Chapter 4 of 11 · 3950 words · ~20 min read

Part 4

Je vis une humidité dans ses prunelles; il baissa les paupières comme pour retenir une larme qui s’apprêtait à couler, et, en même temps, sa main fine esquissa un geste vague qui semblait signifier: A quoi bon!

--Je vous en prie? insistai-je.

--A quoi bon! répéta-t-il à haute voix,--mon histoire ne touche à aucun grand événement.

--Les événements, répliquai-je, ne valent que par la sensibilité qui les éprouve, et l’histoire du plus humble individu n’est pas moins intéressante que celle d’un peuple.

Je sentis qu’il allait parler, je gardai le silence.

Son regard erra, un instant, comme perdu dans les distances incommensurables du passé, puis, d’une voix, d’abord un peu éteinte et qui veut se ménager, pour se soutenir longtemps, il commença...

VIII

Un des premiers souvenirs de mon enfance, ou, du moins, un des plus vivaces, et qui me fit entrevoir tout à coup la réalité des choses--car jusqu’alors j’avais été berné par l’hypocrisie bourgeoise--ce fut une conversation à demi-mots qui s’engagea, un jour, au sein de ma famille, pendant un déjeuner. Nous étions tous à table: mon père, ma mère, mes deux sœurs, Henriette et Suzanne, dont j’étais le cadet.

On causait des Delbray, nos voisins, avec qui nous étions en relations très intimes, depuis de longues années. J’en avais toujours entendu parler avec de grands éloges, même avec vénération. M. Delbray était deux ou trois fois millionnaire: une des plus grosses fortunes industrielles de Brive; M. Delbray portait un ruban rouge à la boutonnière; M. Delbray enfin avait une influence électorale.--C’est une grande intelligence, affirmait mon père.

A la maison, on faisait des frais pour recevoir les Delbray, on sortait toute l’argenterie, on allumait toutes les bougies. Aussi, ma surprise fut-elle grande, ce jour-là, quand ma mère me dit:

--Tu entends, mon chéri, tu ne joueras plus avec Lucette Delbray.

J’étais un enfant docile, je n’avais pas l’habitude de répliquer. Pourtant, je ne pus m’empêcher, cette fois, de questionner:

--Pourquoi, maman, ne dois-je plus jouer avec Lucette?

--Parce que... répondit ma mère. Tu n’as pas besoin de comprendre, tu comprendras plus tard... Tu sais, René, tu n’as jamais désobéi... Je ne te dis pas de lui tourner le dos, à ta petite amie...

--Non, il ne faut pas se brouiller, interrompit mon père, il est inutile de se faire des ennemis; on ne sait jamais ce qui peut arriver.

--Mais chacun à son rang, déclara ma mère. Les Delbray ne sont plus aujourd’hui de notre société... Alors, écoute bien ce que je vais te dire, mon amour: Quand Lucette viendra te trouver, tu peux lui dire bonjour, je ne te le défends pas... Puis, tu t’en iras. Tu as d’autres amis pour t’amuser: les neveux du préfet, les petits Glavaux, par exemple.

--Lucette ne m’a rien fait, maman... Lucette a toujours été gentille avec moi, protestai-je.

--Je ne te dis pas le contraire, mon chéri, mais nous ne devons plus fréquenter les Delbray.

Je me tus, j’avais une grosse envie de pleurer... Je l’aimais tant, ma petite Lucette, je ne voulais jouer qu’avec elle... Elle avait de beaux yeux clairs qui me souriaient toujours, et des manières de petite dame, presque de petite mère, quand nous étions ensemble, car j’avais un an de moins qu’elle, et elle en profitait pour me traiter en bébé, me donner de sages conseils, me gronder tendrement--et surtout pour me raconter toutes les belles histoires qu’elle savait, qu’elle avait lues ou qu’elle inventait. Je préférais celles qu’elle inventait, et, à vrai dire, je n’aimais les histoires que quand c’était Lucette qui me les racontait. Même, souvent, au lieu de l’écouter, je regardais ses longs cheveux fins comme de la soie et qui bouclaient naturellement; et il m’arrivait aussi de me mirer dans ses prunelles.

Il y eut un silence, puis ma mère reprit:

--C’est extraordinaire, cette débâcle survenue si vite... Qui aurait cru cela? Ils semblaient si tranquilles, si certains de l’avenir.

--J’avais pourtant prévenu Delbray, dit mon père... Aussi, avoir engagé toute sa fortune dans cette affaire?

--Elle paraissait sûre, souviens-toi, mon ami; tu le disais toi-même...

--En affaires, il n’y a jamais rien de sûr, répliqua mon père... Moi, j’ai bien su me retirer à temps. Delbray, lui, a voulu s’entêter, et il a fait la culbute.

--Alors, c’est la faillite?

--Oui.

--Il leur reste encore des espérances?

--Oh! un oncle, le fameux oncle à héritage, qui ne meurt jamais, et en attendant...

Mes parents avaient des visages sévères. Je ne comprenais pas grand’chose à tout cela. Je remarquai seulement que mon père, qui jusqu’alors, quand on parlait de nos voisins, disait toujours _monsieur_ Delbray, d’un ton plein de respect, ne l’appelait plus maintenant que Delbray tout court. Faillite, ruine, ces mots n’avaient encore pour moi qu’un sens vague... Je continuais à penser à ma petite Lucette, et des larmes, que je ne pouvais plus retenir, coulaient sur mes joues, sur mes mains, sur mon pain et jusque dans mon assiette... C’était mon premier gros chagrin... On m’avait toujours tant gâté! bien plus même qu’Henriette et Suzanne, mes deux sœurs. C’était moi le Chérubin, le Benjamin, continuellement entouré de sourires, de caresses et de tendresse. Je régnais dans la maison.

--Allons, René, console-toi, me dit ma mère. On te conduira au cirque, cet après-midi.

De la tête, je fis signe que je ne voulais pas.

--Comment, tu ne veux pas aller au cirque, toi qui aimes tant le cirque! Voyons, René, réfléchis bien.

--Je veux aller voir Lucette, répondis-je en avalant mes larmes.

Pour la première fois, maman me jeta un regard sévère.

--Tu n’iras pas, dit-elle.

--Si, maman.

--René, va dans ta chambre, tu n’auras pas de dessert.

Dans ma chambre, mes larmes séchèrent. J’éprouvai tout à coup une émotion, un grand bonheur en pensant que Lucette m’avait embrassé, la dernière fois que nous nous étions quittés. Et il me sembla que je la voyais autrement, qu’elle n’était plus une petite fille, que j’avais changé aussi et que nous avions soudain grandi tous deux.

J’écartai les rideaux de ma fenêtre, je restai le front collé à la vitre. La rue était étroite. Les Delbray habitaient en face. Quelquefois, nous nous faisions des signes par la croisée; des conversations même s’engageaient, qu’interrompait le bruit des voitures ou la plainte criarde d’un orgue de barbarie.

J’attendis longtemps, ce jour-là. Lucette parut enfin, et je ne sais pourquoi je me retirai avant qu’elle m’eût aperçu. Ce n’était pas, je crois, la peur de désobéir, c’était autre chose que je ne m’expliquais pas et qui me faisait craindre autant que désirer sa présence... C’est peut-être que l’amour, qui naquit bien avant la justice, naît aussi bien avant la raison et bien avant la conscience.

Quelques jours s’écoulèrent... Brive est la petite ville de province où l’ennui suinte aux murs, où il semble que tout soit économisé, jusqu’au mouvement, au bruit et à la lumière. La ruine des Delbray était l’événement dont s’entretenait toute la société. Ma famille, restée debout dans le désastre financier qui avait emporté plusieurs fortunes du pays, semblait avoir gagné en considération et en prestige. Nous recevions plus de monde qu’autrefois, et j’ai gardé le souvenir pénible de ces déjeuners accablants qui, commencés à midi, ne s’achevaient guère avant quatre heures du soir.

Mon père avait fait fortune dans les céréales, et nous étions considérés comme faisant partie de la _société_. En province, la profession de commerçant n’exclut de la société que jusqu’au jour où l’on s’est enrichi. A Paris, on s’incline encore devant les talents officiels; à Brive, l’argent seul a droit au respect.

L’unique distraction de la ville était la musique militaire qui jouait deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, sur la place d’armes.

C’était là que notre bonne nous conduisait, mes sœurs et moi, quand le temps était beau.

Un dimanche, j’y rencontrai Lucette, avec sa mère. Elles étaient assises à l’écart, hors de la foule, et personne n’allait leur parler. Madame Delbray, qui passait naguère pour la femme la plus élégante de la ville, qui donnait le ton et lançait la mode, était vêtue de noir, très simplement. Lucette avait l’air tout triste. Nous nous regardâmes longtemps. Ce fut elle enfin qui m’aborda.

--René, dit-elle, tu es fâché?

--Non, Lucette, je ne suis pas fâché.

--Alors, pourquoi ne viens-tu plus jouer avec moi?

Je rougis jusqu’au blanc des yeux. Je ne savais que répondre; maman avait oublié de me faire la leçon. Puis, je n’aurais pas pu mentir. Je finis par dire la vérité.

--C’est pour ne pas désobéir à maman, Lucette.

--Ta maman t’a donc défendu de jouer avec moi?

--Oui.

--Pourquoi?

--Je ne sais pas... Mais elle ne m’a pas défendu de te dire bonjour, m’empressai-je d’ajouter.

--Adieu, René.

Je baissai les yeux. Bien qu’enfant, je souffrais comme un homme qui vient de commettre une lâcheté.

A partir de ce jour, mon caractère changea; je devins taciturne, presque sauvage. Tous les jeux, et les enfants de mon âge, surtout les petits Glavaux, les neveux du préfet, dont on me recommandait la fréquentation, m’ennuyaient. Je préférais être seul.

--Qu’as-tu donc, René, à quoi penses-tu? me demandait ma mère.

Je ne voulais pas dire à quoi je pensais; on aurait ri de moi.

--Serais-tu malade?

--Non, maman.

--Alors, parle, qu’est-ce que tu as?

--Je n’ai rien.

--C’est l’âge ingrat, concluait mon père.

Cependant, j’étais toujours le gâté de la famille. Choyé par mes parents, par mes sœurs et par les domestiques même, j’entendais partout chuchoter autour de moi: Oh! le bel enfant!--Cela flattait la vanité de ma mère. Il n’était rien qu’on ne fît pour me donner de la joie. A toutes les fêtes, j’étais comblé de cadeaux. Les jours de visite, je subissais les embrassades de ces dames... Pourtant, les gens ne me semblaient plus bons comme autrefois, ni la vie si heureuse. J’avais comme l’intuition de toute l’hypocrisie et de tout le mensonge dont se compose la trompeuse aménité des convenances sociales.

Mes sœurs auraient pu être jalouses. On les habillait avec moins de coquetterie, on les grondait souvent, même à tort. A moi, on me passait tous les caprices. La préférence dont j’étais l’objet s’apercevait en toutes choses. Même, on m’admirait, on s’extasiait sur la précocité de mon intelligence, et c’était sur moi que mes parents déclaraient fonder leurs plus grandes espérances. Comme les enfants gâtés, je n’avais point de timidité, et quelques réparties amusantes avaient suffi pour faire concevoir de moi une grande opinion.

Sous prétexte que j’étais délicat, on ne voulait pas me mettre au collège, tandis qu’Henriette et Suzanne allaient en pension. J’avais un professeur à domicile. Je travaillais peu, je bâclais mes devoirs, et l’on n’en estimait pas moins que je faisais de grands progrès.--Cet enfant a une telle facilité! déclarait mon père.--Mon professeur, un pauvre homme que ces leçons aidaient à vivre, n’avait garde d’y contredire.

On se préoccupait déjà de mon avenir. C’était même le sujet des causeries intimes, le soir, sous la lampe. Il était arrêté que, si j’avais du goût pour les mathématiques, on me pousserait à Polytechnique.

Je m’amusais parfois à dessiner des bonshommes. Mes parents s’en inquiétaient... Non, pas artiste! Mon père avait une mauvaise opinion des artistes, des bohèmes, des rapins, des crève-la-faim, à l’entendre, tandis que dans l’armée, dans l’administration, c’était la vie assurée, la considération, le ruban rouge.

--Pourtant, disait ma mère, s’il devenait plus tard un Carolus Duran ou un Bouguereau?

--Oui, mais tout le monde n’a pas le génie de Carolus Duran ou de Bouguereau, répondait mon père.

Il n’était plus question des Delbray. Je n’osais plus prononcer le nom de Lucette... Ils habitaient maintenant, dans le quartier le plus éloigné du centre de la ville, une maison d’humble apparence et qui sentait l’indigence. L’hôtel qu’ils avaient occupé en face de chez nous était resté vide; il s’en exhalait une mélancolie de ruine, qui m’était douce pourtant et dont j’aimais à me pénétrer.

On ne me permettait pas encore de sortir seul. Quand j’allais en promenade, accompagné de ma mère ou d’une bonne, j’espérais rencontrer Lucette, mes yeux la cherchaient partout. Une seule fois, en l’espace de trois mois, il me sembla l’apercevoir, au tournant d’une rue, et je pressai le pas pour la rejoindre, la voir de plus près.

--René, ne va pas si vite, me dit ma mère, je ne peux plus te suivre.

Un matin, je me réveillai au moment où l’aube commençait à poindre. Tout le monde dormait. Je me levai, je m’habillai sans bruit, sans réveiller personne; j’ouvris la porte, je sortis.

J’allai droit à la maison des Delbray... Il était à peine sept heures. Tout était fermé. J’attendis... J’attendis longtemps... C’était un dimanche. La cloche d’une église voisine emplissait l’air de ses lamentations pacifiques... Je crois bien que je restai là près de deux heures à écouter le son de cette cloche et à regarder cette maison. J’avais oublié de mettre mon petit manteau, j’étais glacé... il pleuvait un peu... Enfin, je vis sortir Lucette et sa mère. Elles passèrent près de moi, sans me voir; elles allaient à la messe... Je marchais derrière elles en murmurant: Lucette... Lucette...

Madame Delbray se retourna.

--Que fais-tu là, René? dit-elle... Tu sais bien que tes parents t’ont défendu... Ils ne savent peut-être pas que tu es ici, tu vas te faire gronder.

Je restai interdit. Lucette ne disait rien non plus.

--Va, mon petit, reprit madame Delbray, je sais bien que ce n’est pas ta faute. Toi, tu as un bon cœur... Lucette, embrasse ton petit ami.

J’embrassai Lucette plusieurs fois.

--Allons, c’est assez, mes enfants, dit madame Delbray... Va, mon petit René, rentre vite chez toi; tu as l’air tout gelé... Pourvu que l’on ne te gronde pas trop!

A mon retour, je trouvai ma famille et tout notre quartier en grand émoi. Depuis sept heures du matin, on me cherchait. La police avait été prévenue de ma disparition. Mon père et les domestiques de la maison s’étaient élancés dans toutes les directions, à travers la ville et jusqu’aux environs.

Pendant huit jours, on ne cessa de m’interroger.

--René, où as-tu été?... Nous voulons le savoir... Malheureux enfant! s’écriait mon père.

Je refusai de répondre. Punitions, promesses, supplications, rien n’y fit. Je fus mis quarante-huit heures au pain sec, et les larmes même de ma mère ne purent me fléchir. Je ne m’explique pas encore aujourd’hui cet entêtement bizarre, ce silence inexorable, qui laissa supposer que j’avais commis quelque chose de très grave. On avait pris soin de fermer à double tour, chaque soir, avant le coucher, toutes les portes de la maison et d’en cacher les clefs, afin qu’il ne me prît pas la fantaisie de renouveler mon escapade.

Je tombai dans une mélancolie profonde, extraordinaire pour mon âge, et qui finit par inquiéter mes parents. J’éprouvais vis-à-vis d’eux un sentiment qui touchait presque à l’aversion. Leurs sévérités m’étaient moins pénibles que leurs tendresses. Toute mon affection se reporta sur notre vieille bonne Noémie qui m’avait vu naître et qui nous était si dévouée.

--Il y a quinze ans que nous l’avons, et nous l’aimons beaucoup, disait ma mère avec un air d’adorable bonté. Aussi nous la garderons, tant qu’elle pourra faire convenablement son service.

Moi, j’étais toujours auprès de ma vieille Noémie, et il me semblait qu’elle seule me comprenait et m’aimait vraiment. Elle seule aussi quelquefois me parlait de Lucette; elle baissait la voix pour me dire:

--René, j’ai rencontré aujourd’hui ta petite amie; elle te dit bien le bonjour.

C’était assez pour faire lever mes rêves... Oh! les doux rêves que j’avais alors, et de quelle joie pure ils m’inondaient le cœur! Puis, à ces songes délicieux, succédaient de longues tristesses. C’était Noémie qui me consolait, parce qu’elle devinait la cause de mon chagrin.

--René, que fais-tu donc encore à la cuisine? grondait ma mère... Ce n’est pas ta place, et tu empêches Noémie de faire son ouvrage.

A la fin, mes parents s’émurent sérieusement de mon état. Un médecin leur conseilla de me faire voyager pendant les grandes vacances. Il fut décidé que nous irions en Suisse.

La veille de notre départ, j’écrivis à Lucette une longue lettre que je ne parvins pas à mettre à la poste... Oh! ces lettres d’amour, où l’homme et l’enfant parlent le même langage, que de naïveté elles découvrent au fond du cœur humain!

Nous arrivâmes à Genève... Mais ma pensée, mes souvenirs, toute la poésie qui m’engourdissait l’âme, étaient restés là-bas, dans cette triste ville de Brive, où vivait Lucette. Mon corps seul avait voyagé. Les glaciers des Alpes ne me disaient rien, ni le Rhône, ni le lac Léman. Encore, si Lucette avait vu tout cela, ces montagnes, ce lac, ce fleuve! Mais Lucette n’avait jamais été en Suisse, et le Rhône ne passait même pas à Brive!

--Admire! s’écriait mon père... C’était bien la peine de t’emmener en Suisse et de dépenser tant d’argent pour toi!

Les choses du dehors, en effet, m’impressionnaient peu; je trouvais en moi-même la source de toutes mes émotions. Aux heures de rêverie, je sentais frémir en moi des aspirations étranges, des ardeurs romanesques, un besoin d’aimer qui me mettait le cœur sur les lèvres et qui m’eût fait embrasser les arbres mêmes de tendresse.

Ma famille, au contraire, tombait continuellement en extase devant les spectacles de la nature. C’était là un genre, une mode. Toute la journée, j’entendais ces mots: «Magnifique! Superbe! Splendide!» Leur enthousiasme ne tarissait pas.

Ce voyage en Suisse n’eut d’autre effet que d’aggraver ma mélancolie. Au retour, ce fut un allègement soudain. Je me penchais en avant comme pour accélérer l’élan de l’express qui nous ramenait à Brive. Chaque minute qui m’en rapprochait, augmentait mon allégresse. J’étais bien décidé à revoir Lucette dès mon arrivée; je gravais dans ma mémoire toutes les choses que j’avais à lui dire... Il me semblait que j’allais parler longtemps, longtemps, longtemps... Je suffoquais sous une abondance de sentiments et de pensées.

Dès la gare, je m’enfuis, j’arrivai chez les Delbray, haletant, essoufflé d’avoir couru tout le long du chemin. Ce fut Lucette qui m’ouvrit la porte... Elle avait alors dix ans. En me voyant, elle devint rouge comme une pomme d’amour.

--Maman, cria-t-elle, c’est René.

--Eh bien, fais-le entrer, répondit, de la pièce voisine, la voix de madame Delbray.

Ils étaient encore à table. J’apparus, les yeux baissés, si ému que mes mains en tremblaient et qu’il me fut impossible même de souhaiter le bonsoir.

--Lucie, dit madame Delbray, donne une chaise à René.

Je m’assis tout au bord de la chaise, sans oser lever les yeux.

--Tes parents t’ont donc permis de venir nous voir? reprit madame Delbray.

De la tête, je fis signe que non.

--Alors, pourquoi viens-tu? demanda monsieur Delbray.

Je gardai le silence.

--Il vient sans doute pour voir Lucette, dit madame Delbray... N’est-ce pas, René, tu viens voir ta petite amie Lucette?... Oui, il a dit oui.

On me posa plusieurs questions auxquelles je répondis par oui ou par non, sans pouvoir dire autre chose. Je faisais des efforts suprêmes pour ne pas pleurer. Je vis que les yeux de madame Delbray s’emplissaient aussi de larmes.

--Pauvre enfant! murmura-t-elle, si tout le monde avait ton bon cœur!... Va, je n’ai pas le courage de te renvoyer. Reste un moment avec Lucette... Approche ta chaise, tu vas prendre un peu de dessert avec nous.

La salle à manger était toute petite. Cela sentait la gêne, presque la pauvreté, cette pauvreté plus lamentable qui succède à la splendeur. M. Delbray, en peu de temps, avait beaucoup vieilli. Il ne portait plus le ruban de la légion d’honneur. Depuis qu’il avait été déclaré en faillite, le désert s’était fait autour de cette maison. Je me rappelais avec quel empressement, autrefois, quel air de vanité triomphante, toute la société de la ville accourait chez les Delbray... Maintenant, il me semblait que j’étais presque de leur famille; je mangeais mon dessert comme un pauvre qui hésite à satisfaire tout son appétit. Lucette me regardait... Comme elle avait grandi! Ce n’était pas encore une jeune fille, mais c’était déjà une vraie petite femme qui s’occupait du ménage avec une grâce adorable, car les Delbray n’avaient plus de domestique... Je me sentais heureux et malheureux à la fois: j’aurais voulu ne plus partir, demeurer là toujours, toute ma vie. Mille pensées se troublaient dans ma tête, et je continuais à répondre par oui et par non aux questions qu’on me posait. Je crois même que j’oubliai de dire que je revenais de Suisse, en droite ligne, et que je n’avais pas encore dîné.

--René, me dit enfin madame Delbray, je voudrais bien te garder plus longtemps, mais tes parents, qui ne te savent pas ici, doivent s’inquiéter... Va, rentre vite chez toi, mon petit. Tu reviendras...

Lucette m’accompagna jusqu’à la porte. Je pleurais à chaudes larmes.

--Pourquoi pleures-tu, René?

--Parce qu’il me semble que je ne te reverrai plus de bien longtemps, Lucette.

--Puisque maman t’a dit de revenir, répondit-elle en baissant la voix.

--Je ne sais pas si je pourrai, Lucette... Je suis bien malheureux, Lucette... Je ne pense qu’à toi!

Ces derniers mots la firent s’envoler comme par enchantement... Un instant après, je me vis seul dans la rue. Je séchai mes larmes avant de rentrer à la maison; je ne voulais pas qu’on s’aperçût que j’avais pleuré.

Mon pressentiment se réalisa. Des mois s’écoulèrent, sans qu’il me fût possible de retourner chez les Delbray, tant j’étais surveillé.

Pourtant, je ne cachai plus à mes parents que j’aimais Lucette. On prenait le parti d’en rire; mes sœurs se moquaient de moi... C’était, dans la famille, un sujet de gaieté.

Un jour, à table, il fut question d’un jeune homme riche du pays qui avait épousé une fille sans dot. Mes parents ne trouvaient aucune excuse, ni même aucune circonstance atténuante à cet acte.

--Quelle folie! déclarait ma mère.

--Quelle aberration! s’écriait mon père.

A Brive, comme en bien des endroits de province, le prodigue, ou même celui qui n’augmente pas son avoir, devient l’objet du mépris public. L’homme qui se ruine est considéré à l’égal d’un malfaiteur. Même, à vrai dire, on pardonnerait plutôt à ce dernier.

--Quand on pense, dit ma mère, que ce garçon-là aurait très bien pu épouser une des filles Glavaux, qui lui aurait apporté trois cent mille francs, sans compter les espérances.

--C’est la faute des parents, déclara mon père. Voilà ce que c’est que d’élever les enfants dans de mauvais principes. On récolte toujours ce qu’on a semé.

--Eh bien, moi, dis-je alors naïvement, je ne me marierai qu’avec Lucette.

--Cet enfant devient fou, ma parole! répliqua mon père.

Et, tout à coup, il s’emporta, indigné, rouge de colère:

--Quoi! s’écria-t-il, j’aurais travaillé toute ma vie, j’aurais fait des économies, des sacrifices, je me serais saigné à toutes les veines, pour laisser une fortune aux miens, et je la verrais gaspillée par un gamin pareil!... Non, je n’ose même pas y penser... Cela me fait bondir!

--Voyons, mon ami, calme-toi, dit ma mère... Il changera. A cet âge, est-ce qu’on sait ce qu’on dit!

--Si, maman, je sais ce que je dis, répliquai-je avec une tranquille insolence.

Ce fut la seconde fois qu’on me renvoya de table... Oh! les tristes jours qui suivirent! Jamais je ne m’étais senti si triste, et tout en moi s’écroulait soudain, au pressentiment de la vie réelle qui me crachait à la face sa dérisoire disproportion avec mes chimères idéales.

Je passais des heures entières dans ma chambre, immobile, regardant, à travers les carreaux de ma fenêtre, les lents nuages qui défilaient dans le ciel, en écoutant un orgue de barbarie qui exhalait son harmonie lamentable, comme une impuissance découragée, dans le bruit sourd et continu de la pluie.