Part 4
Tout ce monde buvait, mangeait, concluait des marchés, sans grand bruit toutefois, et les éclats de voix des marins et des soldats, leurs jurons, leurs appels pour se faire servir dominaient la mélopée chantante des conversations en langue annamite.
Yves regardait d’un œil surpris ce mélange bizarre d’hommes et de races. Il se sentait si étranger, si perdu au milieu d’eux, que la voix de l’aubergiste qui l’interpellait en français le fit tressaillir.
--Nous avons notre petit compte d’hier soir à régler, monsieur Kerhélo, disait l’homme d’une voix goguenarde. Je n’ai pas encore l’avantage de vous connaître assez pour vous faire un long crédit; vous savez, ici, on a bien de la peine à gagner sa vie, il y a des pertes à chaque instant avec du monde de toutes les sortes, comme il en vient.
--C’est bon, dit Yves, que l’air et l’accent de l’hôte agaçaient; qu’est-ce que je vous dois?
L’aubergiste releva les chiffres portés sur une ardoise:
--Eh bien! il y a la chambre pour un mois, c’est six piastres.
--Mais c’est par semaine que je l’avais louée!...
--Oui, mon petit homme, à 1 piastre 50 cents par semaine, mais je ne loue jamais pour moins d’un mois; et à payer d’avance encore. Mon beau-frère le sait bien, vous n’avez qu’à lui demander, vous allez le voir au chantier dans un instant, puisque c’est lui qui va être comme qui dirait votre maître d’équipage, eh! eh! eh!...
Et l’homme se mit à rire d’un mauvais rire insolent. Ceci arrêta court la colère d’Yves qui allait se fâcher. Il réfléchit qu’en effet, à son début dans un pays où il n’avait ni amis ni connaissances, il ferait prudemment de ne pas se mettre mal avec l’employé principal du chantier.
--Passons pour la chambre; après?
--Il y a la bouteille de bière, 50 cents.
--2 fr. 50! Fichtre! on en aurait six de pareilles à Concarneau pour ce prix-là.
--Ah! c’est qu’ici il faut payer le transport, et puis la douane, et puis la casse. Et les pertes donc! la chaleur qui nous fait tourner tous nos vins, l’eau qui entre chez nous dans les crues de la rivière; en une heure tout est submergé, et nos caisses de bouteilles flottent comme des coquilles de noix, et puis quand l’eau est retirée, il y a un pied de vase dans la boutique; avant qu’on ait tout nettoyé, il y en a pour des journées et des journées et la moisissure, après cela, qui se met dans les bouchons. Ah! si vous croyez que c’est un métier à s’enrichir! ajouta plaintivement le cabaretier.
--Pourquoi le continuez-vous alors? dit Yves brusquement.
--Que voulez-vous, mon garçon? on y est, on y reste... Ta piastre ne vaut rien, cria-t-il tout à coup en refusant une pièce d’argent qu’un client venait de jeter sur le comptoir.
Celui-ci était un petit homme robuste et trapu dont la figure hâlée et la chevelure inculte révélaient les habitudes de vie au grand air; les instruments qu’il tenait d’une main le faisaient reconnaître pour un piqueur des ponts et chaussées.
--Comment ma piastre est mauvaise? dit-il, qu’en sais-tu?
--Écoute! dit le cabaretier, en l’essayant à la manière chinoise, c’est-à-dire en la posant sur l’index replié, et en la faisant sauter avec l’ongle du pouce, comme fait un enfant pour lancer une bille. Elle sonne faux! C’est du plomb.
--C’est du plomb? ma foi! je ne suis pas si habile que toi, car je me suis laissé mettre dedans par quelque voleur d’Annamite.
--Ah! si on ne faisait pas attention à ces gueux-là, ils vous prendraient tout votre bien, reprit l’hôte; rien que sur les pièces fausses, On perd la moitié de son bénéfice.
--Vous n’avez pas l’air si malheureux que vous le dites, remarqua Yves en regardant autour de lui.
--Lui? malheureux? s’écria l’homme à la piastre, allons donc! il aura sa fortune faite avant dix ans d’ici, à moins qu’il n’ait le cou tordu par les pauvres misérables à qui il extorque leurs derniers sous. C’est un usurier fini, et la moitié des marchands du quartier lui doivent tout ce qu’il y a dans leur maison et leur maison aussi. Pas plus, par exemple! Jacques n’est pas homme à prêter un centime au-dessus de la valeur de son gage.
--Eh bien! faites comme moi, vous vous enrichirez, dit le cabaretier qui paraissait décidé à ne pas prendre en mauvaise part les coups de boutoir du piqueur.
--Moi! non certes! je suis un honnête homme, et si j’ai bien du mal à gagner quelques piastres, je veux, au moins, pouvoir me dire, quand je marche sous la maudite pluie de ce pays-ci, dans la boue, dans la vase même, trempé jusqu’aux os, inondé de sueur et harcelé par les moustiques: «François Midan, mon gars, tu es tout seul avec toi-même, tu es en bonne compagnie! Là-dessus, bonjour, les amis!»
Et rejetant la musette sur son dos, il saisit son bâton de rotin, et partit d’un bon pas, en sifflant entre ses dents comme pour rythmer sa marche.
--Tout ça, c’est de la jalousie, grommela l’aubergiste; quand on réussit, on ne peut pas plaire à tout le monde, et si je prête de l’argent aux petits colons je leur rends service. Continuons notre compte.
--Qu’y a-t-il encore? dit Yves qui commençait à s’inquiéter.
--Le souper, mon garçon, le souper, vous l’avez trouvé à votre goût, car les assiettes étaient nettes; c’est 50 cents, et puis la bougie que vous avez demandée pour voir clair à ranger vos affaires, c’est 10 cents,--la bougie est hors de prix à Saïgon.
Yves bondit.
--Allez-vous me faire payer aussi l’eau que j’ai tirée au puits pour me laver la figure? dit-il.
--L’eau, non, mais il y a le service; c’est 20 cents.
--Quel service?
Le service de votre chambre. Est-ce que Vous croyez que les draps de votre lit s’y étaient mis tout seuls? Nous disons donc, hum... hum... hum... c’est 7 piastres 30.
Yves poussa un gros soupir, tira de sa poche un mouchoir à carreaux dans le coin duquel un nœud fortement serré retenait la belle pièce d’or du capitaine Simon et la déposa sur le comptoir.
--7 piastres 30 cents, répéta l’aubergiste dont les yeux brillaient de convoitise devant le précieux métal, ce n’est pas assez de 20 francs; la piastre est à 4 fr. 50, ce qui nous fait 33 francs.
[Illustration: --Ce n’est pas assez de 20 francs.]
Yves devint rouge, puis pâle, devant une telle catastrophe. Il fallait changer son billet! son orgueil, sa joie, son espérance!
--Du train que j’y vais, pensait-il, je n’en aurai pas pour longtemps et il faut vivre jusqu’à ce que je touche ma paie, et si l’on ne paie qu’à la fin du mois, que vais-je faire?
Il paya l’hôte, empocha d’un air sombre ce qui lui fut rendu, et remontant dans sa chambre, tira de sa trousse de matelot son matériel de couture. Avec beaucoup d’adresse, il fabriqua un petit sac attaché à la ceinture de son pantalon et y mit son argent, car il ne voulait pas le laisser à l’auberge dans la crainte de se voir volé; puis il s’achemina vers le chantier, le cœur moins léger que la veille au soir. Bien qu’il fût à peine six heures du matin, on y travaillait déjà avec activité, et M. Gerbier lui-même inspectait les travaux. Le jeune garçon s’approcha de lui, sans gaucherie, et le salua poliment.
--Te voilà, mon brave! je ne t’ai pas oublié, dit l’entrepreneur d’un air assez gracieux. Attends-moi là un moment, je m’occuperai de toi tout à l’heure; et il s’éloigna avec le contremaître, à qui il expliquait quelque chose de difficile à comprendre à en juger par ses gestes.
Yves, embarrassé de sa personne, regardait autour de lui. Les ouvriers étaient en majeure partie des Annamites et des Chinois. Ils travaillaient sans bruit, sans hâte, mais sans interruption, avec adresse et intelligence. Ils avaient des vêtements de coton amples et légers qui ne gênaient pas leurs mouvements et leurs pieds nus étaient chaussés de sandales en paille de riz tressée.
--Allons, viens par ici! dit une voix jeune et gaie.
Il se retourna, M. Émile Gerbier était derrière lui. Un éclair de joie illumina les grands yeux bruns d’Yves et, chemin faisant, tandis qu’il suivait son bienveillant conducteur vers la maison des bureaux, il lui raconta ses récentes mésaventures.
--C’est là ce qui attend tous les nouveaux arrivés, dit M. Émile. Nous sommes aussi rudement exploités dans les grands hôtels que vous l’êtes dans les auberges, mais avec le temps, tout ceci changera; les concurrences naîtront et les consommateurs ne seront plus à la merci des gargotiers. Mais, mon enfant, il ne faut pas s’imaginer qu’on vit ici comme à Concarneau. Ta santé et ta bourse en pâtiraient. Tâche de t’habituer à la vie des habitants du pays, c’est ce qui réussit le mieux quand on est assez robuste pour n’en pas souffrir, et la dépense est alors très minime. C’est peu à peu que tu t’y feras. Aie soin surtout de boire le moins possible, et jamais d’eau pure; l’abus des boissons et le froid humide donnent la dysenterie. Il faut que tu achètes de grosse flanelle anglaise dont tu feras une ceinture de deux mètres de long sur 0,50 cent. de large, environ; tu la porteras sur la peau. Avec cela et des vêtements de toile de coton, tu braveras la saison des chaleurs qui va commencer. Un régime sage et quelques précautions permettent de supporter très bien le climat de ce pays-ci. Voilà cinq ans que mon père y est; ni lui ni moi, n’avons jamais été malades et nous avons beaucoup d’ouvriers dans le même cas; mais ceux qui boivent, qui s’absinthent, qui fument de l’opium, qui couchent dans des paillottes humides ou qui ne portent pas de laine sur eux sont pris par les fièvres ou par le choléra, emportés en quelques heures ou réduits à un tel état de faiblesse qu’il faut les renvoyer en France. Voici mon père, nous allons savoir ce qu’il veut faire de toi...
--Mon fils veut que je t’emploie, dit M. Gerbier. A quoi es-tu bon?
Yves ne se déconcerta pas.
--Je tâcherai d’être bon à tout ce que vous voudrez que je fasse, monsieur, dit-il d’un air résolu. Si je ne sais pas, j’apprendrai, et je ferai tout mon possible pour vous contenter.
--Tu n’as pas ta langue dans ta poche, mon garçon, eh bien! tu me plais, tu as rendu un fameux service à la maison Gerbier, je ne te laisserai pas là, mais je veux qu’on se débrouille. Tu sais bien lire, écrire et compter, m’as-tu dit l’autre jour?
--Oui, monsieur.
--Et tu es un honnête garçon: sous ce rapport, tu remplaceras avec avantage mon boy qui me vole. Tu vas être attaché aux bureaux pour faire des commissions dans le chantier, en ville et au port; il faut donc que tu apprennes à parler annamite très couramment. Tu auras dix piastres par mois, mais tu ne pourras faire rien autre chose que mon service, car je veux t’avoir sous la main. Demain matin tu seras ici à ton poste. Profite de ton après-midi pour voir la ville et faire tes petits achats.
Yves salua et se retira assez en peine de ce qu’il allait faire. Lancé sans guide dans un pays nouveau pour lui, craignant d’être volé ou dupé, ne sachant où s’adresser, il était fort perplexe et suivait machinalement la grande rue de Saïgon. Tout à coup il s’entendit héler:
--Yves! Yves Kerhélo! eh! mousse, accoste ici!
Sous la véranda d’un petit café annamite il vit deux matelots de la _Vendée_ attablés devant une bouteille de bière. C’étaient de braves gens avec lesquels il avait toujours eu de bons rapports. Comme il lui semblait que tout cela était déjà loin derrière lui! la _Vendée_, la vie de mousse, le capitaine Simon et ses bourrades, le poste et la gamelle plantureuse! L’inconnu a, sans doute, de grands attraits pour les esprits hardis, mais il y a toujours quelques moments où l’on s’effraie un peu de ce qu’il cache sous ses voiles. Yves se sentit tout réconforté par la vue de ses camarades de bord; il les mit au courant de ses affaires, et l’un d’eux, très honnête homme, qui connaissait bien Saïgon, l’ayant déjà visité plusieurs fois, s’offrit pour le piloter dans ses démarches. Il lui indiqua les magasins où il pouvait avoir à bon compte les vêtements nécessaires dans le pays, et le mena dans une petite pension d’ouvriers, où la nourriture mi-française mi-annamite n’était pas mauvaise. Mais au désespoir d’Yves, les achats, les repas, les politesses aux camarades firent une brèche notable dans ce qui restait du billet de cent francs, et quand il se coucha ce soir-là, fatigué de corps et d’esprit, il ne s’endormit pas, comme de coutume, en posant la tête sur l’oreiller.
[Illustration: Yves mit les deux matelots au courant de ses affaires.]
Le souci de sa destinée le tenait éveillé.
Chez sa mère, chez Mlle Martineau, à bord de la _Belle-Yvonne_, à bord de la _Vendée_, il s’était toujours senti protégé, une volonté supérieure réglant sa vie, il s’y soumettait et tout marchait droit. Mais maintenant il était libre! libre à quinze ans! Il ne devait compte à personne de ses actes, il répondait de lui-même! Un grand sentiment de solitude vint l’envahir, et l’amertume en était si forte que ses yeux se remplirent de larmes.
--Que je suis loin de la France et de tous ceux que j’aime! pensait-il. Si je mourais dans ce pays étranger, qui est-ce qui s’en soucierait? Peut-être un peu M. Émile, mais il va bientôt partir, et alors... Ah! ma Bretagne et mon clocher à jour! et les tombes du cimetière avec leurs petits jardins, les reverrai-je jamais?
Un tintement doux et triste vint frapper son oreille,... l’angélus du soir sonnait à la chapelle de la Mission. Yves se signa.
--Dieu est partout! dit-il, il est à Saïgon aussi. Je l’ai un peu oublié tous ces jours-ci. C’est lui qui est mon père et ma mère, puisque je suis orphelin!
Il murmura le _Pater_, et s’endormit paisiblement.
XII
Il n’était pas dans le caractère d’Yves Kerhélo de se laisser aller au découragement et à la mélancolie. Sa vigoureuse nature réagissait promptement contre les impressions alanguissantes; il ne restait pas longtemps _sous la vague_, comme il disait en mémoire d’un souvenir d’enfance, et relevait promptement la tête. Trois jours après son entrée au chantier, il en connaissait les coins, les recoins, les allées et venues, le service, les occupants, les bâtisses, les machines, et jamais son patron n’avait besoin de lui répéter ou de lui expliquer un ordre. Au bout de huit jours, il savait Saïgon par cœur. Au bout d’un mois, il en aurait remontré à un vieux colon sur les ressources du pays et les moyens de déjouer les ruses des naturels. Il baragouinait l’annamite avec un succès prodigieux, et M. Gerbier se félicitait tous les jours de l’excellente recrue qu’il avait faite dans ce petit Breton alerte et débrouillard. Aussitôt qu’il l’avait pu, il avait quitté le cabaret de Jacques, et, fort ingénieusement, s’était installé un petit réduit dans un coin du chantier. Deux ou trois vieilles caisses dues à la générosité de M. Émile Gerbier, quelques briques de rebut en avaient fourni les principaux matériaux. Le toit, recouvert d’un paillasson en feuilles de latanier, ne laissait pas de passage à l’eau; un autre grand paillasson, retombant de lui-même par son poids, formait la porte, et la construction, adossée dans l’angle formé par un mur d’un côté, et la maisonnette des bureaux de l’autre, se trouvait solidement étayée. Pour tout meuble, il avait un escabeau et une table, fabriqués avec des bouts de planches; quant au lit, c’était tout simplement le lit annamite, c’est-à-dire une claie attachée par les quatre coins à quatre gros bambous fichés en terre. La literie est peu compliquée, matelas et couvertures sont du superflu dans un pays où il fait une chaleur de 30 degrés pendant six mois de l’année. Une natte sur la claie, une natte pour se couvrir, c’est tout et c’est assez. Yves aimait un certain confortable, il voulut y joindre le luxe d’un oreiller moins dur que l’oreiller annamite, qui est un simple tabouret de bois, et, un jour qu’il déballait une caisse de vins de France pour M. Gerbier, il obtint le cadeau des coiffes en paille entourant les bouteilles. Coudre un morceau de toile de coton pour en faire un sac n’était pas une affaire pour lui. Le sac fini, il le bourra de paille et se procura un traversin qui ne laissait rien à désirer. La question du loyer et du mobilier étant réglée ainsi d’une façon tout à fait économique, celle du vêtement fort simplifiée depuis qu’il portait la blouse et le pantalon en tissu de coton grossier, le chapeau conique en feuilles de latanier et les sandales en paille tressée, restait la grosse affaire de la nourriture. Pendant une quinzaine de jours, il avait pris ses repas dans la petite pension indiquée par le matelot de la _Vendée_, mais, quoique les prix fussent modérés, ils étaient encore au-dessus des ressources du jeune garçon. Il avait essayé de ne faire qu’un bon repas par jour, mais sa vie active, sa croissance qui n’était pas terminée lui donnaient bon appétit, et il s’aperçut bientôt que ne pas manger son content, ne pas réparer ses fatigues et laisser diminuer ses forces est une mauvaise économie. Il craignit de tomber malade et chercha un moyen de concilier les exigences de son estomac avec les ménagements dus à l’état de ses finances. Il ne fut pas long à le trouver. Sous une paillotte, à l’extrémité du chantier, les coolies[18] se réunissaient pour faire leur cuisine et l’odeur qui sortait des marmites avait plus d’une fois tenté Yves de goûter à leurs ragoûts.
[18] Travailleurs chinois.
Moyennant une poignée de sapèques[19], il obtenait bien par-ci, par-là, une écuelle de riz ou de poisson bouilli; mais, le plus souvent, les coolies n’en avaient pas trop pour eux-mêmes, ou le regardaient avec défiance et lui répondaient par un refus.
[19] Monnaie chinoise. C’est un rond de cuivre ou de zinc, percé d’un trou au milieu. On les enfile en chapelets qu’on appelle _ligatures_. Il y a 60 sapèques en cuivre ou 600 sapèques en zinc par ligature. Une ligature vaut 80 centimes, c’est la sixième partie d’une piastre environ.
--Il faut que je fasse ma cuisine chez moi, se dit-il. Aussitôt que j’aurai touché ma paie du premier mois, j’achèterai de la vaisselle et du charbon de bois, et je mangerai mon content sans me ruiner. Il ne me reste plus qu’une pièce de 20 francs sur mon pauvre billet. Il est temps de faire des économies sérieuses.
Un fourneau annamite n’est pas un objet coûteux; pour une demi-piastre, on peut s’en procurer un. C’est une sorte de plat en terre cuite supportant sur trois crampons une jatte en terre, ou un bassin de cuivre. On allume un petit feu de charbon ou de menus morceaux de bois, et cet appareil peu compliqué suffit à la confection des aliments fort simples qui composent la nourriture populaire: c’est-à-dire du riz cuit à l’eau avec ou sans sel, des _patates_[20], du poisson frit dans l’huile d’arachide, et, comme régal, de loin en loin, du porc coupé en petits morceaux et cuit dans sa graisse.
[20] Pommes de terre un peu aqueuses.
[Illustration: Yves faisait la cuisine devant sa paillotte.]
Yves consacra une piastre à monter son ménage, et, sur une planche de sa _cai-nha_ (cagna)[21], vinrent s’aligner: trois jattes de terre, quatre boîtes de conserves ramassées vides auprès de l’hôtel, deux petites tasses en porcelaine grossière, une théière en faïence, et une boîte de fer-blanc pour enfermer le thé, seul objet de luxe qu’il se fût permis. Tout cela était soigneusement astiqué, rangé, et tenu en état. Il aimait naturellement l’ordre et la propreté, et le capitaine Simon, fort sévère sous ce rapport, lui avait fait contracter des habitudes rigoureuses qu’il ne perdit jamais. Mais, pour nettoyer, il faut des torchons et des serviettes, et le trousseau de notre gars n’en contenait guère. Son ingéniosité suppléait à ce déficit. Tous les bouts de serpillière, de cordages, de toiles d’emballage, qui, avant lui, se perdaient dans le chantier, trouvèrent leur emploi. Le soir, quand sa journée était finie, ou le matin avant l’ouverture des bureaux, il s’occupait de son intérieur. Il s’était fabriqué des balais avec de la bruyère (doux souvenir de Bretagne!), des brosses avec des cordes détordues; il récurait au sable ses fers-blancs et les rendaient luisants comme de l’argent; il lessivait ses vêtements de toile de coton, n’y laissant ni trou ni tache, et sa vie était si bien remplie qu’il s’étonnait qu’on pût trouver le temps d’aller s’abrutir dans les fumeries d’opium ou perdre son argent dans les maisons de jeux, comme le faisaient la plupart de ses camarades. Ceux-ci le jalousaient un peu; ils lui reprochaient sa sauvagerie, et ce qu’ils appelaient son avarice. Mais le petit Breton tenait bon, laissait dire et, chaque mois, ajoutait une piastre ou deux au trésor qu’il avait confié à M. Émile Gerbier.
[21] Case-maison.
Il n’avait point d’ami intime, ce qui est un peu triste pour un jeune garçon, mais quand les bateaux de France arrivaient, il trouvait souvent parmi les matelots ou les soldats quelque compatriote,--la Bretagne fournit tant de marins!--et alors, il passait de bons moments à parler du pays, à demander des nouvelles des uns et des autres, et comme il était bon et serviable, il s’ingéniait à rendre service aux nouveaux arrivants.
Un dimanche matin qu’il flânait sur le port sans trop savoir que faire de son jour de congé, il s’entendit appeler par son nom, et, à sa grande joie, reconnut un gars de Fouesnant un peu plus âgé que lui, dont les parents demeuraient tout près de chez Mlle Martineau. Il lui sauta au cou, et l’excès de son émotion lui coupa tout d’abord la parole. Après l’avoir embrassé à plusieurs reprises, il reprit un peu de sang-froid et assaillit son camarade d’un déluge de questions:
--As-tu vu Corentine? et Alain? et Mlle Martineau? et qu’y a-t-il de neuf là-bas? et qu’es-tu venu faire à Saïgon? etc., etc., etc.
Guillerm Menez répondait de son mieux, sans grande chaleur cependant. C’était un garçon d’une vingtaine d’années environ, peu communicatif, sa physionomie sournoise ne prévenait pas en sa faveur, et, si notre ami Yves, au lieu de se laisser emporter par le plaisir de revoir un compagnon d’enfance, avait remué à fond ses souvenirs, il y aurait trouvé celui d’une formidable paire de claques reçue de sa mère, un jour qu’il avait employé tout un jeudi à jouer à pile ou face avec Guillerm, et la défense formelle de fréquenter le dit Guillerm. Mais tant de choses s’étaient passées depuis ce temps-là! Et puis, à trois mille lieues de son pays, on oublie tout ce qui n’est pas la joie de se retrouver!
--Tu vas venir déjeuner avec moi, dit Yves, le cœur bondissant de plaisir et, pour aujourd’hui, je dis adieu à ma cuisine. Je sais un petit restaurant annamite où je mangeais les premiers temps de mon arrivée ici, et où l’on n’est pas mal du tout. C’est moi qui régale.
--Et moi, je t’offrirai le café, dit Guillerm, chez Lambert, sur le port.
--Tu connais donc Saïgon?
--Parbleu, c’est la troisième fois que j’y viens! deux fois avec un bateau marchand et cette fois-ci avec l’_Européen_, où je fais mon service.
--C’est vrai! tu as le col bleu, et _Européen_ en lettres d’or sur ton béret. Et tu as pu descendre à terre?
--Oui, jusqu’à ce soir.
--Eh bien! allons dire deux mots aux poulets frits de ma cambuse, tu verras que ça se laisse manger.
--Très volontiers, mais d’abord prenons l’absinthe, c’est de rigueur.