Part 7
J’arrivai à la fin de mes études, je passai mon baccalauréat, j’obtins des accessits au concours général. Mon père me rappela à Brive. J’y fus mieux accueilli que je ne m’y attendais, car rien n’est tel encore que de réussir pour retrouver sa famille. Mon père était de bonne humeur; il avait pu donner cent mille francs à chacune de ses filles, en les mariant, et les affaires continuaient à prospérer. Seul, le vicomte, le mari d’Henriette, était un point noir à l’horizon. En peu de temps, il avait dissipé la dot de sa femme, et il en était maintenant aux emprunts.
J’avais alors dix-huit ans, je rêvais de m’affranchir. Ce foyer d’hypocrisie bourgeoise me comprimait; je m’y sentais gêné, amoindri, dévoyé, et le souvenir de tant de souffrances subies, le martyre de mon enfance, avait détruit en moi le sentiment de la famille. Je n’aimais plus mon père ni ma mère. Je ne les haïssais pas non plus; ils m’étaient indifférents, et j’avais hâte d’aller vivre ailleurs, loin d’eux, de m’élancer selon ma sève. Le malheur, l’expérience précoce des hommes n’avaient pas tué mes rêves. J’avais les illusions et les innocences de mon âge. Mes parents aussi, bien que mieux disposés à mon égard, auraient préféré me voir loin. Un jour, je déclarai à mon père mon désir d’aller faire mes études de droit à Paris.
--Tu es libre, dit-il, je ne suis pas de ces pères qui contrarient la vocation de leurs enfants. Choisis la carrière qui t’attire. D’ailleurs, tu es presque un homme, maintenant. Il faut que tu sois bientôt en état de gagner ta vie, pour ne plus être à charge à ta famille. Tu sais les sacrifices que je me suis imposés pour toi. Te voilà aujourd’hui instruit, bachelier, raisonnable. Du reste, c’est une justice à te rendre, tu es intelligent et travailleur... Je suis disposé à te soutenir encore quelques années, jusqu’au jour où tu te seras fait une situation. Mais il est bon que, dès à présent, tu commences à apprendre la vie. C’est une science qu’on n’acquiert qu’à ses dépens. Va donc à Paris, amuse-toi, tout en travaillant, car il faut que jeunesse se passe. Moi, à ton âge, j’étais un boute-en-train, je faisais la cour à toutes les filles, ce qui ne m’empêchait pas d’être sérieux, économe, et de songer à l’avenir...
Mon père, lancé, parla encore longtemps, tandis que ma mère l’approuvait par de lents signes de tête. Il me donna encore de bons conseils, me fit un cours de morale sur les devoirs de l’homme envers la société, envers la patrie et envers Dieu. Puis, il m’embrassa.
--Adieu, mon enfant. Souviens-toi que tu portes un nom respecté, un nom sans tache et auquel tu te dois de faire honneur.
Ma mère m’embrassa aussi. On me remit quelques billets de banque, en me recommandant l’économie, et je partis pour Paris.
XIII
René Grandon s’interrompit. Peut-être hésitait-il à se livrer davantage, à découvrir un coin plus obscur, une blessure plus profonde de son âme. Il n’avait pas encore prononcé le nom de madame Derive, ni fait allusion à cet amour mystérieux. Et, tout à l’heure même, tandis qu’il parlait, je devinais que son esprit était ailleurs, absorbé dans un autre passé; son regard fixe semblait voir l’invisible, et, par instants, il se penchait, il tendait la face, attentif, comme s’il entendait un appel lointain, là-bas, dans le silence. Il me tardait de savoir toute son histoire. Je le pressai de continuer.
--C’est un spectacle décevant, reprit-il soudain, que Paris vu pour la première fois, par un temps d’hiver. On s’est imaginé des merveilles, on s’attend à des splendeurs, et l’on s’étonne des rues étroites, des maisons grises, du pavé boueux, du brouillard qui fond en pluie fine sur ce vaste monde de pierres; et l’on s’effraye de sa petite molécule humaine, instable et frêle, perdue parmi cette foule indifférente et anonyme qui se hâte, qui s’agite, s’enfièvre, tourbillonne et vous bouscule.
Dès mon arrivée dans la capitale, où je ne connaissais personne, j’éprouvai cette impression de solitude infinie, je sentis se dissoudre ma chétive personnalité, qui ne tenait à rien et qui errait au hasard, par les rues, avec la crainte de s’égarer. Je fus ainsi, plusieurs semaines, seul, désorienté, ahuri par le vacarme, éloigné, par une timidité souffrante, de cette humanité fébrile qui grouillait sans cesse autour de moi et dont le heurt me brutalisait. Non, ce n’était même pas l’hostilité permanente, universelle, qui, en province, me pourchassait de toutes parts; c’était l’indifférence complète, absolue, l’égoïsme intransigeant que crée l’âpre conflit vital dans les grandes cités. Ma laideur même n’effarouchait personne, je passais inaperçu dans cette agglomération d’existences insoucieuses de la mienne, comme parmi les arbres d’une forêt déserte et touffue.
Au quartier Latin, où je m’étais installé, je voyais des couples joyeux, des bandes bruyantes d’étudiants qui montaient ou descendaient le boulevard Saint-Michel. Moi, j’étais seul, toujours seul, au milieu de cette gaîté, de toute cette joie de vivre; je n’osais aborder personne, ni même entrer dans un café, car les cafés étaient pleins de jeunesse, d’illusions, d’espérances et de rires; et les femmes surtout, les filles du quartier me faisaient peur. Je savais bien que je ne pouvais prétendre à aucune, que toutes m’auraient repoussé, peut-être insulté, si j’avais eu l’audace de leur parler. Leur regard ne rencontrait jamais le mien; je baissais les yeux, elles détournaient la tête. Oui, même par le regard, je n’avais de communication avec aucun être, ma laideur horrible faisait le vide autour de moi, comme une barrière infranchissable. J’étais plus malheureux que les infirmes, plus délaissé que les chiens perdus, qui sont parfois recueillis par des âmes pitoyables.
J’avais une voisine dans l’hôtel garni où je logeais. Une cloison légère séparait nos deux chambres. Tout le jour, j’entendais son jeune rire et son babillage. Elle se nommait Bijoute. Du moins, c’était ainsi qu’on l’appelait.
Bijoute n’était pas sérieuse. Elle était l’insouciance et l’inconscience mêmes, rentrant tard ou pas du tout, parant de ses cheveux dorés, de son éclat de courtisane fauve, les restaurants de nuit et les bals publics, attirant et allumant tous les regards, quand elle dansait, vêtue d’une robe si étroitement ajustée, qu’elle en était troublante à la fois de grâce et d’indécence.
Elle était la parure du quartier, convoitée par tous, rayonnante et folle, intéressante aussi par ce je ne sais quoi de las et de vaincu qu’ont toutes, en dépit des artifices, les vendeuses de joie; mais cette lassitude ne s’apercevait chez elle qu’aux heures rares où les lueurs de la conscience se reflètent sur le visage. Il y avait alors un rien d’amertume dans le pli de ses lèvres qui touchait à la joue. On lui demandait: «Qu’as-tu Bijoute?» Et c’était toujours la même réponse: «Je n’ai rien, laissez-moi.» Elle passait pour la fille capricieuse, inconstante, amoureuse d’indépendance, congédiant ses amants au bout de huit jours, désespérant ses adorateurs, usant sa chance, sans profit, inhabile enfin à exploiter le désir de l’homme. J’entendais parfois la tenancière de notre hôtel qui la sermonnait: «Vous êtes trop gâtée; c’est dommage vraiment! vous êtes si jolie!... Ah! si vous vouliez devenir sérieuse!...»--«Mais je suis sérieuse», répondait Bijoute, en prenant tout à coup un air grave et froissé, adorablement drôle.
La première fois que Bijoute m’avait vu, elle avait jeté un cri d’épouvante, puis elle était partie d’un éclat de rire inextinguible. Moi, je m’étais sauvé, et, depuis, je n’osais plus paraître devant elle, je l’évitais, je craignais de la rencontrer. Et, pourtant, il m’arrivait de la suivre à distance, et je ne sais quelle joie soudaine m’inondait, quand son jeune rire, traversant la cloison de ma chambre, éclatait dans le silence de ma solitude. J’avais peur, si elle me voyait une seconde fois, qu’elle ne quittât l’hôtel, pour fuir mon voisinage.
Un jour, je ramassai un objet qu’elle avait laissé tomber; je le suspendis à sa porte pour qu’elle le retrouvât en rentrant; et je veillai sur cet objet, jusqu’à l’instant où je reconnus son pas et le frou-frou de sa robe dans l’escalier.
J’aspirais avec ravissement le parfum qui traînait après elle et dont l’air restait un moment imprégné, là où elle avait passé... Non, je n’espérais rien. C’était déjà beaucoup pour moi de la sentir si près, d’être effleuré par son atmosphère et d’en pouvoir rêver... Souvent, je me cachais pour la voir, elle me frôlait, sans se douter que j’étais là. Je la trouvais adorable, cela me suffisait, cela bornait mon horizon; il y avait des jours où je n’étais pas malheureux.
Combien avait-elle eu d’amants? Elle-même sans doute ne savait plus. Elle était la chose éphémère et jolie, offrant au caprice qui passe l’aumône d’une caresse, l’illusion du bonheur...
Moi, j’aspirais seulement à l’approcher de plus près, à causer, un instant, avec elle. Mais cela même, ce désir naïf me semblait aussi irréalisable que le rêve de conquérir une reine.
J’avais encore dans l’oreille ce cri d’effroi qu’elle avait jeté, puis ce fou rire, plus insultant et plus cruel encore, dont elle avait été secouée, l’unique fois qu’elle m’avait aperçu. Je ne lui en voulais pas, cependant. Tant d’autres, avant elle, m’avaient fait expier plus durement le crime d’être laid!
Un matin, une idée étrange et romanesque germa dans mon cerveau.
Nous étions à l’époque du carnaval. Il y avait bal masqué, le soir, à l’Opéra. Je me procurai deux billets, et j’en adressai un, sous enveloppe, à Bijoute. «Elle ira, pensai-je, je serai masqué comme tout le monde, elle ne me reconnaîtra pas, et je lui parlerai.»
Qu’avais-je donc à lui dire? En vérité, je l’ignorais. Une confusion de sentiments intenses, inexprimables, m’agitait comme un cyclone intérieur. J’étais vierge, je ne m’étais jamais approché d’une femme, et j’avais toujours songé à l’amour... Oh! l’affreuse ironie du destin qui m’avait fait cette laideur inhumaine avec un cœur humain, capable d’amour!
Toute la journée, je passai par des alternatives d’exaltation, d’inquiétude, de tristesse et de joie. Enfin, vers onze heures du soir, j’entrai à l’Opéra, déguisé et masqué.
Où était-elle? J’errai près d’une heure, à sa découverte, taciturne et gauche, dans le vertige de la fête, le flamboiement des lustres, avec la stupeur d’une bête de nuit exportée au soleil. J’examinais toutes les femmes, cherchant à la deviner à sa taille, à sa démarche, au timbre de sa voix, à la couleur de ses cheveux et de ses yeux, à la grâce troublante de ses mouvements, car elle ne pouvait faire un geste qui ne fût gracieux... Autour de moi, les couples tournaient, valsaient, sautaient, au tumulte d’un orchestre qui me mettait plus de détresse dans l’âme...
J’étais venu là pour me donner, l’espace d’une soirée, une illusion apaisante, l’illusion d’être un homme comme les autres. Un homme comme les autres!... Eh bien! non, malgré mon masque, malgré mon déguisement qui me confondait dans la banalité de cette mascarade, je n’étais pas un homme comme les autres! J’étais différent de tous, non seulement par ma disgrâce physique, mais aussi et plus encore peut-être par ma chair, par mes sentiments, ma pensée, par toute la souffrance muette qui s’était accumulée en moi, différent des garçons de mon âge qui osaient parler aux femmes, qui avaient goûté à des lèvres chéries; différent des vieillards qui gardaient au cœur des souvenirs délicieux et pouvaient espérer encore... Je me sentais à part, étranger à tout, ne tenant à rien, et je restais en panne, adossé à une colonne, morfondu par cette gaieté factice, pénible et machinale, où le rire sonnait faux, où les voix s’éraillaient, aigres et criardes. Et je me trouvais bête, bête à pleurer, sous ce déguisement grotesque, où mentait et sanglotait toute mon âme.
Le temps passait; déjà, des masques se soulevaient. Enfin, je la vis... La première de tout le bal, elle avait jeté son loup, et elle s’avançait vers moi, la figure claire et riante, essoufflée par la danse, l’air triomphant.
Je l’abordai et je trouvai le courage de lui dire:
--Bonsoir, Bijoute.
Elle s’arrêta, surprise:
--Vous me connaissez donc?
--Oui.
--Qui êtes-vous?
--Curieuse!
--Je veux savoir.
--Tout à l’heure.
--Non, tout de suite.
En même temps, elle tenta de soulever mon masque; j’arrêtai son geste.
--Non, je vous en prie.
--Pourquoi?
--Parce que...
--Alors, que me voulez-vous?
--On peut causer un moment, dis-je.
Je faisais le brave, mais je tremblais comme une feuille. Pour ne pas laisser tomber la conversation, je lui avouai que l’inconnu qui lui avait adressé un billet pour le bal de l’Opéra, c’était moi. Elle me demanda, en me tutoyant tout à coup, si je l’invitais à souper.
--Avec plaisir, déclarai-je.
Elle me prit le bras.
--Oh! comme tu trembles! dit-elle.
Je ne répondis pas, je ne trouvais plus de parole, mes genoux fléchissaient... Je sentais les pulsations tièdes de sa chair sur le revers de ma main gauche, au-dessous de ses seins; il me semblait que l’atmosphère était pleine du parfum de ses cheveux, de la chaleur douce qui émanait d’elle et qui m’enveloppait... Puis, je ne savais pas parler aux femmes, ni pourquoi je tremblais auprès d’elles. C’était ma nature ainsi... C’était peut-être aussi que j’aurais eu trop de choses à leur dire, si j’avais su m’expliquer. Tout mon être défaillait de tendresse, de passion torturante et inassouvie.
--Comme tu trembles! répéta-t-elle... Qu’as-tu donc?
Je continuais à me taire. Les mots s’étranglaient dans ma gorge, ma voix aurait chevroté de fièvre, si je m’étais fait violence pour prononcer une phrase, une de ces plaisanteries lourdes dont s’amusent les filles. Elle restait surprise, ne comprenant pas.
--Voyons, tu ne dis rien? Tu es muet?... C’est drôle. Tu n’es pas comme tout le monde... Tout à l’heure, tu voulais causer, et voilà qu’on ne t’entend plus... Allons, parle, dis quelque chose...
Une tristesse infinie, maintenant, m’envahissait. Mes larmes coulaient, silencieuses et tièdes, sous le masque qui me cachait la face. Cependant, je parvins à balbutier quelques mots, des mots sans suite, qui n’avaient pas de sens. Puis, invinciblement, je retombai dans mon mutisme.
--Non, vrai, tu n’es pas drôle, reprit-elle... Qu’est-ce que tu as? Un chagrin? Alors, on ne vient pas ici... Moi, je suis très gosse, je me fiche de tout... Toi aussi, tu dois être très gosse. Dis un peu ton âge pour voir... A t’entendre, on dirait la voix d’un enfant qui a pâti.
Je déclarai mon âge: dix-huit ans. Je confessai aussi que j’arrivais de province et que j’avais encore ma virginité. Elle éclata de rire.
--Non, vrai!... Ah! c’est tordant! Un puceau de dix-huit ans, à Paris, au bal de l’Opéra!... Alors, je ne te lâche plus... Un puceau, je ne connais pas ça, je veux voir ça... Alors, c’est pour ça que tu tremblais tantôt?... Va, n’aie pas peur, mon gosse, on ne te fera pas de mal.
En même temps, elle essaya, de nouveau, de soulever mon masque. Ma résistance l’étonna. Pourquoi ne voulais-je pas découvrir mon visage? Je ne trouvais que de mauvaises raisons. J’avais envie de fuir maintenant, honteux, troublé, redoutant l’issue de cette aventure, qui ne pouvait se terminer qu’à ma confusion.
--C’est bien, dit-elle, je ne te tourmente plus, laisse-moi la surprise.
Nous nous étions écartés du bal, nous longions un couloir, où le bruit de l’orchestre arrivait jusqu’à nous, intermittent et adouci, comme une harmonie lointaine apportée par la brise.
--Pourquoi donc es-tu malheureux? me demanda-t-elle avec un accent de compassion soudaine.
--Parce que, répondis-je, je ne serai jamais aimé, parce qu’il est impossible que je le sois.
--Gosse! fit-elle, quelle idée! Qu’en sais-tu, si tu ne seras jamais aimé?... D’abord, tu as de beaux yeux et une voix très douce qui caresse et qui plaît. Tu dois être joli garçon... Mais montre donc ta figure!
Pour la troisième fois, j’arrêtai sa main, au moment où elle touchait mon masque.
--Non, laisse, je t’en prie... Pas encore.
--Quand, alors?
--Tout à l’heure.
--T’es bizarre! Je ne te comprends pas... Regarde, tout le monde maintenant a levé son loup.
Elle crut que je voulais l’intriguer, par caprice d’original. Sa familiarité de bonne fille m’avait donné un peu d’assurance. Nous continuâmes à causer. Je ne sais ce que je lui dis ni comment elle en vint elle-même aux confidences:
--Va, mon petit, chacun porte sa croix, comme on dit. Moi non plus, je ne suis pas heureuse, malgré qu’on me voie rire, danser et chahuter, tout le temps... J’en ai assez de cette vie! Je me sens rompue. C’est crevant, la noce! Vadrouiller, par force, quand on est éreintée, lever des types dégoûtants, des crevés, des vicieux, des poivrots, des nègres... oui, des nègres... Ce sont encore les plus convenables... Ah! non, ce n’est pas gai! L’autre nuit, je me suis trouvée mal; on m’a mise dans un fiacre, évanouie... L’hiver dernier, j’ai passé deux mois à l’hôpital. Tu sais, je te dis ça à toi, rien qu’à toi, ne va pas le répéter... Souvent j’ai du regret, quand je pense à mon pays, à ceux que j’ai quittés... C’est Paris qui m’a perdue... Quelquefois, je rêve d’aller vivre ailleurs, bien loin, en plein air, à la campagne. Il me faudrait ça pour me remettre... Oui, bien loin d’ici, avec quelqu’un que j’aimerais bien... Mais ça, c’est des rêves! Les belles choses qu’on espère n’arrivent jamais... Toi, je crois, tu me plairais. Tu n’es pas comme les autres, tu ne me parles pas comme tout le monde... Peut-être qu’on serait heureux ensemble.
Elle se rapprochait de moi, et je sentais son haleine tiède qui se mêlait au parfum de ses cheveux... Qu’elle était jolie et charmante, à cette heure, avec ses yeux fins, un peu humides et qui semblaient fondre de tendresse, et ses joues colorées d’un rose vif!... Le sang battait dans mes veines; mes lèvres, une fois, l’effleurèrent presque. Et désespérément je songeais au bonheur impossible de la posséder, toute, de respirer dans son atmosphère, d’habiter continuellement en elle. Je l’aurais saisie, emportée là-bas, loin de tout, dans un îlot de félicité ignoré du destin.
--Oui, être heureuse, reprit-elle, vivre tranquille, si on pouvait!... Tu ne m’as même pas dit ton nom, comment t’appelles-tu?
--René, répondis-je.
--C’est joli, ce nom-là.
--Le tien aussi, Bijoute.
--Moi, c’est un surnom. Les étudiants m’appellent comme ça... Toi, où m’as-tu connue?
--Au quartier Latin.
--Tu savais donc mon adresse, puisque tu m’as envoyé ce billet?
--Oui.
--Comment ça?
--Je t’avais suivie, un soir, jusqu’à ta porte.
--Et pourquoi ne m’as-tu jamais parlé?
--Parce que je n’osais pas.
--Tu n’osais pas?
--Non.
--Mais quelle idée de m’avoir fait venir ici pour me causer! Vrai, c’est étrange, je ne saisis pas.
Je restai interdit. Nous étions tout à fait isolés de la foule.
En même temps, elle se rapprochait de moi, et je sentais de nouveau les pulsations de sa chair, un parfum tiède qui me montait au cerveau et me grisait comme un encens de volupté... Je ne sais quelle ivresse s’empara tout à coup de moi, quel désir spontané, irréfléchi, comme une impulsion irrésistible, le débordement de toute ma tendresse comprimée... je la saisis, nos corps s’élancèrent l’un vers l’autre, nos lèvres se joignirent, elle murmura dans un désir pâmé... «Oh! chéri!»... Et, au même instant, avant que je pusse lever la main pour le retenir, mon masque tomba, ma disgrâce lui apparut, elle recula, toute blanche, glacée soudain.
--Oh! lui! fit-elle d’une voix basse comme gelée par l’épouvante.
Anéanti, éperdu, je ne trouvai pas une parole, l’esprit noyé, emporté, submergé dans un flot de détresse. Le tumulte de l’orchestre m’arrivait comme le bruit monotone et sans fin de l’océan désert... Elle s’était enfuie... Lentement, je revins à moi, je remis mon masque, je gagnai la sortie à travers le tournoiement du bal... J’allai au hasard, par les rues vides, je ne savais où, là-bas, dans le silence de la nuit.
Le lendemain, je quittai mon hôtel, je louai une chambre ailleurs, dans un quartier plus solitaire.
XIV
Seul, voilà le mot qui résume toute ma jeunesse. A l’aube du cœur qui s’éveille, j’ai passé ces années qui, pour tant d’autres, sont les plus belles de la vie, à poursuivre l’amour comme un fantôme insaisissable. Je ne me résignais pas à vivre sans aimer, sans être aimé, car, pour moi, il n’était pas de pire misère, de plus grand châtiment... N’avais-je pas aussi droit au bonheur, comme tout ce qui respire?
J’ai vagabondé, des jours et des nuits, à travers Paris, rêvant de trouver quelque être malheureux comme moi, une femme méprisée elle-même, quelque désespérée, quelque naufragée de la vie, n’ayant plus rien à attendre du destin ni des hommes. Celle-là, je l’aurais aimée, consolée, et, de l’union de nos deux misères, il serait sorti de la joie!... Il devait en exister dans ce grand Paris, refuge de toutes les détresses.
Oui, je caressais ce rêve, je souhaitais que le hasard fît cette rencontre; je ne faisais plus attention aux femmes belles, à toutes celles en qui je pressentais une joie de vivre, une espérance. Celles-là n’étaient pas pour moi. Je ne m’arrêtais qu’aux laides, aux disgraciées, aux visages chargés d’anxiété, à celles qui n’avaient jamais dû être aimées.
Hélas! ces dernières aussi, les humbles, les sacrifiées, les infirmes même me repoussaient. Aucune misère ne voulait s’accoupler à la mienne. J’effarouchais les femmes. La plupart me fuyaient; les plus hardies m’insultaient au passage ou éclataient de rire. Moi-même, je n’osais plus les approcher, timide, paralysé de gaucherie, conscient de mon état. A leur vue seule, un tremblement m’agitait, et mes yeux qui voulaient implorer, s’emplissaient d’angoisse.
J’ai vécu ainsi des années, seul, toujours seul, dévoré d’une passion grandissante, sans qu’une femme ait consenti à calmer ma souffrance d’un regard de pitié.
Parfois, des révoltes me soulevaient... Sur la façade d’une église, en face de l’hôtel où je logeais, un Christ s’affaissait sur sa croix, comme accablé du malheur universel.
Et moi, je considérais ce crucifié d’un œil défiant, soupçonneux et jaloux... Parce qu’il avait été aimé aussi, celui-là! Parce que consolateur de toutes les misères, il n’avait oublié que la mienne, la pire, la plus incurable, la plus injuste, la laideur! Parce qu’enfin, il avait été beau, de cette beauté chlorotique et fade qui faisait choir des vierges à ses pieds et confondit depuis dans la prière des siècles d’adoratrices!
Je faisais le désert autour de moi. Dans les jardins publics, les enfants, les chéris aux yeux d’ange, se sauvaient à mon approche... Qu’avais-je fait à ces enfants? Pourquoi cette universelle et muette hostilité, à mon égard?... Je marchais vite, dans la hâte d’échapper aux regards humains, aux maisons, aux pierres, à toute la cruauté instinctive des êtres et des choses.
Un après-midi de juillet, je sortis, résolu, cette fois, à vaincre mon appréhension, à tenter une aventure. J’avais mis un bandage, une sorte de masque qui me cachait la plus grande partie de la face. J’allai, d’abord, devant moi, comme d’habitude, sans but précis, au hasard, seul. Un soleil de plomb incendiait le pavé, me coulait sur la nuque, me mettait un brasier dans les veines.
C’était un dimanche et l’heure de la promenade. Paris avait la lourdeur des jours de fête, le recueillement des villes de province. Le long des boulevards, des bourgeois allaient et venaient, d’une allure molle et quiète. Tous semblaient heureux d’être, trouver un surcroît de béatitude dans l’universelle torpeur de ce jour d’été. Une même banalité sculptait tous ces visages d’une ressemblance professionnelle. Dans un grand square, que je traversai, des couples s’enlaçaient, le long des allées, dont les arbres mêmes se rapprochaient comme des êtres qui auraient voulu se parler; toute la nature s’emplissait d’un confus murmure. Une odeur troublante traînait dans l’air, s’attachait à moi, m’assaillait par bouffées tièdes que j’aspirais avec ivresse.
Je marchais pour apaiser, par la lassitude physique, mon rêve d’amour, qui s’exaspérait jusqu’à la torture.