Part 6
--Je ne vous ai rien fait, laissez-moi tranquille, suppliai-je.
--Tu n’avais qu’à ne pas venir ici.
--On m’y a mis... Et ce n’est pas ma faute, si je suis ainsi... Si vous saviez, si vous saviez!...
--Alors, on reste chez soi, quand on a une bobine à dégoûter tout le monde.
--Mes parents n’ont pas voulu me garder... Si vous saviez...
--Silence! cria le pion... Le nouveau, vous saurez qu’on ne parle pas pendant l’étude, et, pour que vous vous en souveniez, vous me ferez une demi-heure de piquet.
--Bien fait! fit mon voisin de droite en m’allongeant une nouvelle ruade qui me fit renfoncer un cri de douleur.
Un roulement de tambour annonça la fin de l’étude. On se mit sur les rangs pour descendre au réfectoire. Là encore, personne ne voulait être à côté de moi. Il y eut des protestations, et le surveillant se décida à me faire dîner seul, à l’écart, au coin d’une table inoccupée. Les garçons eux-mêmes manifestaient une répugnance à me servir. Je ne touchai à aucun plat. L’émotion, le chagrin, la honte me composaient une nourriture dont j’étais plus que rassasié. Je me sentais écrasé sous une fatalité, sans défense contre la force cruelle du nombre, l’hostilité instinctive, irraisonnée, ce besoin de haïr et de faire souffrir qui est dans l’âme des hommes. Les pions aussi me prenaient en grippe, puisque j’avais été déjà puni injustement. Alors, que faire? Une voix intérieure me répondait qu’il n’y avait qu’à pleurer.
Après le dîner, on monta au dortoir... Oh! ma première nuit au lycée de Nantes! Que de larmes je versai!... N’être qu’un enfant, n’avoir fait encore de tort à personne, et déjà se sentir détesté! Détesté, quand on a le cœur gonflé de tendresse! Je ne comprenais pas, j’étouffais mes sanglots dans mes draps; je pensais à Noémie et à Tom, mes deux seuls amis, qui étaient si loin maintenant et que je ne devais plus revoir de si longtemps! Je revoyais mon pauvre Tom courant après le train qui m’emportait vers ce lieu de malheur, et je revoyais ma bonne vieille Noémie, qui peut-être pleurait aussi, à cette heure, en songeant à moi... Cela me consolait un peu; mes larmes devenaient moins amères et plus abondantes, presque douces... Tom, Noémie! ces deux êtres se confondaient dans mon amour, s’élevaient dans la bonté au-dessus de l’humanité tout entière.
Ma première année au lycée de Nantes fut vraiment atroce. Ma disgrâce physique me désignait comme devant être et rester, au profit même des autres nouveaux, le petit martyr nécessaire à la vie de mes compagnons d’internat. Le lendemain de mon arrivée, à la première récréation, dès que les rangs furent rompus, toutes ces petites brutes se ruèrent sur moi, avec la fureur des bêtes de basse-cour qui pourchassent à coups de bec la pauvre poule blessée. Je fus assailli, battu, terrassé. Quand on me releva, il fallut me transporter à l’infirmerie. J’y demeurai huit jours... Je reparus; les persécutions recommencèrent.
Tout nouveau, au lycée de Nantes, était soumis à des épreuves, dont la durée et la rigueur variaient selon le caractère du patient. Il y avait eu, avant moi, un souffre-douleur, dont j’avais pris la place et qui, maintenant, se joignait aux autres pour me torturer, et il y mettait plus d’acharnement et d’ingéniosité que personne, comme pour se venger sur moi des tourments qu’il avait endurés.
Je me souviens d’un ruisseau boueux qui traversait la cour en roulant des immondices. Un jour, un élève y ramassa un pain qui y nageait depuis la veille, et me le lança en plein visage, dans les yeux, au moment où je me retournais vers lui. Je fus aveuglé, et je passai trois jours encore à l’infirmerie.
En classe, en étude, au réfectoire, pendant les récréations surtout, c’était un supplice sans répit. Vous ne sauriez croire de quelles inventions cruelles sont capables les enfants. Et mon maître d’études n’était guère meilleur; il ne s’interposait pas, il laissait faire; même, il m’accablait de pensums.
Personne ne voulait de mon voisinage. Je dégoûtais tout le monde. Des parents intervenaient pour demander qu’on préservât leurs enfants de mon contact. On finit par me reléguer dans un coin solitaire, au dernier banc de la classe. Au dortoir, mon lit fut également placé à l’écart.
Ma sensibilité maladive ne résistait pas à cette oppression. Ils étaient tous plus grands et plus forts que moi, ces lâches! Mes regards imploraient en vain leur pitié. Dès que sonnait l’heure redoutée de la récréation, je me réfugiais au fond de la cour, pour échapper à mes bourreaux... Comme elles me semblaient longues, ces récréations, même lorsqu’on s’était fatigué de me tyranniser. Plongé dans un affaissement douloureux, las d’avoir trop sangloté, je promenais à l’entour de longs regards de détresse. On était à la fin d’octobre. Les premiers froids sévissaient. Les quatre murs tout lézardés de la cour ne laissaient plus apercevoir qu’un triste soleil, dont les rayons pâlissaient dans un ciel brumeux. Les platanes chevrotaient dans leurs branches, perdant leurs dernières feuilles, que le vent balayait au hasard. Je passais ma récréation à contempler ces arbres, mes grands frères immobiles et malheureux aussi, emprisonnés dans leur circonférence de fer. Quelquefois, tout frissonnant d’être resté debout, à la même place, je me risquais, au moment où personne ne semblait prendre garde à moi, à faire quelques pas pour me réchauffer un peu. Mais ce n’était vraiment que le soir, au dortoir, après le coucher, et quand le surveillant lui-même avait éteint sa lampe, que j’éprouvais un soulagement. Je ne m’endormais pas tout de suite. Souvent même, mes rêveries me tenaient éveillé, au milieu des ronflements, jusqu’à minuit, dont les douze coups, sonnant à la grande horloge du lycée, retentissaient longuement, à intervalles égaux, dans le silence écrasant du dortoir. Alors, je baissais les paupières, je m’endormais avec le désir de ne plus voir se lever l’aurore, le nouveau jour plein de souffrances qui m’attendait!
Le dimanche, jour de sortie, je suivais des yeux les élèves que leurs parents ou leur correspondant venaient chercher. Moi aussi, j’avais un correspondant, mais il ne paraissait jamais. J’entendais appeler, un à un, tous mes condisciples, en espérant toujours qu’on m’appellerait aussi. Peu à peu, l’étude se vidait, et je finissais par rester seul, sous le regard mécontent du pion, que je privais, malgré moi, de sa liberté et qui m’en gardait une sourde rancune.
Un dimanche cependant, mon nom fut prononcé; j’allai au parloir, j’y trouvai mon correspondant... Quelle joie! Un jour de congé, un jour de liberté, un jour entier sans torture! Ah! ce n’était pas trop tôt! Déjà, par la fenêtre ouverte du parloir, je revivais à revoir du soleil, des maisons, du monde dans la rue, à respirer un autre air, et j’embrassais la main de mon correspondant, dans un transport de reconnaissance.--Je ne viens pas te faire sortir, je viens seulement savoir comment tu vas, me dit-il.»
Je passai au lycée mes vacances de Noël et de Pâques. Nous n’étions plus que cinq ou six, cinq ou six petits malheureux, comme perdus dans cette immense caserne d’où la vie s’était un moment retirée et que le vide agrandissait encore. Un silence glacial s’abattait dans les vastes salles désertes, au dortoir, au réfectoire, partout, continuellement, et jusqu’aux heures de récréation, dans la cour, où l’ennui, un ennui dense et sévère, suintait aux quatre murs.
Les lettres de ma famille s’espaçaient de plus en plus et répétaient toujours le même refrain: on se privait pour moi, on s’imposait des sacrifices pour mon éducation, et l’on m’exhortait au travail. «Aie pitié de ton père qui s’escrime pour toi, me disait-on.» Je ne me rappelle plus sous quel prétexte on en vint à me supprimer ma _semaine_, les dix sous que je recevais chaque dimanche. Et l’on m’accusait de vouloir _tirer la carotte_, parce qu’une fois j’avais demandé dix francs pour acheter des chaussures; celles que je portais crachaient la boue, depuis longtemps, et j’avais les pieds dans l’eau, les jours de pluie... La _carotte_, non, ça ne prenait pas auprès de ma famille!
Pourtant ces lettres, je les dévorais, je les relisais jusqu’à les savoir par cœur; elles m’apportaient un peu l’air du pays; elles étaient mon unique consolation. Avec quelle impatience je les attendais!... Elles étaient courtes, elles n’avaient jamais plus de trois pages. Moi, j’adressais d’interminables épîtres à ma mère et à ma bonne Noémie, qui ne pouvait me répondre, ne sachant pas écrire.
Deux mois s’écoulèrent, sans que me parvînt une nouvelle de Brive.
Cependant, les élèves continuaient à me persécuter. Et c’était moi, au dire des maîtres, qui avais mauvais caractère puisque mes camarades ne pouvaient me supporter.
Enfin, les grandes vacances arrivèrent. Le proviseur me fit appeler; il avait reçu une dépêche de ma famille, qui me réclamait à Brive.
XI
L’express m’emportait vers Brive, roulant à toute vapeur, sur ces rails rectilignes dont j’avais tant de fois, pendant les promenades, contemplé la fuite éperdue vers l’horizon. Un indicible attendrissement faisait fondre mon cœur. J’allais revoir ma vieille Noémie, Tom, le pays natal, la maison, les sites que j’aimais. Maintenant, tout était oublié, et le long isolement de cœur, et les cruautés subies, et les larmes versées dans le silence du dortoir... La vie a des ressources inépuisables. Il a toujours suffi d’un rien pour ranimer en moi l’espérance, et, tel que vous me voyez, mutilé, horrible, maudit du destin, j’ai connu aussi des heures de rêve, de ravissement, d’illusion délicieuse!
Nous approchions de Brive. Le jour commençait à blanchir les vitres du wagon. Au dehors, les arbres se sauvaient, les paysages défilaient, estompés de teintes grisâtres, envahis par les vapeurs de l’aube. Je me penchais à la portière. La ville, située sur une hauteur, apparaissait au loin, parmi les brumes, très vague encore, comme fondue dans l’irréel.
Déjà, je reconnaissais des environs, des coins de campagne qui réveillaient mes souvenirs, des souvenirs très doux, tandis que le grand air matinal m’apportait une fraîcheur d’aurore, des senteurs vivifiantes, le parfum des champs imprégnés de rosée. Les choses, lentement, précisaient leurs contours. J’aperçus la fine flèche de l’église, tout près de laquelle était notre maison... Le train ralentissait, nous arrivions. J’étais heureux... Oh! que j’étais heureux!
Cependant, quand le train s’arrêta, je fus très étonné... Personne ne m’attendait à la gare. J’avais pourtant prévenu par dépêche de l’heure exacte de mon arrivée... Et Noémie? Elle n’était donc pas là!... Je regardai de tous côtés, j’attendis même quelques minutes... Non, elle n’était pas venue! Ma déception fut grande, un mauvais pressentiment me traversa comme un éclair.
J’arrivai à la maison, précédé d’un homme qui portait ma malle... Il y avait deux prix au fond de ma malle: une surprise pour ma mère... Mais, je ne sais pourquoi, je n’étais plus joyeux; je me sentais saisi d’une appréhension soudaine, inexplicable... Je sonnai, un coup de sonnette timide, comme on sonne chez des étrangers où l’on n’est pas sûr du bon accueil et que l’on craint de déranger. Mon cœur battait à se rompre.
La porte s’ouvrit... C’était un domestique que je ne connaissais pas; et il me regarda avec un air de stupeur et de méfiance. Même, il eut un mouvement comme pour refermer la porte.
--Qu’est-ce que vous voulez? dit-il.
--Je suis le fils Grandon, répondis-je.
Il paraissait en douter. Puis, un rire lui fendit la bouche.
--Entrez, fit-il enfin.
Je trouvai ma mère et mes sœurs réunies autour d’une table, où était servi le premier déjeuner du matin.
--Ah! c’est toi, me dit ma mère, nous ne t’attendions pas de si bonne heure... Ce train a presque toujours du retard.
Je m’avançai, j’embrassai ma famille. Leurs lèvres glacées, comme répugnées, m’effleurèrent à peine le front. On me demanda si je me portais bien, si j’avais été heureux, mais d’un ton qui décourageait les confidences. Je me sentais gêné, intimidé, sans contenance; je n’étais plus chez moi. Une atmosphère d’indifférence, presque d’hostilité, me contractait le cœur. Je bégayais des mots sans suite, des commencements de phrase; et mes regards navrés erraient à l’entour.
--Qui cherches-tu? me demanda ma mère.
Je balbutiai:
--Noémie... Elle n’est pas ici?
--Comment, tu ne sais pas? me dit ma mère; nous ne te l’avions donc pas écrit?... Noémie a quitté la maison, il y a un mois. Elle était trop vieille, presque infirme, nous ne pouvions plus la garder... Elle est retournée chez elle, en Bretagne.
Je restai muet... C’était loin, la Bretagne! J’aurais bien volontiers repris le train tout de suite, pour y aller... Mais c’était grand aussi, la Bretagne! Et je ne savais même pas le nom de la ville ou du village que Noémie habitait.
Je n’osais pas non plus le demander. Sans doute l’ignorait-on, d’ailleurs.
--A quoi penses-tu, René? dit Henriette.
--Noémie n’a rien dit pour moi, avant de partir? questionnai-je.
--Si, il me semble, mais je ne me souviens plus... Elle radotait.
--Enfin, nous nous en sommes débarrassés, dit ma mère.
En ce moment, Tom, mon vieux chien, parut... dans quel état lamentable! cagneux, boiteux, couvert de plaies saignantes.
--Va-t’en d’ici, sale bête! cria Suzanne, ma plus jeune sœur.
Mais il se traîna douloureusement jusqu’à mes pieds, me lécha les mains, en levant vers moi des yeux mourants, où il me sembla voir briller tout à coup, cependant, une lueur joyeuse. Je sentis que je n’avais plus que cet ami dans la maison, et tout ce que mon cœur contenait de tendresse s’élança vers cet ancien confident de mes peines, et qui en savait long déjà... Il m’avait si souvent vu pleurer! Et j’en avais gros encore sur le cœur à lui dire... Je l’attirai dans un coin, et je le caressai en murmurant à voix basse, pour qu’on ne m’entendît pas: «Tom, mon vieux Tom, si tu savais, si tu savais!»
Mon père entra.
--Il faut faire abattre cette bête, dit-il.
Puis, s’apercevant que j’étais là:
--Te voilà, René; tu dois être content d’être en vacances... Eh bien, puisque tu n’as rien à faire, tu vas conduire Tom chez le pharmacien, qui lui donnera une boulette, pour l’empoisonner.
Mais il se ravisa aussitôt:
--Non, emmène-le dans les champs, un peu loin d’ici. Tu lui donneras toi-même sa boulette, et tu le laisseras crever là. C’est plus pratique.
Et, sans attendre ma réponse:
--Adieu, je file à mon bureau.
Décidé à ne pas obéir, je passai toute la journée seul, dans une pièce, avec mon chien. Je lui donnai à boire et à manger, car on ne s’occupait plus de lui, on le laissait mourir de faim, et il dévorait en ouvrant sur moi de grands yeux chargés de tristesse et de reconnaissance. Je chassai les mouches qui s’attachaient à ses plaies. Quand la nuit vint, je l’enveloppai dans une couverture et le couchai au pied de mon lit.
Le lendemain, il ne voulait plus me quitter; il me suivait partout en me léchant sans cesse. Mon père, en le voyant, fut pris d’une colère:
--Comment, ce chien est encore ici! Tu n’as donc pas fait ce que je t’ai dit!... Allons, emmène-le, je ne veux plus le voir.
--Bien, dis-je, craignant, si je me refusais à la besogne sinistre, qu’on en chargeât un domestique, qui se serait empressé de l’exécuter.
Je cachai Tom dans un grenier, en laissant croire que je l’avais empoisonné. Il resta là environ une semaine. Chaque jour, j’allais le voir, je passais des heures auprès de lui, je lui composais des pâtées succulentes avec des restes que je volais dans le buffet, et nous avions ensemble des entretiens très doux, où je parlais tout seul, tandis qu’il me léchait les mains sans se lasser.
Un soir, il mourut dans mes bras, ainsi qu’un frère, en me regardant comme s’il regrettait de me laisser seul, sachant bien que je n’avais pas d’autre ami ni d’autre affection au monde. Même, je vis des larmes, de vraies larmes s’arrêter dans ses yeux qui, jusqu’au dernier moment, se fixèrent sur moi avec une expression d’infinie pitié. Il me sembla qu’il oubliait sa propre agonie pour ne penser qu’à moi, à l’heure de la séparation suprême.
Je fus quelques minutes à m’apercevoir qu’il était mort, car ses regards s’obstinaient sur moi et me léchaient encore. J’attendis que tout le monde fût couché à la maison; puis, doucement, sans bruit, je chargeai le corps de mon ami sur mes épaules, et je m’en allai, à travers la nuit, vers la rivière qui coulait, silencieuse et lente, à deux cents mètres de là... Qu’il était lourd, ce pauvre Tom! Je succombais sous le fardeau. Trois fois, je dus le déposer, puis le reprendre, avant d’atteindre la rivière. J’y jetai le cadavre de mon compagnon. Il y eut un clapotement sourd. Le corps s’enfonça, puis reparut à la surface de l’eau. Le courant l’emporta sous la clarté paisible de la lune. Je le suivis des yeux aussi longtemps qu’il me fut possible... Puis, je m’en retournai, seul, en pleurant.
* * * * *
Une semaine s’écoula. Comme par le passé, je prenais mes repas à la cuisine, car il y avait souvent des invités à la maison. Mes parents songeaient à placer leur fille aînée. Pour attirer les épouseurs, on offrait des déjeuners et des soirées. Ces jours-là, mon père me mettait dans la main une pièce de cinquante centimes, en me disant: «Tiens, va rejoindre tes camarades.» De camarades, je n’en avais point, et j’errais seul dans la ville, des après-midi entières. Et cela aussi finissait par contrarier ma famille, à la pensée que je pouvais rencontrer des amis de la maison, des gens de la _Société_.
--Au lieu de traîner par la ville, me disait mon père, tu ferais bien mieux d’aller te promener à la campagne, qui est si belle en cette saison.
Dès qu’une visite était annoncée, on m’ordonnait de disparaître. Aux personnes qui demandaient de mes nouvelles et s’étonnaient de ne jamais me voir, on répondait que j’étais un timide, un sauvage, à qui le monde faisait peur, et l’on affectait de me plaindre.
* * * * *
Depuis quelque temps, les relations avec les Glavaux s’étaient refroidies, les Glavaux jugeant insuffisante, pour leur fils aîné, appelé à un si brillant avenir, la dot de cent mille francs qu’on destinait à ma sœur Henriette. Et mes parents, à cette heure, jetaient leur dévolu sur le vicomte de Trévise, un vicomte authentique, ruiné par le jeu, pourri par la noce, mais dont la particule, aux yeux des provinciaux de Brive, avait la splendeur d’une auréole. On le jugeait charmant, distingué, plein de grâce; et c’était encore un parti magnifique, à cause du nom et des alliances. «D’autant plus qu’il s’est complètement assagi, affirmait mon père.»
Ma mère surtout poussait à ce mariage. Moi je ne connaissais même pas de vue le vicomte. Dès qu’il entrait, on me faisait fuir par l’escalier de service. A chaque coup de sonnette, c’était une alerte.
--File vite, sauve-toi, me disait-on... Si le vicomte te voyait!
J’éprouvais profondément toutes ces blessures. Le malheur m’étiolait, car les forces de l’homme ne s’épanouissent que dans le bonheur, comme les pétales de la fleur sous les chauds rayons du soleil. Au fond, j’aimais la vie, et ma tristesse était de ne pouvoir la vivre, de n’entendre jamais une parole affectueuse.
Un jour, on m’avait permis de déjeuner à table. J’en augurais que mes parents étaient revenus à de meilleurs sentiments à mon égard. Cependant, on ne me parlait pas, on me répondait à peine, et je voyais mon père plus nerveux que d’habitude; il me jetait de temps en temps des regards étranges.
--Quel jour sommes-nous? demanda-t-il.
--Le 30 août, répondit une de mes sœurs.
--Comment, s’écria-t-il, il n’y a encore qu’un mois que René est en vacances!... C’est bien long, ces vacances! Il me tarde que ce soit fini... La présence de ce gamin nous crée une situation intolérable... Dis, quand t’en iras-tu? ajouta-t-il en me regardant.
--Tout de suite, répliquai-je en me levant de table... Je suis trop malheureux, je veux aller retrouver Noémie.
--C’est ça, fiche le camp, dit mon père... Et quelle chance, si tu ne revenais pas!
--Oh! ne crains rien, il reviendra bientôt, dit ma mère... Où veux-tu qu’il aille? il n’a pas d’argent.
C’était vrai, je n’avais pas un sou en poche. Je partis néanmoins, résolu à vivre n’importe comment, à coucher, la nuit, n’importe où, à solliciter tous les travaux, dans les granges, dans les fermes, dans les champs, comptant sur l’époque des récoltes, où l’on avait partout besoin de mains-d’œuvres. Je concevais le projet fou d’aller ainsi, par petites étapes, jusqu’en Bretagne, pour y rejoindre ma bonne Noémie, qui--j’avais fini par le savoir--habitait un village du Morbihan, tout près de Pontivy. C’était plus de quatre cents kilomètres à parcourir, et j’ignorais d’ailleurs la route... Le désespoir noyait ma raison; j’allais de l’avant, vers le nord, sans savoir au juste. Je marchai huit heures sans m’arrêter... La nuit vint, une belle nuit étoilée et chaude du mois d’août. J’étais en pleine campagne, éloigné de toute habitation. J’avais faim et soif, mais la fatigue, plus forte, m’écrasa; je m’endormis au pied d’un arbre...
Dès l’aube, hélas! je reprenais le chemin de Brive... On ne trouvait pas facilement du travail dans les champs! Auprès d’un village, des petits paysans m’avaient jeté des pierres. Je rentrai à la maison, affamé, accablé, désespéré.
Le lendemain, on me renvoyait au lycée de Nantes.
XII
Mais je suis las de ressasser ces souffrances, et le souvenir même m’en est pénible. Les malheurs de l’enfance se répercutent sur la vie entière et laissent au cœur de l’homme une source intarissable de mélancolie. Que de fois j’ai souhaité ne plus être! Mais la vie a, malgré tout, de puissantes attaches. Une force mystérieuse m’a toujours retenu au bord du néant. Quand il semble qu’on n’ait plus rien à espérer, c’est alors qu’on croit au miracle; et le miracle quelquefois se réalise, l’imprévu se produit, qui nous sauve tout à coup d’une situation inextricable, comme il déjoue les intrigues les plus patientes, les combinaisons et les calculs les plus savants. Et rien n’est consolant comme cette parole de Byron, dont il faudrait toujours se souvenir: «Nul ne connaît l’avenir, que nul ne désespère.» Je ne crois pas à une providence qui veille sur nous, mais je crois au hasard, notre souverain maître, et j’ai foi surtout en l’humanité, dont j’ai tant souffert, mais qui recèle des trésors inépuisables... A tout prendre, la vie vaut d’être vécue; ne faisons jamais rien contre elle d’irréparable; sachons attendre. L’histoire est lente à se faire.
Je vous passe des années, des années d’une existence monotone et calfeutrée, au lycée de Nantes. Je ne sortais plus de l’internat, même pendant les grandes vacances. J’appris, un jour, par lettre, le mariage de ma sœur Henriette, puis, trois ans après, celui de ma sœur Suzanne.
A la longue, cependant, ma vie s’était faite plus supportable. On avait cessé de me persécuter. J’étais le premier de ma classe, et, par là, j’inspirais quelque respect à mes condisciples. Peut-être aussi finissait-on par s’habituer à ma figure, bien que ma disgrâce physique parût empirer avec le temps, car la cicatrice de la brûlure tirait les chairs de la face, en ratatinait et en dévorait tous les traits, à mesure que je grandissais. Et je me vis bientôt dans la nécessité de porter un masque. Il m’était pénible, en été surtout, à cause de la chaleur; et, plus tard, une fois libre, je ne le gardai plus que quand les circonstances me l’imposèrent absolument. Moi aussi, je me suis habitué à la répulsion dont l’inique fatalité m’a rendu l’objet.