...
Un petit plateau à mi-hauteur avait amorti sa chute. C’est là que, les pirates le trouvèrent à demi mort et hors d’état de leur résister. Ils l’emportèrent et le déposèrent dans le sampan, sous la paillotte.
Quand Yves sortit de son évanouissement, le jour était venu, mais il ne s’en aperçut que par les lueurs qui pénétraient entre les fentes de la paillotte, car celle-ci était absolument fermée. De violentes douleurs dans les membres, un sentiment de lassitude, de brisement, d’épuisement physique et moral, fut le premier effet de son retour à la vie. Mais à mesure qu’il se rappelait les terribles événements de la nuit, son anxiété devenait plus cruelle. Avoir été si près de la délivrance et s’en trouver si loin! Et ce bateau français, où était-il? Que faisait-il? Ah! si au moins on pouvait voir la mer!
En se tournant péniblement sur le côté, il essaya de regarder par l’entre-bâillement de la natte...
Un éclair rapide, un nuage de fumée blanche, une détonation... La canonnière est là et fait parler ses pièces!
Des coups de fusil lui répondent; un projectile vient trouer la natte au-dessus de la tête d’Yves, un autre fait rejaillir l’eau jusque par-dessus le bordage. Les pirates poussent des hurlements sauvages: ils se démènent, tirent sans relâche... Tout à coup, les cris cessent, le bruit des avirons battant l’eau succède au crépitement de la fusillade, une nuit subite s’étend sur le sampan, une odeur humide et fraîche, comme celle des parois d’une cave, remplace celle de la poudre.
Au son des échos qui répétaient le clapotement de l’eau en le grandissant, Yves jugea qu’on était sous une voûte de rochers. Il avait déjà entendu parler par les officiers de marine, de ces antres profonds où les pirates se réfugient pour échapper aux recherches.
Le sampan allait-il y être bloqué jusqu’à ce que la faim ou le désespoir décidât son équipage à une sortie?
Rester dans cette incertitude, ne pouvoir ni remuer, ni voir, et sentir le secours à portée était une torture.
A force de frotter énergiquement les liens de ses mains contre un angle de caisse, le prisonnier usa la corde suffisamment pour qu’un effort violent pût la briser; il y réussit, mais ses poignets endoloris, ses doigts gonflés lui refusaient tout service. Quelques frictions ramenèrent la circulation du sang; il parvint à saisir et à manier un couteau de poche qu’il avait gardé sur lui et, à l’aide de ce faible outil, il essaya alors de couper les cordes entourant ses pieds, mais celles-là étaient plus grosses et plus dures que les premières, elles lui offrirent plus de résistance; une fièvre violente d’ailleurs diminuait ses forces, sa gorge brûlait d’une soif ardente, il étouffait sous la paillotte close...
Il abandonna son travail de sciage et se servit de son couteau pour entamer la natte qui formait un toit bas au-dessus de lui. Il y arriva, non sans peine, élargit l’ouverture, y passa la tête et, à sa grande surprise, aperçut une lueur blanchâtre du côté de l’avant. La grotte était un tunnel et non un souterrain fermé!
Le jour allait en augmentant, à chaque coup d’aviron; bientôt il éclaira les parois de marbre, s’y jouant en mille effets d’ombre et de lumière. Une grande échappée ensoleillée vint éblouir les yeux d’Yves,... il entrevit, comme dans une apothéose, la mer verte et argent, le ciel d’un bleu lumineux,... puis un nuage de fumée blanche s’étendit sur tout cela comme un rideau et deux coups de canon se répercutèrent bruyamment sous la voûte sonore.
La canonnière avait tourné l’îlot et découvert la ruse des pirates[54]!
[54] Historique.
Les cris, le tumulte, la fusillade recommencèrent. Deux canots montés par une vingtaine d’hommes s’étaient détachés du bord et avançaient courageusement sous une grêle de balles. Yves s’était traîné jusqu’à l’entrée de la paillotte, et, ayant soulevé la natte qui la fermait, pouvait suivre tous les détails du combat. Il ne fut pas de longue durée;... atteint d’une balle en pleine poitrine, le chef tomba à la mer. Plusieurs de ses compagnons sautèrent dans l’eau; ils nageaient avec une si extraordinaire vitesse qu’ils échappèrent aux Français. D’autres se défendirent jusqu’à la dernière extrémité et l’un d’eux, poursuivi par les matelots qui venaient d’aborder le sampan, courut se réfugier derrière une caisse, à côté d’Yves. Celui-ci cependant criait à tue-tête:--«A moi, les amis! par ici! au secours! à moi! à l’aide!»
[Illustration: Deux canots s’étaient détachés de la canonnière.]
Le bandit sortit de sa cachette et s’élança sur lui le coupe-coupe à la main. Yves était robuste et le désespoir centuplait ses forces; il tenta de désarmer son assaillant, mais ses jambes entravées paralysaient tous ses efforts, il devait succomber dans une lutte aussi inégale.
La terrible lame allait s’abattre sur son cou,... du fond du cœur, il recommandait son âme à Dieu et envoyait un dernier et tendre souvenir à sa famille,... quand le bras levé s’abaissa subitement, laissant échapper l’arme, le pirate tourna sur lui-même et tomba tout d’une masse,... une balle à la tempe l’avait foudroyé.
Un marin, le revolver à la main, sauta dans le sampan, fouilla des yeux l’intérieur de la paillotte.
--Qui êtes-vous? dit-il à Yves.
--Un Français, Yves Kerhélo, négociant à Haï-phong.
--Yves Kerhélo! cria le marin d’une voix de tonnerre, est-il possible? Je suis Alain Le Pennec, ne me reconnais-tu pas?
--Alain!... s’écria Yves, et, vaincu par la fatigue, l’émotion, les angoisses, il se laissa aller en sanglotant dans les bras de son ami.
[Illustration: Alain Le Pennec.]
Le délier, le porter à bord du canot,--car il ne pouvait se tenir debout,--ce fut l’affaire d’un instant. Aussitôt à bord de la _Rafale_, la canonnière dont l’intervention venait de le délivrer, il fut couché sur un matelas étendu au ras du pont, et soigné avec la plus active sollicitude.
Il en avait grand besoin, et une sorte de torpeur morale et physique succéda tout d’abord à l’état d’excitation violente où il avait vécu depuis quelques jours; mais, sa bonne constitution aidant, il se remit plus promptement qu’on n’aurait osé l’espérer après tant et de si rudes secousses, et une semaine plus tard, arriva à Haï-phong assez bien rétabli. Sa femme, heureusement, n’avait rien appris, les pirates, qu’il avait chargés de son premier message, n’ayant pu remplir leur mission.
Sa caisse et ses papiers restés dans le sampan lui avaient été rendus et le pauvre Chinois, recueilli aussi par la canonnière, avait même pu rentrer en possession de certain coffre bien rempli de barres d’argent, dont la réapparition allégea grandement ses chagrins.
Avec quelle joie Yves fit les honneurs de son logis à son cher Alain, cela se devine sans peine, et quelles longues causeries les deux amis échangeaient entre eux, cela se devine aussi; ils avaient tant de choses à se dire! Alain ne se lassait pas d’entendre les récits de son vieux camarade, d’admirer ses enfants, sa maison, sa prospérité, et surtout la haute estime dont M. Kerhélo était entouré à Haï-phong.
--Te souviens-tu, Alain, dit un soir le riche négociant à son ami, te souviens-tu du jour où tu m’as dit adieu à bord de la _Belle-Yvonne_?
--Si je m’en souviens! Ah! nous n’étions pas fiers tous les deux! et j’ai pleuré de bon cœur en voyant ton petit bateau disparaître derrière Trévignon. Il me semblait que jamais plus je ne te reverrais.
--Et moi donc! qui partais du pays sans un sou dans ma poche, sans pouvoir me dire: j’y reviendrai quelque jour.
--Et maintenant, te voilà marié, père de famille, gros commerçant...
--Et toi, tout près de devenir premier maître, et sûr d’un petit ruban rouge sur la poitrine un jour ou l’autre. A cœur vaillant rien d’impossible!... J’ai lu cela quelque part et m’en suis toujours souvenu.
--C’est vrai, Yves. _A cœur vaillant rien d’impossible!_
--Avec l’aide d’en haut! ajouta gravement Mme Kerhélo.
ÉPILOGUE
Les cloches tintent, sonnent, carillonnent dans le clocher de Fouesnant. Cette fois c’est pour un mariage. Voici le cortège qui s’avance en bon ordre sous les rayons d’un brillant soleil de juin.
Le marié, un bel homme dans la force de l’âge, porte avec aisance l’uniforme des premiers maîtres de la marine. La mariée, jolie blonde aux yeux bleus, à l’air raisonnable et gracieux, paraît très fière de s’appuyer à son bras; ils ont signé sur le registre à la sacristie: _Alain Le Pennec_ et _Yvonne Le Bihan_. Derrière eux, nous voyons défiler une longue suite de visages connus: la mère de la mariée d’abord, Corentine Le Bihan, née Kerhélo, institutrice en titre à Fouesnant, mariée à M. Le Bihan, clerc de notaire, fort honorablement posé dans le pays. Elle donne le bras au père Le Pennec, tout blanc de barbe et de cheveux, mais encore bien tourné dans sa robuste vieillesse. Elle a gardé ses beaux yeux et sa physionomie grave et douce, Corentine, et c’est plaisir de la voir si heureuse et si prospère. Derrière elle, Yves, M. Kerhélo, sert de chevalier à la sœur du marié, une belle Bretonne, dont la taille élégante fait ressortir le splendide costume des Fouesnantaises. Mme Kerhélo, richement vêtue, vient ensuite au bras d’un lieutenant de vaisseau qui a bien voulu accepter d’être le témoin d’Alain. Ses fils ont trouvé dans le joli troupeau des cousines de tout degré, des partenaires assorties à leur âge et Corentine, le bijou de la noce, tout pimpante au milieu d’un froufrou de soie crème et de dentelles, prend des airs d’importance tant elle est ravie de son garçon d’honneur, un joli lycéen de quinze ans, fils de M. Le Bihan.
Le repas, très nombreux, a lieu dans une maison de modeste apparence, mais décorée pour la circonstance avec un grand luxe de fleurs et de draperies blanches et rouges. Deux longues tables, brillamment éclairées, sont chargées des mets les plus appétissants, et la dimension des gâteaux bretons fait ouvrir de grands yeux de convoitise à la jeune partie de l’assistance. On se dit, entre voisins de table, que c’est M. Kerhélo qui s’est chargé des frais de la noce et qu’il a bien fait les choses.
Au dessert, un peu avant le champagne, Yves se leva. Un profond silence s’établit aussitôt, et, d’une voix distincte, malgré l’émotion contenue qui la faisait un peu trembler au début, il prononça les paroles suivantes:
Mes chers parents et amis,
Bien des années se sont écoulés depuis le jour où je franchissais le seuil de cette maison, entre ma mère désolée et ma sœur orpheline. La mort de mon père nous avait réduits à la plus noire misère, puisque, pour payer ce que nous devions, il avait fallu tout vendre. Ma sœur s’en souvient, je lui dis: «Ne pleure pas, Corentine, quand je serai grand, je deviendrai riche, je rachèterai tout: la maison, les meubles et l’armoire de mariage de notre mère.» L’armoire! la voici,--il l’indiqua de la main,--j’ai eu la bonne chance de la retrouver dans le village; demain, elle sera portée chez Mme Yvonne Le Pennec (et il sourit à la jeune mariée). La maison: nous venons de célébrer sous son toit l’heureuse fête qui fait entrer mon plus cher ami dans ma famille. Elle m’appartient depuis hier, M. Quinio, son propriétaire, ayant bien voulu me la vendre, ce dont je le remercie.
Avec l’assentiment de ma femme, de ma sœur, de mes enfants, j’en fais le don à la commune de Fouesnant, à condition qu’elle serve à loger gratuitement une veuve chargée d’enfants orphelins dont le père aura péri en mer.
La Providence a béni mes efforts et mon travail, je reviens dans mon pays riche et heureux. Je veux, avant de le quitter pour retourner dans cette nouvelle France, devenue ma patrie d’adoption, laisser ici un souvenir durable d’Yves Kerhélo; ce nom-là rappellera aux enfants du pays que: _A cœur vaillant rien d’impossible!_
FIN
Paris.--E. Kapp, imprimeur, 83, rue du Bac.