Part 3
Je me rapprochai de la fenêtre. Ma surprise fut extrême de constater qu’il avait disparu. J’interrogeai la rue aussi loin que mes regards pouvaient porter dans la nuit... Non, il n’était plus là. Où était-il? Son angoisse régnait encore à l’entour; il me semblait qu’il ne pouvait être loin...
Soudain, trois coups heurtèrent la porte... La malade rouvrit les yeux, se redressa avec effort sur sa couche, et je vis ses prunelles s’emplir tout à coup de grosses larmes.
Un grand silence tomba; trois nouveaux coups se firent entendre.
--Faut-il ouvrir? demandai-je.
Elle parut, un instant, en proie à une indécision douloureuse, puis recouvra la voix pour dire:
--Non, n’ouvrez pas... C’est sans doute un voisin qui vient prendre de mes nouvelles... Je ne veux recevoir personne.
Sa tête retomba mollement sur l’oreiller. Un moment après, la bonne entra, rapportant l’ordonnance.
V
Maintenant, il faisait grand jour.
Madame Derive avait atteint à la sérénité définitive. Son visage apaisé et grave, avec les ombres denses qui s’amassaient sous les arcades sourcilières, exprimait cette impassible beauté des choses qui ont cessé d’être, mais qui vivent encore par tout ce qu’elles évoquent.
Dans le calme absolu que la mort avait fait autour d’elle, j’éprouvais, en songeant au mystère de cette existence, un peu de cet étonnement et de cette tristesse qui nous saisissent devant les ruines silencieuses de quelque antique cité, où se ruèrent les passions humaines. L’âme n’est-elle pas aussi une cité où s’agitent des foules, des passions, toute une époque, et qui laisse des ruines mélancoliques, sur lesquelles s’accroupit l’inexorable et l’éternel oubli?
Quelques personnes, des voisines et des connaissances, prévenues de l’événement, arrivèrent.
J’allais me retirer, quand mon attention fut frappée par une photographie encadrée et placée en évidence sur un petit meuble du salon: c’était une très belle figure de jeune garçon, où rayonnaient des yeux admirables, dont l’expression ne m’était pas étrangère. Ces yeux, je les connaissais, je les avais vus; déjà, leur regard m’avait pénétré jusqu’à l’âme.
Une bizarre association d’images se fit en moi, tout à coup: je me rappelais l’impression que m’avait causée ce monstre que j’avais rencontré, la première fois, à une table d’hôte, dans une ville d’eaux--tandis qu’en même temps, me revenait à la mémoire une étrange aventure, dont j’avais été témoin, autrefois, et qui, en apparence, n’avait aucun rapport avec ces choses.
J’étais alors étudiant; j’habitais le quartier Latin. Un jour, je retrouvai un ancien camarade que j’avais perdu de vue, depuis des années. Le changement qui s’était fait en lui me stupéfia... Quoi, c’était ce Jacques Varnier, jadis si gai, si robuste, ce gars au geste brutal, aux allures grossières, qui emplissait les brasseries de son rire gras, de son exubérance méridionale, de sa verve sonore! Je n’en revenais pas. C’était, maintenant, un pâle jeune homme, dont le corps aminci avait pris une élégance; les manières, une certaine grâce; la voix, de la discrétion et de la douceur.
--Sais-tu, me dit-il, que j’ai été bien malheureux?
Je le poussai aux confidences. Alors, il me conta son histoire: la trahison d’une femme qu’il aimait... Presque tous les hommes ont éprouvé cela. Il en est qui s’en consolent; lui ne s’était pas consolé. Et, depuis deux ans qu’elle l’avait quitté, parce qu’il était pauvre et parce qu’elle était belle, depuis deux ans, sans relâche, il la cherchait à travers Paris, il allait à sa découverte, fouillant les cafés et les restaurants de nuit, les lieux de débauche, avec, à toute heure, la vision torturante des souillures qu’elle devait subir, de la bave que les colimaçons laissaient sur la rose dont il adorait le parfum évaporé, et qu’il avait cueillie, lui, toute fraîche, à peine éclose, baignée de rosée, un matin de printemps... Elle avait alors tout juste dix-sept ans.
Elle était plus nécessaire à sa vie que l’air, la lumière et le pain quotidien. La nuit précédente encore, il l’avait cherchée jusqu’à l’aube, toujours en vain; et ses yeux, ses pauvres yeux, qui n’avaient plus de larmes, disaient la détresse de son âme et cette lâcheté de l’amour qui n’est peut-être que l’héroïsme de la fidélité.
Le voyant si las, je l’invitai à s’asseoir dans un coin du café.
Il y avait quelques minutes que nous étions là, quand, soudain, je m’aperçus qu’il pâlissait.
Une fille, assez jolie, venait d’entrer, au milieu d’un groupe d’étudiants en goguette.
--C’est celle-là, n’est-ce pas, fis-je avec une nuance de conviction.
Je vis qu’il hésitait à la reconnaître; son front se plissait douloureusement, tandis que des frémissements lui couraient sur les joues.
--Oh! murmura-t-il enfin, c’est une ressemblance extraordinaire... Oui, je crois que c’est elle... Pourtant, je n’en suis pas sûr, et je m’étonne qu’elle soit tombée si bas.
Il l’observa un instant, puis répéta:
--La ressemblance est prodigieuse... Ce sont ses gestes, c’est sa voix, c’est son rire, et c’est surtout sa physionomie... Du reste, tu vas pouvoir en juger par toi-même, j’ai sa photographie.
Ses mains fiévreuses fouillèrent ses poches.
--Ah! dit-il, je l’ai laissée chez moi, mais j’habite à deux pas, je vais la chercher; il faut que tu compares.
Il se retira, puis, un moment après, reparut, tremblant d’émotion.
--Excuse-moi, je te quitte, me dit-il... La première personne que j’ai rencontrée, en sortant d’ici, c’est elle, elle-même, ma maîtresse... nous avons causé... Elle est en bas, elle m’attend... Adieu.
--Eh bien, et l’autre? questionnai-je en désignant la fille en qui, l’instant d’avant, il avait cru reconnaître l’infidèle.
Il la regarda, de nouveau, avec attention, et un étonnement profond se peignit sur sa figure.
--C’est étrange, fit-il... Je m’étais trompé... Non, elle ne lui ressemble pas du tout... Je ne m’explique pas cette singulière méprise.
Et, m’ayant serré la main, il alla rejoindre l’autre, la vraie, la chère infidèle enfin retrouvée et reconquise.
* * * * *
C’était là, simplement, sans doute, un phénomène d’obsession. A force de porter en nous, continuellement, la même image, il arrive que nous la retrouvons partout et jusque dans l’objet le plus différent, car le monde extérieur n’est, selon le mot de Schopenhauer, qu’un phénomène cérébral, ou un état d’âme, comme disent les psychologues de nos jours.
Alors, revenant sur moi-même, je me demandai si je n’étais pas dupe d’une obsession semblable, en contemplant le portrait de ce jeune garçon si beau et dans les yeux de qui il me semblait voir revivre et rayonner, plus jeune et plus heureuse, toute l’âme de ce monstre qui portait l’auréole d’un amour mystérieux.
En même temps, j’imaginais que cet homme avait été autrefois ce jeune garçon si beau, qu’un accident l’avait défiguré, et qu’elle l’avait connu, qu’elle l’avait aimé, avant cette catastrophe, et si profondément que son amour en avait gardé un idéal indestructible, plus fort que le malheur, plus lumineux que l’évidence. Et peut-être, prise de la même obsession, avait-elle continué à voir cet homme tel qu’il avait été, à retrouver jusqu’en sa laideur effrayante la définitive image qu’un premier amour, grandi depuis par la pitié, avait gravé dans son cœur.
VI
Il était toujours là, sur le trottoir en face, juste devant la porte de ma maison. Il avait le visage découvert et sa laideur m’apparut vraiment si horrible qu’un instant je me repris à douter de l’évidence, à me demander si je n’avais pas cru voir l’impossible, si mon imagination enfin ne s’était pas complue dans un roman invraisemblable, une de ces illusions consolantes qui, de temps en temps, naissent, comme des roses, du fumier de la vie.
Pourtant, il continuait à fixer les yeux sur la fenêtre du troisième étage... Savait-il, à cette heure, ou ne savait-il pas?... Non, il ne devait pas savoir, car son regard plein d’anxiété se détournait parfois de sa contemplation obstinée, pour interroger les gens qui sortaient de la maison. Il y avait à l’entour un va-et-vient inusité, indiquant qu’il se passait là, derrière ces murs impénétrables, ces volets clos, un de ces événements qui troublent, pendant quelques heures, la monotonie quotidienne des existences.
J’hésitais à traverser la chaussée pour rentrer chez moi, craignant d’être le premier qu’il oserait aborder, pour le questionner.
Justement, en ce moment même, son regard s’attachait à moi, m’enveloppait de son angoisse, me barrait la rue... Bien sûr, c’était à moi qu’il voulait parler, de moi qu’il attendait la fatale nouvelle... Après tout, pourquoi me dérober? Ne valait-il pas mieux qu’il sût tout de suite?... Je me décidai à passer.
Comme j’allais franchir le seuil de la porte, il m’arrêta:
--Pardon, monsieur, pourriez-vous me donner un renseignement, je vous prie?
--Lequel?
--Que se passe-t-il donc là?
D’un geste, il désigna la maison dont je sortais. Sa voix ne trahissait aucune émotion.
--C’est une dame qui est morte, cette nuit, répondis-je.
--Savez-vous son nom?
--Oui, elle se nomme madame Derive.
--Je vous remercie, monsieur, dit-il en me saluant.
Ce fut tout. Il avait reçu le coup sans faiblir, sans un tressaillement, comme une nouvelle indifférente, qui ne le touchait pas. J’aperçus cependant, en baissant les yeux, une de ses mains qui tremblait, avant qu’il eût le temps de la dissimuler.
* * * * *
Le lendemain, une vingtaine de personnes, dont j’étais, suivaient le char funèbre qui, par le boulevard de Clichy, se dirigeait vers le cimetière Montmartre.
Et lui?... Il n’était pas dans le cortège. Où était-il?... En me retournant, je le découvris enfin... Il marchait derrière nous, à quelque distance, un peu à droite, tout à fait à l’écart, comme un simple passant confondu parmi les lents promeneurs qui, par ce bel après-midi d’été, envahissaient le boulevard. Sa démarche était ferme, tranquille en apparence; ses yeux n’avaient pas une larme. Sa pâleur seulement était si extraordinaire que tous les traits du visage s’en trouvaient effacés et que même sa laideur effrayante n’apparaissait plus.
Autour de moi, cependant, on causait de la défunte.
--Savez-vous qu’elle laisse vingt mille francs de rente?
--Oui, au bas mot.
--Et pas d’héritier?
--Si, un seul, ce jeune homme qui conduit le deuil: un cousin qu’elle ne voyait plus, paraît-il...
--Et qui ne doit pas être fâché de cela.
--Pensez donc, une fortune qui vous tombe ainsi, au moment où l’on s’y attend le moins!
--Ah oui! une fière chance!
--Comment se fait-il qu’elle ne se soit pas remariée? Ce ne sont pas les partis avantageux qui ont dû lui manquer!
--Non, certes! Elle a eu les plus beaux, les plus séduisants... Jusqu’à ces derniers temps, il s’en est présenté... Elle était encore belle, toujours riche et pas très âgée: quarante ans à peine.
--Et elle a préféré rester veuve?
--Oui.
--Elle ne s’en est jamais expliquée?
--Pas à ma connaissance. Elle était la discrétion même, pour elle et pour les autres. D’ailleurs, elle vivait très retirée, ne recevait plus personne.
--Après tout, elle a peut-être bien fait... Le mariage, voyez-vous!...
L’autre baissa la voix pour dire:
--N’importe, moi je me méfie des gens qui causent si peu... Il y a quelque chose là-dessous.
--Avez-vous remarqué sa bouche et le drôle d’air qu’elle avait quelquefois... Oh! pour moi?...
--Savez-vous qu’elle a fait beaucoup parler d’elle, en un temps?
--Ah!
--Oui, elle avait une réputation de mondaine, d’élégante et de coquette... On lui donnait des amants... Mais on dit tant de choses, le monde est si méchant, ma chère!...
--C’est bien vrai, aucune honnête femme aujourd’hui n’est à l’abri des médisances... Il faut en prendre son parti.
--Pourtant, on affirme que M. Derive allait demander le divorce, quand il est mort, subitement, d’une attaque.
--Il l’avait épousée par amour?...
--Et sans dot, pour sa beauté... Il était riche, elle n’avait rien. Sa famille avait été ruinée, complètement ruinée... presque la misère... Les mariages d’inclination, les mésalliances, voilà comment ça tourne, bien souvent, ma chère.
--Il faudrait savoir aussi de quel côté étaient les torts, peut-être du mari...
--Sans doute... Enfin, une fois veuve, elle a changé tout à fait, une vraie métamorphose, une femme retirée, ayant renoncé à tout, de mœurs sévères... une vie cachée, mystérieuse...
Les deux commères qui parlaient ainsi se regardèrent, comme si elles avaient eu, en même temps, une pensée que les convenances, aussi bien que la circonstance, obligeaient de taire.
--Après tout, dit l’une, elle était libre, c’était son droit... Personne, d’ailleurs, n’en a jamais rien su.
--Excepté sans doute la vieille servante qui vivait avec elle.
--Oh! celle-là, un tombeau! Peut-être aussi ne savait-elle rien elle-même... A Paris, c’est si facile de se cacher!
--Enfin, paix à son âme!
On approchait; il se fit un silence, ce recueillement que l’on sent aux environs d’un cimetière, comme si les morts communiquaient aux vivants et aux choses elles-mêmes un peu de leur sérénité.
Je me retournai pour voir s’il nous suivait encore... Non, il ne nous suivait plus, il nous avait devancés et s’était arrêté à l’entrée du cimetière... Il laissa passer le convoi devant lui, immobile, la tête découverte, toujours très pâle, et les yeux fixes, profonds comme un désespoir muet.
Quelques personnes du cortège le remarquèrent.
--Avez-vous vu ce monstre?... Quelle abomination!
--Oh! c’est atroce! Ne m’en parlez pas... J’ai détourné tout de suite la tête... On ne devrait pas laisser ça sur la voie publique.
Puis, comme pour cacher cette vision d’épouvante, elle ajouta:
--La superbe couronne! Savez-vous qui l’a envoyée?
--Non.
De nouveau, les deux femmes échangèrent un regard, et se turent. Ce respect de la mort, où il entre un peu de crainte et qui fait se replier les consciences, arrêta les insinuations malicieuses.
A part cette belle couronne, qui ne portait aucune épigraphe, il y avait peu de fleurs sur le char funèbre. Il semblait que madame Derive n’avait pas laissé beaucoup de regrets, ce qui s’expliquait, d’ailleurs, par sa vie retirée. Peut-être aussi un grand nombre de ses anciennes relations s’étaient-elles abstenues d’assister à ses obsèques, parce qu’elles étaient civiles. A notre époque, où la foi, dit-on, s’en va, on ne saurait croire combien le sentiment religieux, en présence de la mort, se réveille, profond, dans presque toutes les âmes. Ce n’est pas en vain que des siècles d’hérédité chrétienne pèsent sur notre vieux monde, et l’enterrement civil, surtout d’une femme, apparaît encore de nos jours comme une sorte de bravade qui choque, qui offense et que beaucoup de gens, tolérants en d’autres circonstances, n’excusent pas... Et, pourtant ce Dieu des chrétiens, qui pardonna à la Madeleine repentante, avait-il été plus grand que cette femme, riche et belle, qui avait pardonné à la laideur?
Quand la bière fut descendue au fond du caveau, l’assistance se dispersa.
Alors, je vis s’avancer le malheureux qui, seul, portait et cachait dans son âme le deuil de cette amante magnanime.
Il promena autour de lui, comme pour s’assurer qu’il était bien seul, un regard inquiet et farouche, semblable à celui des bêtes qui cherchent la solitude, quand elles se sentent mortellement blessées.
Je m’étais dissimulé dans un angle d’où je pouvais l’observer, sans qu’il m’aperçût.
D’abord, il s’engagea dans une longue allée, l’artère principale du cimetière. Il semblait qu’il ne trouvait plus, qu’il cherchait à s’orienter... De toutes parts, les tombes se serraient, se mêlaient, les unes abandonnées, les autres toutes fraîches, religieusement entretenues et couvertes de fleurs. Au loin, s’étendaient une multitude de croix si rapprochées les unes des autres qu’on les eût dit liées entre elles, comme si la grande ville, orgueilleuse et superbe, se fût montrée tellement avare de sa terre pour ceux qui avaient été l’animation de ses rues et le peuple de sa grandeur.
Il cherchait encore... Le jour, cependant, commençait à baisser. Des cyprès immobiles tombait une infinie tristesse... Il allait de tombe en tombe, s’arrêtant devant des épitaphes sans doute effacées par le temps et qu’il avait peine à déchiffrer. Deux fois, il revint sur ses pas, puis s’égara dans les allées transversales... Enfin, quand il eut découvert le caveau où reposait madame Derive, il demeura là, les yeux perdus dans une fixité contemplative et la tête penchée vers la terre comme pour écouter le silence de la mort, qui faisait s’amasser peu à peu des larmes sous ses paupières et du désespoir dans son cœur.
Les vapeurs du soir estompaient les arbres d’une teinte violette et transparente. Quelque chose de mélancolique et de doux émanait de la terre, de cette réconciliation fraternelle des êtres dont on poursuit vainement le rêve pendant la vie et qui ne se réalise qu’après elle.
Une voix lointaine, tout à coup, s’éleva dans l’espace:
--On ferme! on ferme!
Il semblait n’avoir pas entendu. Il s’était tourné à demi, je ne voyais plus son visage, mais ses mains, ses bras, tous ses membres, maintenant, tremblaient comme des branches sous l’orage. Je devinai qu’il sanglotait...
--On ferme! répéta la voix.
Son corps oscilla ainsi qu’un arbre qu’on arrache du sol et dont les racines résistent encore. Le crépuscule envahissait le cimetière, apportant des linceuls dans son ombre. Une exigence de paix descendait du ciel, que parcouraient de légers nuages roses, au seuil pourpré de l’occident.
Pour la troisième fois, la voix cria, plus rapprochée:
--On ferme! on ferme!
La silhouette d’un gardien s’avança vers lui. Alors, il se redressa, parut se ressaisir. Ses prunelles à demi sanglantes promenèrent à l’entour, sur ce vaste champ de la mort, sur le néant de ce qui avait vécu, pensé et souffert, un adieu éternel, l’adieu définitif, puis, lentement, sans détourner la tête, il s’éloigna.
VII
C’est ce même soir, peu d’instants après la scène dont j’avais été témoin, que je fis connaissance avec cet homme. Il semblait avoir repris déjà, par un suprême effort de volonté, entière possession de lui-même.
Je l’abordai simplement; il me reconnut, et nos mains se serrèrent. Savait-il que j’étais au courant de tout? Il me parut du moins qu’il s’en doutait, par la façon dont sa main pressa la mienne.
Je lui appris que j’avais assisté, comme médecin, aux derniers moments de madame Derive; mais, à ma grande surprise, il ne me posa, à ce sujet, aucune question. Peut-être préférait-il, par respect, pour la mémoire de la morte, que l’aveu des relations qui avaient existé entre elle et lui ne sortît pas de sa bouche, en présence d’un étranger.
Pour transporter la conversation sur un champ où il fût plus à l’aise, je lui rappelai notre première rencontre dans une ville d’eaux et la nuit que nous avions passée ensemble en chemin de fer, en face l’un de l’autre.
--Oui, je me souviens, dit-il.
Et il n’ajouta rien. Je sentais toutefois que ma présence ne lui était pas déplaisante, sans doute parce que j’étais celui qui avait recueilli les dernières paroles et le dernier soupir de madame Derive. Cela, entre nous, créait une sympathie, presque une parenté sentimentale.
A vrai dire, de ma part, il n’y avait guère que de la curiosité. Je dois même confesser que j’éprouvais une certaine gêne, une sorte de fausse honte peu généreuse à m’afficher à ses côtés. Je craignais de rencontrer quelque connaissance, et, tout en causant, je l’entraînais dans les rues désertes qui avoisinent le cimetière de Montmartre.
J’essayais vainement de le faire parler. Je pressentais en lui une de ces natures profondes qui ne se livrent pas, chez lesquelles les souffrances de la vie, l’expérience des hommes, de leur légèreté, de leur égoïsme, de leur incompréhension ont creusé un gouffre où toutes les pensées et tous les sentiments demeurent enfouis. Je pensais aussi qu’il attendait de me mieux connaître, d’avoir pénétré les raisons véritables de ma sympathie, pour s’ouvrir à moi. L’ostracisme qui le frappait, la répulsion qu’il inspirait ne justifiaient que trop sa méfiance.
Son silence m’impressionnait, exerçait sur moi un prestige, une autorité qui, à la longue, me pesaient. Il est des silences qui ne disent rien, qui ne découvrent que le vide; le sien dévoilait, au contraire, des profondeurs insondables et des hauteurs inaccessibles. J’avais, en sa présence, cette sensation, cette peur de notre frêle molécule humaine, qui nous saisit devant ces monts dont les sommets dépassent les nues.
Il se nommait René Grandon; il habitait un hôtel qui lui appartenait, avenue Frochot. C’est à peu près tout ce que j’appris de lui, au cours de notre premier entretien.
Au moment de nous séparer, il m’invita à aller le voir, et je sentis encore à sa poignée de main qu’un lien existait désormais entre nous.
A dater de ce soir-là, nos relations se resserrèrent... Il arrive que des années, toute une vie de fréquentation quotidienne, et même de cohabitation, ne suffisent pas à rapprocher deux êtres, à dissiper l’inconnu qui demeure entre eux et qui en fait des étrangers l’un pour l’autre. Au contraire, une heure de causerie, c’est assez quelquefois pour faire jaillir la clarté qui révèle deux natures l’une à l’autre et les soude à jamais.
C’est ce qui se produisit, dès notre seconde entrevue. Pourtant, cette fois encore, il ne me parla pas de lui-même, ni de madame Derive. De neuf heures du soir à deux heures du matin, nous abordâmes tous les sujets, excepté celui-là. Je fus étonné de la multitude de ses connaissances, de l’originalité de ses vues, de l’élévation de sa pensée. Ses manières étaient simples et distinguées, sa voix avait un charme si prenant, son regard tant d’expression, son esprit tant de force et d’éclat que sa laideur même en devenait resplendissante. Je finissais par me familiariser avec ce visage, il cessait de me paraître horrible; même, par moments, lorsqu’il s’animait, il me semblait beau, d’une beauté tragique et en quelque sorte surhumaine.
Je le revis deux jours après, puis deux fois par semaine. Nos entretiens se prolongeaient fort avant dans la nuit. Il n’y avait aucune amertume dans son langage; à peine devinait-on un peu de mépris dans l’indulgence qu’il témoignait pour l’espèce humaine.
D’ailleurs, il continuait à ne pas prononcer le nom de madame Derive... Peut-être en est-il des grandes douleurs comme de la véritable pauvreté, qui ne demande jamais l’aumône... On eût dit que, tout en parlant, il se taisait et que la plainte incessante de son âme dominait le murmure de sa voix. Si émouvante que fût sa parole, son silence, qui était plein d’elle, me semblait plus émouvant encore. Je n’osais pas l’interroger; j’éprouvais vis-à-vis de lui une discrétion respectueuse, comme devant un pauvre qui cache sa misère.
Il y avait trois mois que nous nous connaissions, lorsque, un soir, dans le salon où il me recevait habituellement, un joli salon meublé avec un goût exquis--il aimait à s’entourer d’objets d’art--mon regard tomba sur cette même photographie que j’avais remarquée chez madame Derive, la nuit où j’avais été appelé, trop tard! auprès d’elle... C’était ce portrait de jeune garçon si beau et dont les yeux avaient tout à coup soulevé en moi l’émotion d’un souvenir. Ce soir-là, il me sembla que ces yeux me parlaient plus familièrement encore... Je me retournai vers René Grandon...
--Cette photographie date de loin, me dit-il... J’avais alors dix ans... C’était, ajouta-t-il, peu de jours avant l’accident qui m’a défiguré..., une brûlure!
--Ah! fis-je.
--Oui, une affreuse brûlure, reprit-il, qui a laissé sur ma figure--vous le voyez--les ravages d’un incendie... J’ai failli en mourir... J’en ai plus souffert encore moralement... Je fus sauvé par le dévouement d’une vieille servante, qui m’avait vu naître... C’est d’un triste service que mon cœur lui garde la reconnaissance!... Si j’étais mort à cet âge, je n’aurais laissé que des regrets, je n’aurais connu qu’une enfance heureuse, les sourires et les caresses d’une famille qui m’adorait, quand j’étais petit et quand j’étais beau... Mais ce serait une trop longue histoire à vous conter, toute mon histoire, et il vaut mieux tourner le dos aux ombres que les malheurs du passé projettent autour de nous, et regarder vers l’avenir où rayonne toujours une espérance.
--Mais le passé, répondis-je, a aussi ses souvenirs délicieux, ses illusions et sa poésie, dans lesquels il ne faut pas trop, il est vrai, laisser s’engourdir son âme, mais qu’il est doux quelquefois d’évoquer.
--C’est donc ma vie que vous voudriez connaître?
--Ne suis-je pas maintenant votre ami?