Chapter 10 of 11 · 3926 words · ~20 min read

Part 10

--On ne sait jamais... On a vu des cas de guérison extraordinaire... Je ne voudrais pas vous donner un vain espoir, je n’affirme pas qu’on vous rendra la vue. Mais pourquoi ne pas tenter?

--Alors, vous dites qu’il faudrait aller à Rouen?

--Oui, avec votre père. Et je vous accompagnerai.

--C’est que ça coûte, dit-elle, d’aller à Rouen, de voir un grand médecin...

--Ne vous inquiétez pas, ceci me regarde... Rentrons, je veux parler à votre père.

* * * * *

Je causai longuement avec le vieux paysan. Il restait sceptique, incrédule. Pourtant, il finit par se décider, disant que c’était pour n’avoir point de regret. Et, le lendemain, nous partîmes pour Rouen.

Il y avait alors dans cette ville un célèbre oculiste. Nous nous rendîmes chez lui, il examina l’aveugle... Oui, il y avait peut-être de l’espoir. Toutefois, il ne promettait rien. Et la cure serait longue, sans doute, elle demanderait des semaines, sinon des mois.

Il fallut nous établir à Rouen... Quelle ivresse d’abord! Quelle foi au miracle!... Le jeudi et le dimanche, nous conduisions l’aveugle dans un jardin public, où jouait la musique de la troupe. Éclatante, splendide, dans sa simple robe de linon blanc, sans parure, elle avançait, lente, droite, hautaine, avec la majesté d’une souveraine des ténèbres.

Elle écoutait le concert avec recueillement. Un sourire, parfois, montait à ses lèvres; ses yeux devenaient très grands; toute sa physionomie exprimait du rêve, comme si les flots d’harmonie lui versaient dans l’âme une onde de lumière. Des regards s’arrêtaient sur elle, d’admiration d’abord, puis de pitié, quand on s’était aperçu qu’elle était aveugle. Elle était la beauté et le malheur, et le malheur relevait sa beauté de je ne sais quelle poésie profonde, qui n’émane jamais de la joie.

Plus encore que par le passé, nous vivions l’un près de l’autre, la journée entière. Je ne la quittais plus, j’adorais la grâce qui s’exhalait de toute sa personne. Très précoce, comme les filles de la campagne, elle atteignait avant l’âge l’entier développement de sa nature. On eût dit que l’été la mûrissait comme les fruits, donnait à son teint l’éclat des fleurs épanouies. Et rien au monde n’avait la candeur de son doux visage de blonde, sous le chapeau de paille à larges bords dont elle se coiffait pour se garantir du soleil. A force de vivre ensemble et de nous pénétrer, nous nous étions fait une âme commune, nous avions les mêmes pensées, les mêmes rêves, nous nous entendions dans le silence.

Cependant, les semaines se succédaient, et le miracle ne s’annonçait pas. Le vieux paysan commençait à languir. La terre le rappelait. Sur sa mince figure terne et ridée, s’aggravait, chaque jour, la nostalgie de l’espace, des vastes horizons. Avant de partir, il avait confié la garde de son champ et de sa maison à un voisin ami. Mais on ne faisait bien ses affaires que soi-même, disait-il. Trois fois par semaine, maintenant, il faisait à pied, malgré son grand âge, le voyage de Rouen à Saintonge, où était sa terre.

Nous finissions par ne plus croire à la guérison, lorsqu’un jour, l’espoir renaquit. L’aveugle nous révéla qu’elle voyait des lumières, comme des étincelles; et il lui semblait, par moments, qu’elle allait recouvrer la vue; puis, tout retombait dans les ténèbres.

Cet état se prolongea deux mois encore. L’été passa, les premiers froids s’annoncèrent. Le mauvais temps nous retenait au logis.

Quelquefois, elle m’embrassait, et je ne sais quelle fierté m’emplissait toute l’âme. Ces baisers éveillaient en moi l’impatience d’une volupté plus haute. Mais, à d’autres heures, une tristesse me ressaisissait. Je souhaitais pour elle, je redoutais pour moi sa guérison. Un matin de novembre, assis près d’elle, le front collé à la vitre d’une fenêtre, je regardais le ciel se fondre en neige sur la ville. Et il me semblait que mon cœur se fondait aussi, s’alanguissait, comme la nature, sous l’immensité blanche qui la voilait. Les flocons tombaient partout en un silence surchargé de mélancolie. Ils ralentissaient leur vol en s’approchant de terre, comme pour faire moins de bruit encore en s’y posant. Les arbres les cueillaient au passage, avec une délicatesse infinie. Blanche restait songeuse auprès de moi. De ma main, j’essuyai la vitre que ternissait son haleine d’une buée légère. Elle me dit enfin:

--Vous ne parlez pas! Qu’avez-vous?

--Rien, répondis-je doucement.

--Si, depuis quelque temps, je sens bien que vous vous tourmentez; votre voix n’est plus la même... Qu’est-ce donc?

--Vous voulez le savoir?

--Oui.

--Je vous répondrai ce que vous-même me disiez, un jour: je me sens heureux et malheureux à la fois.

--Pourquoi?

--C’est une chose difficile à dire.

--Dites-la quand même.

--Eh bien, voilà, je suis triste en pensant que ce n’est pas moi que vous aimez, mais une illusion pure, votre propre rêve, l’image que vous vous faites de ma personne; et peut-être cesseriez-vous de m’aimer, si vous recouvriez la vue.

--On dit que l’amour est toujours aveugle... Pour vous, je serai toujours aveugle... Mais pourquoi dit-on cela?

--Peut-être, en effet, a-t-on tort de le dire, parce qu’il est fort possible qu’au contraire, l’amour y voie plus clair, je veux dire plus profondément, et qu’il naisse de la découverte d’une beauté cachée aux yeux de l’indifférence. C’est ainsi que des femmes laides, des hommes laids, inspirent parfois les passions les plus vives. Ils ne sont laids et elles ne sont laides sans doute que pour le vulgaire, dont les regards s’arrêtent à la surface, et ils ont en eux une splendeur secrète que l’amour seul a le don d’apercevoir... Non, ce n’est pas l’amour qui est aveugle: c’est nous qui le sommes, quand nous n’aimons pas; et l’on n’est juste vraiment qu’envers ceux que l’on aime.

--Et moi, dit-elle, pourquoi m’aimez-vous? Est-ce aussi pour la beauté que les autres ne voient pas?

--Oui, et pour celle aussi que vous êtes seule, hélas! à ne point voir.

La porte s’ouvrit, le père entra.

--Ah, vous êtes là, me dit-il, ça se trouve bien, j’ai un service à vous demander... Il faudrait que j’aille aujourd’hui à Saintonge, mais je ne puis pas, j’ai les jambes rompues.

--J’irai pour vous, père Jamin. Restez ici, reposez-vous.

Il m’expliqua ce que j’avais à faire. Je partis.

Il neigeait encore. La route de Rouen à Saintonge est longue: huit kilomètres environ; il fallait la parcourir à pied, car aucun service de diligence ne reliait alors la ville et le village.

Je restai deux jours à Saintonge.

A mon retour, j’eus tout à coup la sensation intense et confuse de quelque chose de nouveau qui venait de se produire dans ma vie. Je ralentis ma marche, oppressé de cette inquiétude qui nous avertit parfois obscurément de l’événement qui se prépare ou s’accomplit loin de nous. Le vulgaire appelle cela pressentiment, et Shakespeare l’ombre de la destinée qui s’avance.

Maintenant, il faisait beau. Le ciel, lavé par la neige et la pluie de la veille, avait l’azur profond et précieux du saphir. Je voyais là un présage heureux... C’est étrange comme on devient superstitieux à certaines heures, surtout dans les crises sentimentales. C’est un besoin de certitude qui nous fait interpréter toutes les manifestations de la nature, si sereinement indifférente à toutes nos émotions!

J’approchais de Rouen, quand j’aperçus le vieux paysan qui venait vers moi. De loin, il me faisait des signes que je ne comprenais pas, et sa figure était joyeuse. Il pressait le pas pour me rejoindre. Et je n’entendais pas non plus ce qu’il me criait, car le vent soufflait vers lui, emportait sa voix. Enfin, comme nous nous rapprochions, je saisis ces mots:

--Elle voit!

Et, quand nous fûmes près l’un de l’autre, il me prit dans ses bras et m’embrassa.

--Elle voit, répéta-t-il, elle voit!... Ce matin, en se réveillant, elle m’a appelé et elle a crié: Père, je vois! je vois! Ah! si vous aviez vu sa figure, son étonnement, sa joie!... Elle voulait tout toucher, tout regarder, et elle est allée vers la fenêtre, elle ouvrait de grands yeux sur la ville, sur le ciel... Et justement le ciel était beau, la nature était de la fête... Elle riait, elle faisait des gestes, et jamais je ne l’avais vue si belle.--Eh bien! que je lui ai dit, tu ne m’embrasses pas?--Et l’on s’est embrassé plus de vingt fois!... La tête me tournait, je pleurais, j’étais trop heureux, ça me semblait un rêve!... Tant de bonheur quand on ne s’y attend pas, car je n’espérais plus, ça vous accable, c’est à vous rendre fou... J’ai voulu aller à votre rencontre, pour que vous sachiez plus tôt... C’est à vous que nous devons ça, monsieur Grandon! Comment vous revaloir un tel bienfait?

Sans réfléchir, naïvement, je répondis les premières paroles qui, dans ma joie et l’exaltation de mon amour, me jaillirent du cœur:

--En me donnant la main de votre fille, père Jamin.

Le vieil homme parut surpris, et sa figure changea instantanément d’expression.

--Ah! vous pensiez donc à cela, dit-il.

En même temps, il me dévisageait comme jamais il n’avait fait et d’un air qui semblait signifier: Non, tout ce que vous voudrez, mais pas cela, c’est impossible, vous devez bien le comprendre vous-même.

Puis, en phrases courtes, hésitantes, interrompues, et avec des gestes qui témoignaient de sa gêne, il balbutia:

--Mon Dieu! vous me demandez là une chose à laquelle on ne peut pas répondre tout de suite... D’abord, faudrait réfléchir... Moi, vous comprenez bien, je ne puis pas vous dire: non... Nous vous devons trop, monsieur Grandon... Et, naturellement, ce serait avec bonheur, si ça dépendait de moi... parce que je vous connais, et je sais bien que vous êtes un brave cœur, un honnête garçon, comme on n’en voit pas souvent... Oh! non, pas souvent!... Ah! c’est bien malheureux, cet accident, cette brûlure?... Ce sont des choses qui n’arrivent qu’aux bons, aux meilleurs... Enfin, ça n’empêche pas les sentiments, la reconnaissance... Ma fille et moi, nous n’oublierons jamais ce que vous avez fait pour nous, et faudrait n’avoir pas de cœur pour l’oublier...

Il s’arrêta, embarrassé, comme à bout de circonlocutions, mais son regard continuait à me dire: C’est impossible, réfléchissez; ma fille ne voudra pas de vous, elle ne pourra pas vous aimer, vous ne devez pas espérer cela.

--C’est juste, murmurai-je, sans trouver d’autre réplique, écrasé par la conscience, brusquement réapparue, de mon état... Oui, j’avais presque oublié, durant ces quelques mois de bonheur, je m’étais aveuglé comme elle!... Oui, le vieux avait raison... C’était impossible... J’avais fait un rêve insensé!

Il reprit, comme pour réparer un peu, atténuer l’impression produite par ses premières paroles:

--Bien sûr, monsieur Grandon, ce serait un grand honneur que vous nous feriez, en entrant dans notre famille, en donnant votre nom à ma fille... Car nous sommes de pauvres gens, des paysans. Ma terre, ma maison et tout ce que je possède, ça ne va pas à mille francs... Et vous, vous êtes riche, instruit, et vous avec le cœur sur la main... Oh! à ne voir que cela, c’est plus que nous ne pourrions espérer... Seulement...

De nouveau, il hésita, cherchant ses phrases, ne voulant pas me blesser, et il avait les gestes d’un homme qui s’excuse:

--Seulement, c’est à elle qu’il faut demander... Oh! je sais qu’elle a de l’amitié pour vous, beaucoup d’amitié, et de la reconnaissance... Ça ne peut pas être autrement. Tant qu’elle vivra, elle se souviendra... Mais, vous savez, le mariage, l’amour, c’est une autre chose, ça ne se commande pas. Les jeunes filles ont des raisons à elles, on ne peut pas les forcer... Enfin, on va la voir, elle vous attend; c’est elle qui m’a dit d’aller à votre rencontre...

--Non, déclarai-je, j’ai réfléchi, il vaut mieux que je m’en aille.

--Comment!

--Oui, il vaut mieux que je m’en aille, tout de suite, sans la revoir... Vous lui direz que je lui souhaite du bonheur... Je suis content d’avoir fait un peu de bien... Et, maintenant, je m’en vais...

--Voyons, dit le vieux paysan, on ne peut pas se quitter comme ça, sans avoir trinqué une dernière fois ensemble... Allons, venez... Blanche vous en voudrait, si vous partiez sans lui avoir dit adieu, sans qu’elle ait pu seulement vous remercier.

Me voyant hésitant encore, il ajouta:

--Il n’y a pas que l’amour, il y a l’amitié... C’est comme si vous étiez mon fils, c’est comme si vous étiez son frère.

--Vous avez raison, père Jamin, répondis-je, je ne m’en irai pas ainsi, ce ne serait pas brave. Allez devant, prévenez-la, je vous rejoins.

--Alors, faut lui dire que vous arrivez?

--Oui.

--Eh bien! à tantôt.

--A tantôt.

Et il me devança.

Je devais être très pâle, de cette pâleur ardente qui indique non la peur, mais la concentration de toutes les forces de l’âme, en face d’un abîme qui s’ouvre sous vos pas et qu’il faut franchir. La honte, la passion, le désespoir m’agitaient comme un orage. J’endurais un affreux tourment... Je l’aimais. Pendant ces deux jours d’absence, je n’avais pensé qu’à elle. Depuis six mois, son image ne m’avait pas quitté... Elle m’avait aimé aussi, elle m’aimait encore, et j’allais lui apparaître, horrible, mutilé; j’allais, en un instant, par ma seule présence, détruire son amour, changer soudain en une vision d’épouvante l’illusion charmante qui était née dans ses ténèbres.

Comment avais-je pu croire, espérer que son amour survivrait et resterait aveugle, quand elle ne le serait plus! que la reconnaissance continuerait à fermer ces yeux qui me devaient la lumière? Insensé que j’étais!

La glace d’un magasin me renvoya l’horreur de mon masque. J’en éprouvai moi-même un frisson. Et il me sembla que tout insultait à ma détresse: le ciel bleu, la tranquillité des choses. Le monde me parut gouverné par une fatalité imbécile et mauvaise, frappant au hasard, sans raison et sans discernement. Tandis que j’agonisais, des gens causaient et riaient à mes côtés. Mon désespoir se noyait dans le vacarme des rues, le féroce égoïsme humain. Tout se désintéressait du drame qui m’étreignait. La vie de tous les jours continuait, insoucieuse, inconsciente, soumise à un mécanisme brutal. Rien ne changeait, rien ne s’arrêtait, parce qu’un homme souffrait. Les pires affres d’une âme n’influençaient rien dans l’inextricable complexité des lois impassibles qui menaient le monde vers des fins ignorées. Pas une branche d’arbre ne tremblait, pas un regard pitoyable n’allégeait ma torture. Le ciel conservait son immuable sérénité.

La révolte et la douleur égaraient ma raison. Je maudissais la vie, l’abominable destin; je me prenais à haïr ces êtres anonymes, ces passants qui tous avaient connu les joies de l’amour, et dont les regards me jetaient l’anathème.

Pourquoi avais-je été un honnête homme? Si j’avais abusé d’elle, quand elle était aveugle, peut-être, même après avoir recouvré la vue, m’eût-elle aimé encore, malgré ma disgrâce, comme l’initiateur, le premier amant, le révélateur de la volupté, qui laisse son empreinte ineffaçable.

Je l’avais respectée, et ses lèvres en m’effleurant ne m’avaient mis au cœur que le désir torturant d’une félicité désormais inaccessible.

Que dirait-elle en me voyant? Que dirais-je à mon tour? Il me fallait plus de courage pour lui apparaître que pour affronter le feu. Je tournais autour de la maison, ne me décidant pas à entrer. Une fois encore, je fus tenté de partir, sans l’avoir revue. Mais je ne sais quelle espérance insensée sillonnait par instants comme un éclair la nuit de mon désespoir.

Enfin, je gravis les étages, je sonnai. La porte s’ouvrit.

Blanche était assise à côté de son père.

Elle eut, en m’apercevant, un mouvement de recul involontaire, devint toute blanche, et ses lèvres se serrèrent comme pour retenir un cri d’effroi.

--C’est moi, dis-je, n’ayez pas de crainte... Je viens vous faire mes adieux, car je m’en vais. Vous ne me verrez plus... Avant de partir, j’ai voulu vous dire combien j’étais heureux de votre guérison. Mais je ne voudrais pas, maintenant, troubler votre bonheur, et je comprends qu’il est nécessaire que je disparaisse. Je serai assez content, je m’estimerai récompensé du bien que j’ai pu faire, si vous gardez de moi un bon souvenir.

Comme elle ne répondait pas, suffoquée par l’émotion, je continuai à parler, pour lui laisser le temps de se ressaisir. Je répétai à peu près les mêmes phrases, et j’ajoutai:

--C’est une grande fatalité que je sois ainsi... Je vous avais promis de ne jamais vous quitter; j’aurais tenu ma promesse, si vous n’aviez pas recouvré la vue... Mais, aujourd’hui, les choses sont changées... Ma présence vous serait pénible, douloureuse. Je n’ai rien à espérer, il vaut mieux que je parte. Et c’est moi qui vous devrai une gratitude éternelle, pour les jours de bonheur que j’ai vécus auprès de vous... J’avais oublié ma misère dans l’illusion où vous étiez vous-même, j’étais redevenu un homme comme les autres. Tant que vous ne pouviez me voir qu’avec les yeux de l’âme...

Elle fondit en larmes.

--Je suis désolé, repris-je, d’être la cause des premières larmes que vous versez... Consolez-vous, oubliez-moi.

--Monsieur Grandon, intervint le vieux paysan, ça nous fait trop de peine de vous entendre parler ainsi. Ma fille ne peut pas oublier ce que vous avez fait pour elle... Approchez-vous, elle veut vous embrasser.

Elle-même se leva, vint à moi et m’embrassa. Ses larmes tièdes et silencieuses me baignaient tout le visage. Je pleurais aussi.

--Voyons, monsieur Grandon, reprit le père, vous n’allez pas partir, ce soir, vous dînerez avec nous.

--Non, je vous remercie, répondis-je, il vaut mieux que je parte tout de suite... Oui, croyez-moi, cela vaut mieux... Notre dernière soirée serait trop triste... Vous êtes de braves gens; moi, je ne vous oublierai jamais... Adieu, père Jamin... Adieu, Blanche... Je vous souhaite du bonheur à tous deux...

Le mot que j’espérais, le seul mot qui m’eût retenu, elle ne l’avait pas prononcé. Peut-être y avait-il de tout dans ses larmes: de la douleur, de la pitié, de la reconnaissance, mais non de l’amour. Peut-être aussi pleurait-elle sur son amour détruit, désormais impossible. S’il en avait été autrement, elle eût dit: Restez, je vous aime... Mais elle gardait le silence.

Je m’éloignai, sans oser regarder autour de moi. Mon désespoir se fût accru de la réapparition des objets que j’avais coutume de voir tous les jours et que l’ivresse de mon amour avait imprégnés, à mes yeux, d’une mystérieuse douceur.

Je m’acheminai vers la gare... Je pris le premier train qui partait... Où allais-je? Je n’en sais rien... là-bas... Qu’importait!

* * * * *

Le lendemain, je me trouvais en Bretagne, dans le Morbihan... L’idée me vint de faire un pèlerinage au pays de ma vieille bonne Noémie... Est-ce que, par hasard, elle vivrait encore, ma vieille bonne Noémie, qui m’avait tant aimé, tant consolé?... Il y avait quatorze ans que je ne l’avais plus vue, et, quand elle avait quitté notre maison, elle était déjà bien vieille. C’était même à cause de cela et parce qu’elle ne pouvait plus faire son ouvrage, que mes parents l’avaient renvoyée chez elle.

A force de fouiller ma mémoire, je finis par me rappeler son adresse: un petit village voisin de Pontivy, et dont le nom m’échappe, en ce moment... Je m’y rendis...

Oui, elle vivait encore, ma vieille bonne Noémie!... On me montra une petite vieille assise devant sa porte et qui tremblait sous le soleil de novembre. Elle avait à présent quatre-vingts ans passés... Et l’on me dit: La voilà, c’est elle, mais elle a perdu la raison, elle est tombée en enfance... Et l’on ajouta qu’elle n’y voyait presque plus...

Alors, je m’approchai, je me baissai vers elle, je pris ses petites mains, je les embrassai...

--C’est moi, lui dis-je... Je suis René... Regarde-moi, reconnais-moi, rappelle-toi... Je suis venu de bien loin pour te voir... J’ai tant souffert depuis que je ne t’ai plus vue... Si tu savais!

--René, balbutia-t-elle... Mon Dieu, c’est-il possible?... Oui, je vous vois, je te vois... C’est bien toi, mon petit René! Assois-toi près de moi... Je ne t’avais pas oublié, je pensais à toi, tout le temps. Alors, c’est vrai que tu as eu tant de chagrin?...

En même temps, elle me tendait ses bras tremblants, et elle continuait à parler, elle pleurait, elle me disait des choses que je ne comprenais plus, des souvenirs, des noms qui se brouillaient dans sa mémoire: Brive, les Delbray, Lucette...

--Lucette, dis-je, je ne l’ai plus revue!

Et, à mon tour, je parlai, je lui racontai toute ma vie, mille choses tristes qu’elle ne semblait pas entendre non plus. Et elle revenait toujours à Lucette, et à la même idée, l’idée fixe de la vieillesse tombée en enfance. Dix fois, elle me répéta:

--Va retrouver Lucette. C’est elle qui t’aimera... elle, et pas une autre!

Et, en disant cela, elle me regardait fixement, étrangement, avec des yeux de visionnaire, comme pour me faire entrer dans l’âme sa conviction, sa volonté.

Ma pauvre vieille Noémie! que de fois je baisai ses petites mains, avant de la quitter!... Elle ne voulut même pas accepter ma bourse; elle avait assez, disait-elle, elle était assez riche, et elle m’avait revu... Cela lui suffisait!

XVII

Pour la seconde fois, mon narrateur s’interrompit. Il regarda l’heure: minuit était passé. Je compris qu’il désirait que je me retirasse. Pourtant, il dit encore:

--Je vous ai conté ma jeunesse. Je ne rougis pas d’avoir été ce qu’on nomme aujourd’hui, en y attachant une nuance de ridicule, un _sentimental_. Malgré mon état, j’ai toujours recherché les joies les plus hautes de l’amour. Si je n’avais été qu’un sensuel, mon malheur eût été moins grand. Riche, j’aurais pu satisfaire des désirs vulgaires, m’infliger à ces filles que la misère oblige à subir toutes les promiscuités, à boire jusqu’à la lie la coupe des rancœurs. Car, si tyrannique s’affirme, dans notre société, le besoin d’argent, qu’il n’est pas de bourgeois obèse et difforme, de vieillard chassieux, de monstre à qui l’abominable souveraineté de l’or ne confère le pouvoir de souiller la beauté. Avec une âme basse et de la fortune, l’existence, en dépit de ma disgrâce, m’eût été souriante et féconde en ressources. Mais j’ai trop le respect de la femme pour avilir sa pauvreté. J’étais né avec un cœur d’amant, j’ai voulu l’amour qui ne s’achète pas, et c’est en cela qu’est le drame de ma vie.

Après un silence, il ajouta:

--Je ne pense pas comme ce sage antique qui nous conseille de cacher notre vie. Je voudrais, au contraire, arracher tous ces masques qui nous pèsent; je voudrais que la sincérité devînt la vertu première, la loi suprême de l’homme véritablement civilisé. C’est l’hypocrisie qui empoisonne nos existences, c’est la contrainte où nous sommes d’adopter une grimace, de farder nos douleurs et nos joies.

Pour moi, je ne vous ai rien caché, je me suis révélé à vous dans toute la vérité de ma nature, et mon histoire, quand vous la connaîtrez tout entière, vous apparaîtra consolante, car elle enseigne qu’il ne faut jamais désespérer du cœur de la femme ni de l’amour. Si, moi, je fus aimé, qui donc peut se dire qu’il ne le sera pas, un jour?

Il me demanda de revenir un soir prochain, et nous nous séparâmes.

Ses dernières paroles m’avaient frappé: il avait été aimé, c’était vrai. Sans qu’il m’en eût fait encore la confidence, je savais qu’il avait été l’amant de madame Derive. Là était l’énigme. Il me tardait d’en connaître le mot.

Deux fois, dans la semaine suivante, je l’aperçus qui sortait du cimetière Montmartre, et la curiosité me prit de visiter la tombe de madame Derive. Elle était couverte de roses rouges fraîchement épanouies.