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Part 11

Il y avait maintenant trois mois que nous étions amis, et sa laideur ne me choquait plus. Horrible, épouvantante à première vue, elle disparaissait à la longue, ou plutôt elle cessait d’être une laideur, une fois devenue familière; il en ressortait un caractère étrange, n’ayant rien de commun avec l’expression d’un visage humain, une sorte de grandeur sinistre, comme celle qui se dégage du théâtre d’un cataclysme. Cette laideur n’avait rien de bas, de grotesque ni de répugnant, comme la plupart des difformités humaines; elle était tout un drame. Elle effrayait d’abord, elle attirait ensuite, elle soulevait de l’émotion et de la sympathie.

Il avait été beau, étant enfant... Des choses qui furent belles, il reste toujours un reflet. Même mutilées, leur splendeur ne s’efface jamais complètement. Ce visage dévasté gardait encore le rayonnement de sa beauté première; elle demeurait dans la qualité du regard; et la voix était si douce, la main si fine, et il dressait avec tant de grâce le frêle décor de ses rêves déçus, qu’il s’exhalait à la fin, de cette laideur, je ne sais quel charme troublant, quelle poésie de ruines où s’éveille toute la mélancolie des choses disparues. Qu’une femme eût aimé cet homme d’un amour sincère et profond, cela maintenant cessait de me surprendre, cela ne me semblait plus invraisemblable, mais supposait seulement une âme d’élite, une femme extraordinaire, clairvoyante jusqu’à découvrir le trésor caché sous la gangue. Et peut-être y avait-il eu autre chose et plus que de la pitié dans cet amour; peut-être l’avait-elle aimé à force de pénétration et d’admiration...

Le jeudi suivant, j’allai le revoir, et, sur mes instances, il reprit son histoire.

XVIII

Je rentrai à Paris, ce grand désert humain... Un soir d’ennui et de pluie, je pris place à la Comédie-Française. On jouait--on le jouait encore, en ce temps-là--_Le Roi s’amuse_... Au second acte, mon attention se fixa obstinément sur une jeune femme étincelante de beauté et de parure, assise au premier rang d’une loge de balcon... En même temps, j’entendis ces vers, ces vers éternels où passe un si grand frisson d’humanité:

Ne me rappelle pas qu’autrefois j’ai trouvé, Et, si tu n’étais là, je dirais j’ai rêvé, Une femme contraire à la plupart des femmes, Qui, dans ce monde où rien n’appareille les âmes, Me voyant seul, infirme et pauvre et détesté, M’aima pour ma misère et ma difformité.

Pourquoi, tandis que ces vers résonnaient en mon cœur comme un chant lointain d’espérance, avais-je remarqué cette femme, entre toutes? Peut-être existe-t-il dans l’ordre moral, comme dans l’harmonie universelle, une loi d’attraction obscure, encore mal définie. Ce ne fut qu’après quelques minutes d’observation attentive, que ce visage cessa de me paraître étranger et qu’il ressuscita soudain, au plus profond de moi-même, des émotions anciennes, ces impressions d’enfance dont la fraîcheur embaume toute la vie.

Elle n’écoutait pas la pièce, elle semblait distraite, et, de temps à autre, répondait d’une inclination de tête aux saluts qui lui venaient de divers points de la salle. Je ne voyais que son profil, et c’était bien le profil, mais plus grave et plus fier, de ma petite amie d’autrefois, de Lucette Delbray; et c’était bien aussi et encore, malgré les années écoulées, la couleur de ses cheveux, et ces allures naturelles, comme innées de grande dame, qu’elle avait déjà, à l’âge de douze ans... Et, maintenant, mes souvenirs se précisaient, s’évoquaient, s’enchaînaient, doux, innocents, mélancoliques; je revivais toute mon enfance sentimentale et choyée, avec un attendrissement qui me mettait le cœur sur les lèvres... jusqu’au jour fatal où, dans un vertige de folie héroïque, je m’étais jeté dans les flammes, pour la sauver!

Dans le coin où je me tenais effacé, elle ne pouvait m’apercevoir. D’ailleurs, ce soir-là, j’avais un masque... Puis, n’étais-je pas méconnaissable!...

Oui, la dernière fois que nous nous étions vus--c’était dans cette demeure des Delbray, où planaient la ruine et le malheur--elle avait rougi, quand je lui avais avoué la cause de mes larmes... Que c’était loin, toutes ces choses!

Ni monsieur ni madame Delbray n’étaient dans la loge. Il n’y avait auprès d’elle qu’un homme, jeune encore, son mari peut-être, qui, au lieu de suivre le spectacle, se penchait vers elle et la contemplait avec le sourire ravi d’un amant récent.

Sans doute avait-elle trouvé réunies, dans sa corbeille de mariage, la richesse et l’amour. Elle rayonnait de beauté et de joie sereine... Et dire que nous avions joué ensemble, si souvent! qu’elle aimait, autrefois, à caresser mes cheveux, et que sa caresse m’était si douce, si étrangement délicieuse, que je sentais vaguement, dans mon innocence, qu’il y avait là quelque chose de défendu... Comme tout changeait! Il me semblait que nous avions été, toute la vie, elle et moi, chacun dans un plateau de la balance que tient la justice inique du destin. Mais l’équilibre s’était vite détruit. La fortune, par son jeu de bascule, en m’abaissant dans le gouffre, l’avait élevée dans la splendeur. Maintenant, la distance, entre nous, m’apparaissait incommensurable: elle était l’étoile, j’étais le ver de terre dont parle le poète!

Le rideau tomba. C’était le second entr’acte.

Au foyer, elle passa non loin de moi, au bras de son mari. Un autre couple les aborda, et je surpris ces mots:

--Madame, je vous présente mes respects... Monsieur Derive, que pensez-vous de cette soirée?

Il se nommait Derive; elle était donc, aujourd’hui, madame Derive...

--Bien sombre, répondit-il, oui, c’est un drame vraiment trop sombre. J’avoue que je préfère un bon petit vaudeville bien joué. Moi, je vais au théâtre pour rire, non pour pleurer... Nous allons partir.

En effet, ils se retirèrent. Je sortis, derrière eux. Une audace m’était venue, cette audace à la fois timide et brusque de la passion qui tremble jusqu’en ses témérités... Je saurai, pensai-je, où ils habitent, je pourrai la voir encore, peut-être lui parler... Oh! les peut-être qui ont été les points de suspension de tous mes désirs, de tous mes rêves...!

Ils prirent un fiacre, je montai dans un autre, en ordonnant au cocher de les suivre, à quelque distance, et de s’arrêter, lorsqu’ils s’arrêteraient.

Leur voiture, au grand trot, roula pendant un quart d’heure, précipitant sa course dans la nuit, à travers les rues, les places, les boulevards. Je courais, éperdu, après elle, comme après un fantôme d’espérance, en jetant, de fois à autres, un regard par la portière, pour m’assurer que ce fantôme me précédait toujours, ne s’était pas brusquement évanoui. Où allait-il, où m’entraînait-il?... Autour de moi, à mesure que je m’éloignais du centre de la ville, la nuit s’épaississait.

Enfin, mon fiacre s’arrêta; je descendis, je cherchai des yeux... Soudain, le couple se dessina dans le coup de lumière d’un réverbère. Ils sonnèrent à une porte qui s’ouvrit aussitôt, puis se referma sur eux... Où étais-je? Je ne connaissais pas ce quartier. Je pris l’adresse: 12, avenue de l’Alma. Au second étage de la maison, une fenêtre s’éclaira. Je restai perdu dans la contemplation de cette clarté, comme si le fantôme d’espérance s’était subitement transformé en une apparition lumineuse...

Quelle espérance? Je ne savais pas... Une consolation plutôt, la pensée que, si jamais je la revoyais, si je pouvais me faire reconnaître, elle ne me repousserait pas, qu’elle se souviendrait de notre enfance et qu’émue d’un malheur si prodigieux, elle deviendrait mon amie.

XIX

J’ai vécu des années dans cette attente. La récompense me vint tard de ma longue fidélité à l’espérance... Il y avait, au fond de ce cœur de femme, une charité sublime qui sommeillait dans le calme du bonheur, et qu’il appartenait au malheur seul de réveiller. Car, si le bonheur endort les grandes passions vers le bien et vers le mal, s’il a une bonté molle, s’il nivelle l’âme, le malheur, au contraire, n’est jamais médiocre, et c’est son privilège de faire surgir des profondeurs de la nature humaine tout ce qu’elle contient à la fois de meilleur et de pire...

Vous souvient-il de notre première rencontre dans cette ville d’eaux désolée par les souffles de l’automne?

--Oui, dis-je.

--Vous souvient-il de cette jeune femme charmante qui jouait dans le parc, avec un bébé, tandis que, près de là, assis sur un banc, un homme, jeune aussi, suivait des yeux avec tendresse la mère et l’enfant?... Et vous rappelez-vous enfin de leur effroi, quand ils m’aperçurent?... Vous étiez là, n’est-ce pas?

--Oui, répondis-je, ayant encore très présente à la mémoire cette scène émouvante que j’ai contée aux premières pages de ce livre. Et je revis le geste de la jeune femme, repoussant une vision d’épouvante, et l’homme qui s’avançait avec colère vers ce malheureux, pour le chasser.

--Cette jeune femme, reprit-il, était madame Derive... C’était Lucette.

Ainsi, la première fois que je lui apparus avec mon masque de hideur, preuve héroïque de mon amour--par quelle atroce ironie!--cette créature de bonté me fit verser d’affreuses larmes!

Les Derive avaient quitté Paris, le lendemain du jour où je les avais rencontrés au Théâtre-Français, et je les avais retrouvés dans cette ville d’eaux, où l’on se lie facilement. C’est pour elle que j’étais venu là, pensant y découvrir plus aisément qu’ailleurs l’occasion de lui parler--et, le soir même--vous le savez puisque nous fîmes le voyage ensemble--je m’en retournais à Paris!

Un an après seulement, dans un jardin public, le hasard me mit, de nouveau, en sa présence... Elle était là encore avec son enfant et son mari. Celui-ci vint sur moi, menaçant, et m’intima l’ordre de disparaître. Je ne bougeai pas. N’avais-je pas le droit d’être là, comme tout le monde?

--Monsieur a raison, dit-elle, ce jardin est public, c’est à nous de partir.

Des larmes me brûlaient les yeux. Je savourais ces humiliations, cette torture, sans rien dire. Je ne parvenais même pas à me faire reconnaître d’elle!

Et des années encore s’écoulèrent... Je ne saurais vous raconter toute ma vie; une existence humaine enferme trop de choses, de drames inachevés, d’efforts avortés, d’événements de toutes sortes, et il est, du reste, des périodes entières qui ne laissent aucune trace dans la mémoire. Tout se confond, s’efface, s’évanouit comme ces vapeurs flottantes que la brise soulève. L’esprit cherche en vain à ressaisir l’enchaînement des faits dont se compose le passé; et, selon le mot de La Bruyère, on a seulement, comme ceux qui s’éveillent, la sensation d’avoir longtemps dormi.

Ai-je été si malheureux, durant ces années? Non, grâce au rêve, où je me suis constamment réfugié. Je n’habitais pas dans ma laideur, elle m’était en quelque sorte étrangère. Ma pensée s’envolait vers des espaces radieux; j’étais dans les étoiles.

J’ai vécu dans une inaction ardente et féconde, où plus de choses me furent révélées, où mon cerveau et mon cœur s’enrichirent davantage que dans les travaux d’une profession quelconque. Car il n’en est pas qui, forcément, ne limite l’horizon de l’homme, ne l’enferme dans l’étroitesse d’une spécialité. Exclu de toute carrière, frappé d’un ostracisme impitoyable, je n’étais tenu à rien, qu’à penser sans cesse, à prêter assez d’intérêt et d’attention au spectacle de la vie pour y trouver ma raison d’être... J’aurais pu, comme tant d’autres, faire des livres. Mais les plus beaux sont ceux qu’on n’écrit pas. N’avoir rien à dire, c’est quelquefois avoir trop à dire.

J’avais aussi des heures mauvaises, ces heures où l’on constate la dérisoire disproportion des rêves avec les réalités, des heures où me reprenait la tristesse des ardeurs réprimées, des passions inassouvies, de toute mon existence d’anachorète, et qui n’avait jamais eu le soutien de la foi religieuse, où le sacrifice même, le renoncement volontaire à l’amour, trouve sa volupté.

Je ne sais pourquoi, cependant l’espérance poussait en moi de profondes racines. Rien ne me faisait prévoir un repentir de la fortune, et il me semblait que j’allais être moins misérable. Je n’apercevais pas l’îlot de félicité ignoré du destin, vers lequel me portaient les vagues, et je me sentais effleuré par le souffle divin qui me venait du rivage.

XX

Un jour, mes pas me ramenèrent devant la demeure des Derive. Au second, un écriteau portait: _Appartement à louer_... J’interroge le concierge, j’apprends d’étonnantes nouvelles: M. Derive mort! mort aussi son enfant, le charmant bébé avec qui elle jouait avec tant de grâce! Tous deux, le père et l’enfant, couchés dans la tombe, à un mois d’intervalle. Et ces choses dataient déjà de plus d’une année... Madame Derive avait déménagé; elle habitait maintenant aux environs de Paris, à Fontenay-aux-Roses...

Le jour même, je prends le train, j’arrive à Fontenay... C’était un après-midi délicieux de printemps, plein de vives clartés. De la terre montait le parfum des roses et des géraniums. J’éprouvais cette mélancolie qui nous pénètre invinciblement, quand la nature est en désharmonie avec notre âme et nous manifeste sa parfaite indifférence aux joies comme aux douleurs humaines... Je souffrais de la voir malheureuse... et cependant une plus grande espérance me venait de ce malheur.

J’hésitais entre ces deux partis: lui écrire et attendre qu’elle m’invitât à l’aller voir, ou me présenter chez elle simplement. Je résolus de me présenter.

Je ne saurais dire le sentiment qui m’animait. Je ne me haussais pas jusqu’à l’espoir qu’un jour, peut-être, elle en viendrait à m’aimer.

Je rêvais seulement, entre elle et moi, une amitié, une affection de frère et de sœur aînée; et ce rêve était si beau déjà qu’il me faisait entrevoir un autre univers. Il me semblait que la vie redoublait au fond de mon cœur. C’était, en moi, comme un recommencement, un réveil, une renaissance de l’idéal.

La villa qu’elle habitait dominait le village. Je m’avançai jusqu’à la grille, derrière laquelle s’ouvrait une longue allée, sous d’épais feuillages. Un gardien me déclara que madame Derive avait donné l’ordre de ne recevoir personne.

La même réponse me fut faite, les jours suivants... Lentement, j’errais autour de la villa. Même, il m’arriva de demeurer des heures, à quelque distance de la grille, derrière une haie!

Enfin, un jour, elle m’apparut... J’étais caché... Elle venait vers moi, elle me dépassa sans me voir... Je marchai derrière elle... L’allée était sablée, elle n’entendait pas le bruit de mes pas... Personne autour de nous... Je murmurai:

--Lucette!... Lucette!

Elle se retourna... Je tombai à ses pieds en me cachant la face.

--Qui êtes-vous? demanda-t-elle.

--Je suis René, dis-je, l’ami de votre enfance, celui qui s’est jeté dans les flammes pour vous sauver... Et maintenant, voyez... Me reconnaissez-vous?

Je découvris mon visage... Elle était très pâle et gardait le silence... J’ajoutai:

--J’ai su votre malheur et je suis revenu...

Alors, elle se baissa vers moi, elle m’aida à me relever... Et, soudain, je vis ses yeux s’emplir de grosses larmes qui, d’abord, s’arrêtèrent, puis coulèrent, sous son voile noir, le long des joues, jusqu’au pli douloureux des lèvres...

*

* *

Ici s’arrête mon histoire, celle du moins qu’il me fut permis de vous raconter, car il est des confidences qu’on ne fait pas, des secrets qu’on ne viole pas, des joies intimes qu’on ne saurait révéler sans les amoindrir et sans les ternir. Il doit y avoir en nous comme un sanctuaire impénétrable pour les souvenirs sacrés, ceux qu’il nous suffit d’évoquer pour ne point regretter d’avoir vécu. Et il en est de ces souvenirs comme de ces corps qui se conservent, à travers les temps, dans les tombeaux, et que le moindre souffle de l’extérieur réduirait en poussière.

Je puis dire seulement qu’elle m’a aimé, et il n’y a point là de mystère, il n’y a là que le miracle de la pitié plus haute et plus belle, plus juste aussi que la justice elle-même, qui, elle, ne s’élève jamais jusqu’à l’amour.

Ah! que le bonheur est doux et puissant, quand on a été malheureux! Avec quelles mains tremblantes et reconnaissantes on s’y attache! Avec quelle délicatesse on manie ces félicités fragiles, si vite brisées par les autres hommes! Ceux-là seuls dont la vie fut pauvre en aventures ont le cœur riche, et il faut sans doute avoir beaucoup souffert pour devenir capable de ces hautes félicités où étincellent les diamants du cœur lentement formés par les feux invisibles de la douleur!

*

* *

Mon narrateur se tut. Le regard fixe, il se penchait en avant, dans l’attitude de quelqu’un qui écoute, comme si, de nouveau, il avait entendu cette voix lointaine qui l’appelait, là-bas, dans le silence...

Il avait terminé son récit dans cette grande simplicité, qui me laissait un peu surpris. Puis, comme pour distraire son esprit d’une idée fixe, il me parla d’un livre récent qu’il avait lu...

Tandis qu’il parlait encore, je songeais à cette femme qui, de ses mains ardentes, avait rompu la gangue horrible. Quelles expériences lui avaient appris à voir les visages au travers des âmes?

Le hasard voulut que je l’apprisse plus tard d’une source certaine: madame Derive, après quelques années de mariage, avait été ce qu’on nomme, avec une intention mal déguisée de flétrissure, une _femme légère_--terme impropre autant qu’injuste, quand il sert à qualifier une de ces âmes intenses qui, prisonnières d’une erreur que la loi conjugale prétend rendre définitive, demeurent assoiffées d’idéal et d’amour sincère jusqu’à vouloir tirer de la boue même la goutte d’eau rafraîchissante...

Mais la souillure n’est ici qu’à la surface; les pieds trempent dans la fange, l’esprit rayonne plus haut dans l’aurore, et l’idéal enfin saisi excuse le passé, chasse les souvenirs d’erreur et de honte, comme le vent du matin les impuretés de la nuit. Ces pauvres âmes altérées, dès qu’elles ont été touchées par l’amour véritable, dès qu’elles peuvent étancher leur soif ardente, se découvrent avec des fraîcheurs d’innocence qu’on n’eût point soupçonnées. Et c’est la vierge même, en toute la grâce de sa candeur, qui reparaît alors, sous la trompeuse apparence de corruption, et remonte des profondeurs troubles du passé, comme un grand lis pur qui se soulève de l’engrais.

Madame Derive n’en était que plus vénérable, à mes yeux, lavée des souillures anciennes, des passions coupables et décevantes par la magnanimité d’un amour sans exemple, où sa beauté s’unissant à la splendeur morale de cet homme, avait rétabli la suprême et définitive harmonie.

Elle était la gangue, l’enveloppe radieuse; il était le diamant.

* * * * *

Un matin, au retour d’un voyage de quelques semaines, j’appris qu’il était mort subitement pendant mon absence: mort naturelle, suicide, je ne le sus jamais. Un an après, seulement, en passant sur le pont Caulaincourt, j’observai avec étonnement que la tombe de madame Derive était couverte, comme autrefois, lorsqu’il vivait, de roses rouges, belles créatures, fraîchement épanouies par la rosée...

Qui donc avait apporté ces roses? J’interrogeai le gardien du cimetière:

--Ça, dit-il, c’est une curieuse histoire. C’est quelqu’un qui venait autrefois ici tous les jours... Je ne sais pas son nom et je n’ai même jamais vu sa figure, car il portait un masque. La dernière fois qu’il est venu, il m’a laissé une somme--et il a été très généreux--pour que j’entretienne cette tombe, tant que je vivrai... Et voilà bien un an qu’il n’a plus reparu.

FIN

ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY